Bienvenue à la N.H.K ! : La rencontre - Partie Un

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Partie Un[edit]

Malgré tout ce qui c'était passé et le fait que j'étais à trente-six pieds sous terre après ma rencontre de la veille, j'étais revenu à la vie.

Pour la première fois depuis des mois, je m'étais aventuré dehors en pleine journée et m'étais dirigé vers le centre-ville, bruyant et bondé. C'était vraiment un acte héroïque, ça aurait mérité au minimum un tonnerre d'applaudissements de la Terre entière. Je cherchais à me remonter le moral.

Mais tout était vain.

Tout ce qui restait était sans espoir. Ça ne peut pas continuer comme ça !

En retournant dans mon appartement, je m'étais terré dans ma chambre et m'étais mis à boire pour oublier ma peine. Assis sous mon kotatsu, j'essayais de crier, « Un autre verre de saké, patron ! ». Ce n'était cependant rien de plus que des paroles en l'air, lancées à moi-même, et dans cette bien triste soirée, dans mon petit studio de trente mètres carrés, celles-ci résonnaient tristement.

Plusieurs bouteilles de bières trônaient déjà sur mon kotatsu. Avec mon voisin qui écoutait des musiques d'animé, et à fond la caisse pour couronner le tout, mon irritation allait crescendo. Du coup, je sombrais imprudemment dans l'alcool pour tenir le coup.

J'avais la tête qui tournait méchamment, et je commençais à me sentir très mal.

Juste encore un peu. Je vais tout oublier après cette gorgée.





Plus tôt, ce matin-là, après m'être remis de ma déprime de la veille, j'avais décidé une nouvelle fois de m'échapper de cette vie de hikikomori et le plus vite possible.

C'est à ce moment-là qu'une idée me frappa. Je vais me trouver un petit boulot aujourd'hui.

Pourquoi pas ? Si je ne pouvais pas me trouver un emploi stable, autant commencer par le commencement. Si je réussissais, j'allais passer de « hikikomori » à « freeter[1] ». Les deux termes évoquent une certaine inutilité aux yeux de la société, mais le deuxième était clairement moins péjoratif que le premier. Ainsi, je décidai de partir immédiatement à la chasse aux petits boulots.

Je me dirigeai vers la supérette du coin et m'achetai un journal de petites annonces. Sur le chemin du retour, je me mis à parcourir diligemment ce dernier.

Lequel ? Quel travail m'irait le mieux ?

J'écartai immédiatement toute idée de travail physique. Après tout, je n'avais pas envie de faire quelque chose de fatigant. Et puis, l'idée de travailler dans une supérette me repoussait également. Et de toute façon, qui serait assez fou pour engager un hikikomori pour ce genre de travail, étant donné qu'il demande beaucoup de communication avec les clients ?

Et c'est alors que... Oh !

« Manga café, 700 yens par heure. »

Pas d'erreur possible : ce travail était fait pour moi ! Il ne devrait pas y avoir trop de clients dans un manga café de petite ville après tout ― et si je m'ennuyais, je pouvais toujours lire des mangas pour passer le temps. Ça avait l'air d'être un boulot des plus simples. C'était parfait pour moi.

Avec cette idée en tête, je rédigeai un CV et quittai d'un air triomphant mon appartement.

Le manga café se trouvait en face de la gare, juste derrière un McDonald. Je me dirigeais lentement vers ma destination en traversant un quartier résidentiel sous un air frais d'avril. Et à mesure que je marchais dans la ville, en plein jour pour la première fois depuis des mois, je subis une fois de plus « leurs » interférences. Les agents d'interférence de la N.H.K. se moquaient cruellement de moi tandis que je me déplaçais lentement, les bras ballants, sur le bord du trottoir.

C'étaient de très violentes interférences.

― Hé, regardez ça. Il me dégoûte.

― C'est un hikikomori au chômage. La pire espèce qu'il soit.

― Tu devrais rentrer chez toi. La ville n'est pas un endroit pour les gens de ton espèce.

Les passantes, les lycéennes, les vieilles dames, toutes murmuraient ce genre de choses en croisant mon chemin. Mon visage devint livide.

Oh, je veux rentrer chez moi.

Je voulais tellement rentrer dans mon confortable studio, me réfugier dans mon lit douillet, fermer les yeux, et ne plus penser à rien. Mais je ne pouvais pas. Il ne fallait pas. Après tout, si je le faisais, ils se croiraient encore plus tout permis. Il faut que je tienne bon. C'est une bataille où je dois tout donner.

En réalité, je me doutais déjà que ça allait arriver. Je savais depuis le début qu'ils ne me ficheraient jamais la paix à partir du moment où j'aurais entamé ma tentative de retour à la société. C'est pour cette raison que la défaite ne m'était pas permise. En me forçant à réfréner l'anxiété qui me gagnait à chaque nouveau pas, je m'approchais rapidement de ma destination.

J'atteins finalement Pause-Café, l'intime petit manga café situé derrière la station de métro et qui allait bientôt devenir mon lieu de travail. J'étais fermement résolu à travailler ici tous les jours, dès le lendemain.

L'échappatoire à ma vie de hikikomori était à portée de main.

Je m'inquiétais tout de même des sueurs froides que m'avait causées cette petite escapade en ville en plein jour, il allait sûrement falloir que je m'y habitue. Si je pouvais devenir un freeter, mon excès de névrose allait bien finir par disparaître avec le temps.

Oui, il était enfin temps.

Il fallait que je sois fort et que je fasse mes premiers pas à l'intérieur. J'ouvris vigoureusement la porte et entrai dans la boutique. Je m'imaginais déjà en train de remettre mon CV à la fille à la caisse enregistreuse, en lui disant avec énergie, « Il paraît que vous recrutez ».

Alors que je m'apprêtais à parler, les mots restèrent fatalement coincés au fin fond de ma gorge.

Derrière le comptoir, où des cendriers, des pots, et des cafetières étaient rangés de façon très esthétique, une jeune employée était assise sur une chaise, en train de lire un manga. Ce visage et ce regard attentif dans ses yeux quand elle tournait les pages de son (shôjo) manga me donnaient cette furieuse impression de déjà l'avoir vue quelque part.

En fait, je venais juste de la rencontrer la veille.

Debout devant la caisse, les mots « petit boulot » pendus aux lèvres, mon corps se raidit. Elle leva le nez de son manga en sentant ma présence.

Nos regards se croisèrent.

C'était bien la jeune religieuse, Misaki.

Contrairement à la veille, elle portait un jean que n'importe quelle autre jeune mettrait. Elle n'avait pas d'aura particulièrement religieuse.

À l'instant où je me remémorai sa véritable identité, mon cœur se mit à battre à cent à l'heure. Un flot de pensées circulaient à une vitesse folle à travers mon cerveau.

Pourquoi une religieuse travaillerait dans un manga café ? N'était-ce pas contraire à ses préceptes religieux ? Non, non, ça ne me regarde pas ― mais surtout, est-ce qu'elle se souvient de moi ? Si c'était le cas, ça voulait dire que c'en était fini de moi. Il ne devait y avoir personne à mon lieu de travail qui connaisse mon secret. Jamais je n'aurais pu travailler avec quelqu'un qui savait. Si elle se souvient de moi, qu'est-ce que je vais faire ? Je dois déguerpir d'ici ! Même si c'est loin d'être logique ni même raisonnable, pour l'instant, je dois fuir !

Cependant, au moment où je m'apprêtais à battre en retraite, la religieuse m'interpella. Abandonnant son expression sévère, elle me fixait du regard, avec le même sourire de dérision qu'elle arborait la veille.

― Vous voulez travailler ici ? me demanda-t-elle, avec une petite voix.

Je pouvais clairement sentir la grosse différence entre la façon dont elle me questionnait et la façon dont elle s'adressait probablement aux autres clients. De toute évidence, la fille s'était rendu compte que j'étais le hikikomori barjo de la veille. De la sueur froide coulait le long de ma nuque. Je voulais m'enfuir. Je voulais quitter cet endroit le plus vite possible.

Malgré tout, je devais répondre à sa question et trouver le moyen de me tirer de cette mauvaise posture. Le plus simplement du monde, le plus naturellement possible, je devais dire quelque chose.

― Bo-Bo...

» Euh... tu aimes... les bolides ?

Mais qu'est-ce que je raconte à la fin ?

― Ouais, moi j'adore vraiment les bolides ― surtout les Ferrari. On a l'impression que rien ne peut nous arrêter.

Quelques clients assis dans le fond commencèrent à me regarder.

― J'adore le bruit du moteur qui ronronne ! Alors, qu'est-ce que t'en penses ? Ça te dirait de faire un tour avec moi un de ces jours ?

Je suis fichu !

― Enfin... En fait, j'ai même pas mon permis, alors... Ha ha ha ha ha ha ha...! Ok, à plus.

Le temps que je mis à quitter la boutique me parût être une éternité.

Sur le chemin du retour, je passai à la supérette m'acheter de la bière et du shoshu.

Je veux mourir. Que la foudre s'abatte sur moi là maintenant tout de suite.

Mais aucune chance que ça n'arrive. Il fait trop beau. Dans ce cas, je vais me contenter de boire comme un trou pour oublier. Oui, tout oublier.

L'alcool... Je vais me mettre une mine...




J'essayai de crier, « Un autre verre de saké, patron ! » Ce n'étaient cependant rien de plus que des paroles en l'air, lancées à moi-même, et dans cette bien triste soirée, dans mon petit studio de trente mètres carrés, celles-ci résonnaient tristement. J'avais envie de pleurer.

Tout était de sa faute. À cause d'elle, mon super plan « la grande évasion de ma vie de hikikomori » a été un magnifique fiasco sur toute la ligne. À ce moment-là, je souhaitais plus que tout posséder le pouvoir de jeter des mauvais sorts. Cette garce... Sale garce ! B-B-B-Bordel de merde ! Je les imaginais se moquer de moi. J'étais persuadé que j'étais devenu le dindon de la farce.

― Patron, aujourd'hui, un hikikomori complètement fou est venu ici.

― Ah bon, Misaki ?

― On aurait dit qu'il avait l'intention de travailler ici. Nan, mais sérieusement, c'est un hikikomori. Franchement, qu'il reste chez lui, et les vaches seront bien gardées.

― Tout à fait. Comme si un hikikomori sans emploi et dégoûtant qui a lâché la fac pourrait un jour s'intégrer à la société.

J'étais devenu la cible privilégiée de leurs sarcasmes. Arg, comment est-ce possible ? C'est dur à pardonner, ça. Non, je ne peux pas leur pardonner. Je dois prendre ma revanche... et le plus tôt sera le mieux ! Je jure de me venger...

Par contre, comme tout hikikomori qui se respecte, j'étais incapable de trouver le moindre moyen efficace de réaliser mes sombres desseins. Et donc, je décidai de momentanément laisser tomber et de penser à quelque chose d'autre, à quelque chose qui me rafraichirait les idées. Je voulais oublier toutes les crasses qui m'étaient arrivées et ne penser qu'à des choses positives ou amusantes.

En parlant de choses amusantes, il y avait toujours la N.H.K.

Ouais, si je me sentais mal ou triste, je n'avais qu'à repenser à ce complot que la N.H.K. avait fomenté dans le plus grand secret. En faisant ça, je me sentirais peut-être un peu mieux.

N.H.K., N.H.K....

― Je vois ! J'ai compris ! m'écriai-je. Cette fille est un agent secret de la N.H.K. ! continuai-je de vive voix.

Malgré mes précédentes déclarations, je ne me sentais pas mieux pour autant.

― Bordel.

J'avais fondu en larmes avant d'avoir fini ma bière et mon shoshu.

J'avais un terrible mal de crâne, et cette musique d'animé qui résonnait au travers du mur qui me séparait de mon voisin était loin d'arranger les choses.

Avant que je m'en rende compte, j'ai fini par être complètement saoul comme un Polonais. Mon esprit s'enfonçait, à fond les manettes, dans la spirale de la négativité. Une fois encore, l'avenir n'avait plus le moindre espoir que je pusse entrapercevoir. Je soupçonnais que, si ça continuait, j'allais me diriger petit à petit vers la mort ― tel un paria, solitaire, en gros, l'abruti fini.

― C'est ça. C'est la fin. La fin de la fin ! chantai-je.

Et inlassablement, la chanson d'animé résonnait dans l'appartement d'à côté. Dans les paroles, les mots « amour », « rêves », « romance » et « espoir » étaient répétés continuellement ― quelle ironie. Pour quelqu'un comme moi, qui avais perdu jusqu'à sa dernière étincelle d'optimisme, tout ça avait tout d'une vaste et mesquine blague. Ces mots provoquaient en moi rage et apitoiement sur mon misérable sort.

D'ailleurs, c'était la première fois que mon voisin mettait la musique aussi forte au beau milieu de la nuit. D'habitude, il en écoutait uniquement durant la journée, mais jamais à une heure aussi tardive.

C'est alors que ça me traversa l'esprit : Était-ce une nouvelle forme de harcèlements à mon égard ? Du harcèlement envers ma personne ! Envers quelqu'un de tellement pathétique et stupide qu'il en est incapable de devenir ne serait-ce qu'un simple freeter !

Si tel est le cas, je ne vais pas me laisser faire. J'essayai de frapper sur le mur. Mais il n'y eut aucun signe perceptible qu'il allait arrêter. Je frappai à nouveau le mur. Toujours pas de réaction.

Comment osez-vous vous moquer de moi ? Ils sont ― tous autant qu'ils sont ― en train de se moquer de moi. Bordel de merde. Mais vous verrez, je vais vous le faire regretter amèrement.

Je bus, et bus encore et encore, jusqu'à en abrutir le dernier de mes sens...

J'y vais, je vais vous montrer, moi ! Vous allez récolter ce que vous avez semé.

Après m'être levé avec peine de mon kotatsu ― je devais sans aucun doute donner l'impression que je pouvais à tout moment m'étaler sur le sol comme une larve ― j'ouvris ma porte tant bien que mal.

Je titubai comme je pus jusqu'à la porte 202 et martelai en continu la sonnerie. « Ding dong, ding dong, ding dong... »

Pas de réponse.

J'essayai de frapper à la porte.

Pas de réponse. Les seuls sons qui parvenaient à travers la porte étaient ces satanées musiques d'animé. Celle qui passait à ce moment-là était le thème de Fancy Lala : « Je m'appelle Fancy Lala... »

Dans ma colère noire, le sang me monta à la tête...

Je tournai la poignée. La porte n'était pas fermée, et je n'en avais, mais alors plus rien à faire de ce qui pouvait bien arriver.

― Hé ! m'écriai-je, en perdant complètement mon sang froid.

En ouvrant violemment la porte, je hurlai :

― C'est pas bientôt fini, tout ce boucan !

À cet instant précis, je l'aperçus. Un homme était assis à un bureau au fond de la pièce, juste en face de haut-parleurs qui se trouvaient contre le mur. En se rendant compte de l'arrivée d'un invité surprise, il fit pivoter lentement sa chaise de bureau, de façon à pouvoir me voir par-dessus son épaule.

Il était... en train de pleurer.

Les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

Par-dessus le marché, et plus incroyable encore, je le connaissais parfaitement bien. Bouche bée, je n'en croyais pas mes yeux.

En essuyant ses yeux, il me dévisagea, incrédule. En s'approchant, il scruta mon visage sous toutes ses coutures. Puis, finalement, après un bref silence, il bafouilla d'une voix tremblante :

― Sa-Satô ?

Il n'y avait pas la moindre erreur possible. C'était Yamazaki.

Après quatre ans, c'était des retrouvailles pour le moins incroyables et inattendues.

Notes

  1. Expression japonaise désignant de jeunes personnes (ni étudiants, ni femmes au foyer) qui travaillent à mi-temps ou pas du tout.
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