Reina Kamisu ~ Français : Volume 1

From Baka-Tsuki
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Chapitre 1 : Fumi Saito[edit]

1[edit]

Je n'ai pas d'amis.

Pas parce que je déteste parler aux autres, ou parce que je suis méfiante, ou parce que je suis trop flemmarde pour nouer des contacts. Je ne cherche pas délibérément à éviter de me faire des amis. En deux mots, j'en suis tout bonnement incapable.

Ma mère m'a toujours dit que ce n'était pas bien sorcier, vu que je suis intelligente et que j'ai de bonnes notes, mais de mon point de vue, ça l'est. Elle ne se doute pas à quel point l'école peut devenir pénible pour ceux qui n'arrivent pas à se faire d'amis.

Comme à l'instant par exemple : même si c'est la pause et que tout le monde s'est mis à discuter, je suis assise là toute seule comme si je vivais dans une autre dimension. Ça devient même encore pire à la pause déjeuner, pendant que je mange silencieusement mon repas alors que les autres déplacent les tables et mangent ensemble — j'ai l'impression d'être une naufragée sur une île déserte au beau milieu d'un océan sans fin.

De temps en temps, je me demande si les autres ne sont pas des extraterrestres déguisés en hommes pour me berner, moi, la dernière humaine encore en vie.

Ridicule. Vraiment ridicule, mais cela prouve à quel point je me sens seule à l'école.

Parce que je n'ai rien à faire entre les cours, je me suis mise à lire des livres pendant mon temps libre, bien que je n'aime pas spécialement ça. Du coup, je suis devenue encore plus dure d'approche et ça n'a fait que renforcer le fossé qui me sépare de mes camarades de classe. C'est un cercle vicieux : on me prend à tort pour une fille qui aime être seule, alors que c'est complètement faux ! Moi aussi, j'adorerais bavarder ! Moi aussi, je veux débattre sur qui est le mec le plus cool de la classe ou sur mon chanteur préféré ! Mais on m'ignore. Les autres s'approchent de moi à contrecœur uniquement quand c'est absolument nécessaire.

Pourquoi suis-je incapable de me faire des amis ? Qu'est-ce qui me rend différente des autres ? Comme je n'ai rien à faire de toute façon, je médite souvent sur la question.

Ce doit être parce que je suis moche comme un pou. J'ai beaucoup de boutons, mes yeux sont petits, et mon nez est plat, tout comme mes seins. Mais je suis si moche que ça ? Je ne crois pas. En tous les cas, ce n'est pas normal d'en vouloir à mon apparence.

C'est un problème de communication. Effectivement, je ne suis pas douée pour parler avec les autres. Mais pourquoi donc ? Parce que je suis toujours sur mes gardes ? Parce que je deviens nerveuse quand on s'adresse à moi ? Non, ce n'est pas du tout ça. C'est juste un autre cercle vicieux qui s'est initié parce que je ne parle pas souvent aux autres.

La cause à l'origine de tout ça doit être... parce que j'ai peur de souffrir. J'ai peur qu'on me prenne pour une fille bizarre. J'ai peur de casser l'ambiance à cause d'une remarque déplacée. J'ai peur de l'opinion des autres.

Inconsciemment, je regarde le groupe de Mizuhara-san qui se trouve au deuxième rang près de la fenêtre. Mizuhara-san est en quelque sorte la chef de la classe, et de ce fait, a beaucoup d'amis. Ils ont l'air de bien s'amuser. Je suis vraiment jalouse.

Mais parmi les gens de ce groupe si proche, je suis certaine qu'ils pourraient donner les noms d'autres membres de ce groupe qu'ils n'apprécient pas. Personne n'est parfait. Tout le monde possède des caractéristiques qui peuvent causer de l'inimitié. Moi, par exemple, j'en ai plein.

Par conséquent, il doit m'être impossible de me faire des amis.

Mais ce n'est pas grave.

Je n'ai certes pas d'amis normaux, mais j'ai quand même ma meilleure amie.

Ma chère meilleure amie irremplaçable...


... Reina Kamisu.


— T'es trop gentille, Fumi, c'est ça le problème.

C'est ce que Reina m'avait répondu alors qu'on rentrait à la maison et que je lui avais parlé de mes inquiétudes quant à mon incapacité à me faire des amis.

Le sourire qu'elle esquissa tout en prononçant ces paroles était si magnifique que je ne pus m'empêcher de l'admirer pendant quelques instants. Ses longs cheveux sont d'un noir pur et si soyeux qu'il parait impensable de trouver la moindre fourche, tandis qu'elle a le corps plantureux d'un top model, contrairement à mon corps d'enfant.

Reina est vraiment belle. D'une beauté absurde.

— Je suis gentille...? Je ne crois pas. C'est juste que je n'ai pas envie de souffrir.

— Mais c'est ça qui fait que t'es gentille, non ?

— Pourquoi ça ?

— Enfin, je veux dire, c'est pas comme si les autres « cherchaient » à souffrir, non ? Personne n'a envie de souffrir.

— Mais ils arrivent à bien s'entendre entre eux.

— Oui. Alors qu'est-ce qui te distingue d'eux ? Laisse-moi t'aiguiller : tu es sensible aux souffrances des autres. Tu as peur de souffrir, Fumi, mais tu as aussi peur de faire souffrir les autres.

C'est-à-dire que... évidemment que je n'ai pas envie de faire souffrir les gens.

— C'est pour ça que tu es très gentille avec tout le monde.

— Reina...

Ses paroles me font vraiment chaud au cœur.

Mais je sais pertinemment qu'en vérité, je suis juste une trouillarde. Reina avait juste fait passer la pilule avant de me le dire.

Mais sa délicatesse me rend heureuse.

Aah, Reina est vraiment spéciale. Malgré le fait qu'elle ne soit qu'en troisième comme moi, elle est si différente.

— Tu en as de la chance, Reina...

— Hum ? Pourquoi ça ?

— Je veux dire... tu es jolie et intelligente... Je ne peux pas m'empêcher de me dire que Dieu nous traite injustement.

Oui, Dieu est injuste. Sinon, Reina et moi ne vivrions pas dans le même monde. Je suppose que Dieu ne prend pas la peine d'équilibrer les choses pour toutes les créatures qu'il a créées, et a encore moins de considération pour nous que des travailleurs pour des produits sur un tapis roulant.

Tout le monde sait ça. Mais je ne suis pas encore suffisamment mature pour accepter mon « infériorité ».

— C'est faux ! Tu es mignonne, Fumi, répond-elle avec un doux sourire, tout en lisant dans mes pensées.

— ... Mais non. Ça sonne un peu sarcastique quand c'est toi qui le dis, tu sais...?

— Ah, c'est pas gentil du tout ça ! Mais Fumi... Peut-être que certains me préfèrent moi, mais il y a également des gens qui te préféreraient toi !

— Non.

— Mais si ! Du moins, il y a une personne, juste là, dit Reina tout en se pointant du doigt avec un sourire.

— Mais—

— Si, m'interrompt-t-elle, Si hypothétiquement il y avait plus de gens qui me préféreraient à toi, qu'est-ce que ça pourrait te faire ? La quantité ne signifie rien. Ou est-ce que tu voudrais être sous la lumière des projecteurs comme une star ?

— Pas du tout.

— Dans ce cas, il n'y a pas de raison de s'en faire pour ça, non ? Il y a au moins une personne à tes côtés qui pense que tu es irremplaçable. Ou est-ce que ça ne te suffit pas ?

— Mmm ! C'est plus que suffisant !

— ... Je vois.

Reina esquisse à nouveau son doux sourire, et du coup, j'en ai un peu honte de mon comportement.

Aah... Quelle gamine je fais. Quelle idiote. Vraiment. Je parie que Reina pense que je suis jalouse de sa beauté, ce qui est en fait vraiment le cas. Je suis vraiment ignoble. Maintenant, elle a dû perdre foi en moi. J'en suis certaine.

— ... Fumi, tu t'en veux, n'est-ce pas ?

— Hein ?

— Haa... tu « es » vraiment trop gentille. Tu pensais que j'allais me froisser pour ça ?

— Mais——

— Pas de mais. C'est pas très gentil, tu sais ?

— Hein ?

— Fumi, tu es une amie qui m'est chère. Quelqu'un qui m'est important. Quand tu te comportes comme ça, c'est presque comme si tu ne me croyais pas.

— Ah...

— Fumi. Je suis ta meilleure amie, non ?

— Bien sûr !

Je peux le dire avec certitude.

— Tu es une amie irremplaçable, Reina !

Une amie inestimable qui ne pourrait jamais être remplacée.

Si Reina n'était pas là, je—

Ça ferait longtemps que je me serais—

2[edit]

Une nouvelle mauvaise journée commence.

Le fait que je suis généralement seule le matin ne fait qu'empirer les choses. Reina doit souvent se rendre tôt au collège à cause de ses entraînements matinaux au club d'athlétisme. Un jour, j'ai envisagé partir à la même heure qu'elle, mais attendre seule dans la classe jusqu'à ce que les cours commencent est particulièrement pénible, et par-dessus tout, je ne veux pas l'embêter, alors je me suis rétractée.

Je me rends seule à l'école et me dirige vers le casier à chaussure pour enfiler mes chaussons d'intérieur.

— ...

Qu'est-ce que...?

— Salut !

J'entends quelqu'un dire ça derrière moi (bien entendu, ça ne m'est pas destinée) et me dépêche de fermer mon casier. Après avoir attendu que la personne en question s'en aille, je le rouvre.

— Oh, hein...

Il y avait une lettre posée sur mes chaussons.

Je tends la main, mais ne sachant pas quoi faire, mes mains restent plantées là jusqu'à ce qu'une autre personne s'approche. Dans le feu de l'action, j'enfonce la lettre dans mon sac.

Oh là là... s-serait-ce une...?

Je commence à me sentir mal à l'aise. J'en ignore la raison, mais il y a bien trop de monde ici. J'ai l'impression que toutes les personnes autour de moi m'observent. À chaque fois que je croise un regard (et je sais que ça ne veut rien dire de plus et que les personnes ne font pas attention à moi), j'ai l'impression qu'il me transperce de toutes parts.

Tout le monde s'en fiche de moi, je le sais, mais je ne peux pas m'empêcher de sentir que tout le monde surveille mes moindres faits et gestes.

Dans l'incapacité de supporter les regards plus longtemps, je me réfugie dans les toilettes, me rue dans une cabine et sors la lettre.

Vu comment je l'ai fourrée dans mon sac, la lettre était un peu froissée — pardon à la personne qui l'a mise dans mon casier.

J'ouvre l'enveloppe.

« Chère Fumi Saito,

je t'écris cette lettre parce qu'il y a quelque chose dont j'aimerais te parler.

Merci d'attendre dans ta classe après les cours. »

C'est tout ce qui est écrit.

— Ah... Hah...

Je suffoque après avoir fini par remarquer que j'ai retenu mon souffle pendant que je lisais.

De quoi il est question ? De... quoi il est question ?

Aussi courte soit-elle, je peux tout de même voir qu'objectivement, cela pourrait être une lettre d'amour. Cependant, elle m'est adressée. Une lettre d'amour à mon intention ? Sérieusement ? C'est possible ?


— Mais bien entendu ! dit Reina sans détour.

On est en pause et on s'est rendues en bas des escaliers menant au toit. Du fait que le toit est inaccessible, ces escaliers ici ne sont normalement jamais utilisés par qui que ce soit, raison pour laquelle on s'en sert souvent quand on a envie de discuter tranquillement en toute discrétion (même si c'est généralement de mon initiative).

— Comment tu peux en être aussi certaine ?! On parle de moi là...!

— Je te l'ai déjà dit l'autre jour, Fumi : tu es une fille charmante.

J'ouvre la bouche pour réfuter ce qu'elle vient de dire, mais alors, je me rétracte en me remémorant à quel point on avait tourné en rond l'autre jour.

— Alors, qu'est-ce que tu vas faire, Fumi ?

— Hein ? Comment ça ?

— Ta réponse à cette lettre d'amour.

— Ah—

J'avais complètement oublié parce que j'étais obnubilée par le fait que j'en avais reçu une. Oui, il faut toujours que j'y réponde.

— R-Reina, je, je sais pas quoi faire !

— Pour commencer, qu'est-ce que tu ressens pour lui ?

— Lui...?

Je rouvre la lettre et la parcours à nouveau.

— Alors, Fumi ? Qu'est-ce que tu ressens pour lui ? Tu le connais bien ? Ou pas du tout peut-être ?

— ... Rien.

— Hm ?

— Elle n'est pas signée.

— Laisse... Laisse-moi y jeter un œil.

Je donne la lettre à Reina. Elle inspecte le morceau de papier sous toutes ses coutures, et finit par pousser un soupir.

— T'as raison. Il n'y a pas de nom.

— ... Tu as déjà reçu des lettres d'amour, pas vrai, Reina ?

— Oui.

— T'en as déjà reçu une sans nom ?

— Hum... Peut-être une, mais je crois qu'à ce moment l'expéditeur était évident. J'ai toujours su qui me laissait des lettres.

— Je vois...

Je relis la lettre. « Merci d'attendre dans ta classe après les cours. » — une demande sincère.

— ... Qu'est-ce que tu vas faire ? me demande Reina.

— Tu sais très bien ce que je vais faire, non, Reina ?

— ... Oui. Bah, tu es comme tu es ! sourit-elle sombrement.

— Ne... ne m'attends pas aujourd'hui après ton club.

— Pourquoi pas...?

— ...

Je reste silencieuse, incapable de lui donner une réponse digne de ce nom. Je ne sais pas non plus vraiment pourquoi je lui ai demandé ça. En temps normal, j'aurais voulu qu'elle soit à mes côtés dans un moment pareil.

Reina esquisse un grand sourire.

— ... Dis, Fumi. Tu voulais aller à l'aquarium, pas vrai ?

— ... Oui. J'adore les dauphins.

— Allons-y un de ces quatre alors !

Pourquoi me propose-t-elle ça maintenant ?

— ... Mm ! C'est promis !

Je savais pourquoi, et ça me rendait heureuse.


Les cours sont terminés.

Je reste toujours au collège même sans avoir reçu de lettre, parce que j'attends que Reina sorte de son club.

Néanmoins, aujourd'hui, j'ai demandé à Reina de rentrer sans moi. Je suis seule — seule à attendre l'expéditeur de cette lettre.

Alors que je contemple un livre ouvert, je cogite sur qui j'aimerais que soit cette personne. Kado-kun, le garçon qui a la côte parce qu'il est doué en basket ? Mm, ça me ferait plaisir. Le bad boy de la classe, Ashizawa-kun ? Il fait un peu peur, mais je pense que je ne détesterais pas. Pourquoi pas Kogure-kun, même s'il est un peu bizarre ? Je serais un peu sur mes gardes, mais heureuse malgré tout. Et Dojima-kun, que tout le monde évite parce que c'est un gros pervers ? Je ne sortirais pas avec lui, mais ça me ferait plaisir.

C'est toujours sympa d'être vu de façon positive.

Mais comment allais-je réagir quand il sera question de sortir avec quelqu'un ?

Pour l'instant... Je n'ai pas prévu ça, parce que j'ignore précisément ce qu'on attend de moi. J'ai un peu peur, et je ne sais pas comment je devrais me comporter avec l'autre personne.

J'imagine qu'un couple digne de ce nom doit s'embrasser ? Mais qu'est-ce qu'on ressent ? Quand est-ce qu'on ressent l'envie de s'embrasser ? Comment je vais réagir quand il voudra m'embrasser ? Se sentirait-il blessé si je refusais ? Je ne peux pas refuser alors... Je n'ai pas envie d'être détestée après tout.

Oui. Le refus n'était pas une option.

Mm, alors peu importe qui m'a envoyé cette lettre — je vais devoir obtempérer et « attendre dans ma classe après les cours ».

Il commence à faire noir dehors. Le collège va bientôt fermer.

Peut-être que personne ne viendra. Peut-être que c'était une blague. Et si c'était le cas — je me sentirais un peu plus calme.

Je range le livre que je lisais à peine et que je me contentais de regarder, et me prépare à m'en aller, quand, soudain, le groupe de Mizuhara entre dans la classe. Elles font toutes partie du club de tennis, alors je pensais au début qu'elles étaient venues poser leurs raquettes ici.

Hélas, leurs regards me disent que ce n'est pas tout.

Mizuhara-san me regarde.

— Hah, alors t'as vraiment attendu.

— Euh...

Les filles autour d'elle se mettent toutes à glousser tout en me regardant alors que je me sens mal à l'aise.

— Tu t'es pas trop fait de films à cause de nous ? demanda Mizuhara-san d'un air mesquin.

— Hein, hum...

Que devrais-je répondre...? Quelle réponse attendent-elles de moi ?

— Eh bien... c'était le cas... répondis-je honnêtement.

Soudain, l'une d'entre elles éclate de rire, incapable de se retenir plus longtemps, sous l'impulsion de son gloussement.

— Oh allez quoi, c'est débile ! Quel mec s'intéresserait à une grincheuse comme toi ?!

— Kaho ! Sois pas si méchante avec elle~!

— Mais...!

— Bah, elle « est » vachement crédule, mais ça prouve à quel point elle est désespérée, non ?

— Ouais, on voit bien qu'elle est pas habituée à ce genre de choses.

Sans me donner une chance de les interrompre, Takatsuki-san et Omi-san continuent à discuter de ma stupidité et de mon étrangeté.

Je ne sais pas quoi faire.

Espoirs. Oui, j'ai eu de faibles espoirs que quelqu'un pourrait m'aimer. Quelle idiote. C'est n'importe quoi. Complètement impossible.

Maintenant, une barrière parfaitement visible me sépare du reste du monde. Transparente, et pourtant aussi épaisse que du verre trempé. Même si on peut me voir, personne ne tente de comprendre les sentiments contenus derrière mon visage. Même si on peut m'entendre, personne n'essaye de comprendre le sens de mes paroles.

C'est presque comme si mes yeux discernent quelque chose d'entièrement différent des autres. Quand je tends les mains, je ne peux attraper que l'air.

Seule. Je suis seule.

Quelqu'un m'aime ? N'importe quoi. Du moins, personne ne s'intéresse à moi, à part peut-être pour se payer ma tête. Comme une bête de foire.

— ... Euh...

Ah... Je n'ai pas envie de pleurer... mais voilà une larme qui coule. Elle va gâcher la fête. Je suis désolée, mais j'ai pleuré, je suis sincèrement désolée.

Comme je l'avais prévu, elles se mettent à se sentir mal à l'aise.

Tentant désespérément de ne pas leur montrer mes larmes, je cache mes yeux.

— Aah... on l'a fait pleurer. Désolée, Saito-san, dit Mizuhara-san gentiment. Mais tu sais quoi ? On n'avait pas l'intention de te faire du mal. Comment dire... t'évites toujours de parler aux autres, non ?

Non, c'est simplement que je ne « peux pas » le faire !

— Je trouve que c'est dommage, alors je me suis dit qu'en faisant ça, une sorte de traitement de choc, ça pourrait t'aider. Je ne pensais pas du tout à mal.

Je me demande ce qu'il y a de vrai dans ces propos. Peut-être que cela faisait partie du raisonnement, mais en quoi une fausse lettre d'amour était censée m'aider à parler normalement ? N'y avait-il pas d'autre moyen ? Ce n'est pas simplement un prétexte pour se moquer de moi ?

— Ne le prends pas mal ! Vraiment ! ... Tu me pardonnes ?

Cependant, il y a comme du désespoir dans sa voix qui me fait acquiescer alors que je cache toujours mes yeux.

— Aah, merci beaucoup... Je suis sincèrement désolée. Ok, à plus tard.

Dès que je les ai pardonnées, elles partent sans plus attendre.

... Mais Mizuhara-san n'est pas méchante. Elle avait peut-être complètement raté son coup, mais elle s'inquiète pour moi. Elle fait attention à moi.

Oui, elle n'est pas méchante. Elle n'est pas... méchante.

— Quelles garces !

Mon dialogue intérieur est réfuté. Surprise par cette soudaine voix, je lève les yeux.

— Ah... Kimura-kun.

Oh non, il a vu mon visage en sanglot. Je dois avoir l'air épouvantable là...

— Pardon ! Je me suis permis d'écouter votre petite conversation, dit-il avec un visage mal à l'aise.

— Non ! Ce-Ce n'est rien...

Ces mots se sont échappés de mes lèvres parce que je veux le rassurer.

— ... Elles t'ont fait marcher avec une fausse lettre d'amour, pas vrai ? C'est pas cool. Elle... Mizuhara est toujours comme ça. On peut dire que c'est son passe-temps de jouer avec les sentiments des autres ! fulmine Kimura-kun, visiblement vraiment en colère après elle.

Il est énervé pour moi ? Pour de vrai ? Si oui, pourquoi ?

D'accord, qu'est-ce que je suis censée faire ? Comment je suis censée le calmer ?

— C'est pas grave, Kimura-kun... Je savais que c'était une blague.

— Tu le savais ? demande-t-il en tiquant.

— Je savais... que ça finirait comme ça.

— ... Mais du coup, pourquoi t'as pas ignoré la lettre ?

— ...........

Je ne peux pas lui répondre. Je ne sais pas comment l'exprimer avec des mots.

— Bah, peu importe... Bref, si jamais ça recommence, préviens-moi !

— Hein ?!

— Q-Quoi ? Tu me fais pas confiance ou quoi ?

Je secoue la tête énergiquement. Quoi de plus normal que je sois étonnée — après tout, il n'avait rien à gagner à m'aider.

— T'es vraiment bizarre... enfin bon, faut que j'y aille ! dit-il, posant sa main sur ma tête en souriant, juste avant de partir.

Incapable de comprendre ce qui se passe, je me contente de le regarder d'un air déconcerté.


Tout en rentrant seule chez moi, je me mets à réfléchir à la raison pour laquelle je n'ai pas pu ignorer la lettre.

Je m'attendais à ce que ce soit une fausse — parce qu'elle n'était pas signée, parce que le papier utilisé n'était pas très masculin, et par-dessus tout, parce que j'avais remarqué que la personne qui l'avait écrit avait délibérément essayé de changer son écriture.

Cependant, et si, contrairement aux apparences, la lettre d'amour avait été une vraie ? Dans ce cas, l'ignorer aurait blessé la personne en question. Je l'aurais trahie et sa demande sincère de « l'attendre ». Je ne pouvais pas le faire. Absolument pas.

Qui plus est, je n'aurais de toute façon pas pu l'ignorer : la personne qui voulait faire une blague à mes dépends souhaitait que j'ai le rôle du dindon de la farce. Si j'avais ignoré sa demande, je l'aurais déçue. J'aurais gâché son plaisir. Elle m'aurait alors vue d'un mauvais œil.

C'est pour cette raison que j'étais incapable d'ignorer la lettre.

Ai-je fait le bon choix ? Non, je suis sûre que non. Sinon—

... Je ne souffrirais pas autant.


Reina.

Je souffre, Reina !

Je ne veux pas être , je souffre !


Pour la première fois depuis longtemps, je dois à nouveau faire face à cette pensée. Cette pensée que j'avais sans cesse en moi avant de rencontrer Reina.

Oui, si Reina n'était pas là, je—

Cela ferait longtemps que je serais — morte.

J'ai pensé mourir un nombre incalculable de fois.

Je suis certaine que le bonheur n'existe pas.

Les adultes mentent quand ils parlent de leur jeunesse soi-disant heureuse. Si ce n'est pas le cas, alors c'est la nostalgie qui embellit leurs souvenirs, car sinon, ils ne pourraient pas supporter l'absence d'espoir dans la réalité. En se remémorant le passé, tout paraissait meilleur pour supporter le présent.

Tout ceci mène à ma théorie :

La vie est et restera toujours désespérée. Nous vivons nos vies dans le noir tout en nous raccrochant à d'infimes lueurs qui apparaissent de temps à autres, et ensuite, on repense à ces lueurs avec un sourire nostalgique sur le visage. Comme des idiots.

Hélas, je n'ai pas de souvenir où trouver refuge. Je n'ai pas de passé à idéaliser quand je perds espoir dans la réalité. Je n'ai pas d'autres choix que d'accepter cette vie remplie de désespoir jusqu'à ras-bord.

Par conséquent, ma seule échappatoire est la mort.

« Ne pense pas au suicide » qu'ils disent. Mais cette phrase est-elle réellement sincère ? Tu ne tueras point. Bien sûr. Tu ne voleras point. Bien sûr. Tu ne te suicideras point. Bien sûr. La réponse coule tellement de source qu'il n'y a pas de place pour le doute. Ces affirmations doivent être parfaitement vraies. D'une vérité éclatante.

Il faut suivre un chemin boueux sans fin qui ne mène nulle part, et on n'a naturellement pas le droit d'en sortir. Quel système minable.

Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Qu'est-ce que je suis censée faire au juste ?

Que quelqu'un me vienne en aide ! Donnez-moi de l'espoir ! Non, je n'en demanderais pas tant. Que quelqu'un remarque simplement que je marche sur ce chemin et me dise deux, trois mots gentils...

— Fumi.

Surprise par la voix qui m'interpelait à cet instant parfait, je lève la tête.

— Reina...

Seulement après avoir prononcé son nom, je remarque alors que j'étais en train de pleurer.

— Tu m'as dit de rentrer chez moi, mais tu m'as pas dit de pas aller à ta rencontre, non ? dit-elle en me souriant gentiment.

— ... Je ne peux pas.

Même si elle comprend ce que je veux dire, elle me prend doucement dans ses bras.

— ... Tu as souffert, n'est-ce pas ?

Je n'en... Je n'en peux plus !

Je vais dépendre de toi, Reina ! Je vais me reposer sur tes épaules ! Je vais te confier ma vie !

— Tout ira bien, me murmure-t-elle, je ne te trahirai pas.

— ...!

C'est alors que je comprends pourquoi j'avais demandé à Reina de rentrer sans moi.

C'est parce que je savais qu'elle allait me réconforter. Parce que je savais que j'allais dépendre d'elle.

Et quelle est la conséquence de tout ça ?

J'ai perdu depuis longtemps ma volonté d'être , et j'avais besoin d'un abri où me réfugier.

Il va sans dire que Reina Kamisu avait pris le rôle de ce refuge, de cet abri.

Mais maintenant, à cause de son étreinte, je suis devenue complètement dépendante d'elle. Peut-être que c'était déjà le cas depuis longtemps, mais en tous les cas, je ne peux plus exister sans Reina.

Afin d'empêcher ça, je lui avais demandé de rentrer sans moi.

— ... Reina... Je...

— Tout va bien. Ne t'en fais pas. Je vais... te retirer ce fardeau.

Ses paroles me transpercent.

Je sens que mon corps se met à fusionner avec celui de Reina. Lentement mais sûrement, je me fonds en elle.

Quel bonheur.

Je comprends que c'est ce que cela signifie d'avoir été acceptée par quelqu'un.

— Uh... gh... gémissé-je alors que mes larmes remontent.

Ces dernières tombent sur Reina, provoquant de petites ondulations. J'ai toujours pensé que mes larmes ne pouvaient tomber que sur le sol, mais je me trompais — elles avaient atteint le cœur de Reina.

Je suis une partie de Reina, et—

— Reina est tout pour moi.

3[edit]

Je change. Le liquide « Reina » se déverse continuellement dans le récipient « moi », tandis que le liquide « moi » déborde de ce même récipient.

Le récipient est toujours moi, mais son contenu est Reina. Reina est devenue mon essence.

Je parle toujours à peine dans la classe (même si Kimura-kun, dont la table est derrière la mienne, me parle de temps en temps), mais je ne me sens plus déprimée.

Je ne suis pas seule.

Cette conviction me donne de la force. Cette pensée que je confinais en moi a disparu quelque part au loin.

Plus rien n'a d'importance pour moi tant que Reina est avec moi.

C'est ce que je pensais. Ce que je croyais.

Mais, même dans mes pires cauchemars, je n'aurais jamais cru que les choses auraient pu empirer.


— Je ne trouve pas mon portefeuille ! hurle Mizuhara-san paniquée.

Tout le monde présent dans la classe, y compris notre professeur principal, Kosugi, se tourne dans sa direction alors qu'elle le cherche désespérément dans ses affaires. Les membres de son groupe la regardent avec inquiétude. Pendant un bon moment, la salle de classe est plongée dans le silence, jusqu'à ce que quelqu'un d'autre se mette à vérifier que le sien est toujours là, et tous les autres lui emboitent le pas. Je n'ai pas pris mon portefeuille avec moi, mais je fouille également dans ma poche malgré tout pour ne pas attirer l'attention.

Quand tout le monde a fini de vérifier que son argent est toujours là, Mizuhara-san est toujours assise à sa place, visiblement troublée. Monsieur Kosugi s'avance dans sa direction.

— Tu l'as retrouvé ?

— Non...

— Tu es sûre qu'il était là ?

— Absolument sûre.

— Très bien, dit le professeur en fronçant des sourcils avant de retourner à sa table. Bon, comme vous venez de l'entendre, Mizuhara a perdu son portefeuille. Bien entendu, cela pourrait très bien être un malentendu de sa part, mais... se met-il à expliquer de façon risiblement détournée pour dire qu'il est possible que quelqu'un de la classe l'ait volé.

La probabilité d'un vol est élevée, étant donné l'objet en question. Il n'y a pas si longtemps, il y a eu du raffut au sujet d'un lecteur mp3 volé.

Mizuhara-san, convaincue qu'on le lui a volé, est apparemment en colère, tout comme les personnes du petit cercle sous son influence.

— Est-ce que quelqu'un a une idée d'où il pourrait être ? demande le professeur.

Tout le monde se contente de s'échanger des regards. Le professeur n'attend pas de réponse de toute façon — le coupable ou ceux qui sont au courant ne vont pas parler maintenant.

Du moins, c'est ce que je croyais. Mais je faisais erreur.

Kimura-kun leva la main avec réticence.

— Kimura, tu sais quelque chose ?

— Non, pas vraiment... mais un point me turlupine.

— Comment ça ?

— Je ne crois pas qu'il soit courant de prendre le portefeuille quand on vole de l'argent. Généralement, on prend juste le contenu, non ? En fait, c'est comme ça que ça s'est passé à la troisième 5.

— ... Peut-être.

— Et puis, ça aurait été plus logique de voler l'argent de tout le monde dans la classe et non juste celui de Mizuhara-san. Et pourtant, c'est la seule à qui c'est arrivé.

— Où veux-tu en venir ?

— Ce que je veux dire, c'est que soit elle se trompe, soit c'est une mauvaise plaisanterie faite à Mizuhara-san.

— Je me trompe pas ! désapprouve Mizuhara-san, véhémente. Quelqu'un me joue un mauvais tour !

— Un mauvais tour, hein ? Combien y avait-il dans ton portefeuille, si je peux me permettre ?

— ... 1000 yens et quelque, mais et alors ? répond-elle en ronchonnant.

— Alors ce n'est pas pour l'argent, dans ce cas. On dirait que l'objectif du coupable est d'embêter Mizuhara-san. Et ça réduit drastiquement la liste des suspects potentiels, non ? dit Kimura-kun, ce après quoi tout le monde s'échange à nouveau des regards.

Cela veut dire que le coupable a une dent contre elle, ou du moins, ne l'apprécie pas ?

Alors que cette pensée me traverse l'esprit—

... Je remarque que les regards commencent à se tourner vers moi.

— Hein...?

Quelques personnes qui ne regardent pas dans ma direction se rendent compte que certains le font, et se mettent à les imiter. En voyant ça, une autre personne en fait de même. Tous les regards sont rivés sur moi.

Pourquoi ? Pourquoi me regardent-ils ?

C'est comme si... si—

Notre professeur remarque également que je suis le centre de l'attention, et me regarde, avant de se tourner vers Mizuhara-san. Je suis son regard.

Pour une raison ou une autre, elle fait mine de réaliser quelque chose.

— Saito, me dit le professeur avec une voix grave, ce qui me fait tressaillir.

Juste parce qu'il m'a appelé par mon nom ? ... Oui, mais je ne suis pas sotte au point de ne pas comprendre la situation. Pour moi, c'est exactement comme une — peine de mort.

— Sais-tu quelque chose ?

— Hein ? Ah... Euh...

Je ne sais rien ! Je suis innocente ! Mais... je suis incapable de le dire comme il faut.

— Bon, eh bien ? Je t'ai posé une question, Saito.

Mais il me suspecte.

— Euh...

Tout le monde me regarde avec des regards accusateurs — c'est plus que suffisant pour me faire perdre la voix, mais ils ne le voient pas.

Ils le comprennent de la façon suivante : je panique parce que j'ai été démasquée, parce que je suis la coupable.

Je suis parfaitement consciente de ça, et je sais que je dois absolument répondre à sa question avec assurance, mais pourtant, j'en suis incapable.

— Je... Je...

Si quelqu'un ici comprenait ma personnalité — si Reina était là — elle pourrait leur expliquer, mais elle n'est pas là.

Elle n'est pas là.

Je n'ai aucun soutien ici.

— Je ne... Je ne sais ri—

— Monsieur Kosugi, dit Mizuhara-san, coupant court à ma tentative désespérée de m'exprimer.

Je la regarde avec étonnement.

Il n'y a plus de colère dans son visage.

— Qu'y a-t-il, Mizuhara ?

— J'ai fait quelque chose à Saito-san qui peut expliquer qu'elle m'en veuille. Je... Je lui ai joué un mauvais tour. En y repensant... c'était vraiment méchant, dit-elle les yeux larmoyants. Mais je... je l'ai fait parce que je pensais que ça l'aiderait à s'ouvrir aux autres !

Surprise par ses paroles, je la fixe du regard. L'expression triste de son visage n'est pas fausse. Mizuhara-san est honnête.

Cependant, j'ai toujours du mal à déterminer si elle avait réellement essayé de m'aider avec cette fausse lettre d'amour, ou si elle s'était juste persuadée de cette noble cause du fait de la situation dans laquelle elle se trouvait.

Quelle que soit la réponse, il y a une chose qui est devenue un fait avéré.

Ses propos ont scellé ma position.

— ...

Tous les regards sont rivés sur moi.

Regards, regards, regards, regards, regards.

Telle de la lumière projetée à travers une loupe, leurs regards accusateurs me transpercent de toutes parts.

Il n'y a plus de suspicion en eux.

Mais une certitude.

Il a été décidé que je suis la coupable.

— N-Non, je n'ai—

— C'était TOI ! m'interrompt Takatsuki-san. T'étais en rogne, mais tu pouvais pas te défendre parce que t'avais trop peur ! C'est pour ça que t'as eu recours à un coup aussi bas — pour évacuer ta frustration !

— Dis pas ça, Kaho. Je... Je suis également en tort...

Aussi.

Les paroles que Mizuhara-san avait prononcées entre deux sanglots de façon subliminale mais également claire sous-entendaient que je suis la coupable et qu'elle est la victime.

En conséquence, elle avait ajouté de l'huile sur le feu. Dans une colère noire, Takatsuki s'avance dans ma direction. De peur d'être frappée, je me protège la tête en me recroquevillant.

Néanmoins, elle n'est pas venue me frapper. Son objectif était mon sac. Elle s'en saisit, l'ouvre et le retourne à l'envers pour faire tomber le contenu sur ma table.

Et pour une raison que j'ignore, il y a un portefeuille qui ne m'est pas familier parmi mes affaires tombées sur la table. Qui plus est, quelqu'un l'avait écorché avec un cutter.

— ... Saito, tu viendras en salle des professeurs après le cours.

Au moment où le professeur prononce ces paroles, des sanglots incontrôlables se mettent à résonner dans la salle de classe.

Il va sans dire que c'est ceux de Mizuhara-san.


Je regarde autour de moi.

Des regards. Des regards. Des regards. Des regards. Des regards.

Tels des pics à glace, leurs regards accusateurs me transpercent.

Reina n'est pas .

Autrement dit — personne n'est .

Je n'ai aucun soutien .


Le lendemain, ma table a disparu.

Jusqu'ici, j'étais aussi transparente que l'air pour les autres, mais à partir de maintenant, ils ne vont même plus m'accorder ce privilège.

On ne me permet même plus d'exister.

Une table manquante dans une salle de classe est comme une pièce manquante d'un puzzle. Mais dans ce cas précis, c'est la mienne qu'il manque. Je dois être la seule à penser qu'il manque une pièce — pour tous les autres, il est complet.

Je me rends jusqu'à la véranda et replace la table et la chaise à leur place originale. Leur place originale ? Vraiment ? Ou, peut-être que ma place n'aurait jamais dû être dans la classe, mais sur la véranda.

Mais quand bien même ce serait le cas... je feins l'ignorance.

Blanc, tout devient blanc.

Tout à part Reina et moi devient blanc.

Tel un roman dont on aurait retiré les espaces, je suis incapable de comprendre le monde blanc qui se trouve . Ils disparaissent. Tout ce que j'ai devant les yeux finit hors de portée.

Ou peut-être que—

C'est moi qui manque de couleur.


La pause déjeuner se termine sans que je parle à qui que ce soit.

Je n'ai vraiment prononcé aucun mot, vu que je ne pouvais pas voir Reina non plus. Aucun mot prononcé par moi ou à mon encontre.

Les gens ont arrêté de me parler. Non, il n'y avait rien de nouveau, mais du moins, avant, ce n'était pas par rancœur.

On ne me permettait même pas le strict minimum de conversation. Même Kimura-kun était incapable de surmonter la barrière magnétique autour de moi qui avait émergée de la classe.

— ...

J'en étais consciente.

J'en étais consciente, mais cela explique tout.

Tout le monde s'en fiche si je disparais.

Le monde ne disparaîtra pas avec moi. Le ciel bleu continuera à m'ignorer et ne laissera pas la pluie tomber. Tout le monde se fiche de ce qui peut m'arriver. Je suis complètement séparée du reste du monde.

Encore une fois, une pensée familière m'assaillit.

... Je... Je n'en peux plus, Reina !

Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Je voulais juste qu'on ne me déteste pas. C'est tout... Je m'étais enfermée dans ma petite bulle parce que j'avais peur de souffrir, et pourtant, pourquoi la transpercent-ils avec des lances ?

J'ai mal, j'ai mal, j'ai mal !

Sauve-moi Reina, sauve-moi Reina, sauve-moi rena, sauvemoirena.


— Ils sont tous si méchants.

— ... Hein ?

Reina se tient devant moi.

— « Hein » ? Que se passe-t-il, Fumi ?

— Ah, mmm... Rien.

Les cours sont terminés. J'ai attrapé Reina alors qu'elle était sur le point de se rendre à son club et lui avait demandé conseil à notre endroit habituel devant les escaliers menant au toit.

Oui, cela parait parfaitement normal.

Mais alors pourquoi est-ce que j'ai l'impression que quelque chose cloche ? Il n'y a aucune raison.

— Pourquoi ils pensent que c'est toi la coupable sans preuve concrète ? Tu n'aurais jamais fait ça.

— ... Eh bien, ils ne me connaissent pas. Et puis, le portefeuille de Mizuhara-san était dans mon sac, alors il est normal de penser que c'était moi.

— Oui, mais Fumi... qu'est-ce qu'il faisait dans ton sac ?

— C'est—

Je ne veux pas envisager cette possibilité...

— ... La première raison qui vient à l'esprit, c'est que c'est un coup monté contre toi.

— ... Oui, il y a des chances.

Sauf si je souffre de dédoublement de la personnalité.

— ... Quelqu'un qui me déteste ?

— Je... Je ne pense pas. Tu n'es pas du genre à te faire des ennemis.... Je pense que quelqu'un s'est simplement dit qu'il serait facile de te faire porter le chapeau.

Peut-être.

Mais de toute façon, quelqu'un me déteste suffisamment pour que ça ne lui pose pas de problème pour que je sois accusée à sa place.

— Ça se fait vraiment pas ! On va devoir retrouver le coupable et lui donner une bonne leçon !

— Non... ce n'est pas la peine !

— Pourquoi ? La situation actuelle te fait souffrir, non ?

— Oui. Oui, mais...

— Mais ?

— Ce problème n'a rien de nouveau. Il vient juste de faire surface, c'est tout...

— C'est pas... Je veux dire, tu n'étais pas particulièrement détestée...

— Tu trouves ? Je suis quasi-sûre que ce n'était qu'une question de temps. Par exemple, même si les rôles avaient été inversés, ça se serait très sûrement terminé à l'avantage de Mizuhara-san.

— Non, tu—

Reina en perd ses mots. Quand il est question de qui est en tort, peu importe ce qui avait été fait, ce qui compte, c'est qui l'a fait. Entre un professeur et un élève, l'élève sera en tort ; entre un élève brillant et un voyou, le délinquant sera en tort ; entre une belle personne et une autre moche, la moche sera en tort.

Et bien entendu, entre Mizuhara-san et moi, je serai en tort.

Autrement dit, le sort avait été décidé depuis longtemps.

Reina n'est pas bête, elle s'en était rendu compte.

— ... C'est faux !

Reina ne croit pas ses propres mots, et en regardant son visage, elle s'en veut visiblement de bafouiller.

... Mais elle n'a pas à s'en vouloir, vu que c'est un fait avéré.

— Reina.

— Hm ?

— Tu es toujours de mon côté, pas vrai ?

— Bien sûr que oui !

Bien.

J'ai une personne qui me soutient. J'ai une amie irremplaçable. J'ai Reina.

Alors je suis peut-être toujours là.

— Ah— dit soudain Reina, alors que je suis son regard.

— Hum...

Kimura-kun se tient là, ne se sentant visiblement pas trop à sa place.

— ... Kimura-kun ? Qu'y a-t-il ?

— Ah, oui... t'as une minute à m'accorder ? demande-t-il avec réticence.

— O-Oui... Qu'y a-t-il ?

— Pour aller droit au but, Ashi-chan m'a dit de venir te chercher, parce que je savais que tu viens là des fois.

— Ashi-chan ?

— Je parle d'Ashizawa-kun ! Toshiki Ashizawa.

Le bad boy de la classe...? Qu'est-ce qu'il me veut ?

Quoi qu'il en soit, ça ne sent pas bon pour moi. Le visage de Kimura-kun en dit long.

— Euh... il est... en colère ?

— ...

Il me dévisage de près, puis finit par détourner le regard.

— ... Il l'est ?

— Saito-san. Tu ferais mieux de pas y aller, marmonne-t-il le regard ailleurs.

... C'est visiblement pire que ce que je pensais. Mais si je n'y allais pas, l'aversion d'Ashizawa-kun à mon encontre n'allait que se renforcer.

Et — je ne le souhaite pas. Je ne veux pas être évitée plus encore à cause d'un malentendu.

— ... Je vais y aller.

— D'accord... dit-il comme s'il allait se faire frapper par Ashizawa-kun.

— Fumi, m'appelle Reina avec une voix inquiète.

— Tout ira bien, dis-je avec un sourire en lui faisant un signe d'au-revoir.


Escortée jusqu'à notre salle (Kimura-kun partant immédiatement après pour son club), Ashizawa-kun m'accule dans un coin, et sans me laisser le temps de comprendre, me voilà entourée par ses amis, Takatsuki-san et les autres membres du groupe, tandis que quelques autres camarades de classe observent la scène à bonne distance. Mizuhara-san est également là, mais regarde de loin, mal à l'aise.

— Bon. Tu sais ce que c'est ? demande Ashizawa-kun avec une voix oppressante en tenant quelque chose contre mon visage.

J'ai du mal à voir d'aussi près, mais je reconnais le portefeuille de Mizuhara-san.

— ...

J'essaye de répondre, mais les mots sont coincés dans ma gorge. Tout le monde me regarde de près avec une hostilité manifeste. Je sens que je n'ai pas voix au chapitre. J'ai peur.

Son bras droit, qui se trouve juste à côté de ma tête, pourrait craquer d'une minute à l'autre. Il en a envie, ça crève les yeux. Il est en colère. Et la cible parfaite pour évacuer sa colère se trouve sous ses yeux.

J'ai peur ! Pourquoi me regardent-ils comme ça ? Je ne peux rien dire ! On ne me laisse pas parler !

— Hé ! Je t'ai posé une question, putain ! beugle-t-il.

Son bras droit se contracte.

— C'est un... portefeuille...

— À qui ?

— Celui de Mizuhara-san...

— Exact. C'est celui de Yû.

Yû ? En y repensant, c'est le prénom de Mizuhara-san.

— C'est le portefeuille que je lui ai offert pour son anniversaire. C'est le même portefeuille que t'as charcuté avec un putain de cutter ! dit-il tout en m'envoyant des gouttes de salive sur le visage.

La colère l'a privé de la moitié de sa capacité de raisonnement. J'aurais été un garçon, il m'aurait déjà passé à tabac depuis un moment.

— Tu savais que Yû sort avec Toshiki, non ? dit Takatsuki-san en grimaçant. Et tu savais aussi qu'il lui avait offert ce portefeuille, non ?

Non. Je n'en avais pas la moindre idée. Ce genre de rumeurs n'était pas parvenu jusqu'à moi.

— C'est pour ça que t'as volé le portefeuille quand t'as été en rogne, non ? Ça sert à rien de le cacher !

Non, j'ai rien fait !

Mais je suis incapable de le dire. Même si je m'expliquais, ils ne me croiraient pas.

— T'as pigé ? C'est pas un truc que tu peux racheter avec de l'oseille !

Sa main droite se met à bouger. Par instinct, je ferme les yeux. Cependant, il parvient à se contrôler et frappe le mur derrière moi.

Mon esprit devient aussi vide que le néant. Tout mon corps tremble.

Qu'est-ce que je suis censée faire ? J'ai peur ! Ne me faites pas de mal, je vous en supplie. Je n'ai rien fait !

— Sauve-moi...

Je finis par marmonner, acculée et intimidée.

— Sauve-moi...

Au début, les autres semblent penser que je les implore, mais ils comprennent rapidement que ce n'est pas le cas et sont pris de court.

— Sauve-moi...

Je cherche à l'aide. Bien sûr, il n'y a qu'une personne à qui je demanderais ça.

— Sauve-moi... Reina.

Je ne voulais pas que Reina soit impliquée, alors j'ai essayé de résoudre le problème sans qu'elle m'accompagne.

Mais j'ai échoué.

J'imagine ses longs cheveux valser alors que Reina débarque et me libère rapidement de leurs griffes. J'ai l'impression que cette image va devenir réalité. Et ensuite, elle me dira en souriant avec son visage d'une beauté absurde, « Tout va bien, Fumi. »

... Hélas, Reina ne vint pas.

Cette douce illusion m'avait emmenée dans les nuages, dans les cimes. Mais à la fin de la journée, je continue à ramper sur le sol dans la réalité. On me refait tomber de mon petit nuage.

— Uh... uh...

Incapable de me retenir plus longtemps, je me mets à pleurer.

Pris de court par mes larmes, les signes de violence disparaissent, même si Ashizawa-kun est toujours visiblement en colère.

— Quoi ?! Tu crois qu'on va te pardonner si tu chiales ?! cria Takatsuki-san tout en se rapprochant de moi. Et puis, personne ne sauverait quelqu'un comme « toi » !

— Mais il y a...

— Qui ? Ta mère ? Un prof ? Ils t'aideraient uniquement parce que c'est leur rôle !

— Il y a quelqu'un !

— Et qui donc ?! Sérieux, t'es—

— Reina ! Reina Kamisu est là pour moi ! hurlé-je.

Avec une voix qui aurait très bien pu être la plus forte de toute ma vie.

Takatsuki-san — non, tout le monde dans la salle — écarquillent leurs yeux en réponse à mon puissant cri. Je suis surprise moi-même, mais je ne regrette rien.

Parce qu'il y a un point sur lequel je ne permettrai personne de me contredire.

J'ai une amie irremplaçable.

J'ai Reina Kamisu.

Je ne laisserai personne dire le contraire.

Profitant de la confusion, je m'enfuis. Je « les » fuis. Je n'ai besoin de plus rien. Rien.

Tout ce dont j'ai besoin, c'est de Reina.

Tant que Reina sera à mes côté, tout ira bien.

4[edit]

Comme promis, Reina et moi nous rendons à l'aquarium.

Il y a bien plus de visiteurs que prévu pour un jour de semaine, dont la majorité est des familles avec enfants et de jeunes couples ayant la vingtaine. Sûrement parce qu'ils ont le temps.

Et bien sûr, nous sommes les deux seules collégiennes.

— Reina, t'es sûre de vouloir sécher les cours ?

— Oui, mais et toi, Fumi ?

— Je m'en fiche complètement.

Je ne suis pas la bienvenue là-bas de toute façon. Mes parents non plus ne remarqueront pas si je sèche, à moins qu'ils reçoivent un appel du collège. En fait, avoir séché les cours aujourd'hui m'a fait me demander pourquoi je ne l'avais pas fait plus tôt.

Je regarde à travers la vitre du réservoir d'eau.

De jolis poissons. C'est tout ce qui me vient à l'esprit. Ils appartiennent à l'espèce « Chætodon auripes », mais je l'aurais déjà oublié dans quelques secondes. Par conséquent, tout ce que je ressens, c'est qu'ils sont beaux.

Mais c'est amusant.

— Oh, regarde, Fumi ! De jolies méduses !

— Super.

— J'aime les méduses.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Hum ? Eh bien... Je me demande bien pourquoi. Peut-être parce que... ils ne ressemblent pas beaucoup à des êtres vivants ?

Ils ne ressemblent pas à des êtres vivants — maintenant qu'elle le dit, c'est vrai. Dans un aquarium, elles ressemblent malgré tout à des êtres vivants, mais dans un bocal à la maison, elles ressemblent plus à des décorations. Des décorations qui brillent et qui palpitent. Quand on met des méduses dans un aquarium dans une maison, leur rôle passe de « être vivant » à « décoration ».

— En plus, les méduses sortent du lot, je trouve. Tous les autres poissons sont juste des « poissons », mais les méduses donnent l'impression d'être différents. Ah, tu comprends rien à ce que je raconte, non ?

— Non, je comprends. Tu veux dire que les méduses sont simplement des méduses, non ?

— Ah, oui, en gros. Les méduses sont juste des méduses.

Les méduses sont juste des méduses.

En regardant Reina qui admire le réservoir d'eau, je me dis :

« Reina est pareille. »

Reina Kamisu est juste Reina Kamisu.

D'une beauté absurde, complètement différente des autres, et la seule personne à me soutenir.

Reina remarque que je la regarde.

— ... Qu'y a-t-il, Fumi ? demande-t-elle.

— Mm, rien.

Elle penche la tête dubitativement.

— Reina... le spectacle de dauphin commence !

— Hm ? Oh, t'as raison. Allez, on se dépêche.

Nous nous dirigeons rapidement vers le stade où le spectacle a lieu.

Sur le chemin, on passe devant un réservoir dans lequel un grand nombre de poissons se rassemble et tournoie sans cesse.

Ils ne sont jamais fatigués ? Je ne parle pas seulement physiquement, mais aussi mentalement. Tourner en rond tout le temps ne les mène nulle part, après tout. Ils pourraient tout aussi bien rester sur place. S'ils ne cherchent pas à se rendre quelque part, est-ce que leur but est de continuer à faire ça jusqu'à ce qu'ils ne peuvent plus bouger ? Ne trouvent-ils pas leur vie futile ?

Mais les poissons continuent de tourner en rond sans se préoccuper de mes pensées.

Les sièges du stade sont occupés de l'avant à l'arrière.

— Allons devant, Reina.

— Hein ? On va se faire mouiller !

— Je sais, mais je veux voir les dauphins du plus près possible.

Avec un doux sourire en coin, elle me suit jusqu'au premier rang et s'assoit.

— Au fait, Fumi, je t'ai dit que j'aime les méduses, mais pourquoi t'aimes les dauphins, toi ?

— Hum... parce qu'ils sont adorables.

— C'est tout ?

— Non, à part ça...

Avant que je puisse continuer, la femme en charge du spectacle commence la narration par une brève explication sur l'anatomie des dauphins (où se trouve leur nez, le fait qu'ils entendent les sons à travers leurs os, etc.)

Puis, le spectacle commence.

Alors que plusieurs dauphins sautent dans les airs pour nous saluer, je suis déjà émerveillée.

Ils sont plutôt gros quand on les voit en vrai — leurs sauts sont spectaculaires et du coup, les enfants dans l'audience se mettent à crier de joie. Ils ont l'air si majestueux et pourtant adorables.

Au moment où ils retombent, ils nous éclaboussent. Instinctivement, je me recroqueville. Bien que mes vêtements n'ont pas été touchés, mes chaussures sont un peu trempées.

Trop fort ! C'est vraiment extra ! Les dauphins sont géniaux !

Pendant le spectacle, ils ont sauté à travers des cerceaux, rendu des balles à la femme qui les leur envoyait, et nagé en cercle... Bref, c'était génial et j'étais captivée.

— Les dauphins sont vraiment intelligents... dit soudain Reina.

— Ouais ! réponds-je immédiatement.

— Hahaha, tu les aimes vraiment, hein ? C'est parce qu'ils sont intelligents que—

— Ouais !

C'est l'heure du clou du spectacle qui consiste en un numéro où trois dauphins doivent sauter simultanément par-dessus un bâton qui est installé extrêmement haut.

— Et tu sais, les dauphins envoient des ondes ultrasoniques et déterminent la position des objets avec le temps mis par ces dernières pour revenir !

— Comme les chauves-souris.

— Hmm... Je n'ai pas envie de les mettre dans la même catégorie, mais ouais.

Les dauphins se préparent au signal de la femme.

Est-ce qu'ils vont réussir à sauter aussi haut ? Enfin, ils ne le feraient pas s'ils ne le pouvaient pas, mais j'ai peur qu'un d'entre eux n'y arrive pas.

Je retiens mon souffle.

Les dauphins se tiennent côte à côte (est-ce qu'on peut dire ça dans ce cas ?) et — sautent.

— Woah !

C'est un régal pour les yeux.

Dans un grand éclaboussement, les trois dauphins retombent dans l'eau, provoquant plusieurs grandes vagues.

— Incroyable... dis-je, ébahie.

En regardant la piscine, j'en viens à penser que les dauphins sont peut-être la cause de ces vagues incessantes à la mer.

— Dis, Fumi ? Les dauphins peuvent communiquer par des sons, non ?

— Ouais. Même si on ne connait pas le degré de complexité de leurs conversations. Pour ma part, je crois que leurs capacités de communication sont aussi élevées que les nôtres.

— Je vois... Ça serait bien.

— Mm ! En fait, il y a une autre raison pour laquelle j'aime les dauphins, c'est parce qu'ils peuvent communiquer ensemble !

— Oh, sympa.

Le spectacle se termine et les visiteurs se mettent à quitter les lieux pendant que les dauphins leur disent au revoir en nageant en rond et en faisant des numéros individuels.

— Tu sais, quand j'ai appris que les dauphins pouvaient communiquer par des sons, je me suis sentie jalouse, murmuré-je tout en les regardant faire leurs numéros.

— ... Jalouse ? demande Reina intriguée, tout en penchant la tête sur le côté.

— ...

J'hésite à lui expliquer. Si je continue, je vais pourrir la bonne ambiance.

— Je trouve que j'ai du mal à communiquer avec des mots.

Mais je ne veux rien cacher à Reina.

— Fumi...

— Je suis sûre que même moi j'arriverais à me faire des amis si on pouvait communiquer autrement...

— Tu m'as moi, Fumi !

— ... Mm.

Ses paroles me suffisent.

— Mais tu sais, ces derniers temps, j'en suis venue à penser que...

— Hm ?

— Je pense que j'aurais pu devenir « comme ça ».

— ... « Comme ça » ?

Incapable de lui répondre, je tourne à nouveau le regard vers les dauphins qui sont occupés avec leurs numéros. L'un d'entre eux nous fait des signes d'au revoir avec sa nageoire.

Je leur réponds.

Et c'est ce que je sous-entends.

Je fais des gestes de la main parce que j'interprète à ma convenance ceux du dauphin avec sa nageoire comme « au revoir ». Nos actions ne sont pas du tout en phase.

Oui, aussi déplorable soit-il, je ne peux pas parler avec les dauphins.

Mais ça ne se limite pas aux dauphins.

Mon langage est devenu différent de ceux des autres, et c'est pour ça que je ne m'en sors pas. Mes mots n'atteignent personne.

Sauf Reina.

Mes moyens de communication sont devenus différents. Et c'est pour ça que je suis déconnectée et que je disparais.


On quitte l'aquarium, qui est au centre d'un parc aquatique. Je marche jusqu'à un banc et m'assois. Reina s'assoit à côté de moi.

— Dis, Reina...

Reina tourne la tête vers moi quand je me mets soudain à parler.

— Qu'est-ce que ça te ferait si on était les dernières survivantes sur Terre ?

Je jette un œil autour de moi. Il n'y a personne aux alentours à part Reina, ce qui n'a rien de surprenant un après-midi de semaine. Nous sommes seules. Cela ne me dérangerait pas le moins du monde si le monde se refermait maintenant et que nous nous retrouvions seules toutes les deux.

— Hm... Ça serait pas terrible parce qu'on aurait plus d'électricité...

— Et sans toutes ces considérations ?

Reina me dévisage de près, et me répond avec un sourire :

— Dans ce cas, ça me parait pas si mal.

— Vraiment ?

— Oui !

Je la regarde. Aah, elle ne dit pas ça juste pour me faire plaisir. Je suis heureuse, vraiment heureuse.

Après tout, elle est différente de moi ! Contrairement à moi, beaucoup de gens l'admirent. Malgré tout ça, elle serait avec moi.

— Mais tu sais, Reina, ta mère serait...

... La mère de Reina ?

D'un coup, je m'arrête. Quelque chose cloche.

Beaucoup de monde ?

Enfin, il doit y en avoir beaucoup. Elle est belle et gentille, contrairement à moi. Mais—


... Mais qui sont-ils, ces gens ?


— Fumi...?

— Dis, Reina...

— Qu'y a-t-il ?

— ... Je ne suis jamais allée chez toi, non ?

— Ah bon ? T'es sûre ?

— Où est-ce que tu vis déjà ? Près de chez moi ? Ça doit forcément être le cas. Après tout, tu rentres tout le temps avec moi.

— Qu'est-ce qui t'arrives, Fumi ? C'est logique, non ?

— Comment ça se fait que, malgré qu'on soit des amies proches, je sois jamais allée chez toi ?

— ...

Reina se tait.

Hein ? Une seconde ! Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?

On est les meilleures amies, quoi qu'on en dise, alors pourquoi est-ce que je n'ai pas la moindre idée d'à quoi ressemblent ses amis et sa famille, ni même d'où elle vit ?

— Au fait, Reina—

— Arrête ! m'interrompt-elle immédiatement.

— Reina...?

— N'en dis pas plus... dit-elle d'un air triste tout en détournant le regard.

Il y a une raison...? Je ne sais pas pourquoi, mais Reina semble ne pas vouloir me parler d'elle.

Tout le monde a des choses qu'il ne veut pas ou ne peut pas dire.

Mais,

Mais—

— ... C'est méchant !

— ... Hein ?

— On est les meilleures amies, non ? On devrait pas se cacher des choses ! Ou j'étais la seule à penser ça ? Hm ?

— Non !

— Mais alors !

— C'est pas bien, Fumi !

— Pourquoi ? Je comprends pas, Reina ! crié-je, et dans le même temps, je remarque qu'une larme coule le long de ma joue, ce qui laisse Reina coite.

Un froid s'installe entre nous deux. Ce... n'est jamais arrivé avant. C'est la première fois qu'il y a comme un froid entre nous.

Mes sentiments ont atteint Reina. Elle sait que jamais je ne la détesterai ou me moquerai d'elle.

Il n'y a pas de raison d'avoir de secrets.

Il ne devrait pas.

Et pourtant—

— Je ne peux pas, dit-elle distinctement.

— Mais pourquoi...

Refus.

Non, ce n'est pas ça. Ça ne peut pas être ça. Reina ne voudrait jamais me faire du mal. C'est quelque chose... ce doit être quelque chose qu'elle ne peut pas dire malgré ça.

Bien sûr, je comprends.

Mais—

— Aie foi en moi.

Je ne peux m'empêcher de penser qu'elle me rejette.

— Ah...

Ainsi, une goutte tombe de mes yeux.

Et une fois que j'ai réalisé que c'était une « larme », elles se mettent à couler telle une fontaine. Aah, je pleure bien trop souvent ces derniers temps ! Ah, je ne veux montrer mes larmes à personne. Je ne veux gêner personne. Mais elles ne veulent pas s'arrêter.

Je presse mon visage contre mes genoux alors que j'éclate en sanglot.

— ... Fumi.

La voix de Reina.

La voix douce de Reina.


— Je suis désolée.


Tout ce que je pouvais discerner était ma propre voix en pleurs, raison pour laquelle je ne me suis pas rendue compte de ce qui se passait.

Je continue à pleurer comme une madeleine, et quand je lève la tête—

... Reina n'est plus là.

— Reina...?

Je regarde autour de moi et me mets à partir à sa recherche.

Mais elle n'est nulle part.

Reina n'est plus nulle part.

Je me tiens là dans le vaste parc aquatique désert, laissée à l'abandon, seule au monde.

5[edit]

Les gens ont des gommes dans leurs cœurs.

Tandis que leur efficacité change d'une personne à l'autre — certaines sont vraiment mauvaises — n'importe qui peut s'en servir.

Frotte, frotte. Ok, adieu toi. Je ne peux plus t'encadrer. Va-t'en. Frotte, frotte.

Deux semaines ont passé depuis l'incident avec le portefeuille de Mizuhara-san. Une semaine depuis que je suis allée à l'aquarium avec Reina.

Même après tout ce temps, personne ne me parle. Comme les jours précédents, je me contente de rester assise sur ma chaise, qui n'est pas censée être là, et rêvasse en regardant à travers la fenêtre.

Je me suis beaucoup effacée.

Et pourtant, ils continuent à me gommer. Frotte, frotte.

Jour après jour, on m'efface. Petit à petit, je disparais. Frotte, frotte. La majeure partie de mon existence s'est transformée en miettes de gomme et est effacée de ma table.

Ça ne va pas s'arranger. Ils se sont tous déjà tellement habitués à m'effacer que plus personne ne le remet en cause, sans parler de sentiments de culpabilité. Je vais continuer à être effacer de façon mécanique. S'il y avait la moindre émotion humaine impliquée, cela serait une légère irritation parce que les gommes s'usent à force d'utilisation.

Et Reina est toujours portée disparue de ce monde blanc qui s'efface.

Pourquoi ? Je ne vais pas tenir longtemps dans cette situation ! Reina... Pourquoi m'as-tu abandonnée, Reina ?

Pourquoi ne viens-tu plus me voir ? Même si tu as des secrets, ça ne devrait pas être un obstacle pour nous !

Ou tu me détestes maintenant ?

Peu importe, je veux te voir !

Je veux te voir, je veux te voir, je veux te voir !


Mais j'ai beau l'implorer, Reina ne vient pas.

Et quelque part, je sais qu'elle ne le fera plus jamais.

Tout cela n'a plus aucun sens.

Dans cette classe, il n'y a que des bruits insignifiants, des images insignifiantes, des gens insignifiants, et mon être insignifiant.

Tout cela n'a plus aucun sens.

Tout cela n'a plus aucun sens... d'être ici.


— ... Adieu, murmuré-je en me levant.

Le professeur est en train de dire quelque chose. Ah, j'étais en plein « cours » ?

Oh, il est en colère. Mais je ne comprends pas ce qu'il raconte — après tout, ce n'est pas à moi qu'il s'adresse, non ?

Oh, il n'est plus en colère. Mais je me demande pourquoi il me regarde comme ça ? C'est la première fois que quelqu'un le fait, alors j'ai oublié ce qu'il signifie. Mais on dirait qu'il a peur.

Je sors de la classe.

Au loin derrière moi, c'est le raffut dans la classe, mais ça n'a rien à voir avec moi. Rien à voir. Complètement rien à voir.


Je m'assois seule sur les marches au milieu de l'escalier menant au toit. C'est la deuxième fois que je viens ici quand le bâtiment est bruyant. Quelle heure est-il ? Le premier bruit devait sûrement signaler la pause déjeuner, alors ça doit être la fin de la journée ?

Reina. Est-ce que je te reverrai un jour ?

Au fond de moi, je sens que non. Je ressens ça depuis qu'elle m'a laissée tomber dans le parc aquatique. Mais et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Ça ne change rien — j'ai toujours besoin d'elle, beaucoup, désespérément.

Reina est tout pour moi. Il ne reste rien si on me la prend. Je suis vide. Une masse de chair bancale sans os.

— Aah...

Que faire ? Comment faire pour revoir Reina ? Je ne sais pas ! Qu'est-ce que je suis censée faire ? Qu'est-ce que je suis censée faire ? Qu'est-ce que je suis censée faire ?

Soudain, j'entends quelqu'un monter les marches.

Je me prépare. C'est peut-être lui — il est sûrement venu comme je l'ai voulu.

— ... Saito-san.

Kimura-kun apparait sous mes yeux.

— Kimura-kun... alors tu es venu me parler...

— Ouais... Je n'ai aucune raison de refuser si tu le demandes...

Exactement. J'ai déposé une lettre dans son casier pour lui demander de venir ici. Exactement comme Mizuhara-san avait fait.

— J'ai aussi apporté ça avec moi. Ça a pas été évident de les piquer sans que les profs le voient, explique-t-il tout en sortant les clés du toit.

— Mm. Merci, dis-je en saisissant les clés de ses mains visiblement tremblantes.

Peut-être qu'il a compris pourquoi je l'ai fait venir ici.

— ...

Il demeure silencieux.

— Tu ne vas pas me poser la question...?

— Demander quoi...? dit-il maladroitement.

— Pourquoi je t'ai demandé de m'apporter les clés du toit.

Après quelques instants, il demande à contrecœur :

— Pourquoi ?

À vrai dire, je ne sais pas vraiment quoi lui répondre moi non plus. Peut-être parce que — non, c'est sûr — ma réponse va le blesser.

Mais c'est pas grave, hein ? Après tout, Kimura-kun est aussi inutile que mes autres camarades de classe.

Je réponds :

— Pour me venger.

Son visage se fige instantanément.

Oh, alors j'avais vu juste. Enfin, je pouvais confirmer mes soupçons.

— T-Te venger...? bégaie-t-il misérablement, confus, et du coup, devient encore plus nerveux.

— C'est toi qui as déchiqueté le portefeuille de Mizuhara-san et qui l'a mis dans mon sac, pas vrai ?

— P-Pourquoi tu dis ça...? réplique-t-il, refusant toujours de l'admettre, malgré le fait qu'il sait qu'il ne peut pas se convaincre.

— C'est pas grave ! J'ai pas l'intention de te questionner à ce sujet.

En fait, je n'ai vraiment pas l'intention de le questionner et de rejeter la faute sur lui. Comme je l'ai dit un jour à Reina, ça allait tôt ou tard se terminer comme ça — Kimura-kun se trouvait juste être celui qui allait allumer la mèche.

Mes paroles semblent l'avoir calmé quelque peu.

— M-Mais... comment tu l'as su ?

Tu veux vraiment savoir ? Ça risque d'être dur à entendre, non ?

— ... Je dois vraiment y répondre ?

Remarquant finalement le sens de ma réponse, il baisse les yeux et dit :

— ... Pas la peine.

— D'accord.

Sur ces paroles, je glisse la clé dans la serrure.

Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles je soupçonnais Kimura-kun.

J'ai commencé à avoir des doutes quand il s'est mis à me parler après que j'ai reçu la fausse lettre d'amour. J'étais consciente qu'il ne ressentait rien pour moi, alors je me demandais pourquoi il était soudain aussi gentil.

Un autre indice fut la réaction générale quand Mizuhara-san a perdu son portefeuille. Tout le monde a tout de suite pensé que j'étais coupable. Autrement dit, quelqu'un les avait conduits à croire que j'avais une dent contre elle. Et autant que je sache, le seul point de discorde entre elle et moi est la lettre d'amour, ce qui signifie que quelqu'un a répandu la rumeur. Mais seuls son groupe et moi, ainsi que Kimura-kun étions au courant. Bien entendu, je n'en avais parlé à personne, et Mizuhara-san et ses amies ne semblaient pas non plus vouloir en parler à qui que ce soit.

Mais surtout, ce n'était autre que Kimura-kun qui a suggéré que le coupable devait en vouloir à Mizuhara-san. Il a ouvertement attiré leur attention sur moi.

J'ignore pourquoi il a fait ça. Peut-être qu'il m'en veut pour dieu sait quelle raison, ou peut-être que c'est à cause de Mizuhara-san et Ashizawa-kun.

Mais je m'en fiche bien.

Cette histoire n'a rien à voir avec moi.

Je tourne la clé, et la porte s'ouvre avec un cliquetis. Je tente de tourner la poignée — oui, elle marche.

— ... Qu'est-ce que t'as l'intention de faire sur le toit, Saito-san ?

— ... Je me tourne silencieusement vers lui.

— Saito-san...?

Je réponds à sa question par une autre question.

— Dis-moi, Kimura-kun—

» ... est-ce que par hasard tu connais « Reina Kamisu » ?


Peut-être que je pensais vraiment que Reina m'attendrait de l'autre côté de cette porte.

C'est un endroit où personne n'a le droit d'aller, malgré sa grande proximité. C'est un lieu dont tout le monde connait l'existence, et pourtant, peu y ont réellement mis les pieds. Et c'est pour ça que je sentais que je pourrais la trouver ici.

Mais bien entendu, il n'y avait aucune trace de Reina.

Je marche jusqu'au centre du toit et fais un tour sur moi-même.

Des collégiens rentrent chez eux, des poteaux électriques sont disposés à intervalles réguliers, le quartier commerçant, notre rivière polluée, un autre collège, une maison, une autre maison — un paysage insignifiant. Mais une chose dans ce paysage superficiel — le soleil d'un éblouissant rouge en partie masqué par un bâtiment au loin — a du sens pour moi.

Le soleil est sur le point de se cacher de l'autre côté, après avoir terminé son travail pour la journée, mais flotte là à l'horizon, comme s'il m'appelait.

Je retourne vers la porte pour la fermer.

Maintenant, je suis complètement seule.

Je m'adosse contre le grillage, et tout en regardant le soleil cacher lentement son corps, je repense à Reina Kamisu.

Reina s'est évaporée. Oui, évaporée.

Une jolie collégienne populaire s'arrête soudain de venir à l'école et est portée disparue. Cela aurait dû être un incident majeur pour le collège Shikura. Aurait dû.

Cependant, personne n'en parle.

Bien sûr, il n'y a personne pour parler avec « moi », mais je peux quand même toujours entendre les rumeurs. C'est bizarre. Reina Kamisu ne vient plus nulle part. Personne ne parle de cette fille extraordinaire. Comment est-ce possible ?

J'avais rassemblé tout mon courage et j'avais jeté un œil dans sa classe. Au début, je n'en croyais pas mes yeux, puis mes oreilles, et enfin, je n'en revenais pas.

Sa place n'existait pas. Son casier n'existait pas. Son nom n'existait pas. Rien en rapport avec elle n'existait.

Reina n'est nulle part.

Et quand j'ai vu le visage de Kimura-kun quand je lui ai demandé pour Reina, j'ai été convaincu.

... Reina Kamisu s'est évaporée.

Ce n'est pas une simple mort. Elle avait effacé toute trace de son existence, tout en rapport à elle, et s'était évaporée. Sans laisser la moindre trace d'elle, et en niant complètement le fait qu'une personne nommée Reina Kamisu ait jamais existé, elle a disparu.

À une exception près, moi, sa meilleure amie.

Mais même s'il ne me restait qu'une poignée de souvenirs vides — un peu comme une goutte de soda au fond d'une canette vide. Je ne me souviens pas de notre rencontre, de comment on est devenues amies, ou d'où on est allées ensemble, si ce n'est l'aquarium. Rien.

Ces souvenirs vont bientôt disparaître à leur tour, effaçant son existence une bonne fois pour toutes.

Reina est en train de disparaître.

Reina, qui était tout pour moi, est en train de disparaître.

Alors — il n'y a plus aucune raison pour moi de rester « là ».


J'escalade le grillage. Il fait 15 cm de large, alors j'arrive à m'y tenir debout sans problème.

J'envisage la possibilité d'enlever mes chaussures, mais je change d'avis. Je ne compte pas essayer de me suicider ou autre.

Je vais juste voir Reina.

Bien sûr, je ne suis pas sûre de pouvoir la rencontrer de cette façon. C'est juste l'idée absurde que si elle n'est pas là, c'est qu'elle doit être « là ». C'est aussi absurde que de penser qu'un oiseau peut voler par-delà le ciel dans l'espace.

Mais je ne vois pas d'autres possibilités.

Il n'y a pas d'autre moyen, et si c'est le cas, pourquoi ne pas tenter le coup ? Rien ne peut m'arrêter. Je me répète : je n'ai pas la moindre raison d'être , alors rien ne peut m'arrêter.

Je me souviens soudain de ce que j'ai dit à Kimura-kun.

... Pour me venger.

Oui, c'est une vengeance mesquine. En m'apportant les clés, tu t'es retrouvé impliqué dans ce qui va se passer maintenant, non ?

Je me demande s'il va ressentir des remords, même s'il s'en fiche sûrement de moi.

Je baisse le regard, et recule un peu, effrayée par l'imminente douleur que j'avais failli oublier. Ça va faire mal. Dix fois... cent fois plus qu'une seringue. Mais je ne dois pas faillir.

Ce qui m'importe ? Revoir Reina. La retrouver.

C'est tout ce qui compte. C'est tout...

Oui, avec force !

Parce que j'ai l'impression de pouvoir aller très loin de cette façon.

Je fais le grand saut.

Soudain, le monde tournoie et change complètement. Incapable de comprendre ce monde inattendu, je m'évanouie presque.

Je peux seulement dire que ce n'est pas l'endroit où je voulais aller. Je me retrouve dans une pièce tragique.

Aah... Est-ce que j'ai échoué ? Est-ce que j'ai fait le mauvais choix tout compte fait...?


Mais—

Juste au moment où je suis sur le point de baisser les bras, je me rends compte que j'ai gagné mon pari.


— Reina...

Reina se trouve sous mes yeux.

— Reina, tu m'as manquée...

Elle me lance son doux sourire absolument magnifique.

— Reina... dis-moi : où es-tu ?

— Je suis— répond-elle.


— Je suis . Reina Kamisu est — .


Ah, c'est vrai.

Comment n'ai-je pas pu remarquer une chose aussi simple ?




Chapitre 2 : Atsushi Kogure[edit]

1[edit]

Mon cœur explose et se met à déborder de ma bouche.

Aux yeux des passants dans ce quartier commerçant à côté de la gare, il ne s'est rien passé de particulier. Mais pour ma part, j'ai fait une découverte macabre.

Dans la foule d'inconnus marchant dans la rue, j'ai repéré cette fille que je n'oublierai jamais.

Frappé par un choc insoutenable, mes morceaux se projettent sur tous les alentours. Les centaines d'éclats que j'ai crachés l'assaillent de toutes parts. Remarquant mon regard insistant, elle trouve mon corps principal et le regarde.

Et— sourit.

Son sourire me laisse si pantois que je ne peux même pas m'effondrer — je suis simplement paralysé. C'est comme si son sourire transcende le concept de temps, sans parler de mes sentiments qui se sont complètement fait la malle en l'apercevant.

La fille sous mes yeux se tient à l'écart du monde. Tout du moins, je sais qu'elle n'a pas de valeurs morales communes.

Je suis dévoré par son existence.

C'est seulement après qu'elle s'en est allée que je peux à nouveau respirer. Je m'assure que ma perception émotionnelle est toujours intacte, et me sens enfin à nouveau en vie.

Oui. Je—

Je déteste cette fille.

Elle m'a tout volé.

Aussi spéciale et transcendante soit-elle, cela ne pardonne en rien ses crimes.

Je ne lui pardonnerai jamais. Ô grand jamais. Je ne lui pardonnerai jamais, elle qui a tué de sang-froid toute ma famille.


Je ne pardonnerai jamais Reina Kamisu !


2[edit]

— Tu as rencontré Reina Kamisu ? demande mon docteur, étonné, quand je lui parle de ma rencontre avec ce monstre.

— Oui. Je l'ai croisée. Cette meurtrière.

— Reina Kamisu...

Je l'appelle certes docteur, mais le docteur Mihara n'en a pas du tout l'image. C'est un jeune psychiatre sociable et il a en fait la vingtaine.

— Tu es sûr que ce n'était pas un rêve ?

— Je l'ai vraiment vue ! Elle est passée juste devant moi ! Elle m'a même remarqué et s'est moquée de moi !

— Hm...

Le docteur Mihara croise ses bras en remarquant que je suis très sérieux.


Ma famille a été assassinée par Reina Kamisu.

À ce jour, on ignore comment elle s'est introduit chez moi et poignardé tout le monde à part moi. Elle n'a rien volé, et il n'y avait pas de rancœur dont je sois au courant. Elle n'avait pas envoyé de menaces préalables non plus, et elle ne semble pas avoir fait ça par pur plaisir. Au contraire, elle paraît très intelligente et ne touche pas à la drogue et autres substances dans ce genre. En fait, j'ai échoué dans ma tentative de trouver la moindre faille dans sa personnalité.

Mais il est un fait avéré qu'elle a tué ma famille.

Leurs vies ont pris fin avec une facilité déconcertante.

Avant, je pensais que les vies humaines étaient spéciales — sans rien à voir avec les poissons qu'on a disséqués un jour en cours de biologie. Le concept de vie humaine et sa soi-disant valeur occupaient jusqu'ici une part immense et sans limite dans mon jeune esprit. En fait, en admettant que seuls les humains ont une conscience, je pense toujours que nos vies ont une grande valeur.

Néanmoins — il est possible d'ôter la vie à quelqu'un avec le même couteau qui sert à découper un poisson.

Confronté à ce fait absurde à tout juste dix ans, j'en fus traumatisé.

J'ai bien une blessure sur le torse — causée par Reina Kamisu bien entendu — qui est assez grotesque. Du genre à faire grimacer les gens.

Hélas, le problème avec cette blessure, c'est qu'elle fait peur à tout le monde. Le problème, c'est que c'est une blessure qui n'a toujours pas cicatrisée. C'est toujours une plaie ouverte, et elle restera comme ça pour toujours. Mais à la place du sang, c'est mon être lui-même qui en sort. « Quelque chose » dont j'ai besoin pour vivre. Je me vide. Encore et encore.

Je me brise petit à petit.


— Atsushi-kun, s'adresse le docteur à moi avec un regard sérieux.

— Oui ?

— On n'a plus le temps pour aujourd'hui, mais puis-je te demander de m'en dire plus lors de notre prochain rendez-vous ?

— Oui, bien sûr.

J'en avais l'intention de toute façon.

Qui plus est, le seul moyen de me guérir est d'aller à l'encontre de Reina Kamisu. Pour qu'elle me dise la vérité. Pour— la comprendre.

Puis-je gagner contre ce monstre ? Les chances ne sont pas en ma faveur, j'en ai bien peur. Je vais perdre. Je vais continuer à me vider.

Tel un trou noir, il y a des moments où des sentiments déplacés absorbent l'évidence et rendent aveugle. Ainsi, si je veux m'opposer à elle, je dois sceller mes émotions — majoritairement composées par la haine. En repensant à cette explosion de sentiments que j'ai ressentie en la croisant l'autre jour, je peux imaginer à quel point cela va m'être difficile.

Néanmoins, peu importe l'issue du combat, je n'ai rien à perdre. Je suis déjà au fond du trou. Même s'il m'est difficile de l'emporter, je ne peux pas tomber plus bas.

Par conséquent, je n'hésiterai pas à me battre.

— Je ne perdrai pas !

— Contre qui...? demande le docteur Mihara, toujours sérieux.

— Contre moi-même, bien sûr, et contre Reina Kamisu.

Il arbore toujours un visage pensif et semble chercher le sens de mes propos. Au final, il se contente de marmonner :

— Je vois...


Le jour suivant, je me rends à l'école comme tous les jours malgré ma décision de me battre contre Reina Kamisu. Pour être franc, je préférerais partir à sa recherche plutôt que d'aller en cours, mais en considérant le fait que je n'ai pas la moindre piste si ce n'est le fait que je l'ai croisée en ville, je n'ai pas envie de causer de tracas à ma tante.

Contrairement à mon oncle, elle me traite vraiment bien. Je suppose que le fait qu'ils n'aient pas d'enfants joue un peu, mais elle prend soin de moi, comme si j'étais son propre fils... Peut-être même plus justement « parce que » je ne suis pas son fils. Il n'y a aucun malaise. Aucun malaise... mais il y a de la pression. Je sens que je ne dois absolument pas et ne peux pas rendre ma tante triste, vu qu'elle a également l'obligation de s'occuper de moi.

J'arrive au collège et remarque que notre classe est particulièrement bruyante.

Intrigué, j'interpelle Yûji Kato, qui se tenait non loin et qui est relativement en bons termes avec moi. Je lui demande :

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Un suicide, mec ! Un suicide !

— Quoi ? Mais c'était genre la semaine dernière, non ? On a eu du nouveau sur le suicide de Saito ? demandé-je tout en posant mon sac sur ma table.

Vu que c'était quelqu'un qu'on voyait tous les jours à l'école, la mort de Saito nous avait particulièrement marqués. Même si elle n'avait pas d'amis — elle était même soupçonnée d'avoir volé les affaires d'une fille de sa classe — il y avait malgré tout des gens pour pleurer sa mort. Mais étonnamment, ce ne fut qu'après sa mort que certains garçons sont sortis de leur coquille pour avouer les yeux en larmes qu'en réalité, ils l'appréciaient beaucoup du fait de sa « modestie » si peu courante chez les filles de nos jours. Saito doit se sentir mitigée là-haut dans le ciel, vu que c'est justement sa personnalité qui l'avait poussée au suicide.

— Vous allez continuer longtemps à ressasser ça ? Pourquoi vous la laissez pas reposer en paix ? Je suis persuadé qu'elle... n'aimerait pas être le centre de toutes les attentions, lui signalé-je.

— T'es complètement à côté de la plaque, mec.

— Comment ça ?

— C'est pas au sujet de Saito, tu sais.

— Alors qui s'est suicidé ?

Yûji jette un regard vers une table et dit :

— Kimura.


Avant le début des cours, tout le monde a été convoqué dans le gymnase pour un discours d'urgence, où le proviseur nous assomma avec un long speech barbant sur la « valeur de la vie ».

Tout en écoutant d'une oreille ce qu'il dit, je me mets à cogiter sur l'incident.

Il semblerait que Saito, Mizuhara et les autres personnes concernées l'ignoraient, mais quiconque connaissant un tant soit peu Kimura ou ayant un peu de jugeote, comme moi, était conscient que Kimura était le véritable coupable derrière l'incident du portefeuille volé.

Parmi les mecs, il est de notoriété publique que Kimura était amoureux de Mizuhara, et qu'il s'était pris un râteau par elle quand il était allé lui avouer ses sentiments. Elle lui avait dit qu'elle n'avait pas la moindre intention de sortir avec qui que ce soit dans l'immédiat. Mais, quelques jours plus tard, elle est sortie avec Ashizawa.

Il allait sans dire qu'elle s'était servie de cet argument pour le repousser en évitant d'être trop franche, et il devait en être conscient. Néanmoins, il avait été vexé. Profondément. Il avait dû se sentir inférieur à Ashizawa — un parfait cancre — aux yeux de Mizuhara. À partir de ce jour-là, tout ce qu'il disait ou faisait était teinté d'une petite pointe d’auto-dérision.

Je peux comprendre pourquoi il tenait à esquinter le cadeau qu'Ashizawa avait donné à Mizuhara. En fait, je trouve cette petite vengeance très supportable. Hélas, il savait qu'il allait être désigné comme le coupable évident s'il se contentait de mettre en œuvre son plan.

Par conséquent, il avait besoin d'un bouc-émissaire. Et il en trouva un en la personne de Saito, dont Mizuhara venait de lui jouer un mauvais tour peu de temps auparavant.

À vue de nez, Kimura a bien joué le coup. Tout du moins, il avait réussi à faire croire à ses cibles principales — Mizuhara et son groupe — en son subterfuge.

Mais, au final, il a échoué sur toute la ligne.

Il n'avait pas pris en considération à quel point ses actions allaient la blesser vu qu'il était trop concentré sur le moyen de lui faire porter le chapeau. Mais sa plus grande erreur aura été de ne pas avoir pris en compte sa propre souffrance, engendrée par celle faite à Saito.

Sa vengeance avait infligé une blessure mortelle à Saito. Peut-être que ce n'est pas tout à fait exact. Peut-être qu'il n'avait fait qu'accélérer les choses et que ça allait déjà se terminer comme ça quoi qu'il arrive. Néanmoins, Kimura se sentait responsable de sa mort.

Kimura avait blessé Saito, et ça l'avait blessé à son tour. Les deux blessures étaient fatales, et les deux ont mené à la mort. Comme... comme ma propre blessure.

Enfin, le discours du proviseur prend fin après plus d'une heure entière. Je comprends son inquiétude, mais ça ne rend pas sa diatribe utile pour autant.

Sérieusement... il ne comprend pas qu'un sermon ne changera rien. On sait tous parfaitement qu'on ne doit pas se suicider. Et pourtant, il y a des fois où le monde où l'on vit devient si dur pour nous qu'on se met à jouer avec cette pensée. Ainsi, il est inutile de faire appel à l'éthique. Il aurait mieux fait d'employer une approche plus concrète. Si je cherchais à empêcher le suicide, je le ferais de cette façon : « Mourir signifie tomber dans un état de néant éternel, un vide complet qui ne peut être imaginé par quelque chose de vivant. Il suffit d'y réfléchir : votre cerveau s'en va. Vous ne pouvez plus penser. Vous avez sûrement entendu la phrase « je pense donc je suis », non ? Réfléchissez-y bien. Rien n'existe. Vous comprenez. Rien n'existe. Combien de temps pourriez-vous supporter un monde sans son, sans lumière et sans quelconque sensation ? Un monde où on ne peut même plus ressentir la faim. Où l'on ne ressent plus le moindre désir. Vous me suivez ? Mais la mort est le vide parfait, alors elle surpasse même le monde dépourvu de sensation. Il n'y a pas d'avenir. Le paradis a été inventé par des gens qui ont peur de la mort. Vous devriez savoir pourquoi il y aura toujours des gens pour croire en une vie après la mort malgré les progrès de la science : c'est parce qu'ils ont peur. Peur de ce qui les attend après la mort. Alors, ne vous dites pas que mettre fin à vos jours vous sauvera ! Ce sera simplement la fin. La F-I-N. Le suicide est l'acte de se donner la mort, et mourir sans comprendre le sens de la mort, cela revient à fuir la réalité. Même si le résultat est le même dans les deux cas. Alors, allez-y. Essayez de vous donner la mort si vous le pouvez. Essayez de vous tuer maintenant que vous connaissez la vérité. »

Tout du moins, je ne pourrais pas le faire.

Après tout, la seule raison pour laquelle je suis encore ici maintenant, c'est justement parce que j'ai peur de la mort plus que tout.

Ah, c'est vrai, il y a eu un petit rebondissement sympa à cette histoire.

— En fait, il parait que Kimura a laissé une lettre d'adieu, me dit Yûji.

— Une lettre d'adieu ? Il s'est excusé auprès de Saito ou un truc du genre ?

— Bingo.

— Bah, ça devrait lui remonter un peu le moral, j'imagine ?

— Non, je pense que ça aura l'effet inverse.

— Hm...? Bah, c'est vrai que j'aimerais pas que quelqu'un se suicide à cause de moi non plus.

— C'est pas le problème, désapprouve-t-il.

— Comment ça ?

— Kimura a mal écrit son nom.

Oh.


Après la fin des cours (ils ont vraiment eu lieu, mais tout le monde avait la tête ailleurs), je me suis rendu au quartier commerçant où j'avais croisé Reina Kamisu.

Je n'ai aucune certitude de la rencontrer à nouveau juste parce que je l'y avais croisée une fois, mais c'est le seul indice dont je dispose. À la base, je m'étais dit que j'aurais pu mettre la main sur des informations vu que j'étais la victime dans l'histoire, mais ce n'est pas si simple. Essentiellement parce que c'était un crime commis par une mineure.

Si Reina venait à passer devant moi, je ne la manquerais pas. Pas seulement parce que j'ai gravé son apparence dans ma mémoire encore et encore : elle sortirait du lot aux yeux de n'importe qui. Elle est d'une beauté absurde.

— ...

Hélas, une heure avait passé sans qu'il se passe quoi que ce soit. Après être resté debout pendant tout ce temps parce qu'il n'y avait nulle part où s'assoir, mes jambes commencent à fatiguer. Je décide de m'autoriser à changer d'endroit et me dirige vers le McDonald's le plus proche, y achète deux hamburgers (le reste étant trop cher pour le porte-monnaie d'un collégien) et m'assois près de la fenêtre.

Tout en mangeant mon hamburger, je me mets à penser à Reina Kamisu.

Reina Kamisu. À l'époque des faits, elle avait 16 ans (ce qui signifie qu'elle n'avait qu'un an de plus que moi aujourd'hui), alors son âge actuel devrait être 21 ans. A-t-elle trouvé du travail ? Peut-être qu'elle s'est inscrite à l'université. Elle n'avait sûrement pas eu son bac à cause de ce qu'elle avait fait, mais elle devrait être suffisamment intelligente pour passer les examens d'entrée d'une université. Même si elle avait tué toute ma famille, elle avait écopé d'une peine ridicule du fait que son mobile parfaitement incompréhensible lui avait octroyée un diagnostic « mentalement instable ». Maintenant, je parie qu'elle doit être vénérée comme une idole à son travail ou à la fac. L'idole meurtrière. Haha, quel slogan !

— Arg...!

La blessure sur mon torse commence à me faire mal. D'après le docteur Mihara, cette douleur n'est que le fruit de mon imagination, étant donné que la plaie est déjà guérie.

Bon sang ! Vous pensez que c'est seulement mental ? Une illusion ? Vous foutez pas de moi, Doc ! Cette douleur n'est pas fausse, c'est n'importe quoi !

La blessure « saigne ». Je suis peut-être le seul à voir le sang, mais il y en a, c'est sûr — et je suis ce liquide (ou quelque chose de semblable à un liquide).

Ah, merde, je sais ! Ce que je dis n'a aucun sens. Je ne fais que creuser ma propre tombe.

Mais il se trouve que — la blessure n'est pas guérie.

Et elle me fait toujours mal.


3[edit]

Les facultés de perception d'un être humain ont une certaine limite : nos cerveaux sont comme des ordinateurs et ne peuvent traiter qu'une certaine quantité de données. Quand survient un surplus d'informations, ils s'arrêtent de fonctionner correctement et se mettent à afficher des messages d'erreur.

La scène sous mes yeux me prive de tout influx émotionnel.

Il y a un cadavre ; celui de ma mère. Il y a un cadavre ; celui de mon père. Il y a un cadavre ; celui de ma sœur. Le sol est inondé de sang. Woah, comment je suis censé marcher sur un sol aussi trempé ? Non, c'est pas le problème ici, non ? Woah, woah, ils sont morts, non ? C'est pas vrai. C'est pas une série télé. Des morts aussi brutales n'arrivent pas dans mon entourage. Cela dit, ça a l'air vrai. Haha, hé, ça devient n'importe quoi. Et c'est qui cette fille là ? Qui est cette fille incroyablement belle ? Et c'est quoi ce couteau — ce couteau dégoulinant de sang — qu'elle tient dans la main ? Woah-woah-woah-woah ! C'était TOI ? Malgré ton beau visage ? Une seconde ! Te fous pas de moi ! Qui t'a permis de tuer ma famille ? Et t'es qui d'abord ? T'es qui ?! T'es qui bordel ?!

— Comme je le pensais...

Comment ça « comme je le pensais » ?! T'es bizarre ! T'es tarée !

— Les gens meurent quand on les poignarde.

Évidemment. Tous les enfants savent ça. Tout le monde sait ça, même si personne ne le vérifie vraiment.

Oui. Ma famille est morte.

Morte ?

Ouais, ils sont morts... pas vrai ?

Ils sont morts. Oui, morts. M-O-R-T-S.

— A... Ah...

Je me mets enfin à gémir.

Ils gisent sur le sol. Ma mère, mon père, ma sœur, ils gisent tous sur le sol sans bouger. Je regardais la télé jusqu'à il y a quelques instants. Je suis monté à l'étage vu qu'ils se sont énervés parce que j'avais frappé ma sœur. C'était devenu une scène du passé ? Cette fille me l'avait volée ? Comment est-ce possible ? Elle peut vraiment faire ça ?

— Tu veux mourir, toi aussi ?

Elle peut. Cette fille peut le faire.

— Uh... UWAAAAAAAAAAAAAH !!

À l'aide à l'aide à l'aide à l'aide ! À L'AIDE, maman ! Ah, elle est morte ! N'importe qui ! Au secours !

Je tombe sur les fesses et rampe à reculons, tout en me pissant littéralement dessus. Évidemment, ce n'est pas comme ça que je pourrais m'enfuir, mais je n'arrive pas à me lever non plus.

Elle s'approche.

— A-Arrête...

Hélas, mes paroles sont tombées dans l'oreille d'une sourde. Tout en pointant le couteau dans ma direction, elle s'approche.

Puis, elle le brandit.

— Arrête ! ARRÊÊÊÊÊÊÊTE !

Enfin, je me réveille comme toujours.


Je pousse un soupir tout en buvant ma soupe miso.

— Bah alors, Atsuhi, pourquoi tu soupires comme ça de bon matin ? me reproche légèrement ma tante avec un sourire avant de poser une assiette avec un œuf sur le plat devant moi.

— J'ai encore fait ce rêve... réponds-je tout en versant de la sauce soja sur l'œuf.

— Je vois. Ils deviennent fréquents ces derniers temps.

— Ouais.

— Oh mon pauvre... Pourquoi cette fille t'en veut ?

M'en vouloir. Si son mobile avait été si simple et logique, je n'aurais pas été aussi traumatisé que je le suis aujourd'hui.

— Peut-être que tu es un peu tendu à cause de tes examens qui approchent ? dit-elle avec un ton inhabituellement inquiet.

Elle est inquiète ; autrement dit, je l'inquiète.

Ça craint. Je ne dois pas l'inquiéter plus qu'elle ne l'est déjà à cause de mes séances de psychothérapie.

— Ahaha, mais j'ai même pas encore commencé à réviser, dis-je en rigolant et en me tenant la poitrine.

— Ah bon ? Je pense que c'est tout aussi problématique !

Quand ma tante dit ça, je peux lire ça comme « dieu merci, mes peurs n'étaient pas fondées » sur son visage.

Des peurs infondées. Oui, ses peurs doivent rester infondées.

Malheureusement, le fait est que ce rêve m'a troublé plus que d'habitude.

J'ai commencé à faire ce cauchemar après cet incident. Pendant le premier mois, il me tourmentait toutes les nuits, et à chaque fois, j'étais tellement traumatisé que je ne pouvais plus rien avaler.

Mais j'ai fini par m'habituer aux cauchemars avec le temps : ces derniers temps, je les vois simplement comme des « mauvais rêves ».

Hélas, c'est différent aujourd'hui. Non seulement elle m'avait blessé dans mon rêve, mais également à nouveau dans la réalité.

Je tiens ma poitrine.

Mon cauchemar s'est infiltré dans la réalité et m'attaque de là. Tout ça parce que j'ai croisé Reina Kamisu l'autre jour. Ce cauchemar n'est pas un simple cauchemar : c'est mon passé qui n'arrête pas de me tourmenter.

En croisant Reina Kamisu, mon cauchemar a gagné la réalité. Elle s'en sert comme d'un portail pour s'en prendre à moi.

Elle m'attaquera encore et encore.

Maintenant, combien de temps mon cœur pourra le supporter ?


J'entre dans la classe, juste pour être surpris presque autant que la veille.

Ashizawa s'est rasé la tête, abandonnant ses longs cheveux bruns.

Je doute qu'un des profs en charge du respect des bonnes manières l'ait forcé à faire ça. Ils n'iraient pas si loin. Ce devait être de son propre chef.

Ashizawa n'était pas dans son assiette récemment, pour la simple et bonne raison qu'il se sentait responsable de la mort de Saito. Le jour où le portefeuille de Mizuhara a été déchiqueté, il avait pris Saito à partie en la poussant contre un coin et en l'intimidant.

J'étais présent quand c'est arrivé et les observais, tout en ayant l'intention de m'en mêler si jamais cela dégénérait... non, j'ignore si j'envisageais vraiment d'intervenir. Peut-être que je ne faisais que faire semblant de m'inquiéter pour elle. Quoi qu'il en soit, je les avais observés sans rien faire.

Le simple fait de regarder le crâne rasé d'Ashizawa me fit ressentir comme un pincement.

J'ignore à quel point cet incident a influencé la mort de Saito, mais je suis persuadé que ça a joué. C'est un autre fait qui l'a poussée au suicide.

Mais et s'il y avait eu quelqu'un pour essayer de s'interposer quand elle a été entourée par Ashizawa et ses potes ? Et si elle avait eu quelqu'un qui se moquait de la pression mise par Ashizawa ? Le résultat n'aurait-il pas été tout autre ? Nous autres, ceux qui ont hésité à lui venir en aide, ne sommes-nous donc pas les véritables fautifs ?

Ce « quelqu'un » aurait pu être moi.

Ashizawa s'est infligé une évidente punition comme un vrai délinquant. Aussi inconsidéré et futile soit ce geste, c'était une preuve irréfutable de ses remords.

Et qu'en est-il de nous ? Nous avons nié toute responsabilité et essayons de nous en tirer avec un peu de compassion. Ce n'est pas Ashizawa ni Kimura ni Mizuhara qui ont acculé Saito, mais nous autres qui avons tenté de garder nos distances avec elle jusqu'au bout.

Soudain, une question me traverse l'esprit.

En y repensant—

Saito n'avait-elle pas crié le nom de quelqu'un pour l'aider ?


Même la pause déjeuner était animée par le sujet de Saito et Kimura parce que le crâne rasé d'Ashizawa ne passait vraiment pas inaperçu. Du fait de la grande compassion pour Saito qui règne dans la classe (tout le monde se sent coupable), Takatsuki et ses amies se sentent mal à l'aise, étant les personnes qui l'ont accusée.

Je finis de manger mon bentô et observe la classe, les coudes posés sur ma table.

Ashizawa ressemble à un moine, et le groupe de Takatsuki ressemble à des chats dans une maison inconnue. Me demandant comment s'en sort Mizuhara, je regarde dans sa direction.

Sa jolie petite frimousse semble avoir les traits encore plus tirés qu'avant. Elle doit être consciente qu'elle a joué un rôle central dans les suicides de Saito et de Kimura.

Alors que je me fais cette remarque, elle se tourne vers moi et nos regards se croisent.

Je détourne rapidement les yeux pour jouer l'innocent, mais elle continue à me fixer du regard. « Lâche-moi ! » crié-je au fond de moi tout en vérifiant si elle me regarde toujours.

Hélas, mon cri silencieux est resté lettre morte ; elle se lève et se dirige vers ma table.

— Kogure-kun.

Et maintenant, elle prononce mon nom. Ce n'est visiblement pas une coïncidence, c'est parce qu'elle a remarqué mon regard qu'elle s'est tournée vers moi.

— Oui... Qu'y a-t-il, Mizuhara ? demandé-je en levant la tête, manifestement agacé.

— T'es un intello, non ? Je veux dire, t'es toujours premier dans cette classe et t'es parmi les meilleurs du collège aussi.

— On parle de notes là, mais il y a une différence entre être intelligent et avoir de bonnes notes.

Mizuhara est pris de court sur le moment, mais finit par se reprendre :

— ... Mais t'es le seul à qui je pense pouvoir parler de ça. T'as une seconde à m'accorder ?

— Je pense qu'il y a suffisamment d'autres personnes en mesure de te donner de meilleurs conseils.

— Mmm... Je cherche pas vraiment de conseil. Allons discuter de ça ailleurs — suis-moi.

Mizuhara me tire par la manche. Apparemment, elle insiste pour me parler.

— Hola, une petite minute. Ashizawa va se mettre en rogne s'il nous voit ensemble.

— T'en fais pas pour ça.

— Ah bon ? Il doit être vraiment indulgent alors.

— Non, on s'est... séparés.

Surpris, je me fige pendant un instant.

— Ah... Je vois, dis-je d'une voix délibérément désintéressée, mais mon visage m'a trahi.

Maintenant que j'y pense, cela n'a rien de bien surprenant. Tout comme l'amour connu pendant le collège peut-être aveuglant et fort, il est également transitoire. Leurs liens ne sont pas suffisamment forts pour faire face aux obstacles qui se sont présentés face à eux — c'est tout.

Et ces liens ont eu raison de Kimura.

Enfin bon.


Mizuhara m'emmène jusqu'aux escaliers menant au toit. Ces escaliers sont peu empruntés, alors il n'y aura pas d'invités surprises. Elle devait se servir de cet endroit pour voir Ashizawa en secret.

— On venait ici de temps à autre. Toshiki et moi.

Qu'est-ce que je disais ?

— Tu... T'es au courant pour la fausse lettre d'amour que j'ai envoyée à Saito-san, non ? demande-t-elle.

— Ouais.

— Tu t'es déjà demandé pourquoi j'ai fait ça ?

— Nan, pas du tout ? Je pensais juste que tu pouvais pas la supporter, et je crois pas qu'il faille chercher plus loin.

— Peut-être... c'est vrai... mais, je, je voulais aussi l'aider—

— Je m'en fiche. Épargne-moi ton histoire.

C'est juste une excuse qu'elle s'est fabriquée.

— Non, écoute-moi ! En vérité... on l'a vue une fois quand on s'était réunies ici.

— Ah bon...? Qu'est-ce que Saito pouvait bien faire ici ?

— C'est ça le problème... elle marmonnait toute seule.

— Toute seule ?

— Oui, toute seule, mais comme si elle parlait à quelqu'un. J'ai essayé de suivre son regard plusieurs fois, mais il n'y avait personne avec elle.

Cela n'a rien de « si » remarquable. Saito n'avait personne à qui parler, alors cela paraît logique qu'elle se mette à évacuer son désir de parler quand elle était seule.

— Et t'as trouvé ça bizarre, alors tu lui as joué un petit tour ? conclus-je.

— Oui, j'ai trouvé ça bizarre, c'est vrai...

Je vois. Je peux comprendre que Mizuhara veuille intervenir après avoir été témoin d'une scène pareille.

— Alors ? C'est pas pour ça que tu m'as fait venir ici, non ?

— Non...

Elle hésite quelques instants.

— Kogure-kun... tu crois aux fantômes ?

La conversation prend une tournure inattendue.

— Les fantômes ? Aucune idée. Enfin, je pense qu'ils pourraient exister, vu qu'il y a tant de gens qui prétendent que c'est le cas...

— Et les mauvais esprits ?

— Des conneries.

Une seconde, pourquoi Mizuhara me parle de ça ? Où elle veut en venir avec toutes ces questions débiles ?

... Woah, woah, est-ce qu'elle sous-entend que Saito parlait avec un fantôme ? Il est temps de remettre les pieds sur Terre, non ?

Je parviens tout juste à contenir ses pensées.

... Non, ne t'emballe pas. Mizuhara a dit qu'elle avait été dégoutée par la vue de Saito parlant toute seule. Elle ne se serait pas sentie dégoûtée si cette histoire de fantôme avait été sa première impression, mais plutôt de la peur ou peut-être même de la jalousie, non ?

Cela signifie qu'il y a autre chose qui l'a poussée à conclure que Saito parlait avec un fantôme.

— Tu penses que Saito parlait à un fantôme ?

Mizuhara acquiesce.

— Comment t'en es arrivée à cette conclusion ?

Mizuhara se mure dans le silence. Visiblement, elle a peur que si elle exprime ses pensées avec des mots, elles deviendront réalité.

Mais elle finit par ouvrir sa bouche.

— Parce que... murmure-t-elle, ... mort...

— Parce que Saito est morte ? En quoi ça explique quoi que ce soit ?

— Non ! rétorque Mizuhara.

— Quoi ? Elle a parlé avec un fantôme et c'est pour ça qu'elle est morte ? Ça n'a pas de—

— C'est pas ça ! Pas parce que Saito-san est morte !

— Mais qui—

Je réfléchis. Non, il n'est pas nécessaire de réfléchir. Il n'y a qu'une autre personne concernée.

— Pas Saito-san, mais parce que Kimura-kun est mort.

Je dois admettre que je suis un peu perdu.

Cela n'a pas de sens. Non seulement elle suggère l'existence de quelque chose d'infondé scientifiquement comme les fantômes, et maintenant elle se met à parler de façon incohérente.

Je fais soigneusement le tri dans ma tête, en réfléchissant à chaque point de façon logique, et en arrive à une conclusion incroyablement rapidement.

— Alors... tu l'as vu, c'est ça ?

Elle acquiesce lentement.

— Tu as vu Saito parler avec ce quelque chose, ce qui est déjà en soit bizarre. Mais tu as également vu Kimura faire la même chose.

Mizuhara acquiesce.

Je marque une pause et regarde autour de moi. Si les fantômes existaient vraiment, je ne serais pas surpris d'en trouver un ici. Cette pensée me donne la chair de poule, mais bien sûr, c'est juste mon imagination qui me joue des tours.

Hélas, il se trouve que quelqu'un est mort de l'autre côté de cette porte.

— Tu... Tu crois qu'une telle coïncidence est possible ? demande Mizuhara avec réticence.

— De quoi tu parles quand tu dis « coïncidence »...?

— Comme je l'ai dit... Saito-san et Kimura-kun parlaient tous les deux à un fantôme, ils l'ont tous les deux vus, et ils se sont tous les deux suicidés. Tu crois vraiment qu'une telle coïncidence est possible ?

Coïncidence.

Elle a raison. Ce serait une étrange coïncidence. Néanmoins, non seulement ils avaient une bonne raison de se suicider, mais en plus, il ne faisait également aucun doute qu'ils s'étaient donnés la mort de leur propre chef.

Pour commencer, il y a une relation causale entre leurs morts : Kimura ne serait pas mort si Saito ne l'avait pas été. Leurs morts ne sont pas dues à une coïncidence.

Une seconde...

Il n'y a pas de place pour une coïncidence ici. Autrement dit, c'est l'absence de coïncidence qui rend ce quelque chose suspect.

— Tu te mets à douter toi aussi, pas vrai, Kogure-kun ? remarque Mizuhara.

Je cache rapidement mon visage.

— Tu sais ce que je pense ? demande-t-elle, Je pense qu'aucun des deux ne s'est vraiment suicidé.

Son visage était livide. Je finis par comprendre que ce n'était pas les remords qui l'empêchaient de dormir.

Mizuhara a peur.

La peur que quelque chose qui a poussé les deux autres à la mort la mine.

— Ils ont été tués, dit-elle avec une conviction apeurée, Un fantôme les a maudits.


Comme hier, je pars à la recherche de Reina Kamisu tout en sirotant un milkshake à prix réduit au McDonald's.

Cependant, pendant que mes yeux sont dirigés vers la fenêtre, presque toutes mes synapses sont utilisées pour réfléchir.

Je me ressasse la discussion avec Mizuhara à plusieurs reprises, en essayant de tirer mes prores conclusions.

Je n'ai aucun moyen de savoir ce qu'est ce « quelque chose » qu'elle qualifie de « fantôme », mais en partant du principe que ce « phénomène » soit capable de communiquer, il peut entrer en contact avec les autres et affecter leurs vies jusqu'à un certain point.

Au point de tuer ces deux-là ?

« Maudits. »

Bah, peut-être qu'on peut parler de malédiction dans ce cas-là.

Mais il est vraiment si facile que ça de pousser quelqu'un au suicide ? Non. Même en ne tenant pas beaucoup à la vie, tout le monde sait que la mort est la fin et qu'il n'y a pas de marche arrière. Les propos des gens ne peuvent pas tuer ; c'est notre voix intérieure qui nous y pousse. Ou alors un soudain coup de tête. Quoi qu'il en soit, les gens ne meurent pas si facilement.

Ou cette chose, « quoi qu'elle soit », aurait le pouvoir de manipuler ces mécanismes sans problème ?

D'un autre côté... ils avaient tous les deux une raison valable de se suicider. Bien que les mots sont inefficaces contre monsieur tout le monde, cela devrait bien être possible pour pousser quelqu'un avec des tendances suicidaires à franchir le pas.

Néanmoins, je secoue la tête.

Je perds sens de la réalité ; je devrais réfléchir de façon plus rationnelle.

Penser rationnellement. R-a-t-i-o-n-n-e-l-l-e-m-e-n-t. Capiche ? ... Ouais.

Bon... Tout d'abord, je devrais envisager la possibilité que tout ce que m'a raconté Mizuhara n'est que le fruit de son imagination. Pour ma part, je trouve que c'est une fille au point de vue arrêté.

Elle sait qu'elle a sa part de responsabilité dans les morts de Saito et Kimura. Peut-être qu'elle est incapable de supporter les remords et donc essaye de trouver une raison pour laquelle Kimura parlait tout seul, ce qu'elle a très bien pu monter de toute pièce ou en interprétant une conversation normale à sa propre sauce.

Autrement dit, cet « être » n'existe pas et ce, depuis toujours.

Et alors ? Est-ce que cela n'est pas plus logique ?

... Tss. Quelle pathétique tentative de raisonner dans cette affaire.

Peu convaincu par mon propre raisonnement, j'essaye de me concentrer sur l'autre côté de la vitre et finis par faire peur à plusieurs piétons avec mon regard noir.

— Qu'est-ce que tu regardes avec autant d'insistance ? me demande quelqu'un derrière moi.

Je suis sur le point de gentiment expliquer que je cherche quelqu'un—

... Mais mes mots restent coincés dans ma gorge et sont avalés jusqu'à complètement disparaître.

Je me mets à frissonner.

Quelque chose se met à couler du bout de mes doigts alors que ma bouche devient aussi sèche que le désert et mes yeux s'écarquillent.

— ... Ah.

Je connais...

Je connais cette voix.

Même si je ne l'ai entendue que quelques fois, elle est gravée au plus profond de mon cerveau et ne disparaîtra jamais.

— Qu'est-ce qui se passe ? Tu veux pas me dire ce que tu regardes ?

J'ai mal.

La blessure sur mon torse me fait mal.

À nouveau pleinement ouverte, un liquide semblable à du sang se met à gicler — comme s'il réagissait à son créateur.

Je dois tenir bon.

Je me tiens la poitrine et je me tourne vers la personne avec une volonté de fer.

Quelque chose transperce mes yeux alors que je reconnais son visage, me faisant lutter contre l'envie irrépressible de fermer les yeux, de détourner le regard.

Mais, j'attends ce moment depuis longtemps.

Il faut que je tienne bon.

— Je « te » cherchais, Reina Kamisu !

Je la fusille du regard. Plus j'affûte ce dernier, plus la douleur dans ma poitrine faiblit.

— Oh, vraiment ? dit-elle en m'esquissant un sourire si magnifique qu'il a l'air faux. Et qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? Te venger ?

« Me venger », a dit Reina avec indifférence.

— J'ai bien envie de faire ça, ouais, réponds-je aussi calmement que possible, tout en réfrénant ma rage bouillonnante.

— Alors ça veut dire qu'il y a un autre objectif ?

— Oui.

— Je t'écoute.

— Peut-être que tu penses que cet incident n'est plus que de l'histoire ancienne. Mais pas pour moi. Je souffre toujours des conséquences encore aujourd'hui. Tu me pourris toujours la vie !

— Bah, je suppose que personne ayant été victime d'une chose pareille pourrait s'en remettre si facilement, dit Reina Kamisu d'une voix indifférente, me donnant l'envie de lui sauter dessus et de lui tordre le cou.

Néanmoins, je dois me retenir. Sans elle, je n'obtiendrai jamais la réponse que je cherche.

— Alors ? Qu'est-ce que tu me veux ?

Reina Kamisu ne montre aucun signe de culpabilité. Elle est vraiment si franche que ça ou est-ce qu'elle se comporte de cette façon volontairement ? Je n'arrive pas à pencher pour l'une ou l'autre des possibilités.

Avant qu'il ne soit trop tard, je ravale ma colère, qui est sur le point d'exploser. Oui, je l'ai faite disparaître, je l'ai effacée. Je n'aurais pas tenu très longtemps sinon. J'essaye de bloquer chaque impression que je peux avoir de Reina Kamisu.

— ... Je veux savoir la vérité, lâché-je.

— La vérité ?

— Oui. La raison pour laquelle tu as assassiné ma famille.

Connaître cette raison est ma priorité numéro un.

Je veux changer mon état d'esprit actuel. Mais pour me débarrasser de ces éternels sentiments de tristesse, de peur, de désespoir et de colère, il me faut briser un mur.

Le mur de questions.

Une fois allumée, la haine ne s'en va pas si facilement. Il faut y aller franchement et l'effacer. Pour faire ça, cependant, des questions demeurant sans réponse constituent un grand obstacle. Je pourrais être en mesure de digérer ça d'une façon ou d'une autre en me trouvant une raison ou quelque chose pour me satisfaire, mais il se trouve que je manque de données pour cela. Mes questions jusqu'ici sont restées sans réponses.

De ce fait, je n'ai aucun moyen de digérer ces sentiments noirs au fond de moi.

Hélas, incapable de comprendre mes circonstances, Reina Kamisu penche la tête dubitativement :

— Et ça va t'avancer à quoi ?

— Bien sûr que ça va me servir. Sinon je demanderais pas.

— Tu penses...? Je vois aucune raison valable.

— Je m'en tape de ton avis ! Je t'ai posé une question ! Est-ce que t'as la moindre idée de la quantité de mon « être » tu as extrait de mon corps ?! Tu te dois de coopérer, merde! crié-je à mon insu.

Et merde, je n'ai pas réussi à réfréner ma colère. Même la plus petite des failles dans ma défense ne passera pas inaperçue avec ma colère.

Tiens bon, tiens bon, tiens bon.

— T'as changé d'attitude, remarque-t-elle toujours avec indifférence. Écoute, je dis pas ça pour t'embêter. J'aimerais vraiment te donner une réponse, sérieusement. Mais malgré tout, j'en suis incapable.

— ... Pourquoi ?!

— Parce qu'il n'existe aucune réponse qui pourrait te satisfaire.

— Eh bien... c'est peut-être vrai. Ma famille reviendra pas, et je serai jamais heureux quelle que soit la réponse. Mais... c'est pas pour ça que je te pose la question. J'en suis parfaitement conscient !

— Non, c'est pas ce que je voulais dire.

— Alors qu'est-ce que tu voulais dire...?!

— Tu veux que je te donne la raison pour laquelle j'ai fait ce que j'ai fait, pas vrai ?

— Oui.

— Hm...

— Que tu le croies ou non, je comprends qu'on a tous les deux une manière entièrement différente de penser. On n'y peut rien si ton raisonnement n'a pas de sens pour moi. Ce sera toujours mieux que de ne rien savoir.

Pour la première fois, Reina Kamisu a écouté attentivement mes paroles.

Elle me regarde, essayant de comprendre mes raisons, de comprendre le sens derrière mes propos.

Je pousse un soupir de soulagement. Reina Kamisu n'est pas stupide, et elle ne m'en veut pas. Ainsi, il n'y a rien de surprenant à ce que j'attende d'elle qu'elle me donne la réponse que j'attends.

Hélas—

— N'empêche que... soupire-t-elle pour une raison ou une autre.

— ... Quoi ?

— Malgré tout, j'ai pas la réponse que tu cherches.

Mes yeux s'écarquillent.

— A-Arrête de te foutre de moi ! Me dis pas que t'avais aucune raison de le faire ! Tu devais sûrement en avoir une, aussi insensée soit-elle !

— Une raison ? Oui, à bien y regarder, peut-être qu'il y en a une.

— ... À bien y regarder ?

— Mais je n'ai jamais vraiment compris.

Elle... n'a pas compris ?

— Tu trouveras pas toujours de bonne explication pour tout dans ce monde, et cela s'applique au meurtre que j'ai commis. Ou est-ce que ça te suffit déjà comme réponse ?

— B-Bien sûr que non !

— J'aurais dû m'en douter.

— Tu connais pas la réponse toi-même ? Te fous pas de moi ! Ou tu veux dire que t'as tué des gens juste comme... comme si tu buvais de l'eau ?!

— Bien sûr que non. Et pour ta gouverne : c'est pas comme si je me souviens de mon état d'esprit du moment. C'était... une impulsion. Je devais tuer quelqu'un. Il fallait que je vérifie si des gens pouvaient mourir de mes mains. Je n'avais pas d'autres choix que de le faire.

» Par contre, j'ignore d'où est venue cette impulsion. Je pense qu'il y a une raison à bien y réfléchir, mais je n'ai jamais pu la trouver au final. Pourquoi on boit de l'eau ? Parce qu'on a soif, parce qu'on mourrait sinon. Mais... pourquoi on a été conçu pour mourir si on ne boit pas d'eau ? Je l'ignore. Pourquoi est-ce que j'ai ressenti ce besoin de tuer ? Je l'ignore.

Autrement dit... ma tentative de comprendre Reina Kamisu et les raisons pour lesquelles elle a assassiné ma famille est vouée à l'échec — parce qu'elle ne se comprend pas elle-même.

Je ne trouverai nulle part au monde la réponse que je cherche.

— Ça me brise le cœur de dire ça, mais comme je l'ai déjà dit...


Connaître la vérité ne mène à rien.


Ma blessure s'ouvre.

Non, une blessure qui n'a jamais guéri ne « s'ouvre » pas.

— Et aussi, dit-elle.

J'ai mal.

— T'as dit que tu voyais pas cet incident comme de l'histoire ancienne, pas vrai ?

Arg, j'ai mal.

— Je pense savoir pourquoi.

J'ai mal, bordel, j'ai mal !

— On dirait que tu penses que j'ai tué que ta famille, mais c'est faux.

Ah, je vois.

C'est pour ça que ma blessure ne guérit pas ; parce qu'elle m'a également privé de mes capacités de guérison.

— J'ai sûrement dû te tuer, toi aussi !

Oui — je suis déjà mort.

4[edit]

Il ne faut pas que j'inquiète ma tante. Et pourtant... ça fait plusieurs jours que je sèche les cours, incapable de bouger le petit doigt.

Je suis mort.

Il va sans dire que c'est une métaphore. D'un point de vue biologique, je suis parfaitement vivant et en mesure de réfléchir.

Hélas — il y a cette blessure sur mon torse qui est liée au passé. Tant que je l'aurais, je vais sans cesse revivre ce jour où Reina Kamisu m'a fait du mal.

Elle va continuer à réduire en miettes tout ce que je possède — mon bonheur, mon malheur, mes scrupules, mes rêves — à les piétiner, à les anéantir.

Tout ce qui me reste, ce sont mes sentiments de ce jour-là. Des sentiments qui ne me laisseront aucun répit où que j'aille et peu importe le temps que j'attendrai.

Par conséquent, je suis enchaîné à un endroit, on m'interdit d'avancer vers l'avenir.

Par conséquent, ma vie s'est arrêtée.

Par conséquent, on peut dire que je suis « mort ».

... Fait chier.

Reina Kamisu m'a battu à plates coutures.

Comment suis-je censé vivre maintenant ? Qu'est-ce que je suis censé faire ? Je vais devoir continuer à vivre année après année avec cette douleur dans ma poitrine ?

Comment pourrais-je répondre à cette question ?

Non... ce n'est pas ça.

Comment pourrais-je prendre une décision ?

Je suis au milieu d'un tourbillon de pensées inutiles qui, bien que vaines, essayent de m'aspirer. Mais, soudain :

— Atsushi ? J'entre ! dit une voix qui me ramène sur Terre.

— Ok...

Après avoir entendu ma réponse, ma tante entre dans la chambre avec un plateau sur lequel est posé un bol de porridge.

Les douleurs causées par la culpabilité s'amplifient. Je fais semblant d'être malade pour cacher la véritable raison de mon absence. Je ne veux pas inquiéter ma tante en lui expliquant que c'est un problème mental.

— Ta tête te fait toujours mal ? demande-t-elle après avoir posé le plateau sur mon bureau.

— Ouais...

Ma conscience me pique. Je suis en train de lui mentir.

... Je n'ai pas d'autre choix. Je suis désolé, mais je n'ai pas le choix.

— Tu es sûr que ça va aller ? Cela fait trois jours déjà. Tu veux que je t'emmène à l'hôpital ?

— Ça ira.

Elle regarde mon visage silencieusement pendant quelques instants, puis finit par acquiescer avec un doux sourire.

Son sourire fait naître en moi une petite hypothèse : peut-être que cela fait longtemps qu'elle a vu clair dans mon jeu, et qu'elle fait simplement semblant de jouer le jeu parce qu'elle ne sait pas quoi faire ?

— Atsushi ? On est mercredi aujourd'hui, tu te souviens ?

— Mm... Ah.

— Tu veux annuler le rendez-vous de cette semaine avec le docteur ? Je peux le prévenir pour toi si tu veux.

Normalement, c'est dans ces moments-là qu'on a besoin d'aide psychologique, mais vu que je fais semblant d'être malade, je ne dois pas vendre la mèche.

— Oui, s'il te plait. Tu pourrais l'appeler pour moi, maman ?

Juste au moment où j'ai fini de parler, ses yeux s'écarquillent. Surpris par sa réaction, je me remémore mes paroles.

Ah... Je venais juste d'appeler ma tante « maman ».

Ne sachant pas comment me dépatouiller de cette situation inconfortable, je la regarde sans dire mot. Son visage surpris se transforme lentement en un doux sourire familier.

— Tu as fini par le dire, dit-elle avec une pointe de joie.

— Je... je ne l'ai pas fait exprès.

— Ce n'est pas grave, Atsushi. Dans ce cas, je vais juste prendre ça comme si tu m'aimais tellement que tu m'as pris pour ta mère l'espace d'un instant.

Ah bon...?

Certes, je lui suis reconnaissant — vraiment — mais ce n'était pas déjà en soit une preuve qu'on ne formait pas une vraie famille ? Si j'étais son véritable fils, je ne serais pas si reconnaissant. Je considèrerais son amour comme quelque chose de parfaitement naturel. Je me contenterais d'accepter son amour et de ne rien faire en retour.

Malheureusement, si je disais ça à ma tante maintenant, je ne ferais que la rendre triste.

Tout en gardant mon avis pour moi, je lui demande quelque chose d'autre à la place.

— Je peux t'appeler « maman » à partir d'aujourd'hui dans ce cas ?

— Bien sûr que oui ! Tu es notre fils, Atsushi ! Mon mari peut avoir l'air un peu froid avec toi, mais il est vraiment attaché à toi, lui aussi.

— Ouais, je sais.

Je suis un enfant. Par conséquent, je coûte beaucoup d'argent. Par-dessus tout, ce sera encore pire quand j'aurais fini avec l'enseignement obligatoire et que j'entrerai au lycée. Malgré tout ça, mon oncle ne s'est jamais plaint.

— Il n'y a pas à t'en faire. Nous sommes parfaitement conscients que nous sommes tes parents d'adoption.

— Ouais...

— Tu pourrais... le redire encore une fois ?

— Hein ?

— Vite !

Luttant contre le malaise, je dis :

— Maman.

Ma tante acquiesce gaiement.

Maman.

Oui, je ressens une aversion à l'appeler de cette façon.

Parce que je suis habitué à l'appeler tante ? Possible, mais cette réticence va plus loin que ça.

Pourquoi donc ? Pourquoi ?

En plus, je sais depuis longtemps qu'elle veut que je l'appelle maman, qu'elle n'aime pas le mot tante parce que ça met de la distance entre nous.

Je lui ai toujours été reconnaissant, et j'ai toujours voulu lui faire plaisir si possible. Si je peux lui faire plaisir avec quelque chose d'aussi simple que la façon de l'appeler, je le ferais n'importe quand sans réfléchir.

Alors comment ça se fait que j'ai continué à l'appeler « tante » jusqu'à ce jour ?

— J'ai une question, maman.

— Oui ?

— Est-ce que—

Je marque une pause au milieu de ma phrase. Je ne pourrais pas revenir en arrière une fois que j'aurais prononcé le reste.

Non... Je le sais déjà, alors je ne peux plus faire marche arrière de toute façon.

— ... Est-ce que tu as déjà entendu parler de Reina Kamisu ?


Je suis assis sur le fauteuil à l'intérieur du bureau du docteur Mihara.

Aussi haute soit ma priorité de cacher ma véritable raison pour rester à la maison, je n'en ai plus rien à faire. J'ai besoin d'aide psychologique. Plus précisément, j'ai besoin de parler avec le docteur Mihara.

— Bonjour, Atsushi-kun, me dit-il en entrant dans la pièce.

— Bonjour, réponds-je.

Il s'assoit sur le siège en face de moi.

— Alors, récite-t-il sa phrase habituelle, comment vas-tu ?

J'ai déjà préparé la réponse à cette question.

— Il s'est passé beaucoup de choses.

— Oh ? Peux-tu me raconter ça ?

— Bien entendu, c'est pour ça que je suis venu.

— En effet, acquiesce-t-il.

Comme c'est un psychothérapeute, il est très difficile de lire ses pensées sur son visage, mais je peux sentir qu'il a remarqué un changement en moi.

— Tout d'abord, j'ai fait un rêve.

— Oh ? Quel genre de rêve ?

Il me demande souvent de lui parler de mes rêves. J'imagine qu'il essaye de les analyser et de fouiller les tréfonds de ma conscience.

— Un rêve où je me fais tuer par Reina Kamisu.

Le docteur Mihara observe attentivement mon visage pendant que je parle, alors que j'observe le sien, essayant de prendre note de chaque changement.

— Ce qui signifie que c'est ce rêve dans lequel une fille te tue, c'est ça ? Avec un couteau de cuisine ?

— Oui. Aussi, docteur, elle s'appelle Reina Kamisu.

Tout en me regardant attentivement, il répond :

— Je vois.

— Docteur.

— Oui ?

— Cela fait un moment que je fais ce rêve, non ?

Après avoir réfléchi, il acquiesce :

— Effectivement.

— Il n'est pas difficile de voir pourquoi je fais ce genre de rêve : c'est parce que je n'ai pas pu me remettre de cet incident. Je me trompe ?

Visiblement, je l'avais pris de court.

Pendant toutes ces années à venir ici, j'ai remarqué qu'il ne me donne jamais de réponses. Il ne fait que m'écouter. Il essaye de m'aider à trouver la réponse par moi-même en m'écoutant. C'est tout ce qu'il fait vraiment. Il y a des fois où ça m'énerve, mais je crois que c'est comme ça que la psychothérapie fonctionne.

Ce doit être ennuyeux de son point de vue qu'on le pousse à exprimer ses pensées.

— ... Oui, je pense, finit-il par dire, après être arrivé à la conclusion que cela n'allait pas causer de problèmes.

— C'est tout ? demandé-je.

— ... Tout ?

— C'est tout ce que vous avez à dire sur ce rêve ?

Il ronchonne profondément et détourne le regard. Après être resté silencieux comme ça pendant plusieurs secondes, il me regarde à nouveau et ouvre la bouche.

— Atsushi-kun. Il est vrai que j'ai réfléchi à ton rêve et que je me suis forgé ma propre opinion. Par contre, cela reste mon point de vue personnel, et il est loin d'être parfait. Tu comprends ?

— Oui.

— Le problème, Atsushi-kun, c'est qu'en te divulgant mon avis, je risque d'affecter le tien. Tu risques sans le vouloir de confondre ma réponse avec la tienne. Tu comprends quel est le problème ?

— Oui. Ça veut dire qu'il n'y a pas de problème tant que j'exprime mon propre avis, n'est-ce pas ?

— ... Je suppose.

— Bien. Je pense que mon rêve est la conséquence de ma volonté de « m'enfuir ».

— ...

Il reste silencieux.

— Laissez-moi changer un peu de sujet. J'aimerais vous parler de quelque chose de complètement différent qui s'est déroulé cette semaine.

— Vas-y.

— J'ai encore croisé Reina Kamisu.

— ... Je vois. Juste pour être sûr : on ne parle plus de rêve ici, je me trompe ?

— Oui, bien sûr que non. Cette fois-ci, on ne s'est pas que croisés, on a également discuté.

— ...

— Vous ne voulez pas savoir de quoi on a discuté ?

— ... Si, bien sûr.

— Je ressentais le besoin de savoir pourquoi elle a tué ma famille. Et c'est ce que je lui ai demandé.

— Que... Qu'est-ce qu'elle a répondu ?

— Elle m'a dit qu'elle n'en savait rien.

— Hm...

— Je suis presque certain qu'elle ne m'a pas menti. Reina Kamisu a eu une envie meurtrière et a assassiné ma famille. Mais il n'y avait pas de raison profonde derrière cette envie. Tout du moins, c'est ce qu'elle semble penser.

Le docteur Mihara demeure silencieux, ne sachant pas comment réagir.

— Je voulais faire le deuil de cet incident en apprenant quelles étaient ses raisons. Je voulais me raccrocher à quelque chose qui pourrait m'aider à passer à autre chose. Et pourtant, mes espoirs ont été anéantis. Au lieu de ça, je vais être prisonnier de mon passé jusqu'à la fin de mes jours.

» ... Cependant, il y a quelque chose que j'ai remarqué plus tôt. Même si, par hasard, elle avait eu une véritable raison d'avoir commis ce meurtre, je n'aurais pas accepté cette raison, quelle qu'elle soit. Depuis le début, je ne faisais pas le poids face à Reina Kamisu. Parce qu'il est tout bonnement impossible d'apaiser la colère de quelqu'un dont la famille a été assassinée.

Il continue à me regarder. Finalement, il se met à parler avec réticence.

— Dis-moi, Atsushi-kun, où l'as-tu rencontrée ?

— Au McDonald's près de la gare. Dans la vraie vie bien sûr.

Les bras croisés, il se mure à nouveau dans le silence. Après avoir dit tout ce que je voulais dire, je reste moi aussi silencieux.

Silence. Pendant un moment, seuls des bruits inutiles me parviennent, tel que celui des voitures et celui de l'horloge.

J'attends ses prochaines paroles — quelles qu'elles soient.

Enfin, il décroise les bras et me regarde droit dans les yeux.

— Atsushi-kun... je peux te poser une question ? demande le docteur Mihara.

— Bien sûr.

— Tout à l'heure, tu as dit que tu voyais dans ce rêve une volonté de t'enfuir, n'est-ce pas ?

— Oui.

— En plus, tu n'as pas cessé de mettre l'accent sur le fait que tu l'as rencontrée en vrai.

— Oui.

— Tu connais déjà la réponse, n'est-ce pas, Atsushi-kun ? Malgré le fait que tu me la demandes.

— ...

— Ok, Atsushi-kun. J'aimerais reconfirmer une chose.

— ... Quoi donc ?

— C'était cette meurtrière sans pitié qui a tué ta famille. Comment elle s'appelle déjà ? Rehna Kamizu ?

— Oui, Reina Kamisu. Elle a massacré ma famille ! crié-je de façon agitée, ce qui embrouille un peu le docteur.

Néanmoins, il garde son calme et me répond :

— Mais...


— Cette personne n'existe pas.


Bien que je m'attendais à cette réponse, c'est tout de même un choc. Ma théorie s'est avérée vraie. Et je le savais déjà avant, ce qui ne fera qu'aggraver ma douleur.

— Vous mentez !

Je le réfute. J'y suis obligé.

— Pourquoi tu dis toujours ça ?! Tu te voiles la face ! C'est le cas et tu le sais !

— Non... C'est faux ! Je le sais, je sais pour sûr qu'elle existe vraiment !

Ce n'est pas un mensonge. Du moins, je ne pense pas que c'en soit un.

— Atsushi-kun...

— Reina Kamisu existe ! Elle est avec nous ! crié-je.

Je dois m'en assurer.

Abandonnant le docteur Mihara déconcerté, je me retourne et sors en courant de son bureau. Au moment où je quitte la pièce, je me cogne contre une fille qui attendait son tour et m'étale par terre. Mais je bondis sur mes pieds et, sans même m'excuser, je me rue vers l'endroit où je peux m'assurer de l'existence de Reina Kamisu.


Même si je ne suis jamais vraiment allé là, je connais l'adresse. Alors que je continue de courir vers le lieu en question, j'essaye de retrouver mon calme. Je vais devoir vérifier ce que j'avance, et je devrais pouvoir en être capable vu que je me le suis déjà prouvé à moi-même en réfrénant ma colère en parlant à Reina Kamisu.

Du calme. Tout d'abord, ralentis un peu. Courir comme un dératé ne te mènera à rien. Ton destin ne changera pas.

Enfin, je parviens à retrouver mon calme — juste au moment, et c'est une pure coïncidence, où j'atteins ma destination.

Je sonne à la porte.

— Oui ? dit quelqu'un après quelques instants.

— Euh... Je m'appelle Atsushi Kogure. Ah, oui.... J'étais dans la même classe que Kyôhei-kun.

Tout en expliquant qui je suis, je regarde le nom sous la sonnette.

Il y a écrit Kimura.


Avec le visage le plus docile possible, je prie devant l'autel de Kimura, vu que j'ai dit à sa mère que j'étais venu pour ça. Je dois lui faire croire que nous étions bons amis. Elle ne devrait se douter de rien à moins qu'il lui ait déjà parlé en détails de moi.

— J'ai... vraiment été bouleversé, lui expliqué-je avec un visage triste.

Puis, je radote sur le fait que j'ai soi-disant beaucoup pleuré la mort de Kimura. Ce n'est pas bien dur : il me suffit juste d'en rajouter un peu à mes propres sentiments, vu que c'est un fait avéré que j'étais, en tant que camarade de classe, choqué par sa soudaine mort. Sa mère acquiesce à mes paroles, quelques larmes dans les yeux. La nausée que je ressens est immédiatement chassée pour le bien de mon plan.

— En fait, madame Kimura, je suis venu aujourd'hui pour vous demander une faveur, dis-je, allant finalement dans le vif du sujet.

— ... Oui ?

— Je voudrais savoir ce à quoi pensait Kimura-kun dans ses dernières heures, quelles étaient ses inquiétudes, et j'aimerais entendre ses propres mots. Et donc, pourrais-je—

Les chances sont de mon côté. Tout d'abord, certains l'ont vue, sinon il n'y aurait pas de rumeurs, et elle ne semble pas se douter que je la dupe. Je ne vois aucune raison pour elle de refuser.

— ... pourrais-je vois sa lettre d'adieu ?


5[edit]

Je me mets à errer sans but après avoir quitté la maison des Kimura.

Tout est mensonge, la vérité, et une cruelle réalité.

Le passé, l'instant présent et le futur sont tous en même temps, et chacun s'avère me tourmenter.

Ma blessure empire encore plus.

J'ai mal.

Mais il n'y a plus de sang qui coule — il n'y a plus une seule goutte.

Je me suis vidé. Entièrement.

Je m'assèche comme de la poussière, et le peu qu'il reste de moi pourrait facilement disparaître.

Alors que je lève les yeux au ciel aveuglant et bariolé, je me remémore la lettre d'adieu de Kimura.


« Mère, père, et à tous ceux qui me connaissent : veuillez me pardonner de vous quitter si tôt.

Maintenant que j'ai mon stylo en main, je ne sais plus quoi écrire. Alors que j'y réfléchis depuis un moment.

Tout d'abord, je vais commencer par expliquer pourquoi je me suicide.

Ce ne fut qu'après avoir fait de la peine à une certaine fille et l'avoir poussée au suicide que j'ai décidé de me suicider au sens strict du terme.

Je n'écrirai pas en détails ce que je lui ai fait. À chaque fois que je me remémore ça, mon cœur se sent comme un torchon qu'on essore.

Même si cet évènement aura été la goutte de trop, je songe au suicide depuis un moment.

Ma vie n'a aucun sens.

Personne n'a besoin de moi et ça ne changera jamais, même si je suis sûr que tout le monde me dira le contraire.

Mais au final, je pense toujours que tout vient du fait que je ne sers à rien. C'est peut-être une mauvaise comparaison, mais je pense que je suis en quelque sorte comme votre stylo préféré : ça fait un peu mal de le perdre, mais on peut en racheter facilement un nouveau au supermarché du coin.

C'est pour ça que la seule façon pour moi d'expier le fait d'avoir poussé quelqu'un au suicide est de mettre à mon tour fin à ma propre misérable existence.

Tu as été gentille. On a discuté, malgré le fait que tu étais déjà morte. Peut-être que c'était juste une illusion, mais tu m'as pardonné.

Et c'est exactement pour ça que je dois me punir.

Je dois expier le crime d'avoir tourmenté quelqu'un d'aussi gentil et clément que toi.

Laisse-moi m'excuser encore une fois pour le mal que je t'ai fait.

Je suis sincèrement désolé,  »


Je relis les mots encore et encore, mais ils ne changent pas peu importe le nombre de fois et l'angle dans lequel je les lis.

« Je suis sincèrement désolé, Reina Kamisu-san  »

Je me remémore les paroles de Mizuhara.

« Un fantôme l'a maudit. »

Et ensuite, je finis par me rappeler du nom que Saito avait appelé à l'aide.


Enfin, je me trouve à l'endroit où je l'ai vue pour la première fois — le quartier commerçant près de la gare. Tout en m'adossant au mur, je me décide à l'attendre.

Rien ne dit qu'elle va venir, mais j'ai le sentiment qu'elle le fera à force d'attendre.

Je fouille mes poches et en sors une enveloppe que j'avais fourrée dedans avant de sortir en courant de chez moi.

Pourquoi avais-je appelé ma tante maman ?

En fait, cela ne posait pas de problème en soi. Le souci est que par conséquent, j'allais devoir appeler mon oncle papa aussi, vu que je ne peux pas me contenter de faire les choses à moitié. Il va sans dire que la raison pour laquelle je ne veux pas l'appeler de cette façon n'est pas parce que je ne l'apprécie pas autant que ma tante.

Je regarde l'enveloppe.

Elle est adressée à « Atsushi Kogure », tandis que le nom de l'expéditeur est « Takashi Kogure » sur le verso. Oui, c'est le nom de mon père.

Et la date sur le cachet de la poste indique le 10 du mois précédent.


— Tu me cherchais encore ?

Je lève la tête et ne peux m'empêcher de sourire. Je regarde ce sourire qui reste d'une beauté absurde.

— Exactement, réponds-je.

— Qu'est-ce que tu veux ?

— Je voulais vérifier quelque chose. Et j'ai une faveur à te demander.

— Ok, demande et vérifie ce que tu veux.

Je fourre à nouveau l'enveloppe dans ma poche et demande :

— C'est toi qui as tué ma famille, pas vrai ?

— C'est exact.

— C'était également toi qui as tué mon père, non ?

— Évidemment.

— Ce qui signifie que ce n'est pas mon père qui a tué ma famille.

Surprise, les yeux de Reina Kamisu s'écarquillent. Et d'une absolue certitude, elle répond :

— Bien sûr que c'était pas lui.

Je la regarde attentivement. Bien entendu, il n'y a aucun signe de tromperie sur son visage.

— Ça te dit... d'entendre mes théories à la mords-moi-le-nœud ? lui demandé-je.

— Vas-y.

— Supposons un instant que c'est pas toi mais mon père qui a tué ma famille, commencé-je.

— Quelle idée.

— La raison pour laquelle il nous a attaqués est aussi obscure que la tienne, j'en suis sûr, mais une chose est claire. Quelque chose de classique, comme par exemple des difficultés financières, l'a poussé à commettre un suicide collectif en famille.

— C'est dommage que c'était pas lui.

— Hein ?

— Bah, tu voulais une raison, non ? T'en aurais une dans ce cas, non ?

Effectivement, j'en voulais une. Cependant—

— Je m'en fiche.

Je m'en fiche. Je ne pense pas que j'aimerais connaître la raison si elle était aussi nulle. Je n'aurais pas envie d'apprendre que notre famille a été assassinée pour une raison aussi débile.

Si cette hypothèse s'avérait vraie, j'aurais sûrement souhaité—

... que cette raison n'ait tout simplement jamais existé.

J'aurais sûrement tenté de me voiler la face et de chercher refuge dans mes rêves. J'aurais imaginé une version où quelqu'un d'autre assassine ma famille. Quelqu'un qui est un monstre et qui n'a pas de raison valable de tuer.

Quelqu'un comme... la jolie fille en face de moi.

Hélas, le coupable a beau être faux...

— Je m'en fiche. Le fait que ma famille a été massacrée ne changera pas, quel que soit le meurtrier. Après tout, il est impossible d'apaiser la colère de quelqu'un dont la famille a été assassinée, et ma blessure ne guérira jamais. Pas vrai ?

Reina Kamisu me dévisage avec attention.

— Peut-être bien, finit-elle par répondre.

— Tu l'as dit. Dans ce cas, qu'est-ce que je cherchais ? Laisse-moi t'expliquer : un endroit tranquille, où je n'aurais pas de blessure, où je n'aurais plus à souffrir. Je suis sûr que je cherchais un endroit comme celui-ci, dis-je en la regardant droit dans les yeux.

— ... Et donc ?

— Hm ?

— T'as fini tes vérifications, non ? Alors c'est quoi l'autre chose que tu voulais ; la faveur ? demande-t-elle et je réponds avec un sourire naturel.

Ah, elle se comporte exactement comme je le voulais.

Ce dont j'avais besoin était d'un coupable sans raison de tuer. Mais ce n'est pas tout. Cela ne suffit pas à apaiser mon esprit.

Ce dont j'ai vraiment besoin est — d'un meurtrier sans pitié.

Un meurtrier comme Reina Kamisu.

Et donc, je lui demande :


— ... Tue-moi.


À ce moment-là, ma blessure se transforme en cicatrice.

La douleur s'en va et le sang s'arrête de couler. Ne reste plus qu'une banale cicatrice qui est un peu repoussante jusqu'à ce qu'on s'y soit habitué.

Mais c'est juste une illusion ; je n'existe plus sans cette douleur. Il me faut vivre avec mon passé et avec la douleur. Si j'arrête de rêver que je me fais tuer par Reina Kamisu, la cicatrice se rouvrira.

— Pourquoi tu me demandes ça à moi ? T'as qu'à te suicider.

— C'est hors de question. Je peux pas me suicider. Ma peur de la mort est juste assez forte pour m'en empêcher.

— Hmm...? Juste assez forte, hein ? souligne-t-elle.

Oui, je ne peux pas mettre fin à mes jours parce que je sais à quel point il est horrible de mourir.

Mais et si — et si c'était quelqu'un qui me tuait ?

Si on venait à me tuer, je n'aurais pas le temps de gamberger sur la mort. Au mieux, je réalise que je vais disparaître de ce monde. Ou peut-être que la douleur ne me laisserait pas réfléchir du tout. Le remarquable sentiment que je ressentirais à ce moment-là serait — le soulagement.

J'ai toujours ardemment désiré que quelqu'un m'efface de ce monde.

— Juste au cas où, lui dis-je.

— Hum ?

— Tu n'aurais pas de scrupule à m'ôter la vie, non ?

Avec un sourire d'une beauté absurde, Reina Kamisu répond :

— ... Bien sûr que non. Pourquoi j'en aurais ?

» Dis-moi, continue-t-elle, me prenant par surprise, pourquoi tu souris autant ?

C'est seulement à ce moment que je réalise qu'un sourire est vissé sur mon visage. Sans réfléchir, je recouvre ma bouche, mais tout en faisant ça, je jette un regard vers ses yeux et lui retourne le compliment.

— Toi aussi, lui fais-je remarquer, ce après quoi elle couvre à son tour sa bouche.

Amusés par le fait que nous avons exactement la même réaction, nous éclatons tous les deux de rire.

Le fait que rien durant ce paisible instant n'est vrai n'aide pas les choses.

— Bon— marmonne-t-elle en tendant ses douces mains vers moi.

Ses long et menus doigts se plient autour de mon cou. Je ne peux m'empêcher de penser que cette situation est perverse et même un peu excitante.

Ses doigts m'étranglent.

Ses mains sont aussi froides que celles d'une personne morte. J'ai l'impression que ce froid est en train de tout absorber en moi.

Ah — je disparais pour de bon.

Petit à petit, la sensation d'être coupé en deux s'accentue. Lentement mais sûrement, je quitte mon corps. Les restes mutilés de moi-même se rassemblent à nouveau en un tout qui quitte mon corps. Je n'avais encore jamais ressenti un sentiment aussi puissant d'anxiété et de plaisir à la fois.

Et comme je l'avais prédit, je me sens soulagé.

Dans mes derniers instants, je la regarde pendant qu'elle m'étrangle.

Soudain, je me demande : mais qui est-elle au juste ?

Je chasse rapidement cette pensée. Partiellement parce que ma capacité à penser faiblit, mais principalement parce que tout ça parait inutile quand je vois son sourire d'une absurde beauté.

Au lieu de ça, je lui dis au fond de moi :

Merci.

Puis—

Atsushi Kogure mourut.




Chapitre 3 : Shizuka Wakui[edit]

1[edit]

Tout en écoutant l'anglais approximatif de notre professeur d'anglais de 50 ans d'une oreille, mais qui ressort par l'autre environ trois secondes plus tard, je fais des recherches sur mon dictionnaire électronique Kojien.

principe de conservation de la masse

Principe physique qui stipule que la masse totale d'un système isolé demeure inchangée peu importe l'interaction des éléments qui le compose. Découvert par Antoine Lavoisier en 1774.

principe [n]

• Vérité, loi ou théorie fondamentale.

• Qualité ou élément fondamental ou essentiel déterminant la nature intrinsèque ou le comportement caractéristique.

La mécanique du monde est étonnamment simple.

Il doit y avoir beaucoup de qualités fondamentales et essentielles, éparpillées tout autour du globe, mais si on les divise encore en leurs éléments les plus essentiels, le nombre absolu des qualités distinctes diminue jusqu'à un nombre qui est tout sauf élevé.

Saviez-vous qu'un grand nombre de lois et principes sont juste des améliorations d'un groupe de principes clés déjà connus ?

Plus souvent que l'inverse, on se retrouve au même endroit peu importe notre approche de la nature des choses. C'est pour cette raison que l'enseignement des gens qui ont maîtrisé une méthode coïncide souvent malgré le fait que leurs méthodes n'ont rien en commun.

Autrement dit, si on comprend certains des principes clés, on se met à voir comment la mécanique du monde fonctionne.

Les principes clés sont l'essence des choses. Il suffit de les comprendre et on peut les appliquer où qu'on aille et inventer de nouvelles lois immuables. Ils attirent tout autour d'eux tels des aimants.

Mais personne ne sait vraiment ; ils deviennent tous des personnes superficielles, qui ne regardent qu'en surface sans jamais sonder le fond des choses. Ils se laissent influencer par les autres parce que leur compréhension ne fait que gratter la surface. Ils ne peuvent pas considérer la véritable nature des choses par eux-mêmes. Les pauvres. Tout ce que ça demanderait de comprendre ces principes, c'est un bon livre. Oh, ou existe-t-il un nombre de conditions sine qua non à remplir, ce qui serait mon cas ? J'ai encore plus pité d'eux alors. C'est comme s'ils étaient des personnages d'un manga qui se battent les uns contre les autres sans avoir conscience de ce qu'ils sont. Même s'ils se battent sans raison autre que celle de leur dessinateur. Même si leur combat n'est que le fruit de l'imagination, et que leur existence même ne consiste qu'à se battre.

Quoi qu'il en soit, l'une de ces quelques vérités s'appelle « la conservation de la masse ».

Contrairement à son nom, elle n'est pas seulement limitée à la masse ; la quantité de toute chose est limitée à un certain nombre qui ne peut ni augmenter ni diminuer. Tout demeure inchangé, que ce soit la masse, l'énergie, la libido, le nombre d'âmes — j'en passe et des meilleurs.

Le cours se termine alors que je suis plongée dans mes pensées, à regarder mon dictionnaire électronique. Les cours sont enfin terminés. J'ai mieux à faire que ça. Mais je ne peux pas me contenter de modifier mon comportement habituel en séchant les cours. Je ne dois laisser personne se douter de ce que je fais ; si je deviens suspecte, il y a de grandes chances que quelqu'un le remarque. Avant les autres, surtout—

— Pfiou, fini ! Shizuka, ça te dit de traîner ensemble aujourd'hui ?

Avant les autres, ce garçon insouciant, Kazuaki, risquerait de le remarquer. C'est parce qu'on a passé trop de temps ensemble depuis l'enfance.

— Non merci, réponds-je au siège voisin.

— Oh allez quoi... t'es pas cool, dit mon ami d'enfance tout en plissant ses lèvres.

Pff... Il ne changera donc jamais.

— J'ai un truc à faire, tu sais.

— Tu dis tout le temps ça ces derniers temps... t'essayerais pas de m'éviter par hasard ? demande Kazuaki en fronçant les sourcils.

Ah sérieux, toujours fidèle à lui-même.

— Bien sûr que non !

— Mm-mmh... marmonne-t-il d'un air découragé.

— Pourquoi tu rentres pas avec le duo C2 si tu te sens seul ?

— Y-Y a rien entre moi et— réplique-t-il avec un visage légèrement rouge.

— Senpai~!

— H-Hozumi-chan... pas si fort, c'est gênant...

Sa contestation a été coupée à distance par deux voix féminines. À l'apparition de ces deux filles à l'apparence angélique, je fais un signe de la main à Kazuaki.

— Salut.

— Ah...

Ne me regarde pas comme ça. Je ne te laisse pas tomber parce que j'en ai envie. Dès que j'aurais réglé tout ça, on ira où tu veux quand tu veux.

Mais ça va devoir attendre, ok ?

L'avenir du monde est en jeu après tout.


Sans me préoccuper des vagues de collégiens rentrant chez eux, je regarde autour de moi d'un air songeur.

Le monde est en danger.

Peut-être que j'exagère. Mais tout du moins, un danger pointe le bout de son nez. J'espérais me tromper (ce qui était hors de question bien entendu, mais je voulais me tromper) mais après l'annonce de la mort par suicide de trois collégiens de Shikura, mes craintes se sont avérées vraies.

Nous courrons un danger imminent.

Et ici, on en revient aux principes clés et à la conservation de la masse.

Avant, j'étais une fille parfaitement banale. J'étais peut-être entrée en puberté un peu plus tôt que les autres, j'avais déjà reçu des dizaines de déclarations d'amour, et je passais le plus clair de mon temps avec Kazuaki plutôt qu'avec les autres filles, mais à part ça, j'étais une file parfaitement banale.

J'utilise le passé ici parce que j'ai l'impression que ce n'est plus vrai.

Il y a un nombre de vérités (clés). Après en avoir pris connaissance, j'ai compris comment je suis censée voir les choses.

Il ne me fallut pas bien longtemps avant de faire face à une question bien précise. On a tous des sentiments. Joie, colère, tristesse, amusement.

Maintenant, appliquons le principe de conservation de la masse à ce cas-là. Les émotions sont l'énergie, ce qui, particulièrement dans le cas de l'amour et de la haine, emmagasine de la chaleur extrême. Nous consommons notre énergie émotionnelle en la convertissant en vitalité qui nous permet de continuer à avancer. Hélas, tous nos sentiments ne sont pas toujours convertis et consommés. Mais alors, où passe donc l'énergie quand nous sommes incapables de réfréner nos sentiments ? Par-dessus tout, où passe cette énergie quand on meurt — ce qui doit représenter une quantité phénoménale quand cela fait suite à une mort violente — quand elle ne peut pas être consommée ? Où disparait cette énergie ?

Cette question à l'esprit, je m'étais mise à être attentive.

Très rapidement, j'avais trouvé la réponse : l'énergie ne disparait pas. La réponse se trouvait là sous mon nez, de l'autre côté. Les sentiments forts, par exemple, qui sont souvent des rancœurs, refont légèrement surface de notre côté de temps en temps. C'est particulièrement facile à observer quand on fait le vide pendant un moment et qu'on se laisse aller. Regardez, en voilà une. Une accumulation d'énergie émotionnelle transformée. Dans la plupart des cas, ces accumulations ont la forme d'un humain.

Quoi qu'il en soit, revenons-en au danger que le monde court.

Après avoir pris conscience de ces énergies humanoïdes, j'ai observé un étrange phénomène ces derniers temps.

À la base, ces énergies humanoïdes sont incapables de se mouvoir d'elles-mêmes, et sont inoffensives pour ceux qui ne les voient pas. Elles se contentent de rester à un endroit et à étendre leur réseau pour influencer quiconque se trouvant à l'intérieur.

Ces derniers temps, par contre, elles ont changé de comportement et se sont mises à scintiller comme des mirages. Par peur de quelque chose ou d'excitation ? Je l'ignore. Ce que je sais par contre, c'est que ce n'est pas normal et que c'est un signe qu'il se passe quelque chose.

J'ignore ce que les énergies humanoïdes vont faire, comment cela va nous affecter, et ce qui va se passer, mais une chose est sûre :

Trois élèves du collège Shikura sont morts.

Mais ça n'a pas d'importance. Enfin, bien sûr que c'est vraiment triste que des vies ont été perdues, mais face à la grande menace qui plane sur nous, même ce genre de pertes s'avère insignifiante.

Trois personnes sont mortes. Et si... Et si c'était juste un signe ?

Si, imaginons, ce phénomène était dû à des circonstances naturelles, j'allais sûrement devoir abandonner et laisser les choses suivre leur cours. Qui plus est, nous n'aurions juste qu'à nous mettre à l'abri et attendre que l'orage passe.

Mais... et si quelqu'un tirait les ficelles en coulisses ?

Ce n'est pas que cela me pose des problèmes d'éthique, du tout. Et si nous n'étions pas en face d'un phénomène aléatoire, mais d'un qui serait délibérément employé par quelqu'un ? Et s'il y avait quelqu'un qui peut se servir de ce pouvoir à volonté ? Et s'il y avait quelqu'un qui peut contrôler toutes les énergies humanoïdes qui vont vraisemblablement se répandre partout sur le globe ?

C'est ce que je crains.

Après tout, si mes inquiétudes s'avèrent vraies et qu'il y a vraiment un incident d'origine humaine, il pourrait menacer la vie humaine sur terre.

Le monde est en danger.

Quelqu'un cherche notre perte à tous. Quelqu'un d'aussi malfaisant est parmi nous. Et il faut que je trouve cette personne.

C'est pour cette raison que, depuis un moment, je surveille de près ces énergies humanoïdes autour de moi.

{Le volcan s'élève jusqu'au premier étage d'un sombre moins pour manger de la nourriture réchauffée et tombe.}

{Je veux manger de la viande chanceuse qui est morte dix fois mais est ressuscitée cent fois.}

{Je lance un combiné téléphonique dans une poche quadri-dimensionnelle parce que la corbeille est pleine.}

{Les aventures incomparables de Hutch l'abeille sont des perles.}

Tout en brillant, les énergies envoient des signaux sur une longueur d'onde différente qui, une fois traduits dans mon langage, n'ont plus aucun sens.

Néanmoins, je peux discerner une différence de volume sonore.

Lentement mais sûrement, leurs voix (?) deviennent de plus en plus fortes et leur scintillement aussi.

Peut-être que je me rapproche du méchant.

La dernière fois, leur comportement anormal s'est arrêté quand je menais mon enquête, mais je n'ai pas l'impression que ça va à nouveau arriver. Je risque bien de le trouver cette fois-ci.

... Le mystérieux magicien qui a facilement pu mettre fin à trois vies.

…...

C'est vrai... Je suis sur le point de faire face à un terrible adversaire...

Venant seulement de m'en rendre compte, mes pieds s’encimentent et mes pas ralentissent.

Et puis... Qu'est-ce qui me dit que ses victimes ne se dénombrent qu'à trois ? La raison principale pour laquelle j'ai associé leurs morts avec cette anomalie survenue aux énergies humanoïdes est parce que c'était tous des suicides et qu'ils étaient arrivés coup sur coup dans la même école. J'ignore s'ils sont même liés au phénomène que j'ai observé.

D'un autre côté, on peut aussi dire qu'il est possible qu'il y ait de nombreuses autres victimes que je n'ai pas pu lier à cette menace.

En y repensant... Le taux de suicide a augmenté ces derniers temps. Hé, et si c'était partiellement dû au criminel que je suis sur le point de rencontrer ? Il n'y a rien d'impossible ; non seulement le fait de tuer quelqu'un avec les énergies humanoïdes ne laisse aucune preuve, mais en plus, personne ne se douterait même de rien.

Qu'est-ce que je vais faire après avoir rencontré une personne pareille ?

Ok, je peux voir les énergies humanoïdes. Mais c'est tout. À part ça, je suis une simple fille qui est certes entrée en puberté avant les autres, qui a déjà reçu des dizaines de déclarations d'amour, et qui passe le plus clair de son temps avec Kazuaki plutôt qu'avec les autres filles. Sûrement.

Qu'est-ce qu'une fille comme moi pourrait faire contre un odieux criminel comme ça ? Le convaincre d'arrêter ? Est-ce que mes paroles pourraient vraiment l'atteindre ? Laisserait-il quelqu'un qui connait son secret en vie ?

Mes jambes s'arrêtent complètement.

Mais—

Mais s'il venait à poser ses sales pattes sur Kazuaki...

Mes jambes enracinées se libèrent du ciment et je me mets à nouveau en marche.

J'ai peur... J'ai vraiment peur, mais...

Je n'ai pas d'autre choix.

{Des anneaux de maïs avec des arcs-en-ciel étincelants en arrière-plan.}

{Après s'être baigné dans du nattô, la voiture de Watanabe-san voyage dans le temps comme si elle volait dans les airs.}

{Une femme de chambre avec un club de golf à la main met en marche les morceaux de viande de Nagatacho.}

Les voix (?) deviennent plus fortes.

Les phrases sont toujours aussi dépourvues de sens qu'avant, mais l'intensité des mots a changé. Avec une tension palpable, elles résonnent dans tout mon corps, faisant picoter mes neurones comme avec un porte-mine.

Une rancœur ? pensé-je alors que je remarque le cœur d'une énergie humanoïde. Le genre d'énergie qui est normalement transportée par les gens qui se retrouvent dans leurs filets flotte vers moi.

J'ai la nausée. Comme le jour de mes pires règles.

Je veux me recroqueviller, mais je ne dois pas. Il y a quelqu'un que je dois voir. Je dois la voir.

... Hein ? La ?

Comment est-ce que je sais que c'est une fille ?

Je m'arrête avant de tituber jusqu'au parc devant moi. Hormis quelques enfants avec leurs parents près du bac à sable, il n'y a personne à part moi.

Personne.

Je me tiens devant un vieux banc abîmé en bois. Je ne sais pas quoi dire. J'ignore si elle est douée de parole de toute façon. Hélas, je ne peux pas me contenter de rester debout là, alors j'essaye de parler.

— Hé, qu'est-ce que tu fais là ?

Elle lève la tête.

— Ah— gémis-je, surprise.

Elle est d'une beauté absurde.

Mais ce qui me surprit plus que tout était le fait que je—


— Reina... Kamisu.


... connaissais le nom de cette anomalie.

2[edit]

— Docteur, je songe à arrêter nos rendez-vous.

Le docteur Mihara me regarde, légèrement étonné, et me demande :

— Pourquoi ?

— J'étais seulement venue ici parce que j'avais besoin de soutien à l'époque, non ?

Il acquiesce légèrement.

— Alors tu n'as plus besoin de soutien ?

— En effet. Les crises de dépression que je faisais ont disparu, tout comme mon aversion à parler avec les autres, expliqué-je avant de décider d'ajouter quelque chose en rapport à ce que j'ai vécu l'autre jour où j'attendais ici, Et je ne sors pas en courant et hurlant de cette pièce.

Le docteur fronce des sourcils.

— De qui, dit-il après avoir marqué une pause, parles-tu ?

— Je parle du garçon qui était souvent là avant moi. Si je me souviens bien, il portait le même uniforme que moi. Il m'est rentrée dedans l'autre jour. Comment il s'appelle déjà ?

— ... J'ai bien peur de ne pas pouvoir divulguer d'informations sur mes autres patients.

— Pas même son nom ? Tant pis. J'y pense, je ne l'ai pas vu ces derniers temps.

Son visage s'assombrit clairement.

— Il ne... reviendra plus.

— Ah bon...?

— Oui, acquiesce-t-il.

Je doute qu'il arrête son traitement dans son état. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ? Vu comment il est parti en hurlant, il doit y avoir une bonne raison pour laquelle il ne veut plus venir.

Mais j'ai comme un drôle de pressentiment à ce sujet.

Après tout, ce garçon va au collège Shikura. Étant donné qu'il suivait une thérapie ici, il était plus que probable qu'il ait une raison pour mettre fin à ses jours, alors peut-être même qu'il fait partie des trois victimes de suicide.

À en juger par la mine amère du docteur Mihara, il doit savoir la vérité. Mais je me retiens de lui poser plus de questions, parce que son caractère l'empêcherait de me répondre.

— En tous les cas, tu dis que tu veux annuler nos rendez-vous ? dit-il pour revenir au sujet, De mon point de vue, c'est un peu trop tôt pour cela.

— Je sais bien, docteur. Vous avez raison, mes blessures ne se sont pas entièrement refermées. Je ne suis pas encore tout à fait moi-même.

— Ce n'est pas le problème, soutient-il. Ces blessures te suivront toute ta vie, et tu ne pourras jamais redevenir ce que tu étais avant cet incident.

— Où se situe le problème dans ce cas ? demandé-je.

— J'hésite à croire que tu sois déjà remise de ton traumatisme.

— Mais dans ce cas, ça veut dire que je vais devoir venir ici jusqu'à la fin de mes jours ?

Le docteur marque une pause.

— Il n'empêche... que c'est encore trop tôt.

Je m'énerve un peu. Il est en train de dire que je suis bizarre ?

Et donc, je rétorque :

— Docteur. Laissez-moi être franche. Ma famille ne roule pas sur l'or. Les frais pour ces thérapies psychologiques pèsent très lourd dans notre budget !

— ...

Il se mure dans le silence alors que je brandis l'argument financier.

— Peut-être que vous avez raison et que je ne suis pas encore totalement guérie du traumatisme, mais je suis sûre qu'avec le soutien de ma famille et du peu d'amis que j'ai — comme Kazuaki — j'irai mieux.

— Je ne le conteste pas. Cependant, j'estime que tu as toujours besoin d'un spécialiste comme moi.

— Pourquoi ? demandé-je, un peu irritée.

— ... Très bien, laisse-moi t'expliquer mes inquiétudes : j'ai l'impression que tu es sujet à des hallucinations.

— ... Des hallucinations ? demandé-je en réponse à sa déclaration inattendue.

J'ai du mal à voir à quoi il fait référence.

— Oui. J'ignore jusqu'où allait cette tendance à l'époque où tu as commencé à venir ici parce que tu ne t'ouvrais à personne... mais j'ai l'impression que ces hallucinations se sont renforcées à mesure que tu as retrouvé ta vitalité.

— Hein ? Vous voulez dire que j'ai abandonné le bon sens pour surmonter ce traumatisme ? demandé-je.

— Je n'en suis pas certain. Mais je suppute qu'afin de te protéger des profondes blessures que tu as subies, tu t'es forcée à modifier certaines choses qui auraient pu dans le cas contraire causer plus de dégâts, y compris le sens des valeurs.

— ... Autrement dit, vous voulez dire que je me renferme toujours sur moi-même ?

— Je ne suis pas entièrement d'accord avec cette formulation... mais ça s'en rapproche. Comme je l'ai déjà dit, ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose de changer. Le problème se situe au niveau de la direction du changement. Bien sûr, je pense que c'est mieux que d'être toujours traumatisée, mais je ne considère pas ça comme une bonne solution.

Après avoir lentement digéré ses paroles, je réplique :

— Arrêtez de vous foutre de moi.

— Wakui-san...

— Je suis toujours bizarre, hein ? C'est faux ! Je suis redevenue normale ! crié-je, suscitant plus de colère qui s'accumule. Ça suffit ! J'en ai ma claque et je suis crevée ! C'est la dernière fois que vous me verrez !

Sur ces paroles, je me lève et lui tourne le dos.

— Wakui-san !

Tout en ignorant ces appels, je quitte le cabinet.

Il n'y avait plus de marche arrière possible.


Je me rends au lycée comme d'habitude le lendemain.

Mon menton posé sur la table, j'attends impatiemment que la sonnerie résonne. Du fait de la lenteur des aiguilles de l'horloge, je me remémore la séance de thérapie de la veille.

Je pense que j'ai été un peu trop hystérique. Je suis désolée, docteur Mihara. Il n'a fait que donner son avis, rien de plus.

Cela dit, me dis-je à moi-même en me rappelant de ses paroles de la veille.

Des hallucinations ? Moi ?

Je dois l'admettre, mon obsession sur l'existence d'énergies humanoïdes pourrait paraître un peu bizarre d'un point de vue du bon sens. Mais j'ai attentivement mis sur pied la logique sous-jacente à cette théorie : je suis dans le vrai. Au pire, j'ai un coup d'avance sur monsieur tout le monde.

Quoi qu'il en soit, cela importe peu dans ce cas précis : je n'ai jamais parlé au docteur des énergies humanoïdes.

Je suis une patiente, une personne malade mentalement. Comme je suis consciente des implications, j'ai délibérément gardé ça pour moi pour éviter qu'il ne se méprenne à mon sujet.

Ce qui veut dire... qu'il pense que j'ai des hallucinations sans même cette histoire d'énergies humanoïdes ?

... C'est n'importe quoi. Je suis normale. Je suis parfaitement normale, de la tête au pied, et ordinaire.

Et pourtant, et pourtant ! Vous me traitez comme une malade mentale !

M'énervant à nouveau, je donne un coup de pied à Kazuaki qui est assis à côté de moi.

— Aïe !

Idiot ! Pourquoi tu cries...?

Conséquence naturelle, tous les yeux de la classe — y compris ceux du professeur — se tournent vers lui. Feignant l'ignorance, je regarde mon cahier et me mets à écrire n'importe quoi.

— Pourquoi t'as fait ça...?! se plaint-il à voix basse en me regardant avec des yeux plein de reproches, après que tout le monde se soit à nouveau tourné vers le tableau.

— Parce que.

— Alors t'es le genre de personne qui n'a pas besoin de raison pour frapper les autres, hein ? Shizu-chan... snif, snif.

— « Snif, snif », hein ? C'est qui la fille de nous deux ?

Soudain, la sonnerie résonne et met fin à nos chuchotements. Suivant la routine habituelle, nous nous levons, saluons le professeur, et nous rasseyons.

Quelques instants plus tard, notre professeur principal entre et termine la réunion hebdomadaire par du bavardage. J'en ai fini pour les cours du jour.

Immédiatement après que je me lève et dis, « Salut », Kazuaki s'approche de moi :

— Shizuka, on rentre ensemble ?

— Désolée, mais j'ai encore un truc à faire.

Le parc est à l'opposé de la gare qu'on prend pour rentrer chez nous.

Visiblement déprimé, Kazuaki marmonne :

— ... Mm-mmh.

— ... Encore une fois, Kazuaki, je ne cherche pas à t'éviter, vraiment, lui assuré-je.

— Je sais !

— Dans ce cas, fais pas cette tête.

— Mais ce rendez-vous est plus important que moi, non ?

Prise par surprise, je cherche mes mots.

— Bah... Certes, mais...

— Aah, euh, c'est pas grave. Désolé de faire la gueule.

Effectivement, il était un peu ronchon. Il n'empêche que je dis ce que je suis censée dire :

— ... Désolée de pas pouvoir venir avec toi.

C'est suffisant pour lui redonner le sourire. Pff, quel simplet celui-là.

— Salut, Kazuaki, dis-je en lui faisant un signe de la main.

En retour, il me fait aussi un signe d'au-revoir avec un sourire.

Tout en descendant le couloir, je me dirige vers mon casier à chaussure.

J'accélère petit à petit le pas.

Je veux vite aller la voir.

Est-ce que je suis impatiente de la voir ? Hmm ? Tout du moins, c'est différent de quand on se rend à des soldes attendues depuis longtemps. Si je devais exprimer mes sentiments actuels... peut-être me rendre pour la première fois chez mon petit ami ? Même si on ne ressent que des choses négatives comme de la nervosité, de la peur et de la gêne, on ne se sent pas si mal. Quelque chose du genre.

— Hum—

Cependant, une voix m'interpelle soudain.

Je lève les yeux pour voir à qui appartient cette voix, et reconnais l'une du duo C2, Hozumi Shiki, qui descend les escaliers.

— Mais c'est Hozumi-chan des C2, dis-je en retour.

— ... C'est quoi « C2 » ?

— Le nom de ton groupe de filles. Ah, euh, laisse tomber.

C2 signifie « les deux chibis ».

— Enfin bref, continué-je, qu'est-ce que tu me veux ? Je suis pressée.

— Je, euh... j'aimerais discuter de quelque chose avec toi, au sujet de Toyoshina-senpai.

Kazuaki Toyoshina.

Ça crève les yeux à son attitude habituelle, Hozumi-chan — cette fille petite mais bien roulée (ma main à couper que c'est du bonnet D) — est amoureuse de Kazuaki. Genre, elle est à fond sur lui. On ne croirait pas que cette fille visiblement calme pourrait être aussi rentre-dedans quand il est question de Kazuaki. Enfin, uniquement quand elle est soutenue par l'autre membre du duo C2, Yoshino Mitsui.

Hm, cette affaire est suffisamment intéressante pour que j'y consacre quelques instants. Je ne me suis pas accordée sur une heure pour le rendez-vous avec elle après tout. Je ne suis même pas sûre que le concept de temps existe pour elle.

— Ok, je t'écoute.

— Merci, répondit-elle. Allons discuter de ça dans un meilleur endroit.

— Ok. Pourquoi pas la cantoche ?

Hozumi-chan acquiesce et me suit.


Tout en attendant qu'elle se mette à parler, je prends une gorgée dans un gobelet en carton et savoure le goût du jus d'orange. Hozumi-chan n'a pas dit mot depuis qu'elle s'est assise alors que c'est elle qui voulait me parler.

Hm... Est-ce que je dois m'attendre à une discussion sérieuse là ?

Je pense qu'elle sait que j'ai remarqué ses sentiments pour Kazuaki, et je pense qu'elle sait également que je ne peux pas l'aider.

J'aurais pu jurer qu'elle avait l'intention de parler de ça, mais peut-être que je me trompais ?

Alors que je la regarde avec attention, Hozumi-chan baisse les yeux timidement. Elle est loin d'être aussi offensive qu'elle l'est habituellement... Parce que Yoshino-chan n'est pas avec elle ? Ou elle ne l'est que quand il est question d'attirer l'attention de Kazuaki ?

— ... Euh... finit-elle par dire, non sans mal.

— Hm ?

— Toyoshina-senpai et toi, Wakui-san, vous n'êtes que des amis d'enfance ?

Ayant anticipé une question similaire, je ne bronche pas.

— Oh, t'aurais pu demander à Kazuaki directement.

— Je l'ai fait.

— Hm ? Ah, ouais, il est plus facile d'approche que moi, hein ? Qu'est-ce qu'il a dit ? Ah, non, c'est pas grave. Je peux deviner. Mais je vois... alors tu t'es dit qu'il était vraisemblable qu'on réponde différemment à cette question.

— ...

Elle demeure silencieuse.

— Juste par curiosité, est-ce qu'on a vraiment l'air de simples amis d'enfance ?

Hozumi-chan cogite pendant quelques instants.

— Non, pas du tout...

J'acquiesce à sa réponse.

— Exactement. Un simple ami d'enfance n'irait pas jusqu'à choisir le même lycée pour rester ensemble, ni même il n'irait jusqu'à implorer le prof de pouvoir s'assoir à côté, ni cette personne ne jouerait joyeusement avec les cheveux de l'autre.

— ... Qui est qui ?

— Tu tiens tant à le savoir ?

Hozumi-chan baisse les yeux et se mure à nouveau dans le silence.

Je prends une autre gorgée de jus d'orange, buvant volontairement lentement parce que j'ignore combien de temps elle va rester silencieuse.

Ce n'est qu'une fois que j'ai posé mon gobelet en carton vide sur la table qu'elle continue.

— ... Qu'est-ce que je suis censée faire ? murmure Hozumi-chan de façon découragée.

— Comment ça ? Tu te retiens pour lui...? Non, t'en étais consciente depuis le début. Tu te retiens donc pour moi, pas vrai ?

Après quelques instants d'hésitation, elle finit par acquiescer.

— T'occupe pas de moi, dis-je.

Surprise, Hozumi-chan lève la tête vers moi.

— C'est quoi cette tête ? Tu t'attendais pas à ce que je dise ça ?

— M-Mais... votre amour est réciproque, ça crève les yeux...

Ça crève les yeux ? Les tiens aussi ? demandé-je.

— Sûrement...

— T'es pas sûre ? Alors qu'on parle du garçon à qui tu penses sans cesse ?

— ... Oui, répond-elle honnêtement.

— Je vois. Cela veut dire que t'as une meilleure idée de notre relation que ces gens qui nous voient comme un couple.

— Hein...?

— Je sais pas ce que Kazuaki pense de ça, mais personnellement, j'ai pas la moindre idée de comment décrire notre relation.

— Ah bon...?

— Oui.

Hozumi-chan prend quelques instants pour réfléchir à la raison pour laquelle j'ai tourné ma phrase de cette façon. Enfin, elle arrive à une réponse.

— Cela veut dire que je n'ai pas à me retenir pour toi ? demande-t-elle.

Après une courte pause, je réponds :

— Exact.

— D'accord... dit-elle avec un grand sourire qu'elle essayait de cacher, Je me suis toujours sentie coupable vis-à-vis de toi.

— Je sais, lui avoué-je en portant le verre vide à mes lèvres. Mais ne m'en veux pas pour ça. Je ne pouvais quand même pas te dire de pas t'occuper de moi et de le draguer comme ça te chante, non ?

— ... Oui, dit Hozumi-chan, le visage à nouveau mélancolique.

— Ah, c'est pas des sarcasmes, tu sais... En fait, je préférerais que Kazuaki se trouve quelqu'un d'autre que moi.

Elle est visiblement surprise par mes propos. Sérieusement... son visage ne pourrait pas rester tranquille pour changer ?

— J'ignore si un jour je pourrais répondre à ses sentiments à mon égard. Peut-être jamais, et je le fais attendre. Et donc, je pense que c'est pour son bien que je le laisse entre les mains d'une fille comme toi, Hozumi-chan, expliqué-je.

Après avoir posé et repris le verre sans raison particulière, je continue :

— Il faut qu'il apprenne que je suis pas la seule fille sur Terre. Parce qu'il... n'a jamais eu d'yeux que pour moi.

Hozumi-chan demeure silencieuse, le regard rivé sur le sol. Après un instant, elle relève la tête et me regarde droit dans les yeux.

— Je... ne me retiendrai plus ! dit-elle avec une voix calme mais déterminée.

Un peu troublée par son regard franc, je détourne un peu le mien.

— Bah, je t'ai dit que tu pouvais le faire, non ? réponds-je — avec une voix un peu plus calme qu'avant.

Les yeux toujours rivés sur moi, elle acquiesce :

— ... Je vois.

Elle pousse un léger soupir que j'ai failli ne pas remarquer.

— Merci de m'avoir accordée du temps. Salut...

— Ouais, salut.

Hozumi-chan prend son sac et, après s'être légèrement courbée dans ma direction, s'en va sans se retourner.

Alors que je regarde mon verre en papier vide, je me demande à moi-même :

... Hé, Shizuka. T'es sérieuse ?

Je me demande. Je pense que oui. Oui... mais en même temps, je ne suis pas entièrement d'accord avec ce que j'ai dit. J'ai l'impression d'essayer de me convaincre qu'une pomme dessinée est une vraie.

Je jette un œil vers la chaise en face de moi qui est toujours éloignée de la table.

Hozumi-chan.

C'est une gentille fille. Ça ne fait aucun doute. Je dois même admettre qu'elle est jolie. N'importe quel garçon normal serait déjà tombé amoureux d'elle si elle le voulait.

Mais et alors ?

Elle est gentille, et alors ? Elle est jolie, et alors ? Cela la rend-elle plus à même d'être avec Kazuaki ?

J'essaye de l'imaginer à ma place aux côtés de Kazuaki.

... Non, je ne peux pas. Je n'arrive pas à l'imaginer.

Mais... il y a quelque chose pour lequel je lui suis reconnaissante.

C'est seulement grâce à elle que j'ai pu garder la tête sur les épaules — parce qu'elle n'a pas cherché à jauger mes véritables sentiments pour Kazuaki.

Un picotement me parcourt le crâne comme une colonie de fourmis. J'ai la nausée alors que mon estomac va parfaitement bien.

Je—

... broie le gobelet en carton dans mes mains.


La discussion avec Hozumi-chan m'a sans l'ombre d'un doute affectée, mais il n'y a aucune raison de changer mon plan. Je me dirige vers elle.

J'ignore quand et où elle attend, mais je sais qu'elle est .

Les énergies humanoïdes se remettent à vaciller, tentant désespérément de se glisser dans le corps de quelqu'un.

{Impardonnable. Impardonnable. Ce nouveau site est impardonnable.}

{Je t'aime. Jetaime. Je t'aime, géant. Contre Yakult.}

{Je connais ton secret ! Tu retires ton pantalon quand tu vas aux toilettes !}

Ça devient dangereux — leurs propos commencent à être compréhensibles. Je me mets lentement à percevoir les sentiments sous-jacents derrière ces messages cryptés.

Un frisson parcourt mon corps.

Je comprends instinctivement qu'il est dangereux de comprendre leur langage. Les comprendre revient à être capable de communiquer avec eux, et communiquer avec eux signifie m'ouvrir à eux l'espace de la conversation. Ils ne laisseront pas passer cette chance.

J'essaye de les ignorer comme je le fais avec ces gens qui distribuent des mouchoirs.

Je dois juste éviter tout contact avec eux, c'est tout. Je dois simplement ignorer le fait qu'ils n'ont plus juste une forme ressemblant vaguement à un être humain, mais qu'ils ont désormais des silhouettes humaines.

Tout en les ignorant de toutes mes forces, je me retrouve dans le parc de la veille. Elle est assise sur le même banc qu'hier.

La première chose que je lui demande, à elle qui est d'une beauté absurde :

— Dis-moi, est-ce que c'est à cause de toi que je peux voir les contours des énergies humanoïdes ?

— Toi, dit-elle au lieu de répondre à ma question.

Apparemment, elle ne s'adresse pas à moi, mais répète le nom que j'avais utilisé pour l'appeler.

— Appelle-moi Reina. En échange, je t'appellerai Shizuka. D'accord ?

— Si tu veux... réponds-je prudemment.

— Shizuka, alors. Tu as réfléchi à mon offre ?

Pff, ma question a été ignorée.

— Ton offre, hein... Tu trouves pas que c'est un peu trop à sens unique ? T'as dit ce que t'avais à dire et tu t'es « évaporée » sans crier gare. Et puis, j'ai pas la moindre idée de ce que tu veux dire par, « Tu veux venir avec moi ? »

— Sérieusement...?

— Sérieusement, réponds-je en soupirant.

— Malgré que tu possèdes de tels pouvoirs ? demande-t-elle avec un étonnement manifeste.

— Oui. Je suppose qu'on a obtenu ces pouvoirs de façon différente. Quand on escalade une montagne par des côtés différents, on arrive tout de même au même endroit au final, non ?

Reina marque une pause et finit par acquiescer.

— Je vois, c'est pour ça que tu les appelles « énergies humanoïdes ».

— Tu comprends ?

— Oui. Parce qu'il existe un nom bien plus simple et direct de les appeler, non ? « Esprits ».

— Je dois admettre que j'ai également pensé à ce nom la première fois que j'ai pu voir leurs contours. Cependant, il y a une certaine incohérence entre ma définition du mot « esprit » et celle que je donne à « énergie humanoïde », bien que c'est sûrement mon bon sens qui me freine. Je n'ai pas pu appeler ce phénomène par ce nom stéréotypé qu'est « esprit ». Même maintenant, pour être franche, elles resteront des énergies humanoïdes pour moi. Tu comprends ?

— Oui, très bien. Mais tu dois garder à l'esprit que ce ne sont pas des énergies humanoïdes pour les autres. Bien sûr, esprit n'est également que la réponse d'un nombre limité de personnes, explique-t-elle.

— ... 'Scuse, mais tu m'as perdue là.

— Autrement dit, le terme « énergie humanoïde » est certes ta propre façon de les appeler, mais en le faisant, ils ont endossé le rôle des énergies humanoïdes.

— ... Comme une orange en devient une avec notre perception de ce nom...?

— Hum, c'est pas tout à fait ça, j'en ai bien peur. Tu devrais prendre un exemple moins concret. Comme... Dieu. Tu crois en Dieu, Shizuka ?

— P-Pas vraiment.

— Ok, ça veut dire que tu remercies ta propre étoile quand tu as eu de la chance, non ? Mais dès qu'on mentionne le mot « Dieu », tu ne remercies pas ta bonne étoile, mais Dieu d'avoir veillé sur toi — et c'est un message entièrement différent, non ?

— ... Ouais, je pense que je vois où tu veux en venir, mais c'est pas un bon exemple. Un meilleur serait que « l'air » ne peut exister en tant que tel que si on connait son nom. C'est ce que tu voulais dire, non ?

Après tout, on ne peut pas percevoir l'air à moins d'en avoir entendu parler, vu qu'il n'est ni visible ni palpable.

— Tu m'en bouches un coin, Shizuka. Tu comprends vite !

— Garde tes flatteries pour toi, tu veux ? Quoi qu'il en soit, je peux te poser d'autres questions ?

— Bien sûr, si je suis en mesure d'y répondre, dit-elle en acceptant ma demande.

— Super, alors commençons—

Je pose les questions que je meurs d'envie de poser :

— Qui es-tu ?

Ne comprenant visiblement pas le sens de ma question, Reina incline la tête dubitativement.

— Pourquoi cette question ?

— T'es pas humaine, mais t'es pas une énergie humanoïde pour autant.

— Mais tu connais déjà mon nom, non ?

— ... Reina Kamisu.

Au moment où je prononce son nom, je comprends où elle veut en venir.

— Oui, je suis Reina Kamisu. Et rien d'autre.

Oui, j'avais déjà nommé l'essence de ce phénomène « Reina Kamisu ».

— ... Ok, je ne poserai plus cette question. Mais... pourquoi être entrée en contact avec moi ?

— Je crois que tu te trompes sur un point. C'est toi qui as initié notre contact.

— ... C'est vrai. Dans ce cas, pourquoi tu m'as fait cette offre ?

— Parce que tu détiens le pouvoir, Shizuka.

— Quel pouvoir ?

— Celui de sentir les « énergies humanoïdes », pour reprendre tes mots.

— Je sais. Ce que j'ignore c'est de quel genre de pouvoir il s'agit.

Reina reste silencieuse quelques instants, à réfléchir, avant de me répondre avec un sourire :

Celui de sauver le monde.

Surprise, mes yeux s'écarquillent. Après tout, ma théorie de départ était que l'existence de Reina consistait une menace pour le monde, et c'est pour ça que je suis entrée en contact avec elle.

Si j'en croyais ses paroles...

— Alors ce que tu fais — mettre en marche les énergies humanoïdes — c'est pour sauver le monde ?

— Oui.

— Arrête de mentir ! Je sais que tes actions ont déjà fait plusieurs victimes !

« Plusieurs », dit-elle en souriant. Est-ce que sauver quelques personnes est équivalent à sauver le monde pour toi ?

— ... Tu veux dire que...?

— Tu as sûrement vu juste.

Autrement dit, Reina a sacrifié plusieurs personnes pour sauver toutes les autres ? Comme on le ferait pour un peuple dans une guerre commencée juste pour arrêter un simple dictateur ? Comme un éléphant au milieu d'un groupe d'animaux affamés qui se tueraient les uns les autres pour survivre ?

Alors que je combats la confusion montante en moi, Reina m'esquisse un sourire et continue :

— Je sais tout, Shizuka.

Ses paroles suivantes m'intriguent encore plus.

Tu n'as obtenu ce pouvoir qu'après cet « incident », pas vrai ?

3[edit]

Je porte ma robe blanche préférée.

Les volants en bas de la jupe flottent dans les airs alors que je tourne sur moi-même.

Je suis jolie, hein ?

Pour qui je porte ça ?

Pour toi, bien sûr, et pour moi, pour mes sentiments pour toi.

Je veux être belle pour toi, toujours la plus belle.

Mais un jour, je vais devoir retirer cette robe blanche.

Et tu me déshabilleras.

... Ou du moins, je l'espérais.


Mais maintenant—

Je porte toujours cette robe, et je ne te laisserai pas y toucher.

Parce que ma robe blanche préférée est entièrement tachée.

Mais je continue quand même de la mettre.

Je continue de porter une robe pas blanche.

Je continue de porter une robe pas blanche que tu m'enlèveras.


Jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour faire marche arrière.

4[edit]

Mince... ça ne marche pas.

La « laitue » que j'ai plantée hier ne marche pas. C'est comme Reina l'a dit... Si je ne change pas, mon pouvoir restera limité.

Afin d'obtenir un vrai pouvoir, je dois sauter par-dessus ce monde, transcender les existences et traverser divers deltas.

C'est la pause dans la salle de classe. Des chaises, des chaises, des bureaux, une énergie humanoïde scintillante, Kazuaki.

— Kazuaki, t'as une minute à m'accorder, s'il te plait ? demandé-je à Kazuaki qui parle avec Kiichi-kun, un ami à lui.

— Hm ? Qu'y a-t-il, Shizuka ?

Kiichi-kun nous laisse poliment entre nous. Mm, pardon, mais merci.

— Ok, écoute-moi bien. Le monde est sur le point d'exploser.

— Shizuka...?

— Comme je l'ai dit, le monde est surpeuplé. Il a un niveau critique dans chaque système, non ? Tu comprends ça ?

— ... Je crois bien... Dis, euh, je t'ai déjà dit ça à la pause précédente, mais t'as pas l'air dans ton assiette aujourd'hui, Shizuka.

— Peu importe. Oublie-moi un instant. Contente-toi d'écouter, insisté-je.

— Je pense que c'est important, mais soit...

— Les énergies humanoïdes... non, je déteste faire ça, mais appelons-les « esprits » pour simplifier les choses. Comme tu le sais, Kazuaki, il y a un nombre incalculable de choses qu'on ne peut pas voir à l'œil nu. Pire, y'en a bien trop à mon goût. Et pour prendre conscience de leur existence, il nous faut leur donner des noms appropriés... Une seconde, on s'en fiche de ça, non ? Enfin bref, ces esprits existent vraiment, tu me suis ?

— ... Ok.

— Le nombre d'esprits n'a de cesse d'augmenter. Ils sont de plus en plus nombreux, et ils se sont mis à se répandre partout où on regarde, même autour de nous. En fait, y'en a un dans le coin là-bas. Bien sûr, certains esprits meurent comme ils devraient normalement le faire, mais la plupart non. Et donc, on peut dire que la population d'esprits est en constante augmentation. Oui, le cycle de la vie est ainsi comparable à celui de la production d'oxygène. À chaque souffle, les plantes expirent du dioxyde de carbone mais la quantité d'oxygène qui est produite par photosynthèse est plus importante, donc par définition elles produisent effectivement de l'oxygène. Quelque chose comme ça.

— D'accord...

— Tu sais ce qui se passera s'ils continuent à croître ? Le monde se retournera sur lui-même. L'avant et l'arrière seront inversés. Tu comprends ? Oui, hein ? C'est une révolution ! Par les esprits ! Il est parfaitement logique que le monde se penche vers le côté détenant le plus d'énergie. Tu peux imaginer les conséquences ? Le monde s'inclinerait après tout : on tomberait tous de la surface de la planète, en perdant nos formes, en se transformant en des êtres ambigus, en nous éparpillant dans toutes les directions. Peut-être. Je connais pas les détails bien sûr, mais pas plus qu'on sait pas réellement ce qui se passerait si on faisait sauter la planète avec des explosifs, pas vrai ? Autrement dit, la seule chose que je peux dire pour sûr, c'est que le monde qui en résulterait ne serait en aucun cas enviable. Je devrais faire quoi d'après toi ? Tu crois que je suis censée m'assurer que cela n'arrive pas, peu importe à quel prix ?

— ... Shizuka, dit-il en me regardant attentivement.

Dieu merci, il me prend au sérieux.

Kazuaki lance un regard vers Kiichi-kun.

— Désolé, Kiichi, mais Shizuka et moi, on va manquer le reste des cours de la journée.

Surpris, Kiichi-kun répond :

— Hein...? Ah, c-c'est pas grave, Kazuaki, y'a rien d'urgent, vraiment.

— Dis-leur que je raccompagne Shizuka chez elle parce qu'elle ne se sent pas bien.

Ignorant ma question, il me tire par le bras.

Kazuaki touche mon bras.

Les cellules de mon bras se mettent à se décomposer et à pourrir les unes après les autres. J'ai mal. Un ressentiment insoutenable et sans borne me pique.

— Kazuaki... Tu as oublié ?

Il relâche instinctivement sa main, et me regarde avec les yeux grands ouverts. Après quelques instants, il s'excuse avec une voix à peine audible.


Kazuaki ne se retourne pas, alors je le suis sans dire mot.

Alors qu'on se dirige vers chez nous, on pénètre dans la station qu'on utilise tous les jours. Il n'y a presque personne du fait de l'heure qu'il est. Hein ? Il y a quelqu'un debout malgré la quantité de sièges libres. Ah, c'est une énergie humanoïde. C'est vraiment trompeur. En y repensant, comment distinguer un humain d'une énergie humanoïde déjà ? Hein ? Comment je faisais avant ? Je n'arrive pas à m'en souvenir.

On descend du train, mais quand j'essaye de passer le portique, je suis bloquée par ce dernier parce que la machine ne réagit pas à mon pass. Qu'est-ce qui se passe ? C'est encore un mauvais coup des énergies humanoïdes ? C'est complètement impossible. Je repasse ma carte, et cette fois, le portique s'ouvre. Pfiou, j'y comprends plus rien.

Je continue de suivre Kazuaki.

Droite, gauche, droite, droite, gauche — on tourne, encore et encore.

Enfin, on arrive à un parc, mais pas celui où je vois Reina. Il est tout petit, le genre de parc avec un tas d'équipements rouillés.

— Tu te souviens de cet endroit ? me demande soudain Kazuaki, après s'être tourné vers moi.

Alors qu'il était parfaitement silencieux pendant le trajet, il me sourit d'un air étrangement doux. Comme je ne réagis pas, il continue :

— C'est le parc où on se voyait souvent, quand on avait deux ans. Bah, je m'attends pas à ce que tu te souviennes de tout, mais tu te rappelles qu'on jouait ici, pas vrai ?

— ...

Bien sûr.

Cependant, j'hésite à dire quoi que ce soit, parce que je ne comprends pas pourquoi il m'a emmenée ici pour me dire ça.

— Quand on était petits, t'étais plus grande que moi et tu m'embêtais tout le temps. Pour tout te dire, il y avait des jours où j'avais si peur de toi que je ne voulais pas te voir, Shizuka ! dit-il en riant.

Je regarde autour de moi. Effectivement, c'est le parc où on jouait ensemble quand on était petits. Je jouais souvent avec Kazuaki dans le bac à sable juste là, ou sur ces balançoires, ou sur cette barre horizontale. La cage à poule a été retirée depuis, mais à part ça, ce parc reste semblable à celui de mes souvenirs d'enfance quand on pensait que c'était notre propre petit empire.

— C'était le bon temps, hein ? continue Kazuaki, toujours en souriant doucement.

Son sourire me fait ressentir — de la rancœur.

Mais je reste silencieuse, parce que ce n'est pas de sa faute. Il n'est pas en tort. C'est juste que je sens que je vais vomir à cause de ce picotement dans mon estomac.

Et donc, je décide de dire à Kazuaki ce qu'il doit impérativement savoir.

— Kazuaki, écoute...

— Ok ! répond-il aussi rapidement que l'éclair — avec une petite pointe de résignation.

— Tu comptes beaucoup pour moi, Kazuaki, commencé-je, trahissant manifestement ses craintes.

Ses yeux s'écarquillent.

— Je pense que tout le monde a un rôle bien défini dans la vie. Par exemple, le président d'un pays doit protéger le monde du haut de son trône, alors que le premier ministre d'une île doit obéir à ce président. Il était écrit que Mère Theresa devait servir à Calcutta, que Christophe Colomb devait poser pied en Amérique, et que Marie Curie devait découvrir le polonium et le radium. Et je... je dois sauver le monde.

— Et comment tu comptes faire ça...?

— Je vais m'assurer que le monde ne se retourne pas sur lui-même, en libérant le pouvoir contenu dans ces énergies humanoïdes et en réduisant leur nombre. Il y aura peut-être des victimes pendant qu'elles scintillent l'espace d'un moment après que leur pouvoir soit libéré, mais c'est un mal nécessaire. Te fais pas de fausses idées — ma conscience me tiraille pour ça, mais j'y peux rien. Il faut que j'agisse. C'est mon rôle parce que je sais que ce doit être fait.

— ... En considérant que c'est la bonne chose à faire—

— Kazuaki. Je comprends que l'idée peut paraître folle comme ça, mais c'est la bonne chose à faire.

Il baisse les yeux vers le sol. Après un instant de réflexion, il se corrige :

— En partant du principe que ce soit la bonne chose à faire — pourquoi faudrait-il que ce soit toi qui t'en charges, Shizuka ? Confie ça à quelqu'un d'autre. T'as dit que tu sais comment sauver le monde, mais Shizuka... On connait tous des pays qui souffrent de la pauvreté, où des bébés naissent pour mourir jeune, où des filles doivent avoir recours à la prostitution et qu'elles finissent avec le SIDA, et des gens faibles qui meurent du fait d'un mauvais environnement et d'un manque de médicaments. On sait tous ça, et pourtant, on ne fait rien pour y remédier, à part peut-être à travers quelques dons. C'est le monde où l'on vit. Il y aura toujours des gens à la recherche d'un sauveur. Si on devait répondre à tous les appels à l'aide, on se retrouverait tôt ou tard piégés, à ne vivre que pour aider les autres. Tu penses que c'est louable ? Oui, ça l'est. Mais et alors ? Tu penses qu'un mode de vie où tu te sacrifies entièrement à la cause des autres est juste ? Peut-être bien, mais j'en veux pas. Je préfèrerai ignorer les appels à l'aide — exactement comme toutes ces pubs qu'on reçoit.

— ... Je t'ai déjà donné ma raison depuis le début, non, Kazuaki ?

— ...

Tu comptes beaucoup pour moi.

Oui, Kazuaki vit dans ce monde.

Il baisse à nouveau les yeux.

— ... Ça me fait plaisir que tu penses ça, vraiment, mais...

— ... C'est bon, Kazuaki. Dis tout ce que tu as sur le cœur.

J'en ai assez entendu pour comprendre que Kazuaki ne voit pas le danger que court le monde. Il ne voit que les problèmes auxquels il pense que je fais face.

Il lève lentement la tête pour me regarder, presque de façon hargneuse.

Néanmoins—

— Réveille-toi, Shizuka ! Tu as perdu le sens de la réalité.

Néanmoins, j'ai foi en moi.

Après tout, il y a quelqu'un qui a confirmé mon avis.

La réalité.

— ... Ouais, la réalité ! T'as traversé tant d'épreuves, c'est vrai, mais regarde... Prends ce parc par exemple — cet endroit est la réalité aussi, ok ? Il n'y a pas que des mauvaises choses.

Ah, je sais maintenant... c'est pour ça que tu m'as emmenée ici. Mais Kazuaki...

Ton argument s'est retourné contre toi.

Et puis, ta réalité m'importe peu. La réalité pour moi, c'est que le monde est en jeu, et que les seuls à pouvoir le sauver sont elle et moi.

— De toutes les choses que tu m'as dit, Kazuaki, il y en a une que j'aime particulièrement.

— Hm...?

— Fais ce que tu penses être la bonne chose à faire.

— Ouais... acquiesce-t-il et il ferme la bouche.

On se connait depuis tout petit. Il sait qu'il ne peut plus me convaincre. Mais je suis sûre — que Kazuaki n'abandonnera pas.

— Ok, alors je vais faire ce que je pense être la bonne chose à faire, moi aussi !

Sur ces paroles, il s'approche de moi.

Je sais ce qu'il va faire. Je peux sans mal imaginer ce qu'implique son visage tendu. On n'a pas passé autant de temps ensemble pour rien.

Son cou est juste en face de mes yeux. J'avais complètement oublié qu'il était devenu bien plus grand que moi.

Je lève légèrement la tête pour regarder son visage.

Il baisse légèrement la sienne pour voir le mien.

Enfin, il me — prend dans ses bras.

— Je t'aime ! me murmure-t-il à l'oreille, comme pour insister sur le fait que je suis la seule à devoir l'entendre. Je t'aime plus que n'importe qui au monde, Shizuka !

Je suis heureuse.

Vraiment heureuse.

Il n'essaye pas de m'arrêter avec des faux mots doux. Il n'est pas assez doué pour ça.

Il ne peut juste pas s'empêcher de le dire, alors qu'il m'enlace. C'est la seule chose à laquelle il peut penser.

Kazuaki est juste d'une honnêteté, simplicité et fidélité si ahurissantes... il ne me laisse pas d'autre choix que de veiller sur lui, me donnant envie de rester à ses côtés—

Malgré le fait que ma robe blanche est tachée.

Même s'il ne peut pas oublier ces taches.

Il tente le coup. Le pari de sa vie.

Bien sûr, je suis de son côté. Je veux qu'il le gagne.

Et pourtant—

— ... Ne me touche pas.

... Je ne peux pas.

Les bras autour de moi se détendent aussitôt. À la place, je le prends fort dans mes bras, enfonçant mes ongles dans ses bras.

Je suis contente d'être plus petite que Kazuaki maintenant. Je n'ai juste qu'à baisser un peu les yeux pour ne pas voir son visage.

Mon corps me fait mal comme si j'avais été transpercée par des milliers d'aiguilles. Je me bats contre l'envie de recracher le contenu de ma tête douloureuse. Les images de l'époque défilent en continu dans ma tête, me déchiquetant, m'écrasant, me réduisant en miettes, m'éparpillant.

— Pardon... dit Kazuaki et non moi.

Pourquoi tu t'excuses ? Arrête ! C'est de ma faute. C'est moi qui suis faible. C'est moi qui n'arrive pas à guérir. Ce. C'est ma faute. Ma faute. Faute. Faute. Faute.

— Désolé de t'avoir fait pleurer...

Confuse, je touche mes paupières et finis par me rendre compte que je pleure vraiment.

— C'est bizarre, hein ? Je cherchais à obtenir l'effet inverse. Te prendre dans mes bras était censé faire cesser tes larmes. J'ai échoué, hein... J'en suis incapable...

Je tente désespérément de retenir mes larmes. Je ne dois pas lui faire prononcer des choses pareilles. Mais... ça ne marche pas.

— Je suis vraiment stupide. Je pensais que tout se résoudrait comme par magie en t'emmenant ici... Je pensais que tout finirait bien... comme si c'était si simple.

— ... Écoute, Kazuaki... dis-je, essayant (et échouant sûrement) de ne pas sangloter.

— Hm ?

— Il y a quelque chose... que je ne t'ai jamais dit.

Je lève la tête, sentant que je dois le faire.

— Je ne t'ai jamais expliqué en détails ce qui s'est passé, non...? Je ne voulais pas te faire de mal... Je dois t'avouer quelque chose... ce parc... cet endroit rempli de souvenirs—

» ... est l'endroit où j'ai été violée.

Stop.

Kazuaki se fige complètement.

Il se fige si parfaitement que je commence à me demander si je n'ai pas été laissée à l'abandon dans ce monde, où le cours du temps s'est arrêté.

... Laissée à l'abandon ? Hah, c'est une description bien juste. Je suis sûre que cette impression n'est pas qu'une illusion, mais la vérité.

— ... Horrible, marmonne Kazuaki.

Il ne me dit rien, et ne s'adresse pas non plus aux personnes qui ont abusé de moi. Il ne s'adresse pas non plus à Dieu, vu qu'il n'y croit pas.

Je suis sûre que son horrible ne s'adresse à rien de spécifique.

— C'est juste... horrible !

Kazuaki ignorait que la réalité frappait au moment où l'on s'y attend le moins, peu importe si c'est un lieu chargé de souvenirs.

Elle traite les saints et les criminels de la même façon, les attaquant de façon machinale, aléatoire, sans considération ni choix.

Kazuaki ignorait ça.

Non, il le savait peut-être, mais il ne pensait pas que cette règle s'appliquait également à nous.

Le monde peut se retourner contre n'importe qui sans état d'âme.

Hélas, pas dans mon cas.

— Il faut que j'y aille, dis-je.

— ... Aller où ? parvient-il à dire.

— Dans un autre parc où je suis censée me rendre.

— Hein ?

— Il faut que j'aille voir Reina Kamisu.

Il y a un sens à ce monde qui se retourne contre moi.

Pas vrai, Reina ?

5[edit]

J'ai dit à Reina Kamisu que je la suivrai.

Elle m'a accueillie à bras ouverts, visiblement heureuse de ma décision. Bien sûr, si elle est si contente, c'est en partie parce que cela augmente les chances de réussite, mais je pense que c'est également parce que ça lui fait plaisir d'avoir enfin un compagnon pour son combat sans fin et insensé.

J'ignore depuis combien de temps elle se bat, mais éliminer les énergies humanoïdes les unes après les autres (sachant que leur nombre n'a eu de cesse d'augmenter pendant ce temps) revient à ramasser des grains de sable un par un dans un désert.

Je vois. Peut-être qu'elle attendait quelqu'un comme moi pour l'aider à sauver le monde. Non, elle attend toujours. Si le nombre de personnes l'aidant continue à augmenter, alors sauver le monde serait plus qu'un simple rêve.

Je regarde ma chambre.

Ce sera la dernière fois que je viendrai ici. De fortes émotions emplissent mon cœur. Bien qu'elle n'ait rien de spécial — avec des meubles comme une armoire que je tiens de ma mère et des choses comme une poupée bizarre — mais ici, j'aurais beaucoup ri et pleuré.

Est-ce que je devrais laisser un mot à mes parents et à Kazuaki ? ... Non, ils risqueraient de le prendre pour une lettre d'adieu ou quelque chose du genre. Même si ça pourrait être vrai de leur point de vue.

J'ouvre la serrure du tiroir du haut de mon bureau et sort un collier avec une croix.

Reina Kamisu m'a dit que je devrais porter quelque chose qui m'est très cher. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle a expliqué que j'allais avoir besoin d'un signe de regret. Je vois bien que je risque d'être accidentellement coincée de l'autre côté du monde à moins d'avoir quelque chose pour me maintenir de ce côté-ci. Pour devenir comme Reina, j'allais sûrement avoir besoin de ça.

J'attache le collier.

Je ne tremble plus.

Je descends les escaliers et enfile mes chaussures à l'entrée.

— Shizuka, où tu vas ? demande ma mère de la cuisine sans en sortir.

— Pas loin.

Sur ces paroles, j'ouvre la porte.


Maintenant, les énergies humanoïdes et les hommes se ressemblent presque pour moi, mais j'arrive toujours à les différencier d'une façon ou d'une autre. Ces énergies n'ont ni but ni destination, alors elles font quasiment du surplace. Elles marmonnent des choses même si elles sont toutes seules, et tout en se parlant à elles-mêmes, leur visage reste inexpressif.

Tout en croisant plusieurs énergies humanoïdes, je me dirige vers l'endroit où elle attend.

{Pourquoi tu m'as plaquée, Takeshi ! T'avais dit que tu m'aimais !}

{J'ai pas d'amis. Ça ne sert à rien de vivre.}

{Si j'avais pas maté cette lycéenne trop bonne, ni moi ni la famille dans l'autre voiture ne serions morts. Quel accident débile !}

Et parmi eux, se trouvait un homme d'âge mûr :

{Pourquoi on m'a viré ? J'ai rien fait de mal !}

Apparemment, il s'était suicidé après avoir perdu son travail.

— Bonjour, dis-je, m'adressant pour la première fois à une énergie humanoïde. Se suicider après avoir perdu son boulot n'a rien de si rare, mais son visage ressemblait un peu à celui de mon père.

{Tu peux... me voir ?}

— Oui. Et je peux aussi vous entendre.

{Je vois... Tu ne devrais pas parler avec moi. Ou peut-être... qu'une jeune fille comme toi ne craint rien ?}

— Je suis sûre que c'est le cas. Nos valeurs sont bien trop différentes.

{Valeurs, tu dis... Autrement dit, tu trouves que la raison pour laquelle je me suis suicidé est trop nulle et trop classique pour toi ?}

— On peut dire ça. Enfin, vous gagnerez juste moins de sous si vous êtes viré, c'est tout, non ?

L'énergie humanoïde d'âge mûr me regarde d'un air triste. Non, il (?) a constamment un regard triste sur son visage.

{Ce n'est pas aussi simple, jeune fille.}

— En quoi ?

{Je ne suis pas doué pour expliquer les choses, alors je n'arriverai pas à te convaincre, mais ce travail signifiait tout pour moi. Malgré ça, on m'a dit que je ne servais plus à rien pour la société. Tu comprends ce que je veux dire ?}

— Oui, mais je ne suis pas convaincue du tout.

{Je vois. Mais il y a une chose que j'aimerais que tu comprennes : il n'y a pas de place pour les vieillards comme moi. Pas même dans la famille que je suis censé nourir. Néanmoins, je croyais dur comme fer que j'étais utile, que j'étais un rouage dans la famille qu'était cette société où je travaillais.}

— Mais vous avez perdu ce statut.

{Exactement. Et je n'ai pu me réinsérer nulle part ailleurs.}

— Je crois que je comprends plus ou moins. N'empêche... je pense que mettre fin à ses jours à cause de ça est stupide.

Il baisse les yeux et répond :

{Oui... peut-être que tu as raison.}

Je pense alors remarquer un subtil sourire sur son visage.

Et il se met à tourbillonner de gauche à droite.


— Je le savais. T'es mort.

{Comment ça...?}

Je l'ai trouvé.

— Tu te souviens de moi ?

{Non...}

J'aurais dû m'en douter. Les énergies humanoïdes sont les essences de notre énergie, et elles ne possèdent donc que les souvenirs les plus cruciaux.

— Quand t'étais en vie, tu m'étais rentré dedans alors que tu sortais en courant du cabinet du psychiatre.

{Je vois... Désolé.}

— Oh, c'est pas grave. Au fait, comment tu t'appelles ?

{Atsushi Kogure...}

— Je vois, Atsushi-kun donc.

{Et toi...?}

— Moi ? C'est Shizuka Wakui.

{Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Shizuka-san ?}

— Rien, en fait... au contraire, je me sens un peu nostalgique.

{Je vois... Tu pourrais me laisser tranquille dans ce cas ?}

— T'es pas cool. Hm... Ok, alors je peux te demander un truc ?

{Si tu veux... mais je pourrais pas te répondre vu que je me souviens de rien.}

— Vraiment ? Je vais quand même tenter ma chance. Tu m'es rentré dedans — je te l'ai déjà dit, non ?

{Oui...}

Qu'est-ce que tu criais déjà quand t'es sorti en courant de la pièce ?

Ses yeux s'écarquillent instantanément. Je suis prise par surprise — les énergies humanoïdes gardent toujours la même expression.

{Je sais pas.}

C'est un mensonge. Après tout, il insiste beaucoup plus que tout à l'heure.

{Je sais pas !} crie-t-il, sentant visiblement mes doutes.

Atsushi-kun se mure dans le silence ensuite.


Après avoir changé de trains plusieurs fois, je finis par descendre à la station la plus proche d'un lac sur lequel j'ai fait des recherches avant de venir.

Pendant le voyage, on m'a une nouvelle fois rappelé l'omniprésence des énergies humanoïdes. Je crains que le monde ne soit sur le point de basculer à n'importe quel moment.

Après avoir aperçu un groupe de lycéennes insouciantes, je me sens un peu jalouse d'elles. Elles ne voient rien de tout ça et ne se rendent pas du tout compte de la gravité de la situation. L'équilibre actuel est semblable à celui d'un patineur artistique en train de faire un triple axel sur une patinoire avec de la glace épaisse comme une feuille en papier.

Après avoir vérifié la position du lac sur une carte accrochée dans la gare, je me dirige vers ma destination.

Tout en marchant, je me rappelle des paroles de Reina.

« L'eau convient parfaitement parce qu'elle est connectée au monde entier. »

Pour trouver un lac qui fera l'affaire, j'ai dû aller jusqu'à chercher sur Google « endroits pour se suicider ».

Je veux dire, « suicide »...? Franchement, ce n'est pas comme si j'allais mourir.

Après quarante minutes de marche, j'arrive au lac. J'aurais pu appeler un taxi (je n'allais plus avoir à m'en faire pour l'argent à partir de maintenant, après tout) mais je ne voulais pas causer plus de malentendus malencontreux.

— T'es en retard.

Reina était là la première, m'attendant avec un sourire d'une beauté absurde.

— Désolée.

Mais j'aurais pu venir ici quand je voulais, non ? Tu ne m'avais pas dit que je devais venir après tout.

Je contemple le lac devant moi.

Ah, je vois. Pas étonnant que c'est devenu un lieu tristement célèbre pour les suicides. Quelle concentration d'énergies humanoïdes. En fait, il y en a tellement qu'ils ont fusionné en des êtres d'une forme entièrement différente. Ça ressemble à une de ces vieilles peintures de yôkais. Plusieurs têtes s'allongent dans ma direction, m'observant de près. Je trouve qu'ils ressemblent un peu à des raisins, les têtes étant les grains.

Je vois. Avec une telle quantité, il y a une incitation forte au suicide à toute personne qui vient ici. Bien sûr, les personnes qui viennent ici le font par envie de se suicider. Mais en réalité, il n'est pas si simple de mettre fin à ses jours. La peur et l'attachement à la vie qui refont surface face à la mort aident à empêcher le suicide.

Néanmoins, dans le cas de ce lac, il est déjà trop tard quand ils sont arrivés ici.

Les énergies humanoïdes se servent des cœurs dépressifs des visiteurs suicidaires, mettant court à leurs pensées raisonnables et les menant à leur mort.

— Shizuka, il y a plusieurs endroits similaires à celui-ci dans le monde.

— Et on doit se débarrasser de chacun d'entre eux un par un, pas vrai ?

— Mmm, dit-elle en secouant la tête, c'est impossible.

— Pourquoi ça...?

— C'est un simple problème de rapport de force. On manque de forces. Une fois qu'un endroit est devenu comme ça, il n'y a plus rien à faire.

Je « les » regarde à nouveau.

Je vois. Maintenant qu'ils ont fusionné ensemble, qu'ils se sont complétés, ils forment un monstre. Si jamais j'essayais de les faire disparaître, ils m'avaleraient et tenteraient tout de même de reprendre leur forme précédente. Une chose semblable à un trou noir s'est formée ici.

Cet endroit ne peut plus être purifié.

— Ah—

Je vois maintenant. Je comprends tout.

C'est ça. C'est ce qui se passe quand notre côté du monde se renverse.

Notre rapport de force proportionnel s'annule de ce côté, et ainsi on est aspiré par eux. Nos âmes sont dévorées, nos corps se vident et pourrissent. Tel est l'issue vers laquelle on se dirige.

— ... Il faut qu'on empêche ces endroits de se répandre, non ?

— Oui, acquiesce Reina en réponse à ma prise de conscience. C'est notre mission.

Je dévisage le monstre devant nous. Tous ces êtres en forme de grain de raisin sont dépourvus d'expressions, mais n'en demeurent pas moins hostiles.

Ils sont — mon ennemi.

Je serre ma croix fermement.

— Reina, une dernière chose.

— ... Une dernière chose ? dit-elle en souriant.

— ... T'as raison. Ça ne fait que commencer.

— Oui ! Alors, qu'est-ce que tu veux savoir ?

— T'as dit que chacun a un rôle bien défini, non ?

— Oui, j'ai dit ça.

— Et que le mien est de sauver le monde, ajouté-je.

— Exactement. Seuls les élus peuvent faire ça.

— Alors, j'ai été choisie parce que j'ai obtenu mon pouvoir.

Et—

... je l'ai obtenu à cause de cet incident.

Reina acquiesce avec un sourire.

Ouais, je vois. Je comprends maintenant.

Cela m'a toujours été incompréhensible : pourquoi avais-je dû autant souffrir ? Évidemment, je n'avais rien d'une sainte, mais je pense que je vivais de façon suffisamment humble pour obtenir mon entrée au paradis. Alors pourquoi est-ce que ça m'était arrivé à moi en particulier ? Ça n'avait aucun sens.

Bien entendu, la réalité montre ses crocs à n'importe qui — sans considération mais avec un poison mortel au bout des dents.

Et pourtant, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi ça m'était arrivé.

Mais maintenant, je peux le dire avec conviction :

Oui, il y a une raison pour laquelle j'ai dû autant souffrir.

C'est simple—

... C'était un mal nécessaire pour sauver le monde.

— T'as raison, Shizuka, dit-elle avec un sourire chaleureux. Ce sont des épreuves qui t'ont été imposées pour que tu puisses mener à bien ta mission !

Oui ! J'ai découvert la vérité !

Enfin, ça n'aurait pas été juste sinon. Ça aurait été tellement injuste que je sois la seule à souffrir autant.

Après tout, s'il n'y avait aucune signification derrière cet incident, ma souffrance aurait été inutile jusqu'au bout.

— Ouais, alors allons-y, Reina ! Que la partie commence !

— Ouais !

Oui, il n'y a plus de raison d'hésiter.

Je dois simplement rassembler mon courage à deux mains et sauter dans le lac—

Il est temps pour moi de passer au niveau suivant—

Alors que je serre ma croix, je sau—

— ...... Ah—

Alors—que—je—serre—ma—croix—


Quelqu'un, sa voix.


—TSCHHHHHHHHHHHH—


Des cicatrices.

De la chair.

Une robe blanche.

— ... Aucune.

Shizukaenpleurs.

— ... Il n'y en a aucune !

—TSCHHHHHHHHHHHH—

— Tiens... un cadeau de Noël.

— Oh ! Merci, Kazuaki ! Je peux l'ouvrir ?

— Bien sûr.

— Waouh ! C'est magnifique ! Mais ça a dû coûter une fortune, non ?

— P-Pas tant que ça.

— Mais il y a un diamant au centre de la croix, non ?

— Oui, effectivement...

— Hé, alors ça a coûté cher finalement, sale vantard !

— C-Chut... laisse-moi me la péter un peu !

—TSCHHHHHHHHHHHH—

— Pourquoi il a fallu que ça m'arrive à moi ? Pourquoi ?

— Y a-t-il une moindre signification derrière tout ça ?

—TSCHHHHHHHHHHHH—

Je ne pouvais pas arrêter de pleurer.

Kazuaki ne pouvait pas s'empêcher d'avoir l'air triste.

— Pourquoi il a fallu que ça m'arrive à moi ? Pourquoi ?

— Y a-t-il une moindre signification derrière tout ça ?

Je me suis lamentée comme ça, en l'embêtant, jusqu'à ce qu'il finisse par ouvrir la bouche et à dire non sans mal :

— ... Aucune.

— ... Il n'y en a aucune !

— Il n'y a pas de raison, Shizuka ! Au contraire, c'est parce que tes agresseurs n'ont pas pu contenir leurs désirs sexuels. Et toi, tu te trouvais sur leur chemin, et tu étais suffisamment excitante pour eux. Mais la raison que tu cherches n'existe pas.

— La réalité traite les saints et les criminels de la même façon, les attaquant de façon machinale, aléatoire, sans considération ni choix. Il faut que tu l'acceptes, Shizuka.

La réalité traite les saints et les criminels de la même façon, les attaquant de façon machinale, aléatoire, sans considération ni choix.

Oui, je me souviens maintenant—

Cette phrase ne vient pas de moi à la base—

C'était l'avis honnête et véritable de Kazuaki.

—TSCHHHHHHHHHHHH—

— Qu'y a-t-il, Shizuka ? me demande la fille à la beauté absurde.

Mon collier est tout trempé de sueur.

— Reina Kamisu—

— Oui...?

— Qui es-tu ?

Reina Kamisu retient son souffle.

— ... Qu'est-ce qui te prend tout à coup ? demande-t-elle.

Ce sont des épreuves qui m'ont été imposées pour que je puisse accomplir ma mission.

— ... Et donc ?

— Et donc, tu demandes ? Te fous pas de moi ! Comme si ça pouvait être vrai !

» Comme si une raison pouvait sortir comme ça de nulle part !

Ayant perdu son latin, Reina Kamisu se contente de me regarder de manière déconcertée.

— Je comprends tout. Je cherchais une raison. Une raison à ma souffrance. C'est pour ça que j'ai monté cette histoire d'énergies humanoïdes et essayé de me cacher derrière.

Elle m'écoute sans dire mot.

— Tout le monde savait que j'essayais de fuir la réalité. Que ce soit le docteur Mihara ou Kazuaki, tout le monde. Ils savaient que je fuyais. Après tout, mon histoire n'avait de sens que pour moi. Et pourtant, et pourtant, pourquoi—

» ... Pourquoi est-ce que tu peux me comprendre ?

» C'est bizarre ! Pourquoi quelqu'un comme toi, Reina Kamisu, se pointe comme par hasard pour confirmer ma théorie ? Je n'y croyais pas vraiment avant de te rencontrer. Pourquoi... pourquoi t'es apparue—

— Bah, commence-t-elle, c'est parce que tu le voulais, Shizuka, dit-elle en obliquant légèrement les lèvres. Tu cherchais une existence comme la mienne. Une personne tierce qui pourrait transformer tes délires en réalité. Dont le nom est Reina Kamisu.

Reina Kamisu sourit. Avec un sourire si magnifique qu'il ne peut pas décemment exister.

Enfin, je me souviens — de ce qu'Atsushi Kogure a crié quand il est sorti en courant du cabinet du psychiatre.

Et Atsushi-kun—

... est mort.

— Ah... Ah...

Je serre fermement ma croix.

À l'aide. Aide-moi, Kazuaki.

— T-T'as l'intention de me tuer ?

Face à ma question, elle me regarde avec un air surpris.

— Pourquoi ça ? réplique-t-elle.

— E-Enfin, c'est vrai que t'as poussé des collégiens de Shikura au suicide, non ?

Elle tient son menton avec sa main et répond après une courte pause :

— Peut-être bien.

— ... Peut-être ?

— En fait, je n'ai rien fait de spécial.

— C'est fa—

— Faux ? Et toi alors ? demande-t-elle soudain.

— Hein?

— Tu pourrais vivre si je disparaissais maintenant ?

Ah—

Je vois ce qu'elle veut dire.

Reina est un phénomène.

Juste un phénomène.

Tôt ou tard, on remarque qu'elle n'existe pas, et alors on la perd.

Une fois qu'on se rend compte qu'elle n'est pas avec nous, on s'écroule de nous-mêmes.

— ... Alors reste à mes côtés !

— Je suis toujours à tes côtés. Tant que tu ne m'ignoreras pas, je serai avec toi pour toujours. Mais... peux-tu accepter le fait que je ne suis qu'un phénomène ?

Sur ces paroles, Reina Kamisu s'évapore.

Non, pas exactement. Je l'ai simplement chassée comme quelque chose qui ne peut pas exister.


Reina Kamisu est toujours .


Je me tiens seule devant le lac.

Je me tiens seule, sans raison à ma souffrance.

Je me tiens seule, souffrant toujours.


Soudain, je me rappelle d'une pensée que j'ai eue plus tôt.

... Il est déjà trop tard une fois arrivé ici.

Je lève la tête pour regarder le lac.

Bon—

Un monstre aux dizaines et centaines de têtes m'attend.



Chapitre 4 : Kazuaki Toyoshina[edit]

1[edit]

C'est moi qui ai fourni la photo pour les funérailles de Shizuka Wakui.

Je possède plus de photos d'elle que n'importe qui d'autre — plus qu'elle-même. Elle souriant, elle pleurant, elle en colère... elles me sont toutes très chères.

Je lève la tête pour regarder la photo de l'adorable sourire de Shizuka sur l'autel.

Ah, cela fait déjà un an qu'elle avait arrêté de sourire comme ça.

Depuis cet incident un an auparavant, elle n'avait plus esquissé ce sourire heureux et insouciant. En lieu et place, son regard était devenu terne et son sourire s'était transformé en vague mouvement des lèvres.

Mais qu'importe. J'étais prêt à attendre à ses côtés qu'elle retrouve la joie de vivre et n'avais pas l'intention de me trouver quelqu'un d'autre.

L'odeur de l'encens pénètre mon nez.

Je sens que mon esprit se vide alors qu'elle imprègne tout mon corps. Comme si elle me dépossède silencieusement de moi-même. Ne reste de moi qu'une masse translucide de vide intouchable.

Tout autour de moi vire au noir et blanc, ou le vert de nos uniformes scolaires. Même les couleurs me sont volées.

Je vais vraisemblablement rester dans cet étrange monde isolé à partir de maintenant.

— Kazuaki, dit quelqu'un.

Je me retourne et aperçois Kiichi avec un regard doux.

— ... T'es là ?

— Évidemment. Toute la classe est là.

Comme il l'a dit, toute notre classe est là. En fait, il y a même des personnes d'autres classes qui étaient amies avec Shizuka, d'autres que je ne connais même pas et même des gens d'autres écoles.

Après cet incident, Shizuka avait commencé à perdre ses amis les uns après les autres et avait arrêté de s'en faire des nouveaux, jusqu'à ce que je devienne la dernière personne au lycée à être proche d'elle. L'amitié entre filles se définit sur leur façon de se comprendre. Au début, ses amies la soutenaient par compassion, mais elles ont fini par ne plus pouvoir la suivre à mesure qu'elle changeait.

Néanmoins, nombre de vieux amis sont venus aux funérailles de Shizuka et ont pleuré sa mort. Maintenant, elle est l'héroïne d'une tragédie aux yeux de tous, ce qui m'énerve. Elle était censée être mon héroïne, pas celle d'un autre.

Et donc, je les ignore et admire la photo d'elle.

Son sourire.

Pourquoi, oui, pourquoi n'ai-je pas pu protéger ce sourire ?

Où s'est-on trompé ? Qu'est-ce que j'aurais dû faire ? La prendre dans mes bras aura été une erreur ? Ou il était déjà trop tard de toute façon ?

Pourquoi n'ai-je pas pu protéger la seule chose que j'étais prêt à protéger quoi qu'il arrive ?

Qu'est-ce que je suis censé faire maintenant que j'ai perdu Shizuka — ma moitié, mon espoir, ma raison d'être — à tout jamais ?

Je suis semblable à cette photo.

Le sourire dépeint et moi ne sont plus que des restes éphémères du passé.


Le corps de Shizuka a été transporté.

Je n'ai pas pu voir son visage une dernière fois du fait des importants dégâts subis par son corps. Si j'avais insisté, j'aurais sûrement obtenu la permission d'y jeter un œil, mais ni Shizuka ni moi-même n'aurions souhaité ça.

Enfin, ils ont dit dégâts. Pas blessures ou cicatrices, mais dégâts.

Hahaha, Shizuka n'est plus un être humain. Elle est le néant. Ce fait ne fait que m'attrister.

Les couleurs noire, blanche et verte ont disparu alors que je continue à me tenir debout là, le regard rivé sur la porte par laquelle son corps a été transporté.

— Kazuaki-kun, me dit quelqu'un derrière moi.

— Madame Wakui.

C'est la mère de Shizuka, le visage chagriné. Elle est dans cet état évidemment du fait de la perte de sa fille, mais c'est sûrement aussi en partie par compassion pour moi.

— Tiens, prends ça, dit-elle en tendant sa main fermée.

Après que j'ai tendu la mienne, elle y lâche un objet.

— Ah—

C'est une croix. Le cadeau de Noël que j'avais offert à Shizuka il y a deux ans, après avoir économisé trois mois d'argent de poche.

— Shizuka la portait quand elle est morte. Je... je me suis dit qu'elle devrait te revenir.

Je ne lève pas la tête alors que je l'écoute parler, et continue à regarder le collier dans mes mains.

Elle le portait dans ses derniers instants ? Alors qu'elle ne l'avait pas mis une seule fois depuis cet incident ?

Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi le portait-elle ce jour-là ?

— Je suis désolée, dit-elle soudain.

Je suis désolée. Des mots d'excuse.

— Ah—

Bon sang.

Sa mère s'est excusée avant que je puisse le faire.

Elle m'a dépossédé de mon droit de m'excuser.

Cela aurait été tellement plus simple de m'en vouloir d'avoir échoué à apaiser les souffrances de Shizuka, de l'avoir laissé accepter un tel destin, d'être responsable de sa mort. Il aurait été tellement plus simple de s'excuser et de craquer sous la pression.

Mais sa mère ne m'avait pas accordé ce droit.

Elle avait pris cette position avant moi.

Tout ce que je pouvais faire maintenant, c'est—

— Ah...

» UWAAAAAAAAHHH !

... pleurer toutes les larmes de mon corps.

2[edit]

Kiichi et moi sommes en route pour le collège public Shikura. Normalement, il n'y a aucune raison pour un lycéen qui ne fait partie ni d'un comité ni d'un club de se rendre dans un collège parfaitement inconnu qui lui demande de prendre le train juste parce que c'est un peu trop loin à vélo. Normalement.

— Il a dit qu'il t'attend, explique Kiichi en refermant son téléphone portable.

— Ok, merci. Ça sera beaucoup plus simple avec quelqu'un qui connait le coin. Il paraît qu'il y a quelqu'un de pas net qui traîne par ici. J'ai pas envie qu'on nous soupçonne.

— Bah, ça nous rend pas moins suspect.

— Hah, t'as pas tort. Comment il s'appelle ton frère déjà ?

— Yuji.

— Yuji Kato, hein. Vous vous ressemblez ?

— Franchement, j'en sais rien, mais bizarrement, il a pas mal la côte avec les filles.

— Vous vous ressemblez pas, donc.

— ... Hé, qu'est-ce que tu sous-entendais par-là ?

Répondant par un sourire en coin silencieux, j'insère mon ticket et passe le portique. Kiichi me dévisage avec un air sérieux.

Aah, je vois.

Il ne comprend pas du tout. Cela fait deux semaines depuis les funérailles. J'avais déjà du mal quand elle était encore en vie, alors c'est du gâteau pour moi d'arborer un visage joyeux.

— Dis, Kazuaki, commence-t-il quand on monte dans le train, toujours avec sa mine abattue. Je devrais pas déjà te dire ça, mais tâche de pas t'éterniser sur la mort de Wakui-san trop longtemps, ok ?

— Pourquoi ?

— Mec... bafouille-t-il un moment quand je contre son conseil sèchement. Je sais bien que t'aimais Wakui-san. Peut-être même que c'était réciproque. Mais Kazuaki : vous sortiez pas ensemble, sans même parler de mariage. Juste des amis d'enfance. Enfin, regarde cette belle petite frimousse qui te drague. C'est la preuve vivante que t'as la côte avec les filles. Gâche pas ton potentiel.

— Aah... c'est l'impression que t'avais de nous ?

— Hm ? Mais j'ai vu juste, non ? Vous étiez certes bien sur le chemin menant d'amis à amoureux.

— Nan.

— Oh, allez quoi, peut-être que c'est ce que tu pensais.

— On formait un couple.

— ... Quoi ? Sérieux ?

Ah, bien sûr qu'il ne pouvait pas savoir. On ne se connait que depuis le lycée.

— On a commencé à sortir ensemble en CM2. Va pas l'ébruiter, mais on s'est embrassés et ça a continué au collège.

— ... Vous êtes allés plus loin ?

— Non. Elle a toujours insisté pour qu'on attende de se marier, et je l'ai écouté comme un idiot.

— Je vois... parvint-il à dire avant de se taire.

Cependant, je continue avec un sens excité de l'autodérision.

— Elle a été violée.

— Ouais... commente-t-il d'un air peu assuré, avec un visage qui trahissait le fait qu'il avait déjà entendu parler de cette histoire bien connue.

— Qu'est-ce que tu crois qu'elle m'a dit quand elle m'a raconté cette histoire ?

— J'en ai pas la moindre idée...

Je suis sincèrement désolée.

Kiichi me dévisage pendant un moment, avant de silencieusement baisser les yeux.

— On était persuadés, continué-je, que je serai celui qui lui prendrait sa virginité, et qu'elle me la donnerait. Personne ne s'attendait à ce que le train déraille de son chemin prédestiné. Après être passé par cette station, on se serait inscrits dans la même fac, aurait trouvé du travail, et se serait mariés. Enfin, après que la mort nous ait séparés, nous nous serions reposés dans la même tombe. C'était une promesse tacite entre nous qu'on suivrait ce chemin.

— Mm...

— Mais cet incident a tout foutu en l'air. Ce chemin bien tracé devant nous s'était évaporé. C'est pour ça qu'elle... s'est excusée, pensant que c'était sa faute. Elle s'en est voulu pour tout.

— .......

Kiichi est complètement muré dans le silence, mais je continue :

— Elle en était tellement retournée qu'elle ne pouvait même plus me toucher. Non, peut-être qu'elle avait juste développé de l'androphobie, qui sait. Enfin bref, elle refusait de regarder le nouveau chemin que je tentais de nous tracer. Du coup, on est redevenus de simples amis. Bien entendu, j'avais aucune intention que ça reste comme ça.

— Je vois... dit-il simplement.

Il y a un silence oppressant entre nous depuis quelque temps, mettant en exergue les cliquetis pénibles du train. Les passagers autour de nous semblent voir tous les autres comme des éléments du paysage, pianotant sur leur portable ou se concentrant sur la musique de leurs écouteurs.

Je me mets à nouveau à parler.

— J'ai retrouvé l'un des violeurs l'autre jour.

La tête de Kiichi fait un bond. Il me regarde en levant un sourcil.

— ... Qu'est-ce que tu lui as fait ?

— Je l'ai tué.

Il en perd complètement son latin.

— Je lui ai déchiré ses fringues, écrasé ses couilles avec une pierre, l'ai tabassé jusqu'à qu'on ne puisse plus reconnaître son visage, remplis sa bouche avec sa propre merde, épluché ses ongles un par un, écrabouillé ses orbites... et pendant que je faisais ça, il a canné.

— ... Tu te fous de moi.

Mon regard était rivé vers les bars, boutiques de vidéo et les fast foods défilant de l'autre côté de la fenêtre quand je lui réponds :

— Évidemment.

Fort heureusement, j'ignore à quoi ils ressemblent.

Alors que le train se met à ralentir, je regarde dehors et pense :

J'y pense... J'ai pas mangé de gyudon depuis un bail.


Le collège Shikura est construit au milieu d'un quartier résidentiel. Enfin arrivés, on remarque un groupe de collégiens jouant au football et au baseball dans la cour du petit collège.

Cinq minutes après que Kiichi l'ait appelé, Yuji apparait au portail d'entrée, toujours en survêtement, nous faisant remarquer de manière subliminale qu'il était en plein milieu d'une séance de sport. Avec sa carrure athlétique, il est aisé de comprendre les raisons de son succès auprès des filles.

— Je vais aller droit au but : les trois collégiens qui se sont suicidés étaient dans ta classe, pas vrai, Yuji-kun ?

— Oui, c'était vraiment le bordel ici à cause de ça.

— Comment ça ?

— Des choses que personne ne voulait assumer, un nouveau prof principal, etc.

Trois collégiens se suicidant est un gros problème, c'est sûr. Si on ajoute à ça qu'ils sont en pleine puberté (non pas que je sois beaucoup plus âgé), ça ne fait pas bon ménage et c'est même la porte ouverte à plus de problèmes.

— Kiichi m'a résumé l'histoire, alors je vais aller droit au but : d'après toi, pourquoi se sont-ils suicidés ?

Yuji-kun se met à cogiter.

— Je pense qu'ils avaient leur propre problème, vraiment. La fille du premier incident avait pas d'ami et la classe était loin de bien la traiter, et le type suivant s'est reproché la mort de la première victime.

— Ah... alors ils ne sont pas suicidés indépendamment, mais plutôt, le premier a déclenché une réaction en chaîne ?

— ... C'est mon avis, oui.

— Ok...

Quand j'ai entendu que trois collégiens s'étaient donné la mort à des moments et des endroits différents, je soupçonnais la même singularité que dans le cas de Shizuka. Après tout, on ne se suicide pas juste parce qu'on est confronté au sujet.

Si, cependant, leurs cas étaient liés et qu'on pouvait remonter à la source, ils ne sont peut-être pas normaux, mais ils n'étaient en aucun cas aberrants pour autant.

Il semblerait que cette piste, que j'ai suivie parce que j'ai découvert que Shizuka enquêtait sur ces incidents, s'arrête là.

— Tu peux me montrer ta classe, Yuji-kun ? lui proposé-je juste au cas où.

— Bien sûr. Mais essaye de pas attirer l'attention. Ça serait assez chiant à expliquer.


Yuji-kun et moi (Kiichi est resté dehors) entrons dans le bâtiment de l'école. Il me fait alors visiter l'intérieur, me guidant jusqu'à des endroits pertinents comme leur salle de classe, le pallier des escaliers menant au toit, là où la première victime avait souvent été aperçue, etc. Au fait, l'endroit où je voulais le plus me rendre, le toit, était fermé, sûrement à cause des incidents.

— Alors ? T'as appris quelque chose ? demande Yuji-kun devant la porte du toit.

— Hm... Comme prévu, ces endroits ne m'ont pas fait forte impression.

— Je peux te poser une question sur le sujet, moi aussi ? répondit-il face à mon silence.

— Qu'y a-t-il ?

— Pourquoi tu enquêtes sur ça, Toyoshina-san ?

Après avoir réfléchi quelques instants, je réponds :

— J'avais une petite amie.

— Mon frère m'a parlé d'un truc dans ces eaux-là. Il a dit... qu'elle s'est suicidée, explique-t-il, bafouillant avant de prononcer le mot suicide. Ah, tu penses que c'est peut-être un meurtre et non un suicide ? Et que c'est le même criminel que dans ces ca—

— Haha, non, du tout. Pour être franc, je pense qu'elle avait une raison valable de se suicider.

— Mais alors pourquoi ?

— Quelques jours avant de mourir, elle s'est mise à se comporter bizarrement. Son état a brusquement empiré comme si elle avait accéléré et était tombée d'une falaise. Autrement dit, j'enquête sur la raison de cette soudaine accélération, tu vois.

— Mais à quoi— commence Yuji-kun, mais s'arrête en plein milieu tout en faisant une grimace.

— Quoi ?

— Ah, non, laisse tomber. C'était déplacé de ma part.

— C'est pas grave, je suis curieux.

Il me regarde à plusieurs reprises dans les yeux avant de finalement acquiescer.

— Hum... Je me demandais juste si cela servait à quelque chose.

Servir à quelque chose.

Servir à quelque chose, hum ?

— Je... Je suis désolé ! J'ai parlé trop vite !

— Non, c'est rien, le rassuré-je avant d'ajouter, ... À rien, je suppose.

— Rien du tout ? demande-t-il, surpris.

— Elle s'est rendue dans plusieurs endroits étranges durant ses derniers jours, et elle s'est mise à délirer. Peut-être que c'est ce qui a accéléré sa mort.

— ... Ça parait significatif au point de s'y intéresser, non ?

— Non, pas du tout. Je sais pour sûr que la raison pour laquelle elle s'est suicidée est tout autre.

— ... Aucun sens... mais alors pourquoi tu t'embêtes à mener l'enquête alors ?

Je dévisage Yuji-kun. Tout en observant son visage véritablement intrigué, je suis sûr qu'il n'a jamais perdu d'être cher.

— Parce que j'ai rien de mieux à faire, peut-être ?

— Mais c'est pas le cas, non...? Peut-être que c'est un peu tôt, mais tu pourrais commencer à te préparer pour les exams d'entrée à la fac, ou encore—

— Non, rien, l'interrompé-je d'une voix ferme, j'ai rien d'autre à faire.

Le chemin que j'avais essayé de bâtir avait été détruit de manière irréversible. Je ne fais qu'errer dans un espace vide maintenant.

Tout ce que je peux faire, c'est suivre les traces de Shizuka, même si elles ne mènent nulle part. C'est le seul panneau qu'il me reste, moi qui aie perdu mon chemin.

— ...

Visiblement, Yuji-kun n'est toujours pas convaincu, tant pis. Peu importe s'il ne comprend pas. Si oui, ce sera quand il sera dans la même situation.

Je regarde une fois de plus autour de moi et pousse un profond soupir. On dirait que je ne vais rien trouver ici. Ce n'est pas si facile de retrouver des traces laissées par Shizuka.

Je sors son collier de ma poche et l'examine.

Shizuka, pourquoi tu as mis ce collier avant de mourir ? Y a-t-il une signification derrière ça ? Ou pas du tout ? Je suis incapable de le dire alors qu'on a passé le plus clair de notre temps ensemble.

— Bon, si c'est tout, on s'en va ? propose-t-il.

J'acquiesce. Il n'y a rien à trouver ici.

Alors que je descends les escaliers, je me rappelle qu'il y a une autre chose que je voulais demander.

— Aah, avant que j'oublie : est-ce que ce nom te dit quelque chose, Yuji-kun ? demandé-je sans trop d'espoirs.

— Quel nom ?

— Hum, je crois que c'était... « Reina Kamisu ».

Alors que je finis de prononcer ce nom, Yuji-kun s'arrête net.

— ... Où t'as entendu ce nom ? demande-t-il, alors que je suis surpris par sa réaction.

Son visage est légèrement tendu.

— Hum, c'est ma défunte petite amie qui l'a mentionné.

Il reste silencieux, le regard toujours rivé sur moi.

Hein ? Qu'est-ce qu'il a ? Il connait ce nom en fait ? Non, ça n'explique pas pourquoi il réagit comme ça.

Ce qui signifie que...?

— Je ne connais personne s'appelant comme ça, mais pour tout te dire, j'ai déjà entendu ce nom.

— Où ça...?

Yuji-kun me répond à contrecœur :

— Les victimes l'ont mentionné.

Ça veut dire que...? Une seconde, il faut que je réfléchisse.

Yuji-kun a entendu le nom « Reina Kamisu » de la bouche des victimes de suicide. Des victimes — au pluriel. Qui plus est, il ne connait pas Reina Kamisu lui-même. Néanmoins, cela n'explique toujours pas sa drôle de réaction.

Ce qui signifie—

— ... Tu connais pas Reina Kamisu, commencé-je.

— Non.

— Et les autres personnes vivantes non plus.

— ... Exactement.

— Par contre... Toutes les victimes, y compris ma petite amie Shizuka, la connaissaient.

Yuji-kun acquiesce d'un air gêné.

— J'ignore s'ils la connaissaient tous les trois, mais les deux premières victimes ont effectivement mentionné ce nom.

— Je vois.

— La première victime prétendait que c'était sa meilleure amie, alors que la deuxième a indiqué dans sa lettre d'adieu que c'était la personne qui l'avait poussé à se suicider, prenant par erreur la première victime pour Reina Kamisu.

— Il a confondu les deux ? Comment c'est possible ça ? Comment on peut se tromper sur le nom de la personne qui nous pousse au suicide ?

— Je me suis dit la même chose aussi... mais sa lettre d'adieu fait noir sur blanc référence à la première victime ! Je suppose qu'il les connaissait toutes les deux, vu qu'ils étaient proches, et les a confondues pour une raison inconnue.

— Mais...

— Oui, je sais. Cela explique seulement pourquoi les deux premières victimes connaissaient ce nom, mais pas comment ta petite amie le connaissait aussi.

Exactement.

Shizuka et moi nous connaissons depuis pratiquement toujours parce que sa maison est juste en face de la mienne. On est allés dans les mêmes écoles de la maternelle au lycée. Autrement dit, elle avait autant affaire au collège Shikura que moi.

Il n'y a aucune raison pour un lycéen qui n'est ni dans un comité ni dans un club de se rendre dans un collège parfaitement inconnu qui est un peu trop loin pour y aller en vélo, mais pas si loin. De la même façon, elle n'avait aucune raison de connaître quelqu'un d'ici.

— Shizuka a fait la connaissance de « Reina Kamisu » alors que les gens d'ici ne la connaisse pas et malgré le fait qu'elle avait bien moins de contact avec les autres victimes. Et toutes les personnes connaissant Reina Kamisu—

— ... sont mortes maintenant.

Les pièces du puzzle commencent petit à petit à se mettre en place, formant un cercle qui connectait toutes les victimes entre elles.

Un cercle particulièrement tordu qui ne devrait même pas exister.

En y repensant, Shizuka et les autres victimes avaient sans aucun doute des raisons valables de se suicider. Mais elles n'avaient que des raisons.

Si par exemple, elles avaient en fait été assassinées, elles auraient toujours des raisons valables de se suicider.

Autrement dit, le fait qu'elles avaient des raisons n'écarte en aucun cas la possibilité de l'existence d'une personne tierce qui les aurait influencées.

Non... ne t'emballe pas. Il faut envisager la possibilité que Shizuka ait fait des recherches sur ce collège. Peut-être qu'elle avait entendu le nom de « Reina Kamisu » en plein milieu.

Cela dit... ça ferait une étrange série de coïncidences.

— Toyoshina-san, commence Yuji-kun, je vais essayer de demander aux gens de l'école au sujet de Reina Kamisu demain.

— Je te remercie.

Où est-ce que ça va me mener ? pensé-je tout en regardant en l'air.

Soudain, ma vision se floute alors qu'une goutte d'eau me tombe dans l'œil. Mais c'était donc ça. Le monde est empli de mosaïques qui masquent la vérité. On ne voit pas tout. Peut-être qu'on arrive à ce qu'on croit être la réponse malgré le fait qu'elle repose sur une logique erronée. À la fin de la journée, les êtres tridimensionnels que nous sommes ne peuvent pas voir un monde en trois dimensions.

Ma vision est toujours floue, je suis toujours aveugle.

Ah, ça me soûle. Que quelqu'un me dise ce que je suis censé faire ! Qu'est-ce que Shizuka voulait que je fasse ? Comment puis-je échapper au destin ? Que font un plus un ? Pourquoi la Terre tourne ? Pourquoi la Terre est ronde ? Qu'est-ce que la gravité ? Qu'est-ce que la force électromagnétique ? Quel est le sens de la vie ? Qui est Reina Kamisu ?

Je sais qu'il n'y a pas de réponses précises, alors qu'on m'en invente une. Qu'on me dise que cette réponse se base sur un raisonnement qui tient la route. Il devrait bien y en avoir une, et si c'est le cas, qu'on me la donne.

Donnez-moi la bonne réponse.

Donnez-moi la bonne réponse.

Sauvez-moi !

Sauvez-moi avant que je me noie dans le marécage contre qui je lutte et qui aspire ma vie !


Soudain.

J'aperçois une silhouette au palier où je me trouvais quelques instants plus tôt.

Une personne.


— ... Hein ?

... C'est « Shizuka ».


— ...? Qu'est-ce qui se passe, Toyoshina-san ? demande Yuji-kun en réponse à mon soudain halètement.

— R-Regarde, là-bas ! gémis-je tout en pointant Shizuka du doigt.

Il tourne le regard en direction de là où je pointe et plisse les yeux.

— ... Hum, je vois rien.

— C-C'est impossible !

Je me retourne à nouveau vers le palier.

— Ah...

Shizuka n'est pas là. Bien sûr que non. Elle est morte. Elle n'est plus parmi nous.

— ... Désolé, laisse tomber.

— Ça doit être la fatigue.

— Ouais, ça doit être ça.

Je suis fatigué. Ouais. C'est sûr.

Sinon, je n'en reviens pas.

— Haha...

Enfin, vraiment, comment je pourrais croire que moi, qui aime Shizuka plus que tout au monde, pourrait la confondre avec quelqu'un d'autre...

Shizuka n'est plus parmi nous. Elle n'est plus là.

Par conséquent, cette fille-là n'est pas Shizuka.


Cette fille là avec un sourire d'une beauté absurde, qui ressemble à Shizuka, est—

— Enchantée de faire ta connaissance.

... Reina Kamisu.

3[edit]

Quelle est la chose la plus importante dans ma vie lycéenne ?

La réponse est évidente. Et c'est quelque chose qui a déjà été perdu.

L'école maintenant est comme un hamburger sans viande. Il pourrait bien y avoir du tofu à la place, mais ça ne ferait tout de même pas l'affaire.

Pour moi, du moins, il n'y a plus rien qui m'importe au lycée. Je suis uniquement là par habitude — une routine que je suis programmé à suivre — un rituel quotidien que je suis pour ma famille. C'est mon devoir d'assumer le rôle de lycéen feignant pour les professeurs, de l'ami enjoué pour Kiichi et les autres, et de l'admirable senpai pour Hozumi-chan. Cela dit, ce n'est pas juste un rôle que je joue. Chaque instant que je passe dans ces rôles, je ne suis personne d'autre que moi-même. Il n'y a aucun fard.

Mais à chaque fois que je n'ai pas à endosser l'un de ces rôles, je suis confronté avec le profond vide en moi.

Bah, ce n'est pas une surprise. Mon seul rôle le plus important est devenu redondant, et la partie de moi qui était réservée pour celui-ci s'est évaporée.

Après la fin des cours, j'installe les chaises sur les tables pour laver le sol — ce qui fait partie d'une autre routine qu'on me force à répéter inlassablement.

Alors que je fais mon travail, je me rappelle soudain de ma courte rencontre avec Reina Kamisu qui s'est terminée avant que je puisse même échanger un mot avec elle.

Elle ressemble à Shizuka plus que n'importe qui que j'ai pu rencontrer. Et même si elle n'est clairement pas une personne, elle n'est pas non plus une illusion. Reina Kamisu a sans l'ombre d'un doute interagi avec Shizuka et les autres, et les a poussés au suicide. J'en suis sûr à 100%. Hélas, cette conviction me met mal à l'aise.

Sois raisonnable, Kazuaki. Qu'est-ce qui te dit qu'elle est vraiment qui tu penses être ? Rien ne vient étayer mon sentiment. Je ne dispose d'aucune information qui me permettrait de la reconnaitre. Je ne connais pas son apparence, pas son caractère, pas sa personnalité — rien.

Mais cette fille que j'ai rencontrée est Reina Kamisu.

Pourquoi est-ce que cette réponse a jailli dans ma tête en faisant tilt ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Senpai !

Senpai. Pour les élèves de seconde, tout le monde est un senpai, mais dans le contexte de ma routine quotidienne, je peux en déduire qu'on s'adresse à moi. Je me retourne vers la fenêtre adjacente au couloir.

— Salut, Hozumi-chan, dis-je.

Elle me répond avec un sourire.

— Et Yoshino-chan, ajouté-je, après avoir aperçu sa copine à côté d'elle, qui en retour incline la tête silencieusement.

Yoshino-chan m'adresse à peine la parole. Je suppose qu'elle n'est pas à l'aise avec les personnes du sexe opposé. En fait, quand je l'ai croisée dans le couloir l'autre jour, elle s'est enfuie comme un éclair. Bien entendu, cet incident m'a fait un peu réfléchir, mais malgré mes inquiétudes, on dirait qu'elle ne me déteste en fait pas.

— T'en fais une tête. Il s'est passé quelque chose ? demande Hozumi-chan avec un sourire.

— Hm ?

Alors que je me dis qu'elles ne doivent pas la connaître, je décide de tenter le coup malgré tout.

— Par hasard, est-ce que le nom de Reina Kamisu vous dit quelque chose ?

— Rehna... Kameesu ? répète-t-elle comme un perroquet avant de tourner la tête vers son amie.

Yoshino-chan secoue la tête sans dire mot.

— Elle est connue, c'est ça ?

— Non, du tout.

— Dans notre lycée ?

— Non.

— Hm ? Alors qu'est-ce qui te fait croire qu'on pourrait la connaître ?

— Je ne m'attendais pas à ce que ce soit le cas. Je demandais juste, c'est tout.

Oui, elles ne peuvent pas la connaître. Tous ceux qui la connaissent sont morts maintenant.

Tout ceux qui la connaissent sont morts...?

Moi aussi ? Haha, bien dit mais c'est pas drôle.

— Bon, ok, il faut que j'y aille.

— Ah... hum, est-ce que ça te dérange si je m'incruste...? demande Hozumi-chan.

— Non, désolé, mais...

— D'accord... dit-elle avec une déception manifeste.

Pour soulager ma conscience, je m'explique, tout en le regrettant immédiatement.

— Il y a quelque chose sur lequel je veux enquêter.

— Enquêter ?

Et voilà : maintenant, elle est curieuse. Est-ce que je devrais lui répondre...? Je sais qu'elle est amoureuse de moi, alors elle voudra sûrement me suivre partout si je suis honnête avec elle. Je n'ai pas envie de la tourmenter en lui donnant de faux espoirs.

Néanmoins, je remarque alors que lui dire la vérité pourrait en réalité s'avérer utile.

— J'enquête sur les récents cas de suicides.

— Ah...

Comme je le pensais, son visage s'assombrit en entendant le mot « suicide » et le souvenir de Shizuka Wakui ressurgit.

— Je vois...

Les approches de Hozumi-chan s'étaient faites plus rares après la mort de Shizuka. À la base, je pensais qu'elle allait secrètement accueillir à bras ouvert sa mort et essayer d'en profiter pour combler le vide dans mon cœur.

Mais j'avais tort.

Je ne parle pas non seulement du fait qu'Hozumi-chan a été effectivement attristée de la mort de Shizuka. Elle a également été suffisamment sensée pour se rendre compte que Shizuka comptait toujours autant pour moi. Et du coup, ça l'a refroidit. Sûrement.

— ... Mais ils ne parlent pas beaucoup de ces incidents à la télé, non ? dit-elle, après s'être ressaisie.

— Ouais. Les suicides ne sont plus des sujets particuliers, après tout. Et puis, je pense qu'il y a des recommandations à ce niveau-là, car ça pourrait donner aux gens de mauvaises idées.

— J'ai l'impression qu'ils n'en parlent que quand ça concerne une célébrité ou que c'était un incident vraiment grave...

— Vraiment grave... marmonne Yoshino-chan, se joignant à notre conversation pour la première fois de la journée. Hozumi-chan ? Tu te souviens de l'incident au lycée Junseiwa où plusieurs lycéens avaient sauté du toit ?

Yoshino-chan a l'habitude de me parler via Hozumi-chan.

— Hm...? Oui, bien sûr. T'arrêtes pas de me rappeler que t'as choisi notre lycée à cause de cet incident, non ? Ton collège était là-bas aussi, non ?

— O-Oui...

Yoshino-chan est allée à Junseiwa ? Mais c'est l'exemple même de l'école pour riches filles. Pas étonnant qu'elle ait autant de mal avec les garçons.

Quoi qu'il en soit, maintenant qu'elle le dit, je me rappelle avoir entendu parler de cet incident il y a un certain temps, même si ça m'était sorti de la tête jusqu'à aujourd'hui.

— Tu pourrais m'en dire plus à ce sujet ? lui demandé-je.

— E-euh... Il paraît que ça a commencé avec la présidente de l'association des élèves qui a sauté du haut du bâtiment... Plusieurs autres l'ont alors suivie et ont à leur tour sauté... répond Yoshino-chan tout en détournant le regard et en baissant la voix au fur et à mesure qu'elle parle.

— C'était il y a combien de temps...?

— Un peu plus de trois ans... je... crois...

Je suis surpris d'avoir pu oublier un incident de cette ampleur. Ou alors ils s'étaient assurés que les médias n'en fassent pas trop sur cette histoire ?

Yoshino-chan, remarquant ma confusion, ajoute avec un visage rouge :

— Les médias n'ont pas parlé du nombre de suicides parce que cela aurait causé du tort à la longue histoire de l'école Junseiwa.

Je vois.

— Je veux en savoir plus à ce sujet. Tu connais quelqu'un à qui je pourrais demander ça...?

— Um...

— Hm ?

— Ma sœur y était à l'époque, alors peut-être qu'elle pourrait t'aider. Mais... dit Yoshino-chan.

— Mais...?

— C'est un sujet dont elle déteste parler. À tel point qu'elle ne m'en a jamais parlé. Je doute qu'elle sera d'une grande aide.

— T'es sûre ?

— Oui...

Peut-être que sa sœur n'était pas entièrement étrangère à ce suicide collectif. Même en considérant l'ampleur de cet incident, il est bien possible qu'il y avait quelque chose qui troublait l'ensemble du campus en coulisses.

Quelque chose.

Par exemple — Reina Kamisu.

— On ne peut pas simplement demander à une de ses amies si ta sœur veut pas, Yoshinon ? suggère Hozumi-chan en nous interrompant.

— J'ai peur que ma sœur n'ait pas vraiment eu d'amies au lycée, répond Yoshino-chan avec un sourire amer — se comportant de manière entièrement différente de quand elle parlait avec moi.

— Si c'est que ça, je suis sûr que ta sœur a un album avec les photos de la remise de diplôme, non ? demandé-je.

— Ah, hum, oui... acquiesce-t-elle d'un air tendu.

— Tu pourrais me le montrer ?

— Euh, hum...

Elle ne semble pas encline à le faire.

— Tu n'as qu'à le piquer sans qu'elle le voie, Yoshinon !

— H-Hein ?! Tu plaisantes, j'espère...?

— Je t'en supplie, Yoshino-chan, demandé-je à mon tour, en collant mes paumes comme pour une prière.

Elle semble particulièrement troublée, mais je n'ai pas le choix.

— M-Mmm... Je vais essayer.

— Super ! Merci beaucoup.

— M-Mais il n'y a ni adresses ni numéros de téléphone à l'intérieur...! Pour éviter le vol de données comme c'est une école connue...

— Ok. Mais même une photo pourrait nous donner un indice.

— Un indice...? demande Hozumi-chan avec une voix un peu tremblante.

Mon visage quand Shizuka m'a parlé de ces « énergies humanoïdes » devait ressembler à celui de Hozumi-chan maintenant.

— Euh, eh bien—

Un indice concernant Reina Kamisu. C'est ce que je cherche, mais je ne peux pas lui dire. Contrairement à Shizuka, je suis parfaitement conscient de ce que les gens penseraient d'un point de vue objectif.

J'ai découvert un être non-humain qui encourage le suicide, qui n'est ni un fantôme ni une illusion, mais un phénomène énigmatique. Qui plus est, cet être n'est pas seulement d'une beauté sidérante, mais ressemble également à Shizuka. Et c'est lui qui l'a tuée !

Ouais, comment pourraient-ils gober ça ?

Je me tourne vers Hozumi-chan, qui m'envoie un regard inquiet. Il faut que je trouve une excuse. Je pourrais leur dire que mon premier amour allait dans ce lycée et que... non, elles s'en douteront tout de suite. Surtout qu'elles savent que Shizuka était tout pour moi.

— ... Euh...

Hozumi-chan s'inquiète encore plus. Vite !

Mais...

— Kazuaki ?

Il se trouvait que Kiichi apparut derrière elles. Dieu merci.

— Qu'y a-t-il ? demandé-je d'une voix la plus normale possible.

— J'ai reçu un mail de mon frère. Il veut que tu le recontactes.

— Yuji-kun veut que je l'appelle ?

Il a fait le tour du collège pour poser des questions au sujet de Reina Kamisu.

Après avoir obtenu son numéro de téléphone via Kiichi, je m'éloigne du groupe (Hozumi-chan semble contrariée) et me cache dans un cabinet dans les toilettes — on n'a pas le droit d'utiliser ouvertement de téléphones portables dans l'enceinte du lycée — et compose son numéro.

Allô ?

— Salut, c'est Toyoshina.

Ah, salut Toyoshina-san.

— Kiichi m'a dit que tu voulais me parler. Qu'est-ce qui se passe ?

Oui. Comme promis, j'ai posé des questions sur Reina Kamisu aujourd'hui.

— Oh, merci beaucoup.

De rien. Enfin bref, j'ai trouvé quelqu'un qui pourrait la connaître.

— Sérieux ?! Mais comment ça « pourrait » ?

Tu comprendras. J'ai réussi à convaincre la personne en question de rester au bahut jusqu'à ce que t'arrives, alors est-ce que tu pourrais venir ici au cours de la journée ?

— Bien entendu.

Super. On t'attend. Envoie-moi un message quand t'es là. À toute.

— Ok, encore merci. À toute.

Je raccroche en poussant un ouf de soulagement.

Il y a quelqu'un d'autre qui connait Reina Kamisu à part moi...? Quelqu'un qui est également « sur le point de mourir » ? Et pour cette personne, est-ce qu'elle ressemble aussi à Shizuka ?

— Hein...?

J'halète avec comme un doute en moi quand j'imagine à quoi doit ressembler Reina Kamisu pour les autres.

Reina Kamisu.

Reina Kamisu ressemble à Shizuka.

... C'est bizarre. Bien sûr, cela pourra très bien être une coïncidence, mais je ne peux pas m'empêcher de penser que ça va plus loin. Pourquoi ressemble-t-elle à Shizuka ?

Mais alors—

Est-ce que la Reina Kamisu de Shizuka lui ressemblait aussi ?

Je ne crois pas. Mon petit doigt me dit que non.

N'est-il pas plus plausible que Reina Kamisu est personnalisée pour ressembler à Shizuka à mes yeux ?

Ce jean te va super bien, mais il est un peu trop long, non ? Laisse-moi faire l'ourlet. Laisse-moi l'ajuster à ta taille.

Mais si tel est le cas, qu'est-ce que ça implique ?

Reina Kamisu n'est pas définie par son apparence physique. Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qu'elle est au final ?

Mon cerveau n'arrive pas à suivre le fil de ma pensée. Je manque de résistance face à un phénomène incompréhensible. Je me mets à répéter son nom sans but dans ma tête. Reina Kamisu, Kamisu Reina, Reina Kamisu, Kamisu Reina. Encore. Reina Kamisu, Kamisu Reina. Encore. Kamisu Reina, Reina Kamisu, Kamisu Reina. On recommence. Reina Kamisu, Kamisu Reina.

Je quitte le cabinet, puis je découvre que Hozumi-chan m'attend toute seule, toujours l'air insatisfaite.

— Qu'est-ce qui se passe...? demandé-je.

— ... Senpai. Tu vas quelque part aujourd'hui ?

— T'as écouté ?

— Oui, mais je n'ai pas pu tout suivre vu que je n'entendais que ta voix.

— Je vois...

— Senpai ?

— Qu'y a-t-il ?

— ... Qui est Reina Kamisu ?

Elle va droit au but, ce qui m'ôte les mots de la bouche.

Visiblement, elle avait pu identifier le mot-clé essentiel de notre conversation téléphonique...

— Je me suis toujours intéressée à toi, senpai, c'est pour ça que je peux dire que « Reina Kamisu » est au cœur de tes préoccupations, et que ces dernières sont toutes liées à Wakui-san d'une façon ou d'une autre. Est-ce que cette « Reina Kamisu » a quelque chose à voir avec la mort de Wakui-senpai ?

— ... Où est Yoshino-chan ? demandé-je en détournant le regard à la recherche de son amie.

— Elle est rentrée. Je lui ai dit que j'avais des trucs à faire aujourd'hui, répond-elle à ma question, avec un regard ferme et insistant qui m'interdit de regarder ailleurs.

Je pouvais lire dans son regard qu'elle ne me lâcherait plus de la journée, et je pouvais me voir dans ses beaux yeux clairs : un reflet fatigué, froussard, idiot, rongé par les remords et désespéré de moi.

Comment peut-elle m'aimer avec ces yeux toujours aussi clairs et beaux ? Tu dois être aveugle, Hozumi-chan...

— Hozumi-chan...

Faisant face à son regard pur, je réalise à quel point je lui dois un peu de sincérité.

— Qu'y a-t-il ?

Si ça continue comme ça, elle ne posera pas la question. Elle se contentera de me suivre jusqu'au collège Shikura et elle ne me lâchera pas d'une semelle. Elle n'envisage pas un instant abandonner.

Hozumi-chan est une fille adorable. Elle peut vivre autant d'histoires d'amour qu'elle le veut. Elle n'a aucune raison de se restreindre pour moi. Elle pourrait facilement trouver un amour où elle pourrait être plus libre et plus naturelle.

Je ne peux pas l'abandonner comme ça.

C'est pour cette raison que je ressens le devoir de lui donner une réponse sincère mais cruelle à ses sentiments.

— Je ne peux pas te voir comme une personne de l'autre sexe, dis-je.

Ses yeux s'écarquillent en réponse à ma déclaration sans contexte.

— Jamais. Tu ne tiendras jamais une place particulière dans mon cœur.

— S-Senpai...?

— Mon cœur appartient à Shizuka, et à elle seule. Je suis sien de la tête aux pieds, et pour l'éternité. Nous ne formons qu'un. Tu ne peux pas la remplacer. Tu ne pourras jamais me satisfaire quoi que tu fasses. Tu comprends maintenant ? Voilà le genre de personne que je suis. Je ne serai jamais celui que tu veux que je sois, jamais.

Hozumi-chan en reste complètement coite et se contente d'ouvrir et fermer la bouche. D'un air peu assuré, elle me regarde, le visage rouge, les poings serrés, et le corps tremblant.

Hozumi-chan est en pleine puberté — cette période de la vie où on est très complexé et où on a peur que quelqu'un, ou pire encore, quelqu'un qu'on aime, nous fasse souffrir.

Malgré tout ça, je ne me suis pas retenu de la faire souffrir horriblement.

Y avait-il un autre moyen ? Peut-être bien. Mais je sentais que seules des paroles dures pouvaient répondre à son regard insistant.

Hozumi-chan. Des sentiments trop forts ne mènent toujours qu'à notre propre perte, qu'ils soient beaux ou hideux. Tâche de t'en souvenir.

Regarde ce qui est advenu de moi maintenant que Shizuka n'est plus de ce monde.

— Tu veux toujours venir avec moi, Hozumi-chan ?

La réponse est évidente. Je ne m'attends pas à entendre quoi que ce soit de sa part, étant donné sa mine peu assurée et blessée.

Et c'est pour ça que—

— Oui.

Entendre cette réponse rapide et déterminée me frappe de façon encore plus incroyable que l'existence de Reina Kamisu.

— Je veux venir avec toi, répète-t-elle.

Même si elle doit souffrir le martyr.

Même si elle peut à peine retenir ses larmes.

Même si sa voix tremble énormément.

Et pourtant, elle est parvenue à retrouver cette profonde lueur dans le regard et à répondre à ma question d'une voix résolue.

C'est à ce moment-là que je réalise—

— Ah...

... que c'était la réponse que j'attendais.

C'était ce que j'étais censé faire.


Je suis enseveli sous une montagne de remords. Incapable d'avancer ou de parler, tout ce que je peux faire est me remémorer ce jour encore et encore. Enveloppé par un remord glacial.

De ce jour où j'ai pris Shizuka dans mes bras.

« ... Ne me touche pas. »

Jusqu'à aujourd'hui, je pensais que j'avais commis une erreur. Je pensais que tout était déjà trop tard à ce moment-là.

Mais je me trompais.

Ma véritable erreur aura été — de la relâcher.

J'étais censé continuer de la tenir dans mes bras, peu importe ses efforts pour se libérer de mon étreinte. J'étais censé la retenir quoi qu'il arrive... comme Hozumi-chan l'a fait avec moi.

« ... Ne me touche pas. »

J'ai abandonné à cause de ces mots, dans l'illusion que je ne pouvais rien faire pour arrêter ses larmes. Je me suis bêtement convaincu qu'il était trop tard.

Je n'étais qu'un trouillard : j'avais peur de souffrir encore plus parce qu'elle allait me repousser. J'ai fait semblant de partager sa peine quand je ne pouvais vraiment pas faire ce que je voulais, ce que j'étais censé faire.

J'étais le seul en mesure de pouvoir faire quelque chose, et pourtant, je n'ai rien fait.

Je sors son collier de ma poche.

Je comprends enfin pourquoi elle le portait jusqu'au bout, ce que j'étais censé faire. Enfin.

Alors que je serre son collier, je pense :

... Pardonne-moi de ne pas être resté tout le temps à tes côtés.


Je regarde la fille rougissant devant moi. Je l'ai mal comprise. Je pensais que j'étais une pièce remplaçable d'une histoire d'amour puérile et maladroite qu'elle s'était imaginée toute seule. Mais ce n'est pas le cas. Elle est comme moi.

Malheureusement.

— Allons-y, Hozumi-chan.

Elle acquiesce.

Quel dommage que tu ne peux malgré tout rien pour moi.

Parce que tu n'es pas Shizuka.


Grâce au texto que je lui ai envoyé avant d'arriver, Yuji-kun et un autre garçon nous attendent déjà devant le portail d'entrée au moment où l'on atteint le collège Shikura.

— Salut.

— Salut.

Comme c'était peut-être prévisible, ce garçon se trouve avoir... le regard vide. Il se contente de rêvasser pendant que Yuji-kun et moi nous saluons.

— Et tu es ? demande Yuji-kun à Hozumi-chan.

— Je m'appelle Hozumi Shiki. Je suis en seconde dans le lycée de Toyoshina-senpai... et un an de plus que toi, cela dit, ajoute-t-elle du fait de son attitude quelque peu insolente à son égard.

... Enfin, ce n'est pas évident quand on voit ta taille...

Je porte mon attention en direction du garçon qui connait peut-être Reina Kamisu. En réalisant qu'il est temps de se présenter, il marmonne sans l'ombre d'un sourire :

— Je m'appelle Atsushi Kogure.


— Franchement, je sais rien, et je me souviendrais de rien même si je savais, commence Atsushi-kun. Je souffre d'amnésie.

D'amnésie ? On croirait être en face d'un héros d'une série télé.

Après avoir entendu ça tant de fois dans les fictions, je ne suis pas trop surpris même si c'est la première fois que j'y suis confronté.

Je regarde Yuji-kun d'un air dubitatif. Il acquiesce. On dirait qu'il dit la vérité.

Pas étonnant qu'il ait autant le regard vide. Il a l'air vide au sens littéral du terme.

— Quand est-ce que tu as perdu la mémoire ? demande Hozumi-chan.

Plus tôt dans le train, j'ai expliqué toutes mes pensées à Hozumi-chan — ce qui était ma façon de me repentir — et elle m'a cru, ou du moins, elle en avait l'air. En laissant de côté la crédibilité de l'histoire, elle a compris que je ne lui mentais pas.

— Le mois dernier, répond Atsushi-kun d'un air indifférent.

Le mois dernier... c'est à peu près quand les délires de Shizuka sont devenus incontrôlables.

— Si je me souviens bien, c'est arrivé entre le deuxième et le troisième cas de suicide, ajoute Yuji-kun.

— J'ai entendu dire qu'il existe différentes sortes d'amnésies. Qu'en est-il de la tienne, Atsushi-kun ?

Après avoir marqué une courte pause pour réfléchir, il répond :

— Je me rends pas compte que j'ai perdu la mémoire, mais à part des trucs basiques de tous les jours comme le langage, j'ai tout oublié. Au début, je croyais que ça venait de la grosse cicatrice sur mon torse, mais on m'a dit que je l'ai depuis tout petit.

— Tu avais oublié ton nom ?

— Oui.

— Je vois... Je vais croiser les doigts pour que tu la retrouves, dit Hozumi-chan en tentant de le réconforter.

Mais Atsushi-kun secoue alors la tête.

Elle incline alors la sienne, intriguée.

— Ma mère... ou ma tante pour être précis, m'a conseillé de ne pas essayer de la retrouver. Et puis, j'ai l'absolue certitude qu'elle ne reviendra pas.

— Comment tu peux en être aussi sûr ? demande Hozumi-chan, toujours intriguée.

— Sans raison particulière. C'est juste une impression... Je pense qu'Atsushi Kogure est mort.

— Mort...? Mais tu es là, juste devant nous.

— Non, je ne suis pas exactement Atsushi Kogure. Sa personnalité est morte à ce moment-là, et j'ai été transféré dans ce corps en guise de remplacement de fortune pour combler le vide. Je suis quelqu'un d'autre. J'utilise juste son nom parce que c'est plus pratique.

J'essaye de m'imaginer sans mes souvenirs, même ceux de Shizuka.

Plus de souvenirs de Shizuka ? Ce n'est pas moi. Ce n'est pas Kazuaki Toyoshina, mais quelqu'un d'entièrement différent.

Ok, Atsushi-kun marque un point.

— Bon, laisse-moi aller droit au but—

— À ce sujet, me coupe Yuji-kun, Atsushi ne veut pas admettre qu'il connait Reina Kamisu.

— Hein, ah bon ?

Mais, maintenant qu'il le dit, c'est logique qu'il ne se souvient plus d'avoir connu Reina Kamisu s'il a perdu la mémoire, à moins qu'il ne l'ait rencontrée après ça.

Cependant, à en juger par le visage qu'il fait, je n'ai pas le moindre doute qu'il a dû entrer en contact avec elle à un moment ou à un autre : son regard vide a disparu. Au lieu de ça, il grince des dents en fronçant les sourcils.

Il la connait, c'est sûr. Ainsi que les malheurs qu'elle apporte.

— ... Atsushi-kun. Tu connais Reina Ka—

— Non, me coupe-t-il visiblement de mauvaise humeur.

... On dirait qu'il ne me répondra pas si facilement. Voyons voir si je peux le pousser à me donner les informations que je cherche de façon détournée.

— Oh, je vois, alors c'était Reina Kamisu qui a effacé ta mémoire, dis-je pour le provoquer.

Ses yeux s'écarquillent l'espace d'un instant et son visage devient plus lugubre. J'ai dû viser juste.

— Ok, Atsushi-kun. Une dernière chose—

— Je...! m'interrompt-il à nouveau, en criant cette fois-ci.

Gêné par nos regards surpris, il continue :

— Je ne me souviens de rien. Vraiment.

— Mais...

— C'est juste un nom qui fait froid dans le dos.

— N'empêche que ta réaction n'est pas normale.

— Même si j'étais entré en contact avec Reina Kamisu... non, c'est sûrement le cas, c'était « Atsushi Kogure ». Mais moi, j'ignore tout de ça. Atsushi Kogure n'existe plus, alors laissez-moi tranquille ! Pourquoi tout le monde passe son temps à me poser ces questions ?!!

— Hm ? marmonné-je, intrigué par sa dernière phrase. Tu veux dire nous ?

— Évidemment. Et cette fille bizarre qui m'a soudain adressé la parole l'autre jour.

Fille bizarre...?

— De qui tu parles ?

— Je sais pas qui elle est ! Enfin, pas comme si je connaissais qui que ce soit. Elle s'est soudain arrêtée devant moi et a dit, « Comme je le pensais. T'es mort, hein ? » Je crois qu'on a dû se rencontrer quelque part avant...

« Comme je le pensais. T'es mort, hein ? »...?

— Hozumi-chan ?

— Oui ?

— Quelle impression te ferait Atsushi-kun si tu le croisais dans la rue ?

— Hein ? Euh... rien de spécial... au mieux, je me dirais qu'il a l'air un peu bizarre.

— ... On est d'accord, acquiescé-je.

Hozumi-chan a raison. La fille qu'il a rencontrée est effectivement bizarre. Ce qu'elle a dit n'est pas quelque chose que des inconnus disent souvent. Ce genre de personnes bizarres est rare, mais je me rappelle avoir entendu une histoire similaire tout récemment.

Visiblement, cette fille l'avait confondu avec une personne décédée. Autrement dit, elle pensait avoir la capacité de voir des personnes décédées. Des fantômes ? Des énergies humanoïdes ?

Un dégoût me prend d'assaut au niveau de la poitrine, envoyant une grosse boule noire et brûlante dans ma gorge. J'ai la nausée, mes doigts tremblent, mes yeux brûlent et ma gorge est sèche.

— Tu... te souviens de son nom ? demandé-je tout en pressant ma main contre mon torse.

— Qu'est-ce que ça peut te faire ? rétorque Atsushi-kun.

Il me tape sur le système.

— Crache le morceau, merde ! crié-je, surprenant non seulement lui, mais aussi les deux autres.

Ça me tape tellement sur le système.

— Alors ?! Tu connais son nom ou pas ?!

— ... Elle a bien donné son nom... Je crois que c'était Watarai, ou Wakui... Ah, son prénom était Shizuka.

Ah—

Alors c'est donc là que ça a commencé ?

Avec ça, je peux finalement relier les points dans cet anneau tordu.

Cela ne fait aucun doute :

Shizuka a été infecté avec « Reina Kamisu » par Atsushi-kun.

— Atsushi-kun. Crache tout ce que tu sais sur Reina Kamisu, l'exhorté-je à nouveau.

— ... Mais puisque je te dis que je sais rien.

Je l'attrape par le col.

— Rien, tu dis ? Tu te fous de ma gueule ?! Tu la connais ! Sinon, souviens-toi ! Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire ? J'ai entendu parler d'un traitement de choc qui fait des miracles.

— C-Calme-toi, Toyoshina-san ! me crie Yuji-kun en attrapant mon bras.

— Bas les pattes ! hurlé-je en le fusillant du regard.

Mais il ne me lâche pas. Il est fort. Ça fait mal. MERDE. ÇA FAIT MAL. Lâche-moi, connard ! Il faut que j'apprenne la vérité au sujet de Reina Kamisu ! Coûte que coûte ! Pourquoi je laisserais une petite merde comme toi me dicter ce que je dois faire ?!

— A-Arrête, senpai ! Hozumi-chan attrape à son tour mon bras.

Quoi ? Vous vous liguez contre moi ? Juste au moment où je croyais que tu me comprenais un peu, Hozumi-chan. Quelle erreur. T'es juste une inconnue, en fin de compte.

— Lâche-moi, sale pute !

Elle me lâche.

Quoi ?! Si t'as peur d'un truc comme ça, alors fallait pas essayer de me stopper depuis le début ! Arrête de me suivre ! Quoi ?! Me regarde pas avec ces yeux de chien battu—

— ...

Je lâche Atsushi-kun.

— ... Je suis désolé, m'excusé-je. Je suis désolé !

Je m'excuse auprès des trois.

Je suis détestable. Horrible.

Non seulement j'ai perdu mon calme juste parce qu'Atsushi-kun se trouvait être associé à Reina Kamisu et l'ai pris à partie, mais j'ai en plus à nouveau fait du mal à Hozumi-chan. Elle ne me pardonnera jamais de l'avoir insultée. Elle ne pardonnera jamais cet accès de colère momentané contre elle. Avec ce simple mot « pute », je l'avais blessée encore plus qu'avec la plus aiguisée des lames, malgré le fait que j'étais conscient des conséquences.

Je suis une pourriture. Une ordure. Abject. Un minable. Je ferais mieux de mourir.

Un silence s'est installé entre nous. Tout le monde ne dit rien.

Quoi ? Où sont vos reproches ? Gardez ces regards plein de compassion pour vous ! Ils ne font que me rappeler ma propre stupidité...

— Toyoshina-san...

Atsushi-kun brise le silence.

— Je ne me souviens vraiment pas de Reina Kamisu.

— Ouais... Je te crois. Je suis désolé.

— Non, c'est rien. Je ne me souviens pas d'elle, mais il m'arrive de voir un... spectre horrible assez souvent pendant l'espace d'une seconde.

Est-ce que ça pourrait être...?

— À en juger par la peur que je ressens, ce doit sûrement être Reina Kamisu. Mais c'est tout ce que je sais. La seule autre chose que je peux dire c'est qu—

— ... elle est d'une beauté absurde.

... C'est elle, Reina Kamisu.

Le spectre qui le poursuit, et qui a effacé la mémoire d'Atsushi Kogure, est sans l'ombre d'un doute Reina Kamisu.

On ne peut qu'avoir une impression absurde en la voyant. Du moins, je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'une pareille beauté jusqu'à aujourd'hui.

Autrement dit, « Reina Kamisu » est un phénomène qui donne l'impression d'être « d'une beauté absurde ».

C'est un phénomène qui donne exactement la même impression à nous tous.

— ... Senpai ?

Hozumi-chan me tapote.

Je m'accroupis pour me mettre à sa hauteur.

— On dirait que vous avez tous les deux rencontré la même Reina Kamisu, non ? me murmure-t-elle à l'oreille.

Je réponds par un autre murmure :

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Eh bien, parce qu'il a eu la même impression que toi.

— Hozumi-chan, commencé-je avant de la corriger, c'est l'inverse.

— Hé, pourquoi ne pas partager vos pensées avec nous ? nous interrompt Yuji-kun.

— T'en fais pas, dis-je avant de me tourner vers Atsushi-kun. Atsushi-kun. Tu pourrais me dire quelle impression t'a fait la fille bizarre qui t'a parlé ?

— ... Bah, on peut dire qu'elle était plutôt jolie.

— Est-ce qu'elle était ton genre ?

— Non, pas du tout, répond-il sans hésiter.

— Ok, et donc, est-ce qu'elle ressemble au spectre qui te fait si peur ?

— ... Je suis presque sûr que non, même si je n'y mettrais pas ma main à couper.

— Je vois... marmonné-je avant de lancer un regard vers Hozumi-chan.

Elle paraît intriguée par cette contradiction.

— Yuji-kun ? Tu peux m'en dire plus sur les trois collégiens qui se sont suicidés ?

— Ok, je vais essayer.

— Donne-moi autant de détails que possible, s'il te plait.

— Hm... Je ne les connaissais pas trop, par contre...

— Pas grave, dis-moi juste ce que tu sais, le rassuré-je.

— D'accord. La première victime était Fumi Saito, une fille qui sortait vraiment pas du lot dans la classe. Elle s'était faite accuser à tort d'avoir volé le portefeuille de quelqu'un, et c'est sûrement pour cette raison qu'elle a fini par se suicider.

Je doute que la véritable raison était aussi simple, mais cela n'avait plus d'importance.

— Elle n'avait pas d'amie, si ce n'est Reina Kamisu, avec qui elle était très proche, ajouté-je.

— Bien qu'il n'existe aucune preuve de son amitié avec elle, mais à en juger par ses propos, c'était le cas.

— Pigé. Et la deuxième victime ?

— Elle se prénommait Kyôhei Kimura. Il s'est suicidé parce qu'il s'en voulait pour la mort de Saito-san.

— Il devait désirer le pardon de Saito-san. Mais elle était morte. Du coup, il s'est excusé auprès de Reina Kamisu à la place.

— ...? Toyoshina-san ? demande Yuji-kun, abasourdi.

— Laisse tomber.

— La troisième victime était Yû Mizuhara. Elle était impliquée dans les suicides des deux précédentes victimes, et ce fait pesait lourd sur elle au point où elle prétendait qu'un fantôme avait tué les deux autres. Elle délirait sur le fait qu'elle allait se suicider à son tour, et l'a vraiment fait.

— Elle était acculée. Elle ne voulait pas admettre sa responsabilité. C'est pour ça qu'elle en est venue à inventer une autre explication — un fantôme. Un fantôme qui est Reina Kamisu, ajouté-je à nouveau.

— ... C'est quoi ces commentaires au juste ? demande Yuji-kun.

— Oh, laisse tomber. Au fait, Atsushi-kun ?

— Oui ?

— Tu souffrais beaucoup par le passé, pas vrai ?

— À ce que j'ai entendu dire.

— Et tu es mort. De la main de Reina Kamisu.

— ... On peut peut-être dire ça.

Pour ce qui est de Shizuka... c'est évident : elle cherchait une raison à ses malheurs — et c'est Reina Kamisu qui lui en a fourni une.

Ils ont tous imposé des rôles différents à Reina Kamisu.

Mais surtout, je doute fort que l'apparence qui lui est requise pour chacun de ces rôles serait exactement la même en termes de stature, d'âge, de visage, etc. Et pourtant, Atsushi-kun et moi pensons qu'elle est « d'une beauté absurde ».

D'accord, alors Reina Kamisu, de mon point de vue, ressemble à Shizuka. Pourtant, je sais pertinemment que même si Shizuka ne détestait pas sa propre apparence, elle ne se considérait pas comme jolie.

Maintenant, et si on considérait que Reina Kamisu est exactement la même personne pour nous tous ? Est-ce qu'on trouverait la même apparence « d'une beauté absurde » malgré les différences de goûts ?

Oui, comme je l'ai dit : c'est l'inverse.

Elle nous donne tous la même impression exactement parce qu'elle a une apparence différente pour chacun. « Reina Kamisu » s'ajuste spécialement pour avoir l'air « d'une beauté absurde » à nos yeux.

Une seconde, mais alors pourquoi—

Pourquoi est-ce qu'on a tous appelé ce phénomène « Reina Kamisu » alors qu'elle a une apparence différente pour chacun ?

La réponse est—

— ... Yuji-kun, Atsushi-kun. On va s'arrêter là pour aujourd'hui, dis-je avec un geste de la main, avant de saisir Hozumi-chan par la main alors qu'elle était toujours perplexe et de tourner pour m'en aller.

— Ah, hé, attends !

— Qu'est-ce qu'il y a, Yuji-kun...? demandé-je en retour.

— On dirait que t'as découvert quelque chose au sujet de cette Reina Kamisu, tu pourrais nous en parler ?

— ... Ce sont juste des suppositions, rien de plus.

— Ça me dérange pas, alors...

J'hésite. Si je ne dis rien, il y a des chances qu'il continue à me harceler avec ça. Après tout, il doit être particulièrement désireux de connaître la vérité derrière ce nom qui n'arrête pas de revenir derrière les récents déboires de ses camarades de classe.

Et c'est exactement pour cette raison qu'il est dangereux de lui en parler.

— J'ai remarqué qu'il y avait un autre mot qui collerait à « Reina Kamisu ».

— Et qui est...?

— Ange.

Yuji-kun ne semble pas impressionné.

— Quel nom décrit une jolie femme qui apparaît devant les gens qui sont sur le point de mourir ? « Ange » colle parfaitement à cette description, non ?

— Oui, on peut dire ça... dit-il sans rien ajouter.

Il semble toujours sur sa faim, mais je peux discerner un signe de résignation sur son visage.

Bien. Ça a marché. Cela devrait mettre fin à son intérêt sur mes découvertes concernant Reina Kamisu.

— Bon ok, salut, dis-je.

— Oui, salut. J'espère qu'on se reverra.

Je fais un bref signe de la main dans leur direction. Yuji-kun me répond par un geste mais Atsushi-kun m'a déjà tourné le dos.

Atsushi Kogure.

Peut-on dire qu'il s'en est tiré avec un œil au beurre noir ? Ou est-il mort comme il le dit lui-même ?

Quoi qu'il en soit. Un « ange » comme je l'ai appelée...?

Quelle comparaison hilarante mais étrangement adaptée. Si elle apparaissait avec un halo au-dessus de la tête et une paire d'ailes dans son dos, je risquerais moi-même de vraiment croire à ce mensonge évident. Ce serait bien plus simple si je pouvais m'en tenir à ça et arrêter d'y penser.

— Senpai...

Hozumi-chan se met soudain à parler après quelques instants. Je savais déjà ce qu'elle allait demander.

— Tu peux me dire la vérité ?

Et là, je regrettais de lui avoir tout révélé plus tôt dans le train.

4[edit]

Noms.

« Télé », « mouchoir », « lentilles de contact », « chien », « baseball », « banane », « nuage », « atome », « lumière », « Ukraine », « Hozumi Shiki », « Reina Kamisu ».

Ce sont tous juste des termes qu'on donne à des objets par pure commodité. Mais cette commodité n'est pas leur seul objectif. Les noms sont rattachés à des concepts, ils leur donnent une forme, ils attirent l'attention sur eux, et ils leur donnent vie.

« Reina Kamisu » — un phénomène très varié qui tue ses observateurs.

C'est comme ça que je définis « Reina Kamisu », en ignorant le manque de preuves, de raisonnement et de bon sens.

Bon, bon, une question se présente d'elle-même : bien qu'il soit acceptable de dire que ce phénomène assume divers rôles et finit par tuer quiconque le perçoit, il n'existe absolument aucune justification quant au lien entre le dit phénomène et le nom « Reina Kamisu ». Et pourtant, bien qu'il varie d'une personne à l'autre, nous l'appelons tous par le même nom sans aucune hésitation ni doute. Elle ne s'est elle-même jamais présentée comme telle non plus.


Je prends les escaliers pour monter au premier étage et aperçois Hozumi-chan debout devant la porte de ma classe. Alors que je m'approche d'elle, elle remarque ma présence à son tour et on se salue.

— Senpai. J'ai cogité toute la nuit sur ton hypothèse, dit-elle en allant immédiatement droit au but. Comme tu l'as dit, les victimes connaissaient déjà le nom de « Reina Kamisu ». Le nom vient en premier. Saito-san, Kogure-kun, Kimura-kun, Mizuhara-san, Wakui-senpai et toi vous êtes tous croisés à un moment ou un autre. Ce qui signifie que vous avez tous eu l'occasion d'entendre le nom de « Reina Kamisu ». Je suis d'accord avec la conclusion à laquelle tu es arrivée, senpai.

» On est infectés par Reina Kamisu en entendant son nom.

J'acquiesce.

— Je suis désolé, m'excusé-je.

Hozumi-chan secoue la tête.

— Ne t'en fais pas. C'est moi qui ai insisté pour te suivre.

Oui — j'ai fait l'erreur de prononcer le nom « Reina Kamisu » devant elle. J'ai été imprudent. Visiblement, je lui cause des soucis.

Cela dit, je suis quasi sûr que connaître seulement le nom ne nous la rend pas automatiquement visible. Cela explique pourquoi elle ne s'est pas montrée face à Yuji-kun et ses camarades alors qu'ils ont entendu son nom.

Il doit y avoir une condition supplémentaire. Il va sans dire que la raison pour laquelle je voulais que Yuji-kun se désintéresse de cette affaire était pour lui éviter d'accidentellement satisfaire cette mystérieuse condition. Il ne faut pas réveiller l'eau qui dort (Reina Kamisu). La meilleure protection contre elle est de ne pas s'y intéresser.

— Senpai, dit Hozumi-chan avec un regard qui me laissait deviner ce qu'elle allait dire. Je vais être claire : ça ne sert à rien d'essayer de me convaincre de faire marche arrière.

Comme prévu.

— ... C'est noté, marmonné-je, et elle répond par un sourire heureux.

Franchement...

— Oh, Yoshinon ! s'écrie-t-elle, souriant toujours à belles dents.

Ses yeux sont dirigés vers Yoshino-chan qui trottine dans notre direction.

— Salut Yoshinon !

— Salut, Hozumi-chan, répond-elle.

— Salut, la salué-je à mon tour.

— B-Bonjour... Toyoshina-senpai.

Encore cette différence d'attitude.

— Qu'est-ce qui se passe, Yoshinon ?

— Ah, euh, c'est juste que j'ai vu ton sac quand je suis arrivée, alors je me suis dit que tu étais peut-être là.

Après avoir dit ça, Yoshino-chan se met à fouiller dans son propre sac et en sort ce qui ressemble à un imposant livre.

Tout en rougissant, elle me le tend.

— Hm ?

En y regardant de plus près, on dirait un album photo.

— Hum... Je me suis faufilée dans la chambre de ma sœur et lui ai emprunté son album de remise des diplômes...

Maintenant qu'elle le dit, j'avais complètement oublié que je lui avais demandé de m'apporter l'album contenant les photos de sa sœur quand elle était au lycée Junseiwa.

— T'es une vraie petite voleuse, Yoshinon ! plaisante Hozumi-chan.

— Euh... elle ne m'aurait pas laissé le prendre sinon... Hum, Toyoshina-senpai, est-ce que tu pourrais me le rendre dans la journée ?

— Ouais, ça me va. Désolé pour le dérangement, m'excusé-je à elle.

— Ah, n-non ! C'était un plaisir !

Vraiment...? Oh, je devrais juste être reconnaissant.

— Bon... je crois que je vais aller à la bibliothèque. J'ai envie d'y jeter un œil.

— Hein ? Et les cours ? demande Hozumi-chan, surprise.

— Pour être franc, je n'ai pas le temps pour ça maintenant.

Après avoir entendu ma réponse, elle réplique (d'une certaine façon, je m'y attendais) :

— Je viens avec toi !

— ... Tu es sûre ? demande Yoshino-chan.

— Bien sûr. Désolée, mais tu peux leur dire que je me suis réveillée en retard ou quelque chose comme ça ?

— ... D'accord.

Vu que je sais pertinemment que ça ne sert à rien d'essayer de la dissuader, je ne m'immisce pas dans leur conversation.

— Ok, allons-y, senpai.

— D'accord.

Après avoir dit au revoir à Yoshino-chan, on se dirige ensemble à la bibliothèque. Tout en marchant, je jette un rapide coup d'œil vers l'épais album photo.

Enfin, je ne m'attendais pas à découvrir quoi que ce soit à l'intérieur. Il y a peu de chances que le suicide collectif là-bas soit lié à Reina Kamisu d'une façon ou d'une autre. Et même si c'était le cas, je serais surpris de découvrir quoi que ce soit d'utile dans un album photo.

Cependant — je faisais complètement fausse route.


Dans les cinq minutes après nous être assis, on remarqua quelque chose.

La pièce maîtresse de l'album, la photo de groupe de toutes les personnes de la classe, contenait différentes choses qui différaient significativement du reste en termes de taille, d'exposition, de décor, etc.

Du fait de ce qu'on sait déjà, on en devine la raison. La grande majorité si ce n'est toutes appartient—

... aux victimes de suicide.

— Senpai ?

— Hm ?

— Ça pourrait paraître stupide, mais...

— Oui ?

— Tu ne trouves pas qu'il y a trop de jolies filles au lycée Junseiwa ? Je suis un peu jalouse.

Pour être franc, j'étais trop concentré sur ce qui ne concordait pas pour le remarquer. Mais maintenant qu'elle le dit, je peux voir qu'il y a effectivement un grand nombre de jolies filles sur la photo.

— Non seulement elles sont en bonne santé, mais aussi jolies et intelligentes... j'en viens à remettre en question l'expression on ne peut pas tout avoir, commente-t-elle.

— Je ne pense pas que tu sois particulièrement mal lotie pourtant, Hozumi-chan.

— Ah, fais comme si je n'avais rien dit. Pas la peine de faire semblant d'être d'accord avec moi.

Je ne faisais pas semblant.

— Enfin bref, quoi de plus normal qu'il y ait beaucoup de jolies filles dans un célèbre lycée pour filles, dis-je.

— Pourquoi ? Parce que seul ce genre de filles vise à entrer dans une école pareille ?

— Je suppose que ce n'est pas complètement faux, mais il faut prendre en considération le fait que l'apparence est très influencée par les gènes des parents, non ?

— Oui, et alors ?

— Bah justement : les gens riches ont presque exclusivement des jolies femmes, conclus-je.

Hozumi-chan claque ses mains ensemble.

— Les bras m'en tombent.

Ça t'étonne tant que ça ?

Je décide de la laisser à sa surprise et tourne la page.

... Je m'arrête à mi-chemin.

— Qu'est-ce que— demande Hozumi-chan, avant de se taire en voyant la photo que j'ai trouvée.

Je continue à sa place avec un marmonnement.

— ... Reina Kamisu.

Ce nom est effectivement écrit là, mais on aurait retenu notre souffle — et été époustoufflé — quoi qu'il arrive.

Parce que la lycéenne en question—

— ... Elle est d'une beauté presque absurde, remarque Hozumi-chan.

Précisément. Elle sort complètement du lot même parmi toutes les autres jolies frimousses. Si on venait à la comparer à un diamant, les autres lycéennes ne seraient que des pierres grossières en comparaison. Alors que j'hésite à l'admettre, Hozumi-chan ne me ferait pas la moindre impression si elle se tenait à côté de la fille sur la photo.

Pendant un moment, je suis complètement abasourdi par la photo et la beauté transcendante de Reina Kamisu.

Mais en réalité, cela n'a aucune importance. La photo en elle-même pose un problème bien plus grave.

— Je ne comprends pas... Pourquoi on arrive à voir Reina Kamisu sur cette photo ?

Hozumi-chan me lance un regard perplexe.

— Reina Kamisu est juste un phénomène. Elle ne possède pas de corps.

— ... Peut-être qu'on peut la voir sur les photos ?

— Même si c'était le cas, il n'y aurait pas eu de nom sous sa photo à moins que quelqu'un la voyait vraiment.

— Ce qui veut dire...

Je regarde à nouveau la photo.

Elle ne ressemble pas à Shizuka. Mais elle ressemble effectivement à la Reina Kamisu que je connais.

— Je crois qu'on est sur la même piste, Hozumi-chan.

— Oui...

— Il y a de fortes chances que—

Ces deux Reina Kamisu ne sont pas les mêmes. On peut déjà le voir à leur apparence.

Néanmoins, elles sont toutes les deux d'une beauté absurde.

— ... la Reina Kamisu sur cette photo est humaine.


Au final, on n'est pas allés en cours du tout et à la place, on s'est rendus directement chez Yoshino-chan sans lui dire. On voulait interroger sa sœur au sujet de Reina Kamisu.

Comment se fait-il que la fille sur la photo porte le même nom ?

C'est peut-être juste une coïncidence. Cela serait l'explication la plus plausible.

Le nom donné au phénomène se trouve peut-être juste être le même que celui d'une personne existante. Mais une fois encore, Reina Kamisu est loin d'être un nom courant. Qui plus est, la véritable personne est liée de près ou de loin avec un suicide collectif, alors que le phénomène pousse au suicide, et par-dessus le marché, elles sont toutes les deux d'une beauté absurde et se ressemblent. C'est à peu près aussi fou que de tirer deux fois de suite une quinte flush royale dès le début d'un match de poker, mais toujours plus terre-à-terre que de gagner au loto.

Néanmoins, je ne sais pas ce qu'il en est pour Hozumi-chan, mais du moins, j'ai rapidement exclus cette possibilité.

Parce que j'ai vraiment vu « Reina Kamisu ».

Je suis persuadé que quiconque l'ayant vue serait d'accord avec moi : il y a sans l'ombre d'un doute un lien entre la fille sur la photo et le phénomène homonyme. C'est encore plus certain que le fait que les bull dogs et les chihuahuas sont de la même espèce.

— Au fait, les bâtiments ici sont vraiment singuliers, non ? dis-je avec étonnement.

— Moi aussi, j'ai vraiment été surprise la première fois que j'ai rendu visite à Yoshinon. Est-ce que tu me croirais si je te disais que sa mère est venue en Porsche pour venir nous chercher ?

— En Porsche ? Pas mal.

— Mais Yoshinon est encore normale à côté des autres. Il paraît qu'une grande partie des demeures du coin possède leur propre limousine et chauffeur.

Des limousines, hein ? On dirait un autre monde pour moi.

Maintenant, pourquoi tant de personnes d'un monde distant aussi confortable mettraient fin à leurs jours ? Elles avaient droit à la richesse et à la beauté en même temps, et ne devaient pas souffrir du moindre souci. Elles devaient tout avoir pour mener une vie heureuse.

Hélas, le « bonheur » est un concept entièrement subjectif.

Un simple problème peut parfaitement suffire pour qu'un individu ne soit plus heureux. Par exemple, si la personne qu'on aime nous fait la tête, on peut se sentir malheureux même dans un environnement prospère. Un tel environnement ne vaut rien face au sentiment de malheur.

Par conséquent, s'il y avait une cause quelconque, il est entièrement possible même pour une personne de ce monde distant de se suicider.

... Reina Kamisu. Est-ce toi qui as créé cette cause ? Vas-tu me pousser à mon tour au suicide, comme tu l'as fait avec les collégiens de Shikura ?

Comment ?

J'essaye de me rappeler de la « Reina Kamisu » de mes souvenirs. Une fille d'une beauté absurde qui ressemble à Shizuka.

Quel est le rôle que je donne à Reina Kamisu ? De quoi ai-je besoin ? De qui ai-je besoin ?

Hm ?

... De qui ai-je besoin ?

— ......

Reina Kamisu : un phénomène qui endosse divers rôles. Qui ressemble à Shizuka.

— Senpai ? Qu'est-ce qui t'arrive ? demande Hozumi-chan parce que je me suis soudain arrêté.

De qui ai-je besoin ?

La réponse est évidente : de Shizuka. Je n'ai besoin que de Shizuka.

Ayant finalement trouvé la pièce de puzzle que je cherchais, ma faculté de pensée rouillée se remet à nouveau en marche et se met inlassablement à la recherche de réponses. Réponses, réponses, réponses... Les réponses que je cherche s'amoncellent telle une boule de neige.

Il n'y a donc plus qu'une chose dont j'ai besoin : de confirmation. De quelque chose qui valide mes réponses.

Je vois.

J'ai compris maintenant ! J'ai trouvé, Reina Kamisu !

Je lève la tête avec conviction.

Comme je le pensais.

Derrière Hozumi-chan, près d'une maison qui ressemble à une pompeuse maison témoin d'exposition—

... Je vois Reina Kamisu.

— Je vois. Alors il nous faut juste le souhaiter pour qu'elle se montre. Parce que—

J'esquisse un sourire.

— ... Reina Kamisu est .


Je passe devant Hozumi-chan et me dirige vers Reina Kamisu.

— Senpai ! crie-t-elle, visiblement inquiète par mon drôle de comportement.

— Me suis pas ! Tiens-toi à l'écart ! lui ordonné-je tout en me retournant et en la dévisageant.

Elle fait quelques pas en arrière à cause de mon ton dur.

Oui, c'est bien, continue.

Je n'en ai plus rien à faire de Hozumi-chan. Elle ne me sert plus à rien.

— Te mets pas en travers de mon chemin ! Laisse-nous tranquille.

C'est ce que je voulais.

C'est ce que je voulais que Reina Kamisu soit.


— Tu m'as manquée, Reina Kamisu, dis-je en arrivant à sa hauteur dans une ruelle sombre.

Elle me répond par un sourire — un sourire d'une beauté absurde, exactement comme celui de Shizuka.

— Commençons par la raison pour laquelle je ne t'ai pas remarquée jusqu'ici, tu veux ?

Reina Kamisu m'écoute silencieusement.

— Tu es un phénomène qui ne nous devient perceptible qu'au moment où on est conscient de ton existence. On dirait que ça demande de nombreuses conditions, comme connaître ton nom, mais on peut dire sans trop se mouiller que je les réunis toutes, vu que j'ai pu te voir une fois déjà. Du coup, pourquoi je n'ai pas pu te revoir depuis ?

Je la fusille presque du regard tout en continuant.

C'est parce que je me suis mis à te considérer comme un phénomène.

Ses joues bougent légèrement, mais à part ça, elle demeure parfaitement silencieuse.

— Quand on essaye de comprendre un phénomène mystérieux comme toi d'un point de vue terre-à-terre — et seulement dans ce cas-là — il devient impossible d'admettre ton existence. En gros, le bon sens s'est imposé sur moi comme un filtre qui agissait sur mon subconscient et qui empêchait tes données de m'atteindre. Pour te comprendre malgré tout, il est donc nécessaire de soit se débarrasser de ce filtre, soit te considérer comme autre chose qu'un phénomène.

Cette fois-ci, Reina Kamisu me donne une réponse claire. Elle acquiesce.

— Tu es apparue devant moi avec un certain rôle. J'ai fini par comprendre en quoi il consiste. C'est en partie pour m'aider à trouver la réponse que je cherche, expliqué-je tout en reréfléchissant à la question qui me brûlait les lèvres depuis notre première rencontre. Mais laisse-moi te poser une question d'abord : qui est la Reina Kamisu sur la photo que j'ai vue ? Quel est son lien avec toi ?

— C'est une personne dénommée « Reina Kamisu ».

J'entends sa voix pour la première fois. Elle est aussi belle que je le pensais.

— Il s'agit de quelqu'un d'autre ?

— Oui, on peut dire ça. C'est à dire que nous sommes deux êtres différents.

Comment ça des êtres différents ?

Elle répond à ma question par un sourire :

— Elle est ce qu'on pourrait appeler mes racines.

— Tes racines...?

En voyant que je n'arrivais pas à la suivre, elle développe son explication :

— ... D'après toi, pourquoi on m'a donné le nom de « Reina Kamisu » ?

Je réfléchis à la question. Le phénomène a dit que la personne était ses racines, son origine. Autrement dit, la personne appelée Reina Kamisu existait avant ? Alors le phénomène n'est apparu que récemment ? Ça ne me semble pas plausible. J'ai l'impression que le phénomène qu'elle représente a toujours existé, juste qu'il n'y avait personne pour la remarquer avant—

— ... Oh, j'ai compris.

— Vraiment ?

— Ton nom t'a rendu perceptible, comme on devient explicitement conscient du concept d'air quand on apprend son nom. Autrement dit, le phénomène Reina Kamisu existe parce qu'on lui a donné ce nom.

— Exactement.

Cela explique pourquoi elle s'est répandue à travers son nom.

— Mais pourquoi « Reina Kamisu » en particulier ? Il n'y avait pas d'autre alternative ?

Si la Reina Kamisu dans cet album était quelqu'un de normal, alors il n'y a aucune raison pour laquelle « Shizuka Wakui » ou « Hozumi Shiki » ou « Yoshino Mitsui » ne pourrait pas être utilisé.

— C'est parce que son existence est particulièrement proche de la mienne.

— Proche...? Tu veux dire qu'elle s'est fondue dans la perception que les autres ont d'elle ? De la même façon qu'une personne lambda ne serait pas capable de faire la différence entre un écran d'ordinateur et une télé ?

— Tu as bien compris.

— Mais alors... à quel niveau l'humaine Reina Kamisu te ressemble ? De quelle façon elle a poussé les autres à se suicider ? demandé-je.

— Ce n'est pas ça. Quand les gens se mettent à pouvoir me voir, ils ont tendance à désespérer. Je n'en suis pas responsable.

— Dans ce cas, vous avez quoi d'autres en commun ?

— Regarde-moi. C'est notre apparence extérieure.

— Votre apparence ? dis-je en fronçant des sourcils. Je dois admettre que la photo de ton homologue humaine te ressemble, mais ton apparence est variable. Elle change en fonction de l'observateur. Il n'est pas possible de ressembler à quelque chose sans maintenir sa forme.

— Mais tu viens juste d'admettre qu'on se ressemblait, non ?

Mes yeux s'écarquillent. J'acquiesce.

— Laisse-moi résumer, dis-je.

— Ne te laisse pas interrompre par ce que je dis.

— Tu es magnifique. D'une beauté absurde.

— Merci.

— Et c'est aussi l'impression que tu laisses à tout le monde en tant que phénomène.

— C'est pas exactement ça, réplique-t-elle.

— Comment ça...?

— Je ne donne pas l'impression d'être belle. Je suis la beauté incarnée.

— ... J'ai bien peur que tu m'as perdu là.

— T'as déjà entendu parler de la Théorie des Formes ?

— Le nom me dit quelque chose, mais j'ignore ce qu'il y a derrière.

— Par exemple, imagine un éléphant dans ton esprit.

Je fais comme elle me dit et imagine un éléphant. La première chose qui me vient à l'esprit est sa longue trompe, suivie par ses larges oreilles et défenses. L'éléphant est grand et gris, et il a une peau épaisse. Il utilise ses défenses pour collecter habilement de la nourriture.

— C'est bon ?

— Oui.

— Alors d'où vient ton image de l'éléphant ?

— D'où...?

Bien sûr des données stockées dans mon cerveau. Hélas, il m'est impossible de dire de quel éléphant cette image vient. C'est peut-être l'un de ces éléphants que j'ai vu au zoo quand j'étais enfant, ou peut-être que ça vient de la télé ou d'un livre, ou peut-être même que c'est la description que quelqu'un m'a faite.

— Bon, continue-t-elle, maintenant, imagine que tu vois un éléphant juste devant toi. Tu serais capable de le reconnaître ?

— Sûrement.

— Ok, dit-elle, maintenant, imagine une personne d'une grande beauté devant toi. Tu l'estimerais belle ?

Je jette un coup d'œil furtif vers Reina Kamisu.

— Bien sûr.

— Mais comment tu décides si oui ou non une personne est belle ou non ?

— En—

Je marque une pause en réfléchissant à l'indice qu'elle m'a donné.

— ... En la comparant à l'image que je me fais d'une personne belle et en voyant à quelle point elle s'en rapproche, peut-être ?

— Exactement.

... Alors c'est comme ça que ça marche...?

— Reina Kamisu, tu es l'image incarnée que je me fais de la « beauté ».

— Oui, je suis ton archétype de la beauté. C'est pour ça que je te parais plus belle que n'importe qui d'autre.

Je vois, c'est pour ça que Reina Kamisu ressemble à Shizuka. Après tout, Shizuka représente en grande partie mon image de la jolie fille.

Bien, on dirait que je m'étais un peu trompé dans mon hypothèse de départ. Je pensais que la ressemblance de Reina Kamisu avec Shizuka venait du second rôle que je lui avais affecté.

— Mon existence est détachée de l'espace et du temps, et se situe dans le monde des Formes. Non pas que la Théorie des Formes exprime précisément ce que je suis, mais elle s'en rapproche. J'utilise simplement ce terme parce qu'il n'existe pas d'autre nom pour l'expliquer, comme il n'existe pas d'autre nom pour moi. Mais j'existe effectivement dans le monde intelligible et dans celui que tu perçois.

— Autrement dit... tu vis dans un autre monde ?

— J'ignore si c'est vraiment un autre monde, mais je suppose que pour l'humanité actuelle, qui ne croit qu'en ce qu'elle voit, c'est en fait un autre monde. Mon être est entièrement dépendant de toi, alors si tu me définis comme fictionnelle, alors il n'existe aucun monde où je vis. Ce qui ne changera cependant jamais, c'est que j'existe vraiment.

— ... Je crois que je comprends à peu près ce que tu es. Mais dans ce cas, j'ai du mal à comprendre en quoi la fille sur cette photo te ressemble.

— Pourquoi ne pas inverser l'équation ?

— Inverser ?

— Ne te dis pas que Reina Kamisu me ressemble — dis-toi que je ressemble à Reina Kamisu.

Je ne comprends pas. Cela revient au même, mais juste dans un ordre différent, non ?

Juste dans un ordre différent...?

La Reina Kamisu sur la photo a vraiment existé, d'où l'apparence constante. D'un autre côté, la Reina Kamisu en face de moi change d'apparence en fonction de l'observateur.

L'humaine « Reina Kamisu » avait une apparence que presque tout le monde trouverait belle. C'est-à-dire par un très grand nombre d'hommes et d'esprits. En théorie, il est parfaitement possible qu'elle paraisse moche aux yeux de quelqu'un.

Le phénomène, quant à lui, doit toujours être d'une beauté absurde. C'est sa définition même.

Pour reformuler ça : il y aurait peut-être quelqu'un qui considérerait la personne « Reina Kamisu » comme moche, mais le phénomène comme beau.

L'inverse est impossible.

Si je combine ce fait avec le fait que le phénomène et la personne paraissent tous les deux d'une beauté absurde, et similaire, de mon point de vue...

— Ne me dis pas que—

Je savais déjà qu'il y avait une autre condition à part connaître son nom. Ces conditions sont nécessaires pour confondre l'humaine Reina Kamisu avec le phénomène.

Autrement dit, les personnes dont l'image de la beauté ne correspond pas à l'apparence de l'humaine Reina Kamisu ne vont pas confondre les deux.

Autrement dit—

— Seules les personnes dont l'image de la beauté correspond presque parfaitement avec l'apparence de ton homologue humain vont vous confondre et créer un lien entre le nom et le phénomène.

C'est la deuxième condition.

Reina Kamisu acquiesce et ajoute à mon explication :

— Et comme tu l'as déjà dit, j'apparaitrais en face de quiconque me désirant suffisamment fort, ou plus précisément pour remplacer quelqu'un, pour outrepasser le filtre qu'est leur bon sens.

— Mais dans leur majorité, les gens finissent par retrouver leur bon sens, continué-je, et se retrouvent incapable de te placer dans le rôle qu'ils t'ont donné. Ce qui signifie qu'ils vont soit perdre quelque chose qui leur était vital, ou désespérer parce qu'ils ont compris que ce en quoi ils croyaient était faux. Et par conséquent—


— ... ils ont de grandes chances de se suicider.


Reina Kamisu — jusqu'ici, je la voyais comme le mal incarné.

Mais je faisais erreur.

Elle n'est ni bonne ni mauvaise. Elle existe, c'est tout. C'est juste un phénomène sans but qui est forcée d'apparaître à chaque fois qu'on lui donne un nom.

Voilà toute la vérité derrière Reina Kamisu.

— Kazuaki Toyoshina, dit-elle, et je lève la tête. Quel rôle tu me donnes ? demande-t-elle avec un sourire ressemblant à celui de Shizuka.

— ... T'as l'intention de me donner des faux espoirs, juste pour me faire désespérer une fois face à la vérité ?

— Peut-être. Mais tu es différent des autres, non ?

— Différent ? C'est-à-dire ?

— Tu peux me voir alors que tu as réalisé que je suis un phénomène. C'est une remarquable différence, tu ne crois pas ?

C'est vrai...

Je suis déjà parfaitement conscient de ce qu'elle est en réalité. Je suis différent des autres qui sont tombés dans le désespoir en s'approchant de la vérité derrière sa nature. Le chemin menant au salut ne va pas brusquement disparaître.

Si je lui donne le rôle de la personne que je désire ardemment, je vais pouvoir me complaire dans un doux rêve.

Shizuka n'existe plus dans ce monde.

Alors quelle devrait être ma décision...?

Ma décision ?

Il n'y a aucune raison d'hésiter.

Je, je—

Je sors le collier de ma poche. J'ai déjà remarqué à quoi il est censé me servir.

Je fais un pas en direction de Reina Kamisu.

Je ne me retournerai pas. Je n'en ai pas besoin.

Mon dernier pas—

— ... Senpai.


... est arrêté par cette voix.

Je t'avais dit de rester à l'écart, non ? De ne pas te mettre en travers de mon chemin ?!

Je me retourne et dévisage Hozumi Shiki.

Bien que perturbée par la colère dans mon regard, elle continue à parler :

— ... À qui tu parles, senpai ?

Je ne lui réponds pas.

Alors au final, elle refuse de reconnaître ce qui m'importe le plus. Elle ne prendra pas le même chemin peu importe son attachement pour moi. Elle ne signifie pas grand-chose pour moi : elle ne sera jamais un substitut pour Shizuka, et elle ne lui arrivera jamais à la cheville.

— Reina Kamisu. Rendez-vous demain.

— ... Où ça ?

Cet endroit. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle.

Reina Kamisu me sourit.

— Senpai...

J'ignore à nouveau Hozumi-chan. Au lieu de ça, je sors l'album photo de mon sac et le lui tends :

— Rends ça à Yoshino-chan, d'accord ?

Sur ces mots, je lui tourne le dos.

— Senpai ! crie-t-elle derrière moi. Je... Je... Que... que dois-je faire ?! Que dois-je faire... pour prendre le même chemin que—

— Hozumi-chan, l'interrompé-je. Lâche-moi les baskets ou—

Et le dos toujours tourné :

— ... je te tuerai.

Je vocifère des paroles de rejet.

Je m'en vais.

J'abandonne tout.

J'abandonne même la fille stupide mais gentille qui m'a toujours traité avec beaucoup de douceur.

Je ne peux plus rien voir.

Je ne peux plus rien entendre.

Et par conséquent, je ne peux absolument pas entendre les sanglots derrière moi non plus.

5[edit]

« Marions-nous quand on sera plus grands. »

C'est typiquement le genre de promesse faite entre deux amis d'enfance. On l'entend si souvent dans les mangas, les animés ou les jeux et compagnie que c'est devenu stéréotypé. C'est le moyen le plus direct d'assurer un lien indestructible entre le héros et l'héroïne.

Mais dans la vraie vie, ce genre de promesse ne signifie rien.

Quand on est grands, on ne se souvient plus de ces promesses puériles de toute façon, et même si c'est le cas, elles ne sont plus valables depuis un moment parce qu'on ignorait à ce moment-là le véritable sens du mariage. Seul un idiot désespéré prendrait cette demande en mariage de façon sérieuse et s'en servirait comme prétexte pour sortir avec une fille. Même si les deux amis d'enfance sortent ensemble, ce genre de promesse ne fait plus office de souvenir, mais d'histoire drôle.

On grandit constamment, laissant derrière nous le passé. Par conséquent, il est essentiel de toujours vivre en même temps que l'autre personne pour maintenir ce genre de promesse intacte.

Au début, il est possible qu'aucun des deux ne connaisse la différence entre garçons et filles, ni ce que signifie être marié ou sortir ensemble. De là, ils doivent continuer à marcher et grandir ensemble, et ils comprendront alors lentement mais sûrement ce que signifie trouver l'âme sœur. Quand c'est le cas et qu'ils continuent à chérir la promesse de se marier quand ils seront adultes — et seulement à ce moment-là — cette promesse aura du sens.

Je considère que cela tient du miracle. Il est impossible de ne pas rompre ce genre de promesse après avoir découvert chaque qualité et défaut de l'autre personne, ou la différence entre garçons et filles, ou le charme du sexe opposé. Peut-être qu'ils prennent conscience des sentiments l'un pour l'autre après avoir pris des chemins différents une fois pour se trouver chacun quelqu'un d'autre, mais il est impossible de constamment se tenir à la conviction d'appartenir l'un à l'autre et de se marier. Je suis sûr qu'une chose pareille est impossible. C'est pour ça que je considère que c'est un miracle.

Et notre relation se basait sur ce même miracle.

Bien qu'elle n'a pu être possible que grâce à une vision étriquée et à la bêtise, ce genre de relation me convenait.

Elle m'était particulièrement précieuse.


Animé par ses pensées, je regarde autour de moi dans notre parc.

Là, on s'asseyait sur une balançoire. Là, on avait tenté en vain de construire un tunnel avec le sable. Là, on avait fait notre première bascule sur la barre horizontale. La cage à poule d'où j'étais tombé a été retirée depuis, mais cet endroit reste sans l'ombre d'un doute le parc que l'on considérait nôtre.

C'est ici que j'ai passé mon enfance avec la petite Shizuka.

Ce parc nous a modelés, nous a protégés et — nous a détruits.

Ouais, c'est vrai.

Même notre endroit le plus précieux peut nous poignarder dans le dos.

Ouais, c'est vrai.

La réalité traite les saints et les criminels de la même façon, les attaquant de façon machinale, aléatoire, sans considération ni choix.

Ouais, c'est vrai.

Tout et n'importe quoi dans ce monde à l'exception de Shizuka me trahit.


Je touche le contenu de ma poche avec ma main. La croix est là. Tout ira bien.


Je ferme les yeux. Parce que je ne veux pas voir.

Je recouvre mes oreilles. Parce que je ne veux pas entendre.

Je m'isole du reste du monde. Parce que je ne veux pas croire.

Il n'y a qu'une seule chose que je veux voir maintenant : le phénomène qui existe près de moi dont l'apparence ressemble à Shizuka.

Reina Kamisu m'attend au centre du parc.

— Tu as fini de dire au revoir à tes amis, me demande-t-elle.

— Il n'y a personne à qui je dois dire au revoir.

— Je vois... constate-t-elle avec un sourire un peu triste.

— Il y a quelqu'un dont j'ai besoin, dis-je en détournant le regard.

— Je sais.

— Je ne suis rien sans elle. Je ne pourrais plus avancer si ça continue.

— ... Je sais.

— J'ai un besoin absolu et inconditionnel de Shizuka Wakui.

— ... Je sais.

Alors que je me tourne vers elle, je demande :

— Est-ce que tu as aussi quelqu'un dont tu as besoin ?

Après une courte pause, Reina Kamisu répond :

— Je suppose que ça serait toi, Kazuaki Toyoshina.

— ... Je vois. Tu as raison. Tu dépends de moi, après tout.

— ... C'est aussi en partie pour ça.

Aussi ?

— Je présume que c'est dû au rôle que tu m'as assigné, mais je suis comme... extrêmement attachée à toi. Je ne peux m'empêcher de vouloir être à tes côtés.

— ... Tu possèdes des sentiments ? lui demandé-je.

— Oui !

— Mais... c'est moi qui les ai fabriqués.

— Oui, mais ils ne sont pas faux... ou est-ce que des sentiments que quelqu'un a créé en toi sont faux pour toi ?

Je réponds avec un faible sourire :

— Non.

— Tu vois ? Je ressens la même chose qu'un être humain lambda quand je me manifeste devant toi, même si je reste purement une idée.

— Même si tu existes dans le seul but de remplacer quelqu'un d'autre ?

— Oui.

Pour être franc, je pense qu'on se ressemble. J'étais dépendant de Shizuka, moi aussi, et j'ai perdu ma raison d'être quand elle est morte.

— On est pareils, toi et moi, dis-je à voix haute.

— ... Je suppose que tu as raison. On est vraiment pareils, dit Reina Kamisu en me souriant. Je n'existe que pour accomplir le rôle que tu m'as assigné. Je vais devenir celle dont tu as besoin et rester à tes côtés.

— ... Mon âme sœur ?

— Oui. Nous marcherons côte-à-côte pour l'éternité. Tu abandonneras ce monde et ne t'occuperas plus que de moi. Je sais que c'est ton vœu le plus cher. Que c'est ton bonheur.

— Tu as absolument raison.

Sur ces paroles, je sors le collier de ma poche.

— Quel adorable collier, remarque-t-elle.

J'accroche silencieusement le collier que Shizuka portait jusqu'à ses derniers instants autour du cou de Reina Kamisu.

— Alors ?

Je la contemple sans lâcher le collier, et réponds :

— Il te va à merveille.

En entendant ma réponse, Reina Kamisu, qui ressemble à Shizuka, me sourit.

Soudain, je me demande où je vais aller. Où Reina Kamisu va me guider.

Je porte à nouveau mon attention vers elle. Le collier lui va à ravir.

Je me rappelle l'avoir commandé sur internet parce que j'avais trop honte d'aller dans une bijouterie. J'ai été étonné en voyant qu'il ne ressemblait pas du tout aux images, mais Shizuka a adoré mon cadeau malgré tout.

Quand elle l'a mis, elle a rigolé et a dit en plaisantant, « Je suis peut-être un peu trop jeune pour ça, non ? » Alors je lui ai répondu de ne pas se forcer, mais elle m'a assuré qu'elle tenait à le porter.

C'est dommage, mais le collier ne lui allait pas.

— ... Kazuaki ?

Et voilà, Dieu reste cruel avec moi.

— M'appelle pas comme ça, crié-je.

— Hein ?

Reina Kamisu a des sentiments et est par-dessus tout attiré par moi. Elle n'a rien de différent d'un humain.

— Sinon, ça serait comme si Shizuka prononçait mon nom, non ?

Mais c'est moi qui ai créé cette scène. Je l'ai voulue.

— Comment ça...? demande-t-elle.

C'est ce que j'ai désiré pour gagner.


— ... Tu es Reina Kamisu et personne d'autre !


Pendant ses derniers instants, Shizuka portait ce collier. Il ne lui est jamais allé. C'était une preuve de notre amour.

Et avec ce collier—

... j'étrangle Reina Kamisu.

Immédiatement, son joli visage qui ressemble à celui de Shizuka se tord de douleur.

— ... Pour... quoi...?

Le désespoir se lit sur son visage.

— Tu ne comprends pas ? demandé-je sans lâcher prise. Tu ne peux pas devenir Shizuka, tu ne peux pas la remplacer. Tu ne pourras jamais me satisfaire quoi que tu fasses. Lui ressembler ne suffira jamais. Si tu veux vraiment la remplacer, tu vas devoir lui ressembler comme deux gouttes d'eau.

— ... M-Mais... Mais alors... quel est mon rôle...?

— La réponse te regarde droit dans les yeux.

J'étrangle Reina Kamisu si fort qu'elle ne peut plus prononcer un mot. Elle gémit de douleur.

— Si ton rôle n'est pas d'être ma moitié et un substitut pour Shizuka, alors ton rôle est d'être—

» ... mon ennemie !

Reina Kamisu. Je ne te le pardonnerai jamais.

Je hais l'ennemi qui a tourmenté Shizuka et moi.

Je hais le parc qui nous a trahis.

Je hais le destin qui nous a menés à ce résultat.

Je hais tous ces ennemis qui n'existent pas.

C'est pour ça que je t'ai assigné ce rôle, Reina Kamisu.

Ce rôle détestable t'est destiné.

— Reina Kamisu, tu es—

» ... un monstre qui doit être éradiqué.

Reina Kamisu.

Tu es certes un phénomène — un phénomène intangible — mais je peux quand même te tuer.

Tu n'es pas d'accord avec moi ?

Après tout, les ennemis existent—

... pour être tués.

— Meurs.

Je me fiche si le monde entier se déforme avec la disparition de Reina Kamisu.

Je me fiche si la tuer ne résoudra rien.

Cela ne rendra personne heureux, pas même moi.

Je le fais juste pour moi alors que j'irai en enfer, parce que c'est la seule chose dont je sois capable.

Je vais—

— Allez, meurs maintenant !

... tuer Reina Kamisu.

Je peux distinctement sentir son cou alors que je l'étrangle. La sensation de tuer, le sentiment que sa vie la quitte.

Je peux distinctement le sentir.

Je sens que quelque chose disparaît. Peut-être que c'est insignifiant pour les autres, que c'est invisible, mais mon instinct tire la sonnette d'alarme.

Mais bien que je tente de l'attraper, il me glisse entre les doigts.

Quoi que ça puisse être, on ne peut pas revenir en arrière. Jamais.

Et avant que je m'en rende compte, j'étais arrivé là où Reina Kamisu était censée me guider.

Reina Kamisu — n'est plus.

Le collier se casse en deux.

... Je n'en ai plus rien à faire.

Il n'y a plus d'ennemi.

Il n'y a plus de Reina Kamisu.

Reina Kamisu n'est nulle part.


Je reviens de la frontière entre les mondes et je me retrouve dans un autre monde inconnu.

C'est un monde normal, rationnel, vide, que je suis censé que trop bien connaître. Et pourtant, ce monde me paraît inconnu.

Mais c'est la réalité. La dure vérité.

Et donc, la scène devant mes yeux est réelle.


— Pourquoi tu ne m'as pas écoutée ?

J'ai confié à Reina Kamisu le rôle de mon ennemi. Mais pour l'affronter et pour qu'elle remplisse ce rôle, il fallait que je me débarrasse du filtre de mon bon sens.

C'est pour ça que j'ai fermé les yeux, que j'ai recouvert mes oreilles et que je me suis renfermé sur moi-même. Il me fallait déformer les données de base.

Mon ennemie.

Ma mémoire a été manipulée pour que je puisse tuer mon ennemie, Reina Kamisu, en trafiquant le flot d'informations de façon à ce que sa mort devienne la première de mes priorités. Le plan tourne entièrement autour de son rôle.

Reina Kamisu est un phénomène.

Elle ne peut physiquement tuer personne, et personne ne peut physiquement la tuer.

Mais Reina Kamisu était mon ennemie.

Elle devait être tuée. Je devais ressentir physiquement la sensation de la tuer. Il me fallait sentir sa mort de mes propres mains.

En conséquence...

Je t'avais prévenue, non ?

... C'est pour ça que je t'avais dit de garder tes distances avec moi.

Hozumi-chan.

Je baisse la tête vers elle. Son visage est tordue par la douleur, à tel point qu'il en est difficile de la regarder — et pourtant, il y a une indéniable lueur de satisfaction sur son visage.

Pourquoi ?!

Le fait que Reina Kamisu prenne le rôle des autres est déjà bien suffisant, alors pourquoi tu as cru bon de prendre le rôle de Reina Kamisu ?

Garder contact avec moi t'était donc si important que ça ? Tu as préféré me tenir tête plutôt que d'être abandonnée ?

Tu es incompréhensible, Hozumi-chan !

Je, oui, moi, je n'ai d'intérêt que pour Shizuka et personne d'autre. Tu ne peux pas devenir Shizuka, et tu ne pourras pas la remplacer. Tu ne pourras jamais me satisfaire quoi que tu fasses.

Pourquoi tu as tenu à t'accrocher à un type comme moi jusqu'au bout...?

C'est dommage. Vraiment. Tu étais si proche du but.

Tu as presque réussi à me changer—

Je lève la tête vers le ciel alors que je sens que mon combat est terminé.

Hé, Shizuka, j'ai gagné !

J'ai vaincu Reina Kamisu et Hozumi Shiki !

Je continuerai de t'aimer !

Mais je me sens seul. Incroyablement seul.

Il n'y a personne à mes côtés. Je n'autoriserai personne à s'y trouver.

Je suis sûr que ça continuera comme ça, avec moi restant toujours .

Que quelqu'un...

Que quelqu'un, n'importe qui, me réconforte.

Mais je ne laisserai personne faire ça.

Shizuka. Shizuka.

Je me fiche que tu sois un fantôme, ou un sosie, ou même une énergie humanoïde.

Ne me laisse pas tout seul.

Mais Reina Kamisu n'est plus.

L'être qui pouvait te remplacer n'est plus.

Elle n'est plus .

Je suis tout seul.


La seule chose qui me reste, c'est — cet inestimable symbole de Shizuka et de notre relation.

Le collier que je lui ai donné. Ou plutôt—


... ce qu'il en reste.



Épilogue[edit]

Je pourrais tout aussi bien mettre une lettre d'amour dans une bouteille et la jeter à la mer : cette dernière a peu de chance d'atteindre qui que ce soit, sans parler de la personne à qui elle est destinée.

Voilà à quel point mon amour est sans espoir.

Il est entièrement dévoué à une autre fille, et si ça ne suffisait pas, ma meilleure amie Hozumi-chan se trouva être ma rivale.

Pour être franche, je crois que je suis au bout du rouleau.

Je n'ai pas envie d'abandonner, vraiment, mais la situation est sans espoir quoi qu'on en dise. Je sens vraiment qu'il y a plus de chance que je conquiers le Japon toute seule que mon amour soit réciproque. J'ai du mal à parler aux garçons, je suis loin d'être aussi belle que Wakui-senpai ou Hozumi-chan, j'ai toujours eu la tête ailleurs, et je ne suis même pas intelligente. Je suis plutôt riche, mais ce n'est pas une qualité en soi.

Oui. Je ne suis rien. Juste une sale gosse.

Comment une fille comme moi, qui passe le plus clair de son temps avec Hozumi-chan, ait pu la poignarder dans le dos et chasser l'ombre de Wakui-senpai qui le hantait ? C'est comme dire à un coureur amateur de rattraper les meilleurs sprinteurs du monde qui sont sur le point de passer la ligne d'arrivée.

Mais ma situation a beau être désespérée, mes sentiments pour lui sont réels.

Je peux dire avec conviction que je l'aime plus que n'importe qui. Vraiment. Je suis certaine que mes sentiments sont encore plus forts que ceux de Wakui-senpai et Hozumi-chan.

C'était le coup de foudre. Ma mère se moquerait de moi et me dirait que ce n'est pas le véritable amour, mais si des sentiments qui me tiennent éveillée et qui me font pleurer toutes les nuits ne sont pas vrais, alors je suis sûre que je dois moi-même être une énorme blague.

Je me fiche s'il ne m'appartient pas à moi toute seule.

Je suis heureuse de pouvoir profiter du fait que je sois amie avec Hozumi-chan pour de temps en temps pouvoir discuter avec lui, ou le toucher.

Je prie pour que notre quotidien reste comme ça. Une relation chaleureuse et confortable entre Hozumi-chan, senpai et moi.

Si jamais il me prête une quelconque attention sur le chemin, je ne pourrais pas être plus heureuse. Et si par miracle on devenait plus intimes, je pourrais mourir sans regrets.


J'arrive dans notre classe, et remarque qu'il y a de l'agitation. Je suis curieuse de savoir ce qui se passe, mais j'hésite à parler aux autres sans Hozumi-chan.

Surtout, je veux voir senpai. Mais visiblement, Hozumi-chan n'est pas encore là, même si elle arrive tôt d'habitude comme elle veut également le voir dès que possible.

Une panne d'oreiller ? Elle est du genre à se lever tard après tout.

... Peut-être que je devrais me contenter d'y aller sans elle ?

Je secoue fermement la tête quand cette pensée me traverse. Je ne suis pas si courageuse ! Ah, ce garçon-là m'a vue secouer la tête. Ah... il va croire que je ne suis pas nette si ça continue...

Mais oui ! Je me sens courageuse aujourd'hui !

Il me faut juste le saluer. Il le fait toujours, lui aussi. Peut-être que je vais réussir à engager une conversation avec lui ? Au sujet de mon collège, peut-être ? Ou de ma sœur ? Il y a beaucoup de sujets possibles. Il sait écouter les gens, alors je suis sûre qu'on va bien s'amuser même malgré ma faible éloquence.

Après un moment d'hésitation, je pose mon sac et sors de la classe.

Je suis désolée, Hozumi-chan. Je pense que je vais en profiter.

Mais... tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas ? Je ne te mets pas de bâtons dans les roues, après tout. Et puis, je n'ai parlé à personne de mes sentiments pour que tu ne t'en veuilles pas. Alors tu ne m'en veux pas, pas vrai ?

Après m'être convaincue de cette façon, je descends les escaliers et me dirige vers la classe de senpai. En arrivant là, je jette un coup d'œil dans sa classe tout en évitant les regards persistants des autres lycéens.

Le voilà.

Je sens le sang me monter à la tête.

Il est d'une beauté aujourd'hui. D'une incroyable beauté.

En remarquant mon regard, il s'approche de moi et me fait un salut de la main. Il sort même de la classe pour moi ! Alors que je suis seule cette fois-ci !

Je crois que je deviens folle ! J'ai envie de m'enfuir en courir et me cacher dans un coin.

— Salut, Yoshino-chan.

— B-Bonjour, marmonné-je tout en baissant les yeux, malgré que je voulais vraiment le saluer avec un sourire.

Beeeuh... Idiote, idiote ! Il va en avoir marre de moi si je continue !

— T'es pas avec Hozumi-chan aujourd'hui...?

— Ah... oui. Elle n'est pas encore arrivée.

J'ai soudain l'impression d'avoir une arrête coincée dans la gorge. Non, cette étrange sensation est comme un poisson entier.

Mais cette impression inconfortable est chassée par sa phrase suivante.

— Yoshino-chan, je peux te parler en privé ?

— Hein ?! Quoi ?! bégaie-je inconsciemment. E-En privé ?

— Ouais.

— P-Pourquoi—?

Je n'en reviens toujours pas quand il s'approche de moi pour me murmurer à l'oreille. S-Senpai, pas si près... c-c'est gênant.

— ... Parce que j'ai remarqué tes sentiments.

— Hein ? HEEIIIIN ?! dis-je d'une voix rauque ce qui attire l'attention des autres.

C'est gênant, mais c'est le cadet de mes soucis maintenant.

Mon dieu... J'ai envie de pleurer. Je ne vais plus pouvoir être avec lui maintenant. Même si j'ai toujours souhaité que notre relation reste comme elle était il y a quelques minutes !

Je lève la tête, décidée à dire quelque chose pour maintenir le statu quo. Non pas que je sache déjà quoi.

Mais en voyant son visage, je suis surprise, mais d'une autre façon.

Il est extrêmement calme.

Pourquoi ? Ce n'est le genre de personnes à repousser quelqu'un avec ce genre de visage. Mais alors... Qu'est-ce que ça signifie ?

— S-Senpai...?

— Hm ?

— C-Corrige-moi si... je me trompe, mais... Ah ! Tu dois te dire que je raconte n'importe quoi, mais... est-ce que mes, hum, sentiments ne sont... pas un problème pour toi...?

J'ai rassemblé environ l'équivalent d'une vie de courage pour lui poser la question. Je suis prête à mourir sur le champ si je l'ai mal compris.

Mais il me répond avec un sourire.

— Mais bien sûr que ce n'est pas un problème. Ça me touche beaucoup !

Aah...

Je n'en reviens pas. Je n'en reviens pas !

S'il dit vrai, je ne peux m'empêcher de penser que la Terre ne tourne pas rond. Le soleil a dû se lever à l'ouest aujourd'hui et va se coucher à l'est.

Mais c'est vraiment la réalité.

Il me sourit gentiment :

— Alors, Yoshino-chan ? Est-ce que je peux te parler en privé ?

— O-Oui, bien sûr.

Après avoir dit ça, il me prend la main et m'emmène quelque part.

Emmène-moi où tu voudras. Je me fiche où tant qu'on est ensemble.

J'ai toujours cette drôle de sensation de tout à l'heure, mais je décide de ne pas y prêter attention. Je me fiche si j'ai oublié quelque chose. Plus rien n'a d'importance tant que je suis avec lui.

Il remarque mon regard insistant sur lui et me lance un sourire d'une beauté absurde.

Alors que je sens la chaleur de sa main, je prie :

Seigneur, faites que mon senpai adoré—

... faites que Reina Kamisu soit toujours .




Postface[edit]

À tous ceux qui me connaissent déjà, rebonjour, et à tous les autres, enchanté. C'est Eiji Mikage.

On a décidé de ne pas mettre d'illustration dans ce roman comme pour mon premier. Désolé pour la petite particularité. Je suis en réalité quelqu'un de timide qui par essence préfère rester dans l'ombre (c'est dans mon nom, après tout)[1] ! À tel point que j'ai dû détourner le regard quand j'ai aperçu quelqu'un lisant mon premier roman dans le train le lendemain de sa sortie.

Laissez-moi présenter ce roman en quelques mots.

Cette histoire est très proche de mon premier en termes de style. Il y a beaucoup de différences, bien sûr, mais je crois que vous remarquerez qu'il a été écrit par le même auteur. La différence la plus flagrante est peut-être le fait que j'ai plus réfléchi à la structure globale.

Les personnages principaux sont plutôt maladroits, mais c'est comme ça que j'imaginais leur comportement dans une histoire pareille. Qui plus est, je serais heureux si vous ne les voyiez pas comme des personnages purement fictifs pendant votre lecture de ce livre... mais c'est juste le côté égoïste d'un auteur.

J'ignore vraiment quel genre d'histoire c'est. Je n'aime pas me mettre des contraintes quand j'écris quelque chose, ce qui génère bien entendu certains risques... Cela dit, il est sûrement nécessaire de décider ce qui est le plus important et ce qui ne l'est pas afin de garder un bon équilibre.

Ce roman est intitulé « Kamisu Reina wa Koko ni Iru » (Reina Kamisu est là) et une suite intitulée « Kamisu Reina wa Koko ni Chiru » (Reina Kamisu se disperse là) sortira le mois prochain. Néanmoins, les livres sont indépendants, alors je ne les considère pas comme partie 1 et partie 2. Ce roman peut être apprécié tel quel, mais il y a également d'importantes révélations dans « Chiru ». Lisez-le si ça vous intéresse.

Pour finir, j'aimerais remercier mes soutiens.

Mille mercis à mon actuel et mon précédent éditeur en charge, à mon troisième ami du staff éditorial, le designer, les relecteurs, et tous ceux qui ont aidé à la conception de ce livre.

J'aimerais également remercier l'équipe éditoriale dans son ensemble pour m'avoir donné la chance de sortir un nouveau livre.

Et enfin, et surtout, merci à mes lecteurs.

Je serais honoré de vous revoir le mois prochain dans « Kamisu Reina wa Koko ni Chiru ».



  1. "Kage" signifie ombre en japonais.