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From Baka-Tsuki
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Préface

Les complots existent bel et bien dans ce monde.

Mais dans plus de quatre-vingt-dix-neuf pourcent des cas, celles que l'on vous raconte et qui paraissent des plus plausibles ne sont en fait que de simples fantasmes, voire même des mensonges patentés. Prenons par exemple ces livres que l'on trouve dans le commerce ; qu'ils soient intitulés La grande conspiration juive pour ruiner le Japon ! ou encore Le super complot de la CIA qui cache un pacte secret avec les extra-terrestres !, ce ne sont juste que de simples fictions.

Malgré tout... les gens adorent les complots.

« Complot. » Nous sommes désespérément fascinés par la sonorité de ce mot à l'écho à la fois doux et amer qu'il provoque en nous.

Revenons sur l'exemple de La conspiration juive, sa théorie s'est construite de la manière suivante : l'auteur souffre de multiples et épouvantables complexes, tels que « Pourquoi suis-je pauvre ? » ; « Pourquoi ma vie n'est-elle pas plus confortable ? » ; « Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à me trouver de petite amie ? ». Son esprit et son corps sont torturés en permanence, à la fois de l'intérieur et de l'extérieur.

Ces rancœurs refoulées se transforment petit à petit en sentiment de haine envers la société. Elles deviennent alors de la colère.

Pourtant, la plus grande source de colère provient de sa propre lâcheté.

Il est pauvre parce qu'il ne sait pas comment gagner de l'argent. Il n'a pas de petite amie car il n'a aucun charisme. Mais le processus qui mène à se rendre compte de la vérité et à accepter ses propres faiblesses demande énormément de courage. Aucun être humain, je dis bien aucun, n'a envie de regarder ses propres insuffisances en face.

C'est à ce moment-là que le théoricien du complot projette sa lâcheté sur le monde extérieur.

Il crée un « ennemi » fictif hors de lui.

Un ennemi. Mon ennemi. L'ennemi de la société.

« Parce qu'un ennemi conspire à faire le mal, je ne peux pas trouver le bonheur. À cause de ce complot, je n'arrive pas à trouver une petite amie. C'est donc ça ! Tout ça, c'est la faute de ces juifs. Parce qu'ils complotent quelque part sur cette planète, je ne suis pas heureux. Enfoirés de juifs ! Je ne vous le pardonnerai jamais ! »

Franchement, ce genre de pensées dérange également les juifs.

Tous les théoriciens du complot auraient bien besoin d'examiner de plus près la réalité des choses.

Les « ennemis » n'existent pas en tant que tels. Pas plus que le « mal ». On ressent toujours le besoin de mettre sur le dos d'un autre le fait qu'on se sente inutile.

Ce n'est sûrement pas une conspiration juive, ni une de la CIA, et encore moins ― même si cela me paraît évident ― une d'extra-terrestres. Avant toute chose, il faut bien garder ce fait en tête quand on vit sa vie.

Malgré tout...

Un faible pourcentage de gens est effectivement tombé nez à nez avec de véritables complots. Il existe, en réalité, une personne qui a vu, de ses propres yeux vu, un complot qui opère, en ce moment-même, dans le plus grand secret.

« Mais qui est cette personne ? », me direz-vous.

C'est moi.


Chapitre 1. Naissance d'un soldat

Partie Un

En une froide, très froide nuit de janvier, j'eus vent de l'existence d'un complot.

Dans mon petit studio de trente mètres carrés, je m'étais confortablement installé sous mon kotatsu[1]. C'était une bien triste nuit.

Malgré le fait qu'on entrait dans un nouveau millénaire, il n'y avait pour moi aucune lueur d'espoir à l'horizon. J'avais même pleuré en mangeant ma soupe du Nouvel An[2], c'est pour dire.

Pour un homme de vingt-deux ans au chômage, qui avait en plus abandonné les cours, la rigueur de l'hiver était particulièrement dure à supporter. Au milieu de ma chambre en pagaille, où traînaient à même le sol des vêtements sales et où l'odeur de cigarette avait littéralement imprégné les murs, je passais le plus clair de mon temps à soupirer et à me lamenter.

Comment en suis-je arrivé là ?

C'était la seule pensée qui animait mon esprit.

― Ah, gémissai-je.

Si je ne sortais pas rapidement de ma situation actuelle, j'allais complètement décrocher et disparaître à jamais de la société. Et pire encore, j'avais déjà laissé tomber la fac. Il fallait vite que je me trouve un travail afin de réintégrer la société.

Mais… j'en étais incapable.

Pourquoi donc ? Quelle en était la raison ?

La réponse tient en quatre mots : j'étais un hikikomori[3].

En ce moment, c'est le nouveau phénomène social à la mode – le hikikomorisme. C'est moi. Un reclus.

Il paraît qu'il y a actuellement environ deux millions de hikikomoris vivant au Japon. Deux millions, c'est énorme. Si on jetait une pierre dans la rue, il y aurait de grandes chances pour que ça tombe sur un hikikomori... Bien entendu, dans la réalité, ça n'a aucune chance d'arriver. Après tout, les hikikomoris ne mettent jamais le nez dehors.

Quoi qu'il en soit, j'étais l'un de ces hikikomoris en vogue ici au Japon. Sans parler du fait que j'étais en quelque sorte un hikikomori chevronné. Je sortais une fois par semaine de mon antre, et c'était juste pour aller acheter à la supérette du coin de quoi manger et des cigarettes. On pouvait estimer le nombre de mes amis à zéro, et je dormais pas loin de seize heures par nuit.

Cette année-là, je fêtais ma quatrième année d'affilée en tant que hikikomori. Mon train de vie m'avait même fait arrêter la fac.

Sérieusement, j'étais un hikikomori de haut niveau, un professionnel comme dirait l'autre. Peu importe qui vous me mettiez en face, je doute vraiment qu'il aurait été de taille en terme de hikikomorisme. En fait, j'étais même persuadé que s'il existait des « Jeux Olympiques des Hikikomoris », je serais champion du monde. J'étais sûr de pouvoir battre n'importe quel hikikomori, quel que soit son pays. Qu'il soit un hikikomori russe qui a fui dans la vodka, un hikikomori anglais qui est tombé dans la drogue, ou encore un hikikomori américain qui a trouvé son échappatoire en tirant sur tous les murs de son appartement.

C'est vrai ! On raconte que le célèbre fondateur de l'école de karaté Kyokushin[4], Maître Ohyama Masatatsu, aussi connu sous le nom de « La Main Divine », s'est retiré dans les montagnes pendant sa jeunesse afin d'affûter son esprit avant de devenir le maître de karaté le plus fort du monde. Vu sous cet angle, alors moi aussi ― qui m'étais terré continuellement dans cet appartement pendant toutes ces années ― on peut dire que j'étais, à cet instant précis, sacrément proche de devenir l'homme le plus fort du monde.

En tout cas, ça valait le coup d'essayer. Je décidai de prendre une bouteille de bière, pour essayer de la fendre en deux d'une manchette bien placée.

― Hiii-ya !





Tout en pansant ma main droite ensanglantée, je m'assis sous mon kotatsu.

Y'a pas à dire, je n'avais plus toute ma tête ces derniers temps. Serait-ce à cause de mes seize heures de sommeil quotidiennes ? Ou était-ce parce que j'évitais tout contact avec les autres depuis plus de six mois ?

Toute la journée, mon cerveau était dans la brume. Même pour aller jusqu'aux toilettes, c'était la croix et la bannière.

Mais je m'en fichais bien de tout ça.

La seule chose qui m'importait, c'était de briser ce mode de vie de bon à rien de hikikomori.

Oui ! Il me faut échapper à cette vie infecte, et le plus vite sera le mieux. Un retour à la société humaine ! Rebondir après avoir abandonné la fac ! Je vais travailler, me trouver une petite amie, et vivre une vie normale, youhou !

Parti comme je suis, je resterai une victime traumatisée toute ma vie. Si ça continue, je ne serai même plus digne d'être qualifié d'être humain. Il faut que je prenne une bonne résolution, là maintenant tout de suite !

Mais les résolutions ― du style « Aujourd'hui, je vais sortir et me trouver un petit boulot ! » ― étaient du genre à disparaître en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « ouf ».

Pourquoi ? Pourquoi c'est comme ça ?

C'était sûrement cette longue vie en tant que hikikomori qui avait fini par corrompre jusqu'aux tréfonds de mon âme.

Je ne peux pas continuer comme ça. Il faut que je fasse quelque chose et vite.

À ce moment-là, je décidai qu'afin de forcer mon esprit plus qu'affaibli à se remettre dans le droit chemin, j'allais essayer de prendre un peu de drogue blanche que j'avais commandée sur Internet.

Ça avait beau s'appeler comme ça, ça n'avait rien d'un stimulant. C'était un hallucinogène tout ce qu'il y a de plus légal, et relativement puissant de surcroît. Mais, bien qu'elle ne soit pas interdite par la loi, il paraît que ses effets sont assez proches du LSD. Elle agit directement sur les récepteurs de sérotonine du cerveau et d'après ce qu'on dit, ça peut provoquer des visions extrêmement intenses.

Exactement. Pour échapper à ma misérable situation, je n'avais pas d'autre choix que de recourir à la science pharmaceutique. J'en étais réduit à l'extrême : essayer de stimuler mon propre cerveau tout raplapla au moyen de puissants hallucinogènes.

C'est exactement comme l'a dit le célèbre Shibusawa Tatsuhiko[5] : « L'enseignement que l'on reçoit au travers de la religion, et celui qu'on reçoit au travers de l'usage de drogues, sont en fait deux faces d'une même pièce. » Ou quelque chose du genre.

Dans ce cas, alors je choisis la drogue tant qu'à faire.

J'apprendrai ce dont j'ai besoin et je pourrai échapper à cette pathétique vie de hikikomori. Je vais me débarrasser de mon esprit déficient et le remplacer par un qui aura du courage, lui. Je vais mettre une petite quantité de drogue blanche sur le kotatsu et zou, direction le paradis !

Notes

  1. Sorte de table chauffante que les japonais utilisent en hiver, la plupart des appartements n’ayant pas de système de chauffage centralisé.
  2. Lors du Nouvel An, les japonais mangent souvent du o-zôni, sorte de bouillon qui se mange avec des baguettes de saule non laquées et qui se constitue de mochi (gâteaux de riz), légumes et sauce soja ou miso blanc.
  3. Le Ministère japonais de la Santé a défini le mot hikikomori pour qualifier les individus qui refusent de sortir de chez eux et qui s’isolent de la société et de leur famille dans une seule pièce pendant une durée dépassant six mois ; typiquement, cela concerne des personnes jeunes ou des « nerds » qui se sont coupés du monde.
  4. Le karaté Kyôkushin (ultime vérité) est un style d’art martial full-contact, fondé en 1964 par Ohyama Masutatsu (1923-1994), un maître coréen réputé pour s’être entraîné seul pendant des années sur les Monts Minôbu et Kiyosumi.
  5. Shibusawa Tatsuhiko (1928-1987) est le nom de plume de Shibusawa Tatsuo, un écrivain, critique littéraire et traducteur de littérature française durant l’ère Shôwa (1926-1989).


Partie Deux

Oh, comme c'est merveilleux et plaisant à la fois !

Dans mon petit studio crasseux de trente mètres carrés, où la cuisine était jonchée d'assiettes crades et le sol recouvert de vêtements sales, j'étais en train de triper !

Les murs se tordent et se tortillent dans tous les sens pendant que la clim souffle comme un avion. Et M. Haut-Parleur qui se met à parler.

Oh ! Ils sont vivants. Nous ne formons qu'un seul et même monde.

Bonsoir, M. Frigidaire.

Merci de me réchauffer, M. Kotatsu.

Vous êtes le lit le plus confortable que j'ai jamais eu, M. Lit.

Mme Télé, M. Ordinateur, et tous les autres que j'ai pu rencontrer jusqu'ici, merci à vous tous.

― M. Satô, il vous faut sortir de cette vie de hikikomori, et vite ! ― Oh, les amis, vous êtes tous derrière moi ? Merci, merci du fond du cœur. Rien ne peut me rendre plus heureux. Maintenant, tout ira bien. Avec le chaleureux soutien de mes amis, je vais pouvoir échapper à cette vie de reclus.

Regardez-moi bien. Oui, là maintenant tout de suite, je suis sur le point de sortir. Il est trois heures du matin, mais je m'en tamponne. Je vais abandonner cette chambre pour le vaste monde, à moi l'aventure !

Mais, comme il fait froid, je ferais mieux de bien me couvrir. Et zou, c'est parti. Mes vêtements, un bonnet, et une veste. Voilà, je suis fin prêt maintenant.

Ok, je vais sortir. Il est temps pour moi de dire adieu à cette misérable vie. Salut.

Adieu.

Mais, pour une raison que j'ignorais, la porte de mon appartement refusa de s'ouvrir. Pourquoi ? Pourquoi cette satanée porte ne voulait-elle pas s'ouvrir ?

L'anxiété me gagnait. Quelqu'un était en train de m'empêcher de m'enfuir.

― C'est normal, M. Satô. Si vous partez, vous ne serez plus un hikikomori, m'ont alors informé mes haut-parleurs.

Mais encore ?

― Quelqu'un vous met des bâtons dans les roues.

L'immense choc causé par cette unique phrase, toujours transmise par mes haut-parleurs, était complètement indescriptible.

Une interférence.

Et c'est alors que je me suis remémoré le jour où ma transformation en hikikomori a commencé.

C'était un caniculaire jour d'été.

Je marchais lourdement, escaladant avec peine la côte menant à la fac. La sueur ruisselait de façon désagréable le long de ma nuque.

Il y avait d'autres personnes dans la rue ― peut-être une ou deux femmes au foyer qui rentraient chez elles après avoir fait les courses, et des jeunes qui allaient à la même fac que moi. Mais c'était loin d'être bondé. Cependant, le trajet jusqu'à l'université ce jour-là était décidément différent des autres jours. Tous ceux qui croisaient mon chemin me dévisageaient. Et je suis sûr à cent pourcent que bien que c'était parfaitement calme ― presque trop pour que je ne l'entende pas ― chacun d'entre eux lâchait une espèce de gloussement en passant à côté de moi. Et ça, j'en étais persuadé.

C'est la vérité vraie.

Pas de doute là-dessus.

Ils me fixaient tous du regard et avaient commencé à se moquer de moi ! Les femmes au foyer, puis les étudiants, tous m'avaient remarqué et s'étaient mis à ricaner.

J'étais abasourdi. Pourquoi ? Qu'est-ce qui les fait tant rire ?

― Hé, regardez ce type. Y'a un truc pas net chez lui, non ?

― Ah, c'est épouvantable. Si seulement il pouvait rester chez lui.

― Ha ha ha ! Il a trop une tête d'abruti.

Ça ne pouvait pas... sûrement pas... non… quand même pas... être un simple complexe de persécution de ma part ?

En tendant l'oreille, j'étais sûr de pouvoir les entendre, ces voix qui se moquaient de moi.

Et depuis ce jour...

Depuis ce jour, j'avais peur de sortir de chez moi.

Les haut-parleurs grésillèrent :

― C'est la vérité. Ces gens qui se sont moqués de vous étaient des agents d'interférence. Ce n'était pas du tout un complexe de persécution, M. Satô. Ils ont retourné votre esprit alors naïf et fragile contre vous, tout cela dans le seul but de vous transformer en hikikomori.

Ah ! Alors c'était donc ça ! D'un coup, les sombres ténèbres qui recouvraient mon esprit depuis des lustres ont fini par se dissiper.

En fait, depuis tout ce temps, quelqu'un me manipulait psychologiquement. Vu comme ça, tout devenait clair comme de l'eau de roche ! Mais qui pouvait avoir fait une chose pareille ? Et pourquoi ?

Je n'en avais pas, mais alors pas du tout la moindre idée.

C'est alors que ma télévision murmura soudainement, « La N.H.K. fonctionne grâce à des gens comme vous. » Pour une raison que j'ignore, ces paroles, auxquelles je n'avais pas prêtées attention depuis le début, commencèrent à faire écho en moi. N.H.K... Je sentais que, derrière ces trois lettres, se cachait peut-être un lourd secret.

Ce n'était absolument pas une simple illusion de grandeur ou un délire complet. Même si j'étais en plein milieu d'un puissant trip hallucinogène, ça ne voulait pas dire que j'avais perdu la faculté d'émettre un jugement sensé. En fait, mon cerveau fonctionnait cent fois mieux que durant les vingt-deux précédentes années de ma vie.

Un plus un égalent deux. Deux plus deux égalent quatre. Vous voyez ? Mon cerveau fonctionne à merveille !

C'est pour ça qu'il faut que je réfléchisse. Là maintenant, il faut que je réfléchisse !

N.H.K. Derrière ces trois lettres se cache un secret qui a un rapport avec moi.

Le but mis à part, ce n'était rien de plus qu'un pressentiment, mais je ne pouvais plus douter de son exactitude. On peut aussi appeler ça une révélation divine. Et même, ce ne serait pas exagéré de qualifier ça d'enseignement.

Néanmoins, hum... Ma familiarité antérieure avec la N.H.K. me revint à l'esprit. D'un coup, je me suis souvenu que quand j'étais petit, j'adorais la N.H.K. En primaire, je regardais Nadia : Le Secret de l'Eau Bleue[1]. C'était vraiment un animé intéressant.

Euh... Un animé...

En parlant de ça, des images d'otakus[2] me vinrent à l'esprit. Qui dit otaku, dit asocial. Et qui dit asocial, dit hikikomori.

Sérieux ?

Je vois ! Le lien direct entre N.H.K. et hikikomori devrait paraître évident à tout le monde maintenant. Pour faire simple, en diffusant des animés aussi intéressants, la N.H.K. a produit en masse des otakus, ce qui a favorisé par la suite la création de hikikomoris à grande échelle. Bon sang ! C'est vraiment dégueulasse !

Mais bon, maintenant, j'avais percé à jour leur conspiration. Une fois arrivé là, je n'étais plus qu'à un pas de la solution parfaite à ce mystère. La tête posée contre mon kotatsu, je me dévouais entièrement à trouver cette dernière.

Grâce aux drogues, mon champ de vision s'élargissait. Tous mes meubles m'encourageaient à l'unisson.

Ouais ! Avec l'aide de mes amis les meubles, rien ni personne ne pouvait m'arrêter. Ce n'était pas comme si ces poules mouillées d'agents d'interférence allaient me poursuivre ad vitam aeternam. Il est temps pour moi de contre-attaquer.

Je vais vous faire regretter de vous être moqués de moi, tous autant que vous êtes.

Encore un petit peu...

Je suis à un cheveu de résoudre tous ces mystères. Télé, kotatsu, ordinateur, prêtez-moi votre force !

Et alors, à ce moment précis, je l'ai eue, ma révélation divine. Pour être précis, mon cerveau l'avait reçue directement sous la forme de l'adage bien connu : « Tout est dans le nom. »

En gros, le nom même N.H.K. devrait révéler la véritable nature de l'organisation. N.H.K. est le sigle de « Nippon Hôsô Kyôkai[3] », mais ça ne pouvait pas être sa seule signification. Un autre sens, ou plutôt un double sens, devait exister.

N.H.K., N.H.K., N.H.K.... Je me répétais en boucle ces trois lettres dans ma tête, encore et encore.

N pour Nippon. Dans ce cas, H doit être...

J'ai compris ! C'était pourtant si simple ! Le mystère avait fini par être résolu. J'avais découvert la vérité qui se cachait derrière tout ça. H était pour Hikikomori ! Autrement dit, N.H.K. signifiait « Nippon Hikikomori Kyôkai[4] » !





Mon combat a commencé ce jour-là.

Pendant que je m'envoyais en l'air avec mes hallucinogènes, je n'avais même pas été fichu de me rendre compte que ma porte refusait de s'ouvrir parce qu'elle était tout simplement fermée à clé. Mais c'était le cadet de mes soucis.

Quoi qu'il arrive, je dois me battre. Jusqu'au jour où j'aurai vaincu la N.H.K., je dois me battre avec bravoure. La défaite ne m'est pas permise.

Mais des fois, j'ai vraiment envie de me pendre...

Notes

  1. Un animé des studios Gainax devenu culte avec le temps. C’est une adaptation très libre de 20.000 Lieues Sous les Mers.
  2. Bien qu’otaku soit un mot honorifique pour prendre, ou maison, c’est un terme extrêmement péjoratif au Japon. Il souligne le caractère exacerbé de certains fans de jeux vidéo ou d’animé qui ne font rien d’autre que rester chez eux à vivre leur passion.
  3. Nom d’une chaîne de télévision japonaise. Signifie littéralement Association Télévisuelle Japonaise.
  4. En remplaçant hôsô par hikikomori, on peut désormais traduire le sigle N.H.K. par Association Japonaise des Hikikomoris.


Chapitre 2. Jihad

Partie Un

Plusieurs mois après la nuit où j'avais décidé de combattre la N.H.K., je contemplais le parc en face de chez moi à travers la fenêtre de mon appartement. Les cerisiers étaient en fleur ― une scène ô combien réjouissante.

Néanmoins, aucun espoir de victoire ne se profilait à l'horizon. Je ne voyais aucun moyen de remporter le combat.

Pour commencer, j'ignorais où se cachait mon ennemi.

Je me disais que le mieux serait peut-être de faire sauter le siège de la N.H.K…

Non, si jamais je tentais un truc pareil, la police n'hésiterait pas une seule seconde à m'abattre.

Je fis donc une croix sur ce plan.

Mais le plus important, c'était que je savais qui était mon ennemi, la N.H.K. Il fallait que j'y croie ― ou du moins, que je fasse semblant d'y croire. Oui, il le fallait. Je devais m'assurer de ne pas commettre d'imprudences.

Si j'avais persévéré dans cet immobilisme, ma situation n'aurait jamais évolué.

Dernièrement, les signes annonciateurs du printemps me déprimaient de plus en plus, ils avaient même impitoyablement envahi mon studio de trente mètres carrés.

Un autre étudiant venait d'arriver en lieu et place de celui qui habitait dans l'appartement voisin du mien. Maintenant, les rues allaient être envahies par des jeunes étudiants fraîchement entrés à la fac se rendant à leurs cours, le sourire aux lèvres. Ouvrir la fenêtre reviendrait donc à laisser entrer la brise fraîche du printemps, les pétales de cerisiers, mais aussi les voix pleines d'entrain des gens.

Argh, comment est-ce que ça a pu arriver ? J'étais le seul à ne pas pouvoir goûter aux joies du printemps. Non, pire que ça : le monde entier se moquait continuellement de moi, pendant que tous savouraient l'arrivée du printemps. Du moins, c'est comme ça que je le voyais.

Qui plus est, je n'avais pas eu le moindre contact digne de ce nom avec un autre être humain depuis pas loin d'un an.

J'avais l'impression que parti comme c'était, je risquais d'oublier comment parler japonais. Je sentais que je m'éloignais encore et toujours plus d'un retour à la société. Et ça serait vraiment problématique, oui, très problématique. Si je ne me dépêchais pas de m'échapper de cette vie de hikikomori, le monde entier allait me considérer mort socialement, et ce, à jamais.

Tout d'abord, il fallait que je réfléchisse à comment gagner mon indépendance. Je savais qu'il m'était impératif de trouver du travail. Ainsi, je m'étais récemment acheté un magazine de petites annonces à la supérette du coin. Mais après l'avoir parcouru, tout me paraissait hors de portée.

Oh, c'est impossible. Impossible de chez impossible. Je suis un marginal qui a arrêté les cours qu'il suivait dans une université de seconde zone, et ce, sans la moindre qualification. Voilà ce que je suis. Si j'étais un responsable du service du personnel d'une société, jamais je n'embaucherais un hikikomori comme moi. Par les temps qui courent ― où il est déjà bien assez difficile de trouver du travail ― jamais une boîte ne pourrait décemment embaucher un bon à rien comme moi.

Mais par contre, tôt ou tard, tout être humain, quel qu'il soit, doit travailler. Et c'est un fait irréfutable.

Je ne pouvais tout de même pas continuer à vivre sur le dos de mes parents ad vitam aeternam.

Et comment pouvais-je continuer à tromper mes parents avec les pires mensonges qui soient : « Tout va bien ! Même si j'ai arrêté les cours avec peu de qualifications, je n'aurai aucun mal à trouver du travail ! Pour l'instant, je prépare toutes sortes de diplômes, notamment un certificat d'expert informatique, le TOEFL, un de traitement de texte, de programmation, et de calcul mental, et plein d'autres. Alors envoyez-moi encore un peu d'argent s'il vous plaît ! »

Ouais, la date limite approchait à grand pas. Elle était peut-être même déjà dépassée depuis plusieurs mois.

Avant que mes parents n'arrêtent de m'envoyer de l'argent, il me fallait changer ma personnalité de moins que rien et tirer un trait sur mon train de vie de hikikomori.

En bref, il me fallait détruire la N.H.K.

Allais-je y arriver ? Pouvais-je vraiment faire quelque chose d'aussi insensé ?

Le monde extérieur était empli de dangers. Les voitures roulaient à des vitesses folles, le pollen de cèdre emplissait l'air, et des meurtriers sanguinaires envahissaient de temps à autre les rues. Sachant cela, pouvais-je sciemment m'aventurer dans un monde aussi dangereux ? Allais-je y survivre ?

En toute honnêteté, cela m'inquiétait au plus haut point.

En fait, c'était sans espoir.

Un minable comme moi ne pourrait jamais mener une vie normale dans la société. Oui, une vie sociale digne de ce nom ne serait pas possible pour quelqu'un qui, la veille à peine, s'était réveillé à sept heures du matin pour la première fois depuis des lustres, et tout ça pour rester couché dans son lit jusqu'à l'après-midi, perdu dans ses pensées. Je dirais même plus, une vie respectable dans une société conformiste serait impensable pour quelqu'un qui, juste après ça, avait décidé de piquer un petit roupillon, fermant les yeux uniquement pour se réveiller à cinq heures du matin le jour suivant.

Une vie normale dans la société serait inconcevable pour quelqu'un comme moi, qui avait tenté en vain d'appliquer le raisonnement freudien à son dernier rêve. J'avais rêvé d'une relation hétérosexuelle impure dans une petite salle avec cette amie lycéenne une classe au-dessus de moi, et j'avais fini par en déduire que cela indiquait un désir latent chez moi d'avoir une relation hétérosexuelle impure dans une petite salle avec cette amie lycéenne une classe au-dessus de moi. Ma conclusion finale était, « Mais en quoi est-ce que c'est une interprétation de rêve, ça ? Tu refais toujours les mêmes erreurs ! »

Impossible pour moi, alors parti me préparer le petit déjeuner et qui avais réalisé, après avoir ouvert le réfrigérateur, qu'il n'y avait à l'intérieur pas le moindre morceau de nourriture. Impossible pour moi, qui avais décidé par la suite d'ignorer mon estomac gargouillant en allant prendre un bain, pour finalement me rendre compte que je n'avais plus ni savon ni shampooing.

Et impossible pour moi, qui avais commenté l'horoscope du jour qui passait à la télévision ― Journée de chance pour les Vierges aujourd'hui. Une personne inattendue va vous déclarer sa flamme ― par, « Et comment elle compte s'y prendre si je ne quitte pas mon appart' de toute la journée, banane ? Hein ? J'aimerais bien voir ça. »

Non, une vie normale dans la société m'était complètement impossible.

Arg.

Peut-être que je ferais mieux de mourir !





Peut-être que je ferais mieux de mourir. Non. Je ne mourrai pas, car je suis un soldat fort et compétent.

J'étais déterminé à rester en vie jusqu'au jour où je vaincrais la N.H.K., même en traînant mon corps sur le sol s'il le fallait.

Victoire ou défaite ; je ne savais toujours pas à quoi m'attendre. Quoi qu'il en soit, ce dont j'avais besoin était une bonne dose de courage ; et par conséquent, il me fallait utiliser avec parcimonie le peu qu'il me restait. Mais, pour le moment, je devais d'abord me préparer le petit déjeuner.

Après m'être lentement extirpé de mon lit, je retirai l'emballage et soulevai le couvercle de mes nouilles instantanées que je gardais pour les cas de forces majeures. Je versai de l'eau chaude dans la bouilloire que je rangeais au-dessus de mon réfrigérateur. Puis, j'attendis ― tout en écoutant les faibles notes d'une chanson d'animé qui me parvenaient de l'appartement 202, voisin du mien, j'attendis patiemment pendant trois minutes.

Non pas que c'était un détail d'une importance capitale ou quoi que ce soit, mais mon voisin, qui avait emménagé au printemps dernier, semblait adorer les animés. Même si ça m'était parfaitement égal, les cours auraient déjà dû reprendre. Était-ce raisonnable de ne pas être encore parti ? J'avais envie de lui dire, « C'est pas le moment d'écouter en boucle l'opening d'Ojamajo Doremi[1]. Tu vas être en retard ! » Bien sûr, je préférais m'abstenir de le faire. La vie de mon voisin ne me regardait pas, après tout.

Alors que ces pensées me traversaient l'esprit, les trois minutes qui s'étaient écoulées m'avaient parues être une poignée de secondes.

Mes nouilles étaient prêtes.

Et c'est alors que ça arriva.

Au moment même où j'étais sur le point d'enfoncer mes baguettes jetables dans mon pot de nouilles, la sonnerie de ma porte « ding dong, ding dong » me coupa net dans mon élan.

Qui cela pouvait bien être ?

Évidemment, je ne paniquais pas. L'inattendu visiteur qui me dérangeait pendant mon petit déjeuner était sûrement un agent de recouvrement, venu pour récupérer l'argent de ma facture d'électricité. Comme ce serait vraiment problématique de perdre ma seule et unique bouée de secours, je posai docilement mes baguettes et me dirigeai en direction de la porte d'entrée, toujours vêtu de mon pyjama.

En ouvrant d'un seul coup la porte, je dis rapidement :

― Oh, l'électricité ! L'électricité, c'est ça ? Je peux vous payer tout de suite. Hum, je vais vous payer tout de...

Ma voix s'arrêta net. Alerté par le sourire vissé sur le visage de ma visiteuse et par l'imperceptible aura qui émanait de tout son corps, je réalisai qu'il était impossible que cette bonne femme d'âge mûr puisse être l'agent de la compagnie d'électricité.

― Veuillez m'excuser de vous importuner alors que vous devez être occupé, dit ma visiteuse. Le visage de la femme était éclairé par le soleil matinal. Nous sommes en train de distribuer ces brochures, lança-t-elle tout en me tendant deux exemplaires.

Il était imprimé dessus : « Éveillez-vous ! Tour de Druaga[2]. »

Une fraîche brise de printemps souffla par la porte d'entrée. Dehors, la douce matinée d'avril était paisible et radieuse.

Notes

  1. Animé japonais de type magical girl sorti sous le nom Magical Dorémi en France.
  2. Tour de Druaga est un jeu de l’éditeur NAMCO sorti sur NES.


Partie Deux

Dans la chambre 201 de la résidence Mita, la porte séparant l'intérieur de mon appartement de l'extérieur était désormais grande ouverte. Il n'y avait plus rien qui nous séparait, la bonne femme en mission religieuse et moi.

Et c'est alors que je l'aperçus. En diagonale à droite derrière la femme à l'insondable sourire évangélique, se tenait une autre femme.

Ils avaient l'intention d'utiliser deux personnes pour me convertir ? En faisant pencher le rapport de force, à deux contre un ? Quelle bande de lâches !

Puis, je pris conscience d'un autre fait important. Je venais de remarquer à quel point l'autre religieuse était jeune.

Pour une raison qui m'échappait, même en cette paisible matinée d'avril alors que le soleil brillait doucement, elle s'abritait sous un parasol d'un blanc pur. Bien que dans l'impossibilité de voir son visage, caché par le parasol, je pouvais néanmoins présumer qu'elle était jeune, et tout particulièrement comparé à l'autre bonne femme. En fait, cela crevait les yeux qu'elle était même plus jeune que moi.

Tenant son parasol, vêtue d'une simple robe à manches longues de couleur vive, elle dégageait une aura pure et sacrée. Tel un ange gardien protégeant son maître, elle se tenait silencieusement derrière l'autre vieille femme.

Sans que je ne m'en rende compte, des larmes me montèrent aux yeux. Une satanée secte profitait sans vergogne de cette jeune fille, qui ne devait pas avoir plus de dix-sept, dix-huit ans à vue de nez. Rien que d'y penser, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de la compassion à son égard. Nan, mais sérieusement, c'est quoi ce délire ?!

J'étais persuadé qu'elle était à un âge où elle pouvait s'amuser bien plus que ça. À un âge où elle ferait mieux d'enfiler de beaux vêtements, se balader dans Shibuya, ou même tenter l'expérience d'une impure relation hétérosexuelle, plutôt que de gâcher sa vie comme ça. Mais les religions avaient des règles strictes, du genre « Tu ne commettras point l'adultère. » Elle devait souffrir, la pauvre. Ce doit être difficile, vraiment difficile.

Je l'imaginais ignorant comment calmer les ardeurs de son corps chaque nuit. « Dieu nous regarde, alors nous n'avons pas le droit de faire ça. Mais... mais je... je ne peux chasser ces pensées impures. Ooh, pourquoi suis-je une fille aussi dévergondée ? Et alors même que Dieu me regarde... Je me confesse, ô Seigneur, vous qui êtes aux cieux ! »

Ce genre de choses, où règles et désirs sexuels s'affrontaient, devait constamment la tourmenter. À cause de ce livre érotique sur des nonnes que j'avais lu récemment et qui mentionnait ces problèmes, mon raisonnement devait être le bon.

Une idée me traversa brusquement l'esprit. Si tout ce j'avais conjecturé était vrai, alors d'une certaine façon, l'existence de la religion n'était peut-être pas une mauvaise chose au fond. Tout compte fait, ce ne serait même sûrement pas exagéré de la trouver merveilleuse.

Oh oui, c'était vraiment obscène. En y réfléchissant bien, je me disais que cette obscénité la rendait même extrêmement merveilleuse d'ailleurs.

Par exemple, l'image d'une jeune fille se faisant fesser par une vieille nonne pas commode trottait dans ma tête. Cette image fut accompagnée de scènes salaces de procès de sorcières qui s'ensuivraient après. Et bouquet final, une violente scène de torture avait lieu dans un sous-sol sombre et froid. L'inquisiteur dirait alors, « On va bien voir si tu es vraiment une sorcière », et il préparerait par la suite la punition du cheval en bois ! « Avec un fouet ?! » Shlack ! Shlack ! Shlack ! « Alors ? Toujours pas ?! » Shlack ! Shlack ! « Ahh ! Non, pitié ! Épargnez-moi ! Je vous en supplie, pardonnez-moi ! » Mais personne n'avait que faire de ses implorations, et cette orgie d'indignités sans nom continuait de plus belle sans que l'on sache où cela s'arrêterait !

Fantastique !

Magnifique !

Une standing ova-

― Hum...

Soudain, je me rendis compte que la bonne femme qui se tenait devant moi me dévisageait.

― Vous allez bien ? demanda-t-elle, inquiète.

Mes incontrôlables fantasmes sur la religieuse avaient détourné mon attention, sans parler de mes émotions. Depuis un petit moment déjà, n'importe quel péquenaud aurait remarqué que j'étais dans la lune et m'aurait trouvé bizarre.

Qu'est-ce que j'ai foutu ?

Je tentai désespérément d'adopter une attitude sérieuse.

Je me raclai la gorge :

― Ahem, ahem.

Du coup, tel un jeune homme tout ce qu'il y a de plus banal, et en faisant en sorte de ne pas tourner le regard dans la mauvaise direction, j'essayai d'apparaître le plus intelligent possible devant la bonne femme.

Évidemment, j'étais clairement sous le choc. Ça, je veux bien l'admettre.

Néanmoins, après avoir repris le contrôle de mes émotions, il n'y avait plus la moindre faille dans mon armure sur laquelle profiter. Après tout, ce n'était pas la peine d'être aussi nerveux. Il me suffisait de répondre, « Oui, je vais bien », tout en lui rendant ses brochures, et tout ça ne serait plus que de l'histoire ancienne.

Mais du fait du très long temps passé comme hikikomori, mon aptitude à communiquer avec les autres touchait pratiquement le fond, raison pour laquelle tout ça me rendait si nerveux.

Du calme. Du calme ! Allez, dis-le. Contente-toi de prononcer cette satanée phrase, « Oui, je vais bien. » Ouais. Je vais le dire dans une seconde. Oui, cette fois, je vais vraiment le dire.

Cela faisait probablement si longtemps que je n'avais pas adressé la parole à quelqu'un que ma voix devait sonner vraiment faux. Les mots sortant de ma bouche, tout du moins, allaient sûrement sonner faux. Il était même tout à fait probable que je risquais de bégayer sans le vouloir. Mais, dans le fond, qu'est-ce que ça pouvait bien faire ?

Après tout, ce n'était pas comme si j'allais revoir un jour cette femme ou cette fille. Ce qu'elles pensaient de moi ne devraient pas avoir d'importance. Elles me trouvaient bizarre ou inquiétant ? Et alors ? C'est pour cela qu'il fallait que je le dise. Il me fallait mettre un terme pur et simple à la conversation !

Allez, dis, « Oui, je vais bien ! »

Je vais dire, « Oui, je vais bien ! »

― Oui, je...

À cet instant précis, mes yeux se posèrent précisément sur les mots « Éveillez-vous ! » décorant la couverture de la brochure que je tenais dans ma main droite.

Sur la même couverture, était écrit en caractères gothiques noirs : « Le phénomène hikikomori s'attaque à notre jeunesse. Êtes-vous en sécurité ? »

En remarquant mon regard, le pieux sourire de la bonne femme s'illumina encore plus.

― C'est notre reportage spécial du mois. Nous avons enquêté sur le problème hikikomori d'un point de vue biblique. Cela vous intéresse-t-il ?

Il serait tout bonnement impossible de décrire avec des mots toute la terreur qui s'empara de moi à ce moment-là.

Pouvaient-elles lire en moi ? Était-ce possible que cette femme savait déjà que j'étais en fait moi-même un hikikomori ? Était-ce la raison pour laquelle elle aurait fait tout ce chemin pour me donner cette brochure ? Cette possibilité m'effrayait au plus haut point.

L'idée même que des gens que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam m'aient déjà identifié comme un bon à rien de hikikomori provoquait en moi une terrible peur, ainsi que des frissons et des tremblements ― tout ça culminant dans une confusion terriblement difficile à supporter. Malgré tout, il fallait que je me calme.

Il faut que je les dupe ― et vite fait bien fait.

― Un hikikomori ? Ha ha ha ! Comme si je pouvais vraiment être un hikikomori !

Suis-je complètement stupide ? Ces mots me rendaient encore plus suspect. Il fallait que je sois plus convaincant ― et vite. Je devais trouver le moyen de les duper, une excuse... n'importe quoi. Allez, me suppliai-je.

― Hé, co-comment je pourrais en être un ? Hein ? Enfin, je veux dire, jamais quelqu'un comme moi n'aurait pu passer près d'un an sans avoir parlé à qui que ce soit. Ou pu avoir une vie de hikikomori si extrême que j'aurais arrêté les cours sans me trouver de travail, sans espoir pour mon avenir, et sans rien du tout. Ou pu se retrouver dans un état de désespoir profond. Ou n'importe quoi du même genre, pas vrai ?

La bonne femme fit un pas en arrière. Naturellement, mes pensées continuèrent de galoper sans fin. Que quelqu'un m'arrête.

― C'est vrai, quoi ! Madame, vous êtes stupide, extrêmement stupide. Et de quel droit ? Qu'est-ce que vous entendez par, « Le phénomène hikikomori s'attaque à notre jeunesse. Êtes-vous en sécurité ? » Et puis, s'il suffisait de prier pour ne plus être un hikikomori, personne ne souffrirait comme ça, pas vrai ? Et qu'est-ce que vous savez de moi ? Moi-même je n'en sais rien, alors comment les autres pourraient savoir ?!

Et voilà. Maintenant, la messe était dite. La missionnaire était absolument terrifiée. Elle semblait prête à faire demi-tour et à appeler la police sur le champ. « Il y a un fou dans l'appartement juste là-bas ! Il est dangereux ! »

Oui, je suis dangereux. Vraiment dangereux. Je me surprends moi-même ! En fait, ma propre idiotie me laisse pantois, elle qui m'a fait réagir de façon horriblement exagérée face à une banale bonne femme qui distribuait des brochures. Je n'en peux plus.

Il est temps pour moi de mourir. Un type comme moi, qui s'est salement déshonoré devant une religieuse, ferait mieux de mourir au plus vite.

― Madame, ça suffit maintenant, alors dépêchez-vous de rentrer chez vous. Prenez la fille avec vous et allez-vous-en.

Oh, c'est sans espoir. Tout est fini, oui, tout est fini pour moi ! Ouais, je vais m'acheter un katana demain. Et avec, je me ferai seppuku. Pour éviter de revivre pareille honte, je vais plutôt exhiber mes entrailles et mourir en guerrier. Ouais, je vais faire ça... Je me demande où on peut acheter des katanas.

J'ai pensé demander, « Hé, madame, vous savez où, vous ? Non ? Évidemment que non. Pas grave. C'est pas quelque chose de fondamental. C'est pas grave, alors fichez-moi la paix. Ouais, ok, ok, je suis vraiment désolé. Je suis un hikikomori. Un hikikomori de niveau international même. Il n'y a sûrement aucun hikikomori dans le coin qui puisse prétendre être plus inutile que moi. J'ai pas de boulot. Je suis un minable. Je dirais même plus, une larve ! Mais j'ai aucune envie que vous m'aidiez. Je vais bien, alors allez-vous-en. Vous comprenez ? Écoutez, je vous rends vos brochures. Alors, je vous en supplie, allez-vous-en, et plus vite que ça ! »

― B-b-bon, eh bien, pardonnez-moi de vous avoir dérangé à cette heure de la journée.

Après avoir rapidement détourné le regard, la bonne femme se tourna brusquement et souffla à la fille derrière elle.

― Allons-nous-en, Misaki. Retournons à la salle de réunion, d'accord ?

Ouais, c'est ça, rentre chez toi. Et que je ne te revoie plus. Et toi aussi, Misaki, dépêche-toi de disparaître !

Hum ? Quoi, Misaki ? C'est quoi cette tête que tu me fais là ? La vieille a déjà mis les voiles, alors qu'est-ce que t'as à me dévisager comme ça ? Quoi, tu veux ma photo, c'est ça ? Hé, c'est quoi ce regard ? Qu'est-ce que tu regardes comme ça ? Qu'est-ce qui te fait rire ? Tu te moques de moi ou quoi ? Tu te paies ma tête, c'est ça...?!





Effectivement, il semblerait que j'avais été ridiculisé par une jeune religieuse que je ne connaissais même pas.

L'espace d'un instant, elle avait soulevé son parasol et m'avait regardé droit dans les yeux ; elle souriait à grandes dents. C'était un adorable sourire moqueur. Et moi, je voulais mourir.

Parce qu'une tarée de religieuse s'était foutue de moi ; parce qu'on m'avait regardé de très haut ; et par-dessus tout, parce que son sourire avait ce je-ne-sais-quoi d'inutilement mignon, pour toutes ces raisons diverses et variées...

Ça ne peut plus continuer. Je vais mourir, sérieusement.

Adieu.

Adieu, la bonne femme religieuse.

Adieu, Misaki, tenant son parasol.

Adieu, adieu à toutes et à tous.

Je vais me préparer pour mon voyage dans l'au-delà. Je vais fermer à clé la porte de mon appartement, fermer les rideaux, et préparer mon voyage.

Assis sur mon lit, je bloquai ma respiration. J'avais couvert entièrement ma bouche avec mes deux mains pour m'empêcher de respirer. Ça fait mal. Très mal. Mais bientôt, tout sera terminé. Je retenais ma respiration depuis une trentaine de secondes. C'est sûr, j'allais mourir d'un instant à l'autre maintenant.

Hélas, mon heure n'était pas encore arrivée. La raison était simple : l'air passait par mon nez.

Rien dans ce monde ne marche jamais comme on le veut. Que quelqu'un fasse quelque chose.


Chapitre 3. La rencontre

Partie Un

Malgré tout ce qui c'était passé et le fait que j'étais à trente-six pieds sous terre après ma rencontre de la veille, j'étais revenu à la vie.

Pour la première fois depuis des mois, je m'étais aventuré dehors en pleine journée et m'étais dirigé vers le centre-ville, bruyant et bondé. C'était vraiment un acte héroïque, ça aurait mérité au minimum un tonnerre d'applaudissements de la Terre entière. Je cherchais à me remonter le moral.

Mais tout était vain.

Tout ce qui restait était sans espoir. Ça ne peut pas continuer comme ça !

En retournant dans mon appartement, je m'étais terré dans ma chambre et m'étais mis à boire pour oublier ma peine. Assis sous mon kotatsu, j'essayais de crier, « Un autre verre de saké, patron ! ». Ce n'était cependant rien de plus que des paroles en l'air, lancées à moi-même, et dans cette bien triste soirée, dans mon petit studio de trente mètres carrés, celles-ci résonnaient tristement.

Plusieurs bouteilles de bières trônaient déjà sur mon kotatsu. Avec mon voisin qui écoutait des musiques d'animé, et à fond la caisse pour couronner le tout, mon irritation allait crescendo. Du coup, je sombrais imprudemment dans l'alcool pour tenir le coup.

J'avais la tête qui tournait méchamment, et je commençais à me sentir très mal.

Juste encore un peu. Je vais tout oublier après cette gorgée.





Plus tôt, ce matin-là, après m'être remis de ma déprime de la veille, j'avais décidé une nouvelle fois de m'échapper de cette vie de hikikomori et le plus vite possible.

C'est à ce moment-là qu'une idée me frappa. Je vais me trouver un petit boulot aujourd'hui.

Pourquoi pas ? Si je ne pouvais pas me trouver un emploi stable, autant commencer par le commencement. Si je réussissais, j'allais passer de « hikikomori » à « freeter[1] ». Les deux termes évoquent une certaine inutilité aux yeux de la société, mais le deuxième était clairement moins péjoratif que le premier. Ainsi, je décidai de partir immédiatement à la chasse aux petits boulots.

Je me dirigeai vers la supérette du coin et m'achetai un journal de petites annonces. Sur le chemin du retour, je me mis à parcourir diligemment ce dernier.

Lequel ? Quel travail m'irait le mieux ?

J'écartai immédiatement toute idée de travail physique. Après tout, je n'avais pas envie de faire quelque chose de fatigant. Et puis, l'idée de travailler dans une supérette me repoussait également. Et de toute façon, qui serait assez fou pour engager un hikikomori pour ce genre de travail, étant donné qu'il demande beaucoup de communication avec les clients ?

Et c'est alors que... Oh !

« Manga café, 700 yens par heure. »

Pas d'erreur possible : ce travail était fait pour moi ! Il ne devrait pas y avoir trop de clients dans un manga café de petite ville après tout ― et si je m'ennuyais, je pouvais toujours lire des mangas pour passer le temps. Ça avait l'air d'être un boulot des plus simples. C'était parfait pour moi.

Avec cette idée en tête, je rédigeai un CV et quittai d'un air triomphant mon appartement.

Le manga café se trouvait en face de la gare, juste derrière un McDonald. Je me dirigeais lentement vers ma destination en traversant un quartier résidentiel sous un air frais d'avril. Et à mesure que je marchais dans la ville, en plein jour pour la première fois depuis des mois, je subis une fois de plus « leurs » interférences. Les agents d'interférence de la N.H.K. se moquaient cruellement de moi tandis que je me déplaçais lentement, les bras ballants, sur le bord du trottoir.

C'étaient de très violentes interférences.

― Hé, regardez ça. Il me dégoûte.

― C'est un hikikomori au chômage. La pire espèce qu'il soit.

― Tu devrais rentrer chez toi. La ville n'est pas un endroit pour les gens de ton espèce.

Les passantes, les lycéennes, les vieilles dames, toutes murmuraient ce genre de choses en croisant mon chemin. Mon visage devint livide.

Oh, je veux rentrer chez moi.

Je voulais tellement rentrer dans mon confortable studio, me réfugier dans mon lit douillet, fermer les yeux, et ne plus penser à rien. Mais je ne pouvais pas. Il ne fallait pas. Après tout, si je le faisais, ils se croiraient encore plus tout permis. Il faut que je tienne bon. C'est une bataille où je dois tout donner.

En réalité, je me doutais déjà que ça allait arriver. Je savais depuis le début qu'ils ne me ficheraient jamais la paix à partir du moment où j'aurais entamé ma tentative de retour à la société. C'est pour cette raison que la défaite ne m'était pas permise. En me forçant à réfréner l'anxiété qui me gagnait à chaque nouveau pas, je m'approchais rapidement de ma destination.

J'atteins finalement Pause-Café, l'intime petit manga café situé derrière la station de métro et qui allait bientôt devenir mon lieu de travail. J'étais fermement résolu à travailler ici tous les jours, dès le lendemain.

L'échappatoire à ma vie de hikikomori était à portée de main.

Je m'inquiétais tout de même des sueurs froides que m'avait causées cette petite escapade en ville en plein jour, il allait sûrement falloir que je m'y habitue. Si je pouvais devenir un freeter, mon excès de névrose allait bien finir par disparaître avec le temps.

Oui, il était enfin temps.

Il fallait que je sois fort et que je fasse mes premiers pas à l'intérieur. J'ouvris vigoureusement la porte et entrai dans la boutique. Je m'imaginais déjà en train de remettre mon CV à la fille à la caisse enregistreuse, en lui disant avec énergie, « Il paraît que vous recrutez ».

Alors que je m'apprêtais à parler, les mots restèrent fatalement coincés au fin fond de ma gorge.

Derrière le comptoir, où des cendriers, des pots, et des cafetières étaient rangés de façon très esthétique, une jeune employée était assise sur une chaise, en train de lire un manga. Ce visage et ce regard attentif dans ses yeux quand elle tournait les pages de son (shôjo) manga me donnaient cette furieuse impression de déjà l'avoir vue quelque part.

En fait, je venais juste de la rencontrer la veille.

Debout devant la caisse, les mots « petit boulot » pendus aux lèvres, mon corps se raidit. Elle leva le nez de son manga en sentant ma présence.

Nos regards se croisèrent.

C'était bien la jeune religieuse, Misaki.

Contrairement à la veille, elle portait un jean que n'importe quelle autre jeune mettrait. Elle n'avait pas d'aura particulièrement religieuse.

À l'instant où je me remémorai sa véritable identité, mon cœur se mit à battre à cent à l'heure. Un flot de pensées circulaient à une vitesse folle à travers mon cerveau.

Pourquoi une religieuse travaillerait dans un manga café ? N'était-ce pas contraire à ses préceptes religieux ? Non, non, ça ne me regarde pas ― mais surtout, est-ce qu'elle se souvient de moi ? Si c'était le cas, ça voulait dire que c'en était fini de moi. Il ne devait y avoir personne à mon lieu de travail qui connaisse mon secret. Jamais je n'aurais pu travailler avec quelqu'un qui savait. Si elle se souvient de moi, qu'est-ce que je vais faire ? Je dois déguerpir d'ici ! Même si c'est loin d'être logique ni même raisonnable, pour l'instant, je dois fuir !

Cependant, au moment où je m'apprêtais à battre en retraite, la religieuse m'interpella. Abandonnant son expression sévère, elle me fixait du regard, avec le même sourire de dérision qu'elle arborait la veille.

― Vous voulez travailler ici ? me demanda-t-elle, avec une petite voix.

Je pouvais clairement sentir la grosse différence entre la façon dont elle me questionnait et la façon dont elle s'adressait probablement aux autres clients. De toute évidence, la fille s'était rendu compte que j'étais le hikikomori barjo de la veille. De la sueur froide coulait le long de ma nuque. Je voulais m'enfuir. Je voulais quitter cet endroit le plus vite possible.

Malgré tout, je devais répondre à sa question et trouver le moyen de me tirer de cette mauvaise posture. Le plus simplement du monde, le plus naturellement possible, je devais dire quelque chose.

― Bo-Bo...

» Euh... tu aimes... les bolides ?

Mais qu'est-ce que je raconte à la fin ?

― Ouais, moi j'adore vraiment les bolides ― surtout les Ferrari. On a l'impression que rien ne peut nous arrêter.

Quelques clients assis dans le fond commencèrent à me regarder.

― J'adore le bruit du moteur qui ronronne ! Alors, qu'est-ce que t'en penses ? Ça te dirait de faire un tour avec moi un de ces jours ?

Je suis fichu !

― Enfin... En fait, j'ai même pas mon permis, alors... Ha ha ha ha ha ha ha...! Ok, à plus.

Le temps que je mis à quitter la boutique me parût être une éternité.

Sur le chemin du retour, je passai à la supérette m'acheter de la bière et du shoshu.

Je veux mourir. Que la foudre s'abatte sur moi là maintenant tout de suite.

Mais aucune chance que ça n'arrive. Il fait trop beau. Dans ce cas, je vais me contenter de boire comme un trou pour oublier. Oui, tout oublier.

L'alcool... Je vais me mettre une mine...




J'essayai de crier, « Un autre verre de saké, patron ! » Ce n'étaient cependant rien de plus que des paroles en l'air, lancées à moi-même, et dans cette bien triste soirée, dans mon petit studio de trente mètres carrés, celles-ci résonnaient tristement. J'avais envie de pleurer.

Tout était de sa faute. À cause d'elle, mon super plan « la grande évasion de ma vie de hikikomori » a été un magnifique fiasco sur toute la ligne. À ce moment-là, je souhaitais plus que tout posséder le pouvoir de jeter des mauvais sorts. Cette garce... Sale garce ! B-B-B-Bordel de merde ! Je les imaginais se moquer de moi. J'étais persuadé que j'étais devenu le dindon de la farce.

― Patron, aujourd'hui, un hikikomori complètement fou est venu ici.

― Ah bon, Misaki ?

― On aurait dit qu'il avait l'intention de travailler ici. Nan, mais sérieusement, c'est un hikikomori. Franchement, qu'il reste chez lui, et les vaches seront bien gardées.

― Tout à fait. Comme si un hikikomori sans emploi et dégoûtant qui a lâché la fac pourrait un jour s'intégrer à la société.

J'étais devenu la cible privilégiée de leurs sarcasmes. Arg, comment est-ce possible ? C'est dur à pardonner, ça. Non, je ne peux pas leur pardonner. Je dois prendre ma revanche... et le plus tôt sera le mieux ! Je jure de me venger...

Par contre, comme tout hikikomori qui se respecte, j'étais incapable de trouver le moindre moyen efficace de réaliser mes sombres desseins. Et donc, je décidai de momentanément laisser tomber et de penser à quelque chose d'autre, à quelque chose qui me rafraichirait les idées. Je voulais oublier toutes les crasses qui m'étaient arrivées et ne penser qu'à des choses positives ou amusantes.

En parlant de choses amusantes, il y avait toujours la N.H.K.

Ouais, si je me sentais mal ou triste, je n'avais qu'à repenser à ce complot que la N.H.K. avait fomenté dans le plus grand secret. En faisant ça, je me sentirais peut-être un peu mieux.

N.H.K., N.H.K....

― Je vois ! J'ai compris ! m'écriai-je. Cette fille est un agent secret de la N.H.K. ! continuai-je de vive voix.

Malgré mes précédentes déclarations, je ne me sentais pas mieux pour autant.

― Bordel.

J'avais fondu en larmes avant d'avoir fini ma bière et mon shoshu.

J'avais un terrible mal de crâne, et cette musique d'animé qui résonnait au travers du mur qui me séparait de mon voisin était loin d'arranger les choses.

Avant que je m'en rende compte, j'ai fini par être complètement saoul comme un Polonais. Mon esprit s'enfonçait, à fond les manettes, dans la spirale de la négativité. Une fois encore, l'avenir n'avait plus le moindre espoir que je pusse entrapercevoir. Je soupçonnais que, si ça continuait, j'allais me diriger petit à petit vers la mort ― tel un paria, solitaire, en gros, l'abruti fini.

― C'est ça. C'est la fin. La fin de la fin ! chantai-je.

Et inlassablement, la chanson d'animé résonnait dans l'appartement d'à côté. Dans les paroles, les mots « amour », « rêves », « romance » et « espoir » étaient répétés continuellement ― quelle ironie. Pour quelqu'un comme moi, qui avais perdu jusqu'à sa dernière étincelle d'optimisme, tout ça avait tout d'une vaste et mesquine blague. Ces mots provoquaient en moi rage et apitoiement sur mon misérable sort.

D'ailleurs, c'était la première fois que mon voisin mettait la musique aussi forte au beau milieu de la nuit. D'habitude, il en écoutait uniquement durant la journée, mais jamais à une heure aussi tardive.

C'est alors que ça me traversa l'esprit : Était-ce une nouvelle forme de harcèlements à mon égard ? Du harcèlement envers ma personne ! Envers quelqu'un de tellement pathétique et stupide qu'il en est incapable de devenir ne serait-ce qu'un simple freeter !

Si tel est le cas, je ne vais pas me laisser faire. J'essayai de frapper sur le mur. Mais il n'y eut aucun signe perceptible qu'il allait arrêter. Je frappai à nouveau le mur. Toujours pas de réaction.

Comment osez-vous vous moquer de moi ? Ils sont ― tous autant qu'ils sont ― en train de se moquer de moi. Bordel de merde. Mais vous verrez, je vais vous le faire regretter amèrement.

Je bus, et bus encore et encore, jusqu'à en abrutir le dernier de mes sens...

J'y vais, je vais vous montrer, moi ! Vous allez récolter ce que vous avez semé.

Après m'être levé avec peine de mon kotatsu ― je devais sans aucun doute donner l'impression que je pouvais à tout moment m'étaler sur le sol comme une larve ― j'ouvris ma porte tant bien que mal.

Je titubai comme je pus jusqu'à la porte 202 et martelai en continu la sonnerie. « Ding dong, ding dong, ding dong... »

Pas de réponse.

J'essayai de frapper à la porte.

Pas de réponse. Les seuls sons qui parvenaient à travers la porte étaient ces satanées musiques d'animé. Celle qui passait à ce moment-là était le thème de Fancy Lala : « Je m'appelle Fancy Lala... »

Dans ma colère noire, le sang me monta à la tête...

Je tournai la poignée. La porte n'était pas fermée, et je n'en avais, mais alors plus rien à faire de ce qui pouvait bien arriver.

― Hé ! m'écriai-je, en perdant complètement mon sang froid.

En ouvrant violemment la porte, je hurlai :

― C'est pas bientôt fini, tout ce boucan !

À cet instant précis, je l'aperçus. Un homme était assis à un bureau au fond de la pièce, juste en face de haut-parleurs qui se trouvaient contre le mur. En se rendant compte de l'arrivée d'un invité surprise, il fit pivoter lentement sa chaise de bureau, de façon à pouvoir me voir par-dessus son épaule.

Il était... en train de pleurer.

Les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

Par-dessus le marché, et plus incroyable encore, je le connaissais parfaitement bien. Bouche bée, je n'en croyais pas mes yeux.

En essuyant ses yeux, il me dévisagea, incrédule. En s'approchant, il scruta mon visage sous toutes ses coutures. Puis, finalement, après un bref silence, il bafouilla d'une voix tremblante :

― Sa-Satô ?

Il n'y avait pas la moindre erreur possible. C'était Yamazaki.

Après quatre ans, c'était des retrouvailles pour le moins incroyables et inattendues.

Notes

  1. Expression japonaise désignant de jeunes personnes (ni étudiants, ni femmes au foyer) qui travaillent à mi-temps ou pas du tout.


Partie Deux

Au lycée, j'étais dans le club de littérature.

Mais bon, ça ne voulait pas dire que j'appréciais les romans ou quoi que ce soit. En fait, alors que c'était la période de recrutement de nouveaux membres, une fille une classe au-dessus de moi et incroyablement jolie m'avait « proposé » de rejoindre son club.

― Hé, toi là-bas, rejoins le club de littérature.

Sans réfléchir, j'avais accepté. C'avait été plus fort que moi. Elle faisait partie du genre de club squatté généralement par des rats de bibliothèque, et avait un an de plus que moi, mais pourtant la belle aurait tout aussi bien pu faire mannequin.

Et évidemment, après avoir rejoint le club pour une raison aussi débile, je m'étais retrouvé à jouer au solitaire à chaque réunion. Et pendant les temps libres en groupe, je jouais aux cartes dans la salle bondée avec des premières et des terminales. Mais qu'est-ce qu'on foutait franchement ? On aurait clairement pu passer notre temps à faire des choses bien plus intéressantes que ça.

Bah, tout ça n'a plus d'importance. Le passé, c'est le passé.

Enfin bref, c'était arrivé après les cours, en sortant du fameux club justement. Ma consœur de club et moi-même étions en train de traverser le hall du rez-de-chaussée qui faisait face à la cour centrale. Tout d'un coup, elle avait pointé du doigt un des coins de la cour en question.

― Regarde là-bas !

― Hé, ils sont en train de le racketter, non ?

Plusieurs garçons entouraient un garçon, vraisemblablement collégiens, étant donné leurs uniformes. Ils étaient en train de le frapper à l'estomac.

Un petit sourire était apparu sur le visage du garçon qui se faisait frapper. Ses agresseurs souriaient, eux aussi, mais ce n'était pas le même genre de sourire, si vous voyez ce que je veux dire. C'était le genre de scène qu'on voit souvent dans la vie de tous les jours.

― C'est horrible.

La jolie fille avait rompu le silence. Avec altruisme, elle avait affiché un visage qui montrait qu'elle avait vraiment mal pour lui ― à tel point qu'une idée saugrenue m'était venue à l'esprit : j'allais me la jouer beau gosse devant elle.

― Et si j'allais lui filer un coup de main ?

― Tu ferais ça ?

J'avais acquiescé. Je m'étais dit que ce n'était pas quelques collégiens pré-pubères qui allaient me poser problème. Bien sûr, ce fut une immense erreur de jugement de ma part.

Tout allait bien jusqu'à ce que je crie l'habituel refrain « Racketter, c'est mal ! » tout en me ruant vers eux. Non seulement je m'étais fait tabasser, mais en plus, notre joyeux groupe de racketteurs s'était aussi fait la malle. La fille m'avait regardé avec dégoût, et la victime avait continué à se faire racketter pendant une année entière, alors ma superbe intervention avait été aussi utile qu'un vélo à un cul-de-jatte.

Néanmoins, Yamazaki, le garçon qui se faisait racketter, semblait avoir du respect pour moi ― même si j'ignorais comment il en était arrivé là. Il avait même rejoint le club de littérature dès qu'il était entré au lycée.

À ce moment-là, j'étais déjà en terminale. Et comme la fille avait déjà eu son bac, je n'avais pas la moindre envie de faire quoi que ce soit. Ainsi, je l'avais nommé président histoire de pouvoir me concentrer sur mes examens d'entrée à l'université. Puis, le plus simplement du monde, j'avais eu mon bac.

Après lui avoir parlé deux-trois fois lors de la cérémonie de remise des diplômes, je n'avais plus entendu parler de Yamazaki depuis lors ― du moins, pas jusqu'à cet instant fatidique.





Au milieu de son trente mètres carrés, Yamazaki était exagérément de bonne humeur. Il n'avait pas changé du tout depuis la dernière fois que je l'avais vu. Il était toujours mince, les cheveux aussi fins que ceux d'un Russe. Au début, il m'avait paru être devenu un peu plus viril ; mais ce n'était pas le cas à bien y regarder. Il semblait être un jeune homme faible, peu enclin aux bagarres.

― Hein ? C'est vraiment toi ?

Malgré ses yeux enflés et rouges, témoins de récents sanglots, il souriait maintenant à grandes dents. La chanson d'animé s'arrêta.

Figé à l'entrée du studio, je lui demandai en hésitant :

― Qu'est-ce que tu fais ici ?

― Je te retourne la question, Satô.

― Je...

J'ai commencé par lui dire que je venais juste d'emménager dans cet immeuble parce qu'il se trouvait près de mon université ; mais inconsciemment, j'hésitais. Je ne voulais pas que Yamazaki connaisse ma véritable position : hikikomori au chômage.

Sans remarquer mes déboires, Yamazaki m'expliqua de lui-même sa propre situation.

― Cet été, je suis entré dans une école spécialisée. Pendant mes recherches d'appartement pas trop cher et pas trop loin, j'ai craqué pour celui-ci.

Il semblait indiquer que c'était donc un parfait hasard.

― Enfin bref, vas-y, entre. Ma chambre est un peu en pagaille par contre.

Je n'arrivais toujours pas à me remettre de cette incroyable coïncidence, mais Yamazaki m'incitait chaleureusement à entrer. Docilement, je retirai mes chaussures et entrai dans la pièce.

Bien sûr, la disposition de son appartement n'était pas bien différente du mien.

Mais... C'était quoi ça ? Je restai figé sur place.

Il y avait une étrange ambiance dans le studio de Yamazaki, une subtile impression que je n'avais jamais ressentie auparavant. Les murs étaient recouverts de posters accrochés n'importe comment, sur le sol trônaient deux gigantesques tours d'ordinateur, une montagne de mangas qui atteignait presque le plafond, ainsi que tout un tas de meubles et autres décorations. Le tout assemblé créait une ambiance particulière, très troublante.

― Vas-y, assieds-toi. La voix de Yamazaki me fit redescendre sur Terre.

Tout en suivant ses directives, je m'engouffrai fébrilement dans son appartement.

Tout à coup, quelque chose se brisa bruyamment sous mes pieds. Je fis nerveusement un bond en arrière.

― Oh, c'est juste une boîte de CD, dit Yamazaki. T'en fais pas pour ça.

Mangas, romans, cassettes vidéo, DVD, bouteilles en plastique, boîtes de mouchoirs vides, et autres déchets recouvraient littéralement le sol.

― Ma chambre n'est pas très bien rangée.

C'était le moins qu'on puisse dire. Je n'avais jamais vu une chambre aussi bordélique de toute ma vie.

― N'empêche que ça me fait très plaisir. Je n'aurais jamais cru que tu habitais à côté de chez moi, Satô.

Assis sur un coin de son lit, Yamazaki parlait en regardant au loin, sans prêter attention au fait que j'écrasais quelque chose de différent à chacun de mes pas.

Finalement, je parvins à atteindre le bureau où se trouvait l'ordinateur et je m'assis sur la chaise pivotante.

J'avais dessoûlé. Complètement.

Ne sachant pas quoi dire, je regardai son écran dix-sept pouces. Un fond d'écran issu d'un animé que je ne reconnaissais pas était affiché dessus.

― C'est bizarre qu'on ne se soit jamais rencontré avant, alors que ça va faire deux semaines que j'ai emménagé.

Je l'écoutais à moitié tout en examinant une figurine posée au-dessus de l'écran. C'était une fille de primaire qui portait un sac à dos rouge sur le dos.

Pendant ce temps, Yamazaki continua son discours rasoir.

― C'est sûrement ce qu'on appelle le désintéressement pour ses voisins.

Un poster accroché sur le mur montrait une fille nue qui devait sûrement être en primaire, dessinée inévitablement dans un style manga. Je me tournai à nouveau vers le bureau.

― Qu'est-ce qui ne va pas, Satô ? Tu es bien calme. Oh, j'imagine que ma musique était bien trop forte, hein ? Je ferai attention la prochaine fois.

Au-dessus du bureau, il y avait une montagne de boîtes rectangulaires qui semblaient être des jeux vidéo. Il y avait dessus des étiquettes toutes plus intimidantes les unes que les autres ― du genre « torture », « mouillé », « maltraitance », « lubrique », « bondage », « collège », « séquestration », « viol », « sauvage », « amour pur », « entraînement », « aventure » ― des choses qu'on a rarement l'habitude de voir. Et bien entendu, au-dessus de la pile, il y avait le poster d'une petite fille nue. Un autocollant au-dessus prévenait tout de même : « Interdit aux moins de 18 ans. »

Une fois encore, je me hâtai de regarder ailleurs, cette fois en direction de la montagne de mangas qui se trouvait près du mur.

Yamazaki continua son monologue.

― Enfin, ça me fait vraiment plaisir, Satô. Je n'aurais jamais cru pouvoir te revoir un jour, et j'ai beaucoup de respect pour toi. Tu le savais ? Tu le savais, hein ?

J'attrapai un des mangas et commençai à le feuilleter. Évidemment, je tombai là encore sur une fille nue, qui ne pouvait qu'être en primaire, avec une marque jaune « Manga pour adultes ».

― Tu as déjà entendu parler de mon école ? Je suis sûr que tu as déjà vu la pub à la télé...

Je reposai le manga sur le tas. Tout en épongeant la sueur sur mon front, je lui demandai :

― Dans quelle école tu vas ?

À ma question, Yamazaki bomba le torse et me répondit.

Sans le vouloir, je levai les yeux au ciel.





C'était il y a plusieurs années de cela. Nous rêvions. C'était la conséquence d'une terne vie lycéenne dans un bâtiment insalubre, des belles jeunes filles et de beaux jeunes hommes en train de s'esclaffer malgré la morosité ambiante. Moi, et les autres, rêvions. Au beau milieu de cette atmosphère surréaliste, nous rêvions d'un avenir radieux.

Il y avait ces jours où nous étions tout le temps dans le local du club après les cours, à tuer le temps avec nos aînés. On fumait nerveusement des cigarettes derrière un vieux bâtiment préfabriqué miteux qui donnait l'impression qu'un séisme le ferait tomber comme un château de cartes. On n'avait pas de petits boulots, on ne se donnait pas à fond pour nos clubs, on avait de mauvaises notes, et on n'avait pas le moindre soupçon de motivation. Même si j'étais un lycéen qui fonçait droit dans le vide sidéral, j'étais toujours souriant.

Un jour, il s'était passé quelque chose : dans notre local de club, où déchets et autres débris jonchaient le sol, ma jolie aînée et moi-même étions en train de glander.

― Satô, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? me demanda-t-elle.

― D'abord, j'irai à la fac... Je sais pas pour faire quoi exactement, mais je devrais pouvoir me trouver quelque chose quand j'y serai.

― Hum...

Elle avait détourné le regard. Soudain, elle avait murmuré :

― Tu te souviens de la fois où tu as voulu sauver ce gamin ? C'était vraiment débile, mais tu avais plutôt la classe. Tout ira bien pour toi, Satô. J'en suis sûre.

Je m'étais senti gêné.

Le temps avait passé. Elle avait eu son bac. Plus tard, dans ce même local, Yamazaki et moi étions assis à l'intérieur. Je fixais mon livre de math. Yamazaki avait alors dit :

― Satô, tu vas passer ton bac cette année.

― C'est vrai, alors à partir de maintenant, ce sera toi le président. Bon courage.

― Ça va être triste. Tout le monde vieillit.

― T'es jeune, alors arrête de dire ça. Tu veux une clope ?

J'avais pris une cigarette de ma poche et l'avait offerte à Yamazaki, qui s'en était saisie.

Prudemment, il l'avait allumée. S'ensuivit alors une magnifique quinte de toux de sa part. Les yeux en larmes, il m'avait dit :

― J'espère que tout ira bien.

― Quoi donc ?

― Tout. J'espère pouvoir continuer à avoir ce genre de joyeux train-train quotidien. Tu devrais travailler dur, toi aussi, Satô, et moi aussi. Je partirai la tête haute, et d'une façon ou d'une autre, tout ira bien.

Yamazaki était plein d'espoir et d'inquiétude. Dans notre local miteux, inondé par la lumière du soleil couchant, nous rigolions tout en rêvant.

Puis, j'étais entré à l'université ― que j'avais abandonnée en cours de route. Angoissé par ma vie dépourvue d'avenir, terrifié par mes bêtes inquiétudes, incapable d'aller de l'avant et sans but, je continuais malgré tout de vivre ma ridiculement pathétique vie. J'étais assailli de toutes parts par d'invisibles tourments.

Ainsi, je m'étais cloîtré chez moi, et m'étais mis à dormir. J'avais dormi jusqu'à ce que le sommeil me fatigue. Le printemps s'écoula, l'été se termina, l'automne vint, et enfin, l'hiver arriva. Puis, ce fut à nouveau le tour du printemps.

Ma progression en direction de l'avenir avait tourné court, et je ne savais plus quoi faire. La brise fraîche de la nuit était agréable, et je continuais à dormir.

Et alors, un jour, on s'est revus. Yamazaki et moi nous sommes revus. C'était un garçon faible qui se faisait martyriser, mais ça restait quelqu'un de bien. Pendant tout ce temps, on respirait l'air de la même ville.

Aucun de nous deux ne pouvait voir quoi que ce soit de concret dans l'avenir, mais pourtant, on avait toujours les yeux tournés vers l'avant.

Même maintenant, je m'en souvenais comme si c'était hier ― tous les deux dans le local du club qui me manquait tant, le soleil couchant inondant la salle à travers les étroites fenêtres pendant nos candides discussions.

― Qu'est-ce qu'on va devenir ?

― Ce qui doit arriver arrivera.

― C'est vrai.

Ces doux et agréables moments après les cours.





On était jeunes et cons. On était inutiles et irrécupérables, et jamais on n'aurait pu se projeter quatre ans dans l'avenir.

En revoyant Yamazaki pour la première fois depuis des années, je lui demandai :

― Dans quelle école tu vas ?

Yamazaki bomba fièrement le torse à ma question et répondit :

― L'Institut Yoyogi Animation[1].

La vie était si incompréhensible...

― Et toi, qu'est-ce que tu fais maintenant ?, me demanda-t-il.

― J'ai lâché les cours.

Yamazaki détourna le regard, et un silence inconfortable s'installa.

Finalement, d'une voix anormalement enjouée, je lui dis :

― Au fait, pourquoi tu pleurais ?

― Je vais plus en cours ces derniers temps. Je suis pas vraiment intégré à la classe, j'ai pas d'amis, et je viens tout juste de commencer à vivre seul. Dans le désespoir, je me suis mis à écouter mes CD en mettant le volume à fond la caisse...

― Alors comme ça, tu t'enfermes chez toi toute la journée ces derniers temps ?

― C-C'est ça.

Je me levai d'un coup.

― Attends une petite minute, dis-je avant d'aller dans ma propre chambre.

Je revins dans celle de Yamazaki, les bras chargés de canettes de bières.

― Buvons !

― Quoi ?

― T'en fais pas. Allez, bois.

Je lui tendis une canette.

― Tout ira bien. Le jour où tu pourras échapper à ta condition de hikikomori viendra, j'en mettrais ma main à couper.

En vérité, je proférais tout haut mes propres désirs.

― T'inquiète, Yamazaki. Je suis un pro quand il est question de hikikomorisme. Tant que je serai avec toi, les choses ne pourront pas être pires !

Sur ces mots, on se mit à boire. On a remis les chansons d'animés et on s'est soûlés jusqu'à en perdre connaissance. Notre petite fête continua jusque tard dans la nuit. Une fois le CD d'animé terminé, on commença à chanter nos propres chansons. Comme on était tous les deux complètements ivres, on a peut-être eu l'impression que c'était de super chansons sur le coup.

Même si ce n'était qu'un rêve, ce n'était pas grave. Je chantais de tout mon cœur.




La chanson de l'hikikomori

Paroles et musique par Tatsuhiro Satô

Le glacial studio de trente mètres carrés-

Oh, cet appartement :

Même si je veux partir, mon échappatoire est encore loin.

Je m'étends sur le lit, encore éveillé,

Et dors seize heures par jour.

À l'ombre du kotatsu,

Un cafard se cache.

Quand je mange, je ne le fais qu'une fois par jour.

Et je perds du poids chaque jour qui passe.

Des fois, je me rends à la supérette,

Le regard des autres me terrifie par contre.

Des sueurs froides parcourent même mon dos,

Me rappelant à quel point il est difficile de quitter mon studio.

N.H.K., ça ressemble à un rêve-

Il y a un vide quand on le cherche et qu'on ne le trouve pas.

Aujourd'hui, quand le soleil se couche, je m'avance lentement

Vers mon lit humide pour m'y coucher.

Mon cerveau fatigué et lourd-

Oh, ça ne peut pas continuer. Non, ça ne peut pas continuer !





Comme j'avais utilisé des mangas pornographiques comme oreiller quand je me suis endormi par terre, je me réveillai avec un terrible mal de crâne. Yamazaki s'était quant à lui assoupi sur son bureau.

Je le secouai légèrement par les épaules.

― Tu vas pas en cours ?

― Je sèche aujourd'hui.

Sur ces mots, Yamazaki referma les yeux.

En retournant dans ma chambre, je m'étalai sur mon lit. J'avalai un cachet d'aspirine et retournai dormir.

Notes

  1. École spécialisée dans le domaine des animés/mangas/jeux vidéo. Il est facile de l’intégrer.


Chapitre 4. En route pour le créateur

Partie Un

J'étais au bord du gouffre. Je ne pouvais apercevoir ne serait-ce l'once d'une lueur d'espoir. Il n'y avait plus rien à faire, c'était sans espoir. Et à cause de mes délires d'illuminé sur la N.H.K. qui serait une organisation démoniaque contrôlant le monde, j'avais même perdu mon dernier moyen de distraction.

C'était pour moi une source d'angoisse sans fin ― le genre de chose qui me donnait envie d'imiter Vincent Gallo dans Buffalo 66. En entrant dans ma salle de bain, je me pris la tête entre les mains et me mis à gémir.

― Ça ne peut plus durer.

Il faut que j'en finisse avec la vie.

Cependant, aujourd'hui n'était pas un jour comme les autres. Quelque chose d'inattendu s'était produit peu auparavant.

Après m'être réveillé à une heure de l'après-midi, je découvris un étrange morceau de papier dans ma boîte aux lettres. Je m'en saisis et me mis à l'examiner sous toutes les coutures.

C'était le CV que j'avais écrit quelques jours plus tôt pour le petit boulot au manga café. Je l'avais fait tout spécialement pour cette annonce, un souvenir que je voulais effacer à tout jamais de ma mémoire.

Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il fiche dans ma boîte aux lettres ?

Je me ruai vers l'appartement voisin de Yamazaki.

Yamazaki séchait une fois de plus les cours. Assis devant son ordinateur, il jouait à une sorte de jeu.

― Est-ce qu'une religieuse est passée aujourd'hui ? demandai-je.

― Hum... elles sont passés y'a deux heures environ. Et elles m'ont filé une de leurs brochures. Franchement, leur traduction littérale m'a trop fait marrer. Pourquoi tu demandes ça ? Elles sont pas passées te voir, Satô ?

C'est alors que l'effroyable vérité derrière les déclarations de Yamazaki me sauta à la figure. Apparemment, j'avais oublié mon CV au manga café. Je ne pouvais pas me souvenir s'il était tombé de ma poche ou si je l'avais mécaniquement donné à Misaki. Et à cause de l'énorme traumatisme qui s'ensuivit, ma mémoire de cet instant de ma vie était loin d'être claire.

Seule une chose était sûre : lors d'une de ses tournées religieuses, Misaki avait fait un petit détour pour me ramener mon CV. Autrement dit, ma maladroite tentative de masquer le fait pourtant évident que j'étais venu postuler pour un petit boulot s'était avérée être un échec sur tout la ligne. En réalisant cela, c'est comme si plus rien n'avait d'importance. Quand les hommes sont confrontés à une situation extrêmement embarrassante, il semblerait qu'ils perdent toute émotion.

― Peu importe, murmurai-je, tout en me dirigeant vers la poubelle pour jeter le papier.

À ce moment-là, le verso de mon CV attira mon attention. Un message était écrit au stylo-bille noir : « Tu as été choisi pour participer à mon projet. Rendez-vous au parc du quartier Mita à neuf heures ce soir. »

Hein ? J'étais complètement abasourdi, accroupi devant ma poubelle.

Après m'être remis de mes émotions, je me rendis compte de l'énormité de la situation. Je venais de recevoir une lettre d'une fille que j'avais rencontrée à peine deux fois. Franchement, c'était tellement incroyable de chez incroyable que je n'avais pas la moindre idée de ce qui pouvait bien se passer. Du coup, je décidai de jouer le jeu.

Le parc n'était qu'à deux minutes à pied de chez moi. La nuit était déjà tombée. Les arbres sur le bord de la route poussaient à intervalles réguliers. Il y avait une vieille cage à poules, un banc à la peinture effritée, et d'imposants lampadaires devant les balançoires, illuminant tout d'une faible lueur bleuâtre. J'aimais bien ce parc.

Durant mes missions de ravitaillement, nocturnes et hebdomadaires, jusqu'à la supérette la plus proche, je faisais toujours en sorte de m'arrêter ici. Désert, l'endroit était à moi seul.

Mais ce soir, le parc n'allait pas être mon espace personnel. Quelqu'un d'autre était là.

Je ne l'appelai pas. En fait, j'avais l'estomac noué.

Qu'est-ce que tu essayes de faire ? À quoi est-ce que tu peux bien penser ? Et t'es qui au juste ? Ces questions me taraudaient à mesure que ma colère montait, mais j'avais malgré tout l'esprit clair. J'étais même calme, mes pensées se succédaient les unes après les autres de façon sereine, tout dérapage me semblait alors impossible.

Peut-être était-ce le symbole de ma résignation. Peut-être avais-je enfin fini par admettre la gravité de ma situation. Il était parfaitement possible que j'avais fini par me convaincre que j'étais un hikikomori, un être sans avenir, quelqu'un qui ferait mieux de mourir. Oui, il n'y avait pas d'autre explication.

Dernièrement, je vivais dans le passé. Tous les soirs, je rêvais de mon enfance : ma ville natale qui me manquait, les amis, la famille, les choses que je détestais auparavant, celles qui m'ont rendu heureux, et d'autres souvenirs en vrac ― des bribes de tout ça. Mes songes nocturnes entremêlaient douceur et mélancolie.

Oui, mon avenir avait cessé d'être un problème. C'était déjà écrit, et c'est précisément pour cette raison que je devais vivre dans le passé ― dans mes merveilleux et douillets souvenirs. C'était évidemment une forme extrême de fuite de la réalité, mais c'était bien le cadet de mes soucis à présent.

Oui, exactement. Je suis un hikikomori, un être inutile et dépourvu de volonté. Ça vous pose un problème ? Fichez-moi la paix, et je me dépêcherai de disparaître. Je vais bien ! Tout est fini !

― Non, non, et non...

Je m'assis sur le banc, en me tenant la tête entre les mains.

― « Non », quoi ? demanda la fille.

Elle se balançait sur une des balançoires près du banc. Ses cheveux presque à hauteur des épaules virevoltaient légèrement dans le vent. Ce soir-là aussi, elle était habillée comme n'importe quelle ado ― pas d'ombrelle, pas de prospectus, et ni même d'aura religieuse perceptible.

Pour autant, je m'interdisais de baisser la garde. Plus que tout chez elle, l'étrangeté de la situation montrait clairement à quel point cette fille n'était pas nette. Il fallait que je reste zen, tout en restant prudent.

Pour l'instant, j'avais décidé de la considérer comme un ASIMO, le robot bipède développé par Honda. En faisant ça, ça me permettrait de garder la tête hors de l'eau. Pourquoi pas ? Après tout, l'ère de la robotique arrive à grands pas. Mais j'ai beau regarder, elle a l'air tout ce qu'il y a de plus humain.

Se balançant d'avant en arrière sur la balançoire, le robot me demanda :

― Pourquoi est-ce que tu t'es enfui l'autre jour ? On manque de bras en ce moment et de l'aide ne serait vraiment pas de refus. On t'aurait embauché le jour même.

Waouh ! La sortie vocale était parfaite, elle aussi. Les articulations étaient sans accroc, les jambes s'étendant avec flexibilité sous sa jupe. Les savants japonais en robotique sont vraiment les meilleurs du monde, pas vrai ?

― Vu que tu es un hikikomori, tu as eu peur de travailler dans le monde extérieur et tu t'es rétracté au dernier moment ?

Elle n'y allait pas par quatre chemins ― même si, au final, c'étaient juste les mots d'un robot. Et qui serait affecté par les paroles d'une machine ?

Le robot continua à déblatérer des choses encore plus mystérieuses.

― Ne t'en fais pas. Je sais comment faire pour ne plus être un hikikomori.

― Mais qu'est-ce que tu racontes ? ai-je fini par répondre.

― Satô, c'est bien ça ? Eh bien, tu es un hikikomori, non ?

Au lieu de commencer par répondre à sa question, je pointai du doigt le panneau à l'entrée du parc. Il était écrit, « Attention aux pervers ! De jeunes filles se font continuellement attaquer », à la peinture rouge corrosif.

Je lui dis :

― Tu es sûre que c'est raisonnable de donner rendez-vous à une personne louche comme moi ici à une heure aussi tardive ? Je pourrais être dangereux.

― Pas de problème. J'habite tout près d'ici, alors je sais toutes sortes de choses. Par exemple, tu rêvasses toujours dans ce parc les dimanches soirs, pas vrai ? Je t'ai vu de ma fenêtre.

Maintenant que c'était allé aussi loin, la situation commençait à m'inquiéter sérieusement. Je n'arrivais pas à déterminer ce qu'elle voulait. Ses véritables intentions demeuraient un mystère, et rien ne tournait rond. Était-ce là une nouvelle façon de recruter des fidèles ?

― Non, pas du tout. C'est juste que je donne un coup de main à tata Kazuko.

― Hein ?

― Comme je lui cause toujours des problèmes, je me suis dit que c'était la moindre des choses.

Je ne comprenais rien à ce qu'elle racontait, mais elle continuait notre conversation un tantinet embarrassante tandis qu'on regardait tous les deux les lampadaires.

― Enfin bref, peu importe. Satô, tu ne veux pas savoir comment sortir de ta condition de hikikomori ?

― M'appelle pas Satô. Je suis plus vieux que toi.

― Tu connais mon âge ?

― Bah, t'as l'air d'avoir dix-sept, peut-être dix-huit à tout casser.

― Bingo !

Avec l'élan de la balançoire, elle sauta doucement vers l'avant. Ce déploiement d'énergie semblait intentionnel. Mais c'était peut-être mon imagination. Après avoir atterri, elle s'approcha du banc où j'étais assis et me regarda droit dans les yeux. En se baissant tout en posant ses mains sur ses genoux, elle me dit :

― Tu veux savoir comment t'en sortir, pas vrai ? Je vais t'apprendre.

Une fois encore, le même sourire inutilement mignon que j'avais vu la dernière fois arborait son visage. Je ne pouvais désormais plus la considérer comme un successeur d'ASIMO. En détournant la tête, je murmurai :

― Je suis pas un hikikomori.

― Menteur. Comment tu peux dire ça alors que tu t'es complètement trahi quand tata a essayé de te parler l'autre jour ? Et alors même que tu t'es enfui la queue entre les jambes en réalisant qui j'étais au manga café ? Les gens normaux ne font pas ce genre de choses.

― Hé ! m'écriai-je.

― Tu as peur, pas vrai ? Des autres je veux dire.

Au moment où je levai la tête, nos regards se croisèrent. Elle avait de grands yeux, avec de larges pupilles. Je continuais à fixer ses yeux sans savoir quoi répondre.

Puis, sans rien dire, je détournai de nouveau le regard.

Soudain, je réalisai que depuis quelque temps, le vent avait commencé à souffler plus fort. Au-dessus de nos têtes, les branches des arbres s'agitaient bruyamment. C'était une froide nuit.

Je décidai alors de rentrer chez moi. En me levant, je lui tournai le dos. Derrière moi, elle essaya de m'arrêter.

― Attends ! cria-t-elle, Tu le regretteras.

― Qu'est-ce que tu racontes ? Et d'abord, t'es qui au juste ?

― Je suis une gentille fille qui aide ces bons à rien de hikikomoris.

― Et c'est quoi ce « projet » dont tu parlais dans ta lettre ?

― En l'état actuel des choses, les détails du projet sont encore top secrets. Mais ne t'en fais pas, je n'ai aucune mauvaise intention.

Je commençai à me sentir mal, je décidai donc de me trouver une excuse crédible pour me sortir de là.

― Je ne suis pas un hikikomori comme les autres, je te signale. C'est vrai que je me cloître chez moi, mais c'est pour mon travail. J'ai pas le choix.

― C'est quoi ton travail ?

― S-SOHO...

― C'est quoi ça...?

― C'est l'abréviation de « small office/home office ». Je travaille chez moi... ou plutôt, je vis à mon bureau. Je ne suis pas un mauvais payeur. Je ne suis pas quelqu'un de très sociable, c'est clair, mais ça fait partie de mon boulot, alors j'y peux rien, moi ! Si j'ai essayé de me trouver un petit boulot, c'était juste dû à une petite erreur de calcul de ma part sur le moment...

― Hein ? Ah bon ? Quel genre de travail tu fais ?

― N-Ne sois pas surprise par ce que tu vas entendre, mais... Je suis un créateur !

Eh oui, pensai-je, émerveille-toi devant l'intitulé de mon poste !

― Parce que je suis quelqu'un de créatif, on peut avoir l'impression que je suis un peu psychologiquement dérangé, mais ça ne fait que prouver mon incroyable talent ! Non, je ne suis ni un bon à rien ni un chômeur !

Misaki sourit et demanda nonchalamment :

― Qu'est-ce que tu crées ?

― C'est... tu sais, ce qu'on appelle, le dernier cri, le nec plus ultra des technologies d'information. C'est difficile à expliquer en un mot...

― Dans ce cas, préviens-moi quand tu auras fini ce sur quoi tu travailles en ce moment, d'accord ?

― N-Non, ça va pas être possible. Cela relève du secret professionnel. Sans parler des sommes colossales qu'on a investi dans ce projet et tout... Non, je peux pas te montrer ça comme ça...

Alors que je commençais à avoir des envies de suicides à cause des profondes bêtises qui venaient de sortir de ma bouche, Misaki se retourna.

― C'est vraiment du gâchis. Je t'ai offert la possibilité de t'en sortir, après tout.

Elle avait vraiment l'air de penser que j'avais tort de décliner son offre. Dans un petit murmure, elle dit :

― Dire que tu rates la chance de ta vie...

Seule sa silhouette était faiblement identifiable sous le contre-jour offert par les lampadaires.

J'étais un peu... non, assez énervé.

Mes mauvaises habitudes m'incitaient à insister.

― On dirait que tu doutes de ma bonne foi ; je suis vraiment un créateur de génie, pourtant. Une jeune fille comme toi n'est sûrement pas au courant, mais je suis assez connu dans le milieu. Ouais, la prochaine fois qu'on se verra, je te raconterai tout. Au sujet de mon travail. T'en reviendras pas ! Et tu me respecteras !

Pourquoi ai-je dit, « la prochaine fois qu'on se verra » ? Qu'est-ce que je voulais dire par « mon travail » ? Pourquoi est-ce que je racontais toujours ces bobards, tous aussi peu crédibles les uns que les autres ? J'aurais pu être honnête et dire « Je suis un hikikomori sans travail ! » Pourquoi est-ce que je me complaisais dans cette étrange fierté pour ces histoires sans queue ni tête ?

Et puis zut. Peu importe. Je ferais mieux de m'enfuir. Je ferais mieux de m'enfuir d'ici et vite avant que je ne creuse encore un peu plus ma tombe.

― B-Bon, à plus !

Fébrilement, je me dirigeai vers la sortie du parc. Derrière moi, elle avait peut-être marmonné quelque chose, mais je n'ai pas pu discerner les mots.


Partie Deux

De retour à mon immeuble, j'interrogeai mon voisin.

― Yamazaki, comment on fait pour devenir créateur ?

― Hein ? Quelle mouche t'a piqué ?

― Il faut que je devienne un créateur, et tout de suite. T'es étudiant à l'Institut Yoyogi Animation, pas vrai ? Tu dois t'y connaître là-dedans, non ?

― Non. Enfin, si. T'es sérieux là ?

― Bien sûr que oui. On ne peut plus sérieux. N'importe quoi fera l'affaire. Dis-moi juste comment devenir un créateur au plus vite ! Je t'en supplie !

― Je raccroche. Entre.

Le choc de la situation avait été suffisamment fort pour me forcer à appeler mon voisin. C'était le premier appel téléphonique que je faisais depuis des mois.





« La prochaine fois qu'on se verra, je te dirai tout sur mon travail. » Tout juste quelques minutes auparavant, j'avais vraiment dit ça. J'avais bombé le torse avant de honteusement clamer ça haut et fort. La prochaine fois qu'on se verra...

J'avais le sentiment que ça ne serait pas pour dans si longtemps. Misaki semblait vivre dans le quartier. Je risquais de la croiser en ville, purement par hasard. D'ici là, il fallait que je transforme mon énorme et incroyablement stupide mensonge en réalité. Il fallait que je devienne un créateur, un vrai de vrai. Mais c'est quoi un créateur au fait ? Hein, c'est quoi ?

Yamazaki, assis à son ordinateur comme à son habitude, résuma ma situation.

― Autrement dit, Satô, tu as sorti un gros mensonge parce que tu voulais te la péter devant une jolie fille. Et maintenant, ça te travaille et tu veux essayer de cacher le fait que tu as menti. C'est bien ça ?

J'acquiesçai tout en rougissant. Peu importe que tu me méprises, Yamazaki. Tu es déjà au courant pour ma véritable identité de hikikomori sans emploi. Il n'y pas de secret plus gênant à découvrir. Sauve-moi, Yamazaki !

― Oh, t'en fais pas. Je vais pas me moquer de toi ou quoi. Hum...

Yamazaki croisa les bras et grogna, plongé dans ses pensées. Je m'assis sur le sol en attendant sagement qu'il reprenne la parole. Cependant, les mots qui sortirent ensuite de sa bouche n'avaient pas le moindre sens.

― Pour commencer, est-ce que ça te dérange tant que ça qu'une fille te regarde d'aussi haut ?

― Hein ?

― Écoute-moi, Satô. Les femmes... ne sont pas des personnes. Non, pas des humains comme les autres. En fait, j'exagérerai à peine en disant qu'elles sont plus proches d'être des monstres inhumains qu'autre chose. Par conséquent, pas la peine d'en faire tout un plat. Qu'est-ce que ça peut faire si une bonne femme te méprise ?

Son expression était aussi calme que d'habitude.

D'un coup, je me sentais vraiment mal à l'aise.

Il continua :

― Ces choses n'ont pas de cœur. Elles ont peut-être l'air humaines, mais en réalité, on n'est pas faits pareils. Satô, il vaudrait mieux que tu commences par comprendre ça d'abord.

― Ya-Yamazaki...

― Ha ha ha ! Enfin, peu importe, on s'en fiche pas mal de ça. Peu importe pourquoi tu veux devenir un créateur, l'idée n'est sûrement pas si mauvaise dans le fond. T'en fais pas. On va y réfléchir ensemble.

Après s'être levé de son bureau, il s'assit devant moi. Ses actes respiraient une confiance étrange. Apparemment, quatre années suffisent à vous changer la personnalité d'un homme. Yamazaki semblait désormais dévier vers une voie émotionnelle dangereuse. Mais, à ce moment-là, ça n'avait pas la moindre importance. Si ça pouvait aider à résoudre mon problème, j'étais prêt à me prosterner devant le Diable s'il le fallait.

― Non, non. Pas la peine de te prosterner devant moi. Allons-y. Pour résumer, il existe différentes sortes de créateurs, Satô. Qu'est-ce qui te tente ?

― Quoi ? Comme je l'ai dit, je veux devenir créateur...

― Mais le travail de « créateur » n'existe pas !

Le ton de Yamazaki devenait plus sec.

― C'est juste un terme générique pour les travails en rapport avec l'écriture ou le dessin. En gros, un « créateur », c'est seulement quelqu'un qui crée quelque chose. Alors, qu'est-ce que tu as envie de créer, Satô ? C'est ce que je te demande.

― N'importe quoi, tant que ça fait de moi un créateur.

― Arg...

Yamazaki serra son poing droit. Puis, tout en reprenant le contrôle de lui-même, il poussa un gros soupir.

― Bon, soit, passons à la suite. Satô, quel genre de compétences as-tu ?

― Qu'est-ce que t'entends par « compétences » ?

― Genre, dessiner, écrire des chansons, ou savoir coder dans un langage informatique. Il existe tout un tas de possibilités.

― Je sais rien faire. Si je devais dire quelque chose, je suppose que j'ai une prédisposition pour la solitude. J'ai réussi à vivre un an entier sans parler à la moindre personne et-

― C'est pas une compétence, ça !

Yamazaki frappa le sol avec ses deux mains.

― Comme je viens de le dire, je suis bon à rien ! hurlai-je à mon tour.

Yamazaki se leva et me provoqua avec plus grande véhémence encore.

― Comment quelqu'un sans talent pourrait facilement devenir un créateur ?! C'est pas normal de dire que tout est simple pour toi, tout le temps. Écoute-moi, ça t'a fait marrer quand je t'ai dit que j'étais à l'Institut Yoyogi Animation, pas vrai, Satô ? Oh, allez quoi, pas la peine de le cacher... Mais en tout cas, il est clair qu'en termes de créativité, je suis bien plus accompli que toi. Essaye au moins de l'admettre.

Comme il avait été assez convaincant durant sa longue diatribe, j'acquiesçai machinalement plusieurs fois.

Soudain, le corps de Yamazaki se relâcha.

― Non, rien que de penser à ces idiots dans ma classe, ça m'a énervé. À côté de gens comme eux, je passe pour un taré qui ne fait que brasser de l'air, qui se renferme sur lui, et qui est incapable de faire quoi que ce soit par lui-même.

Il semblerait que j'ai involontairement mis le doigt sur quelques soucis dans sa vie étudiante. Je décidai de lui préparer un café pour qu'il se calme. Après avoir récupéré un gobelet en plastique dans le bordel qui régnait sur le sol, je versai de l'eau provenant de la bouilloire rangée dans le placard. Puis, en farfouillant un peu plus loin sous le lit, je découvris un paquet de senbeis, un de ces lots format économique.

Tout en mangeant les senbeis, nous sirotions nos cafés.

Maintenant plus calme, Yamazaki revint à nos moutons.

― Bon, on va y réfléchir de façon plus concrète cette fois. La musique demande beaucoup de talent et dépend des goûts de chacun, alors c'est hors de question pour toi, Satô. Pour ce qui est de la programmation, tu es nul en math, pas vrai ? Alors, on laisse tomber ça aussi. L'art me paraît également impossible, non ? J'ai vu une fois un de tes dessins. Alors bon, dessiner un manga, c'est pas gagné. Dans ce cas...

Yamazaki se tapa soudainement le genou.

― Satô, tu étais dans le club de littérature, non ?!

― Et donc...?

― Des romans ! Oui, des romans !

Je fronçai les sourcils.

― Non, j'ai pas envie de faire ça ! J'ai pas écrit de longues rédactions depuis le collège, et encore, j'y étais obligé. Et puis, les romans, c'est trop chiant. Ça marchera jamais-

Yamazaki me fusilla du regard une fois de plus. Respirant bruyamment par le nez, il murmurait doucement « Du calme, du calme, respire... »

Je ressentis un petit frisson, je me décidai alors à changer de sujet.

― A-Au fait, Yamazaki, t'étudies quoi à l'école ? Comment faire des animés ? Donc tu dessines des plans et tout ?

Yamazaki fit un non de la tête.

― Il est vrai que mon école s'appelle l'Institut Yoyogi Animation, mais il y a plusieurs départements. Je suis dans celui de la création de jeux vidéo.

La création de jeux vidéo ? À la seconde où j'entendis cette phrase, je ressentis de l'excitation me parcourir. « Créateur de jeux. » Ça sonnait bien ; le titre faisait vraiment ronflant. L'industrie du glamour de l'âge moderne. Le travail que la majorité des enfants de primaire voulaient faire. J'imaginais une star de l'industrie vidéo-ludique au volant de sa Lamborghini, puis en train de passer du bon temps dans un club VIP de Ginza. Il y avait des tas de billets de banque qui volaient autour de lui tandis que des chasseurs de tête le courtisaient, avec en arrière-plan les longues et interminables queues pour son dernier jeu à la mode. Puis, des méchants lycéens voleraient un de ces jeux très demandés à un petit de primaire, et l'histoire terminerait au vingt heures du soir. Le créateur de jeux roulerait sur l'or.

C'était bien payé, avec un salaire annuel d'une centaine de million de yens ! C'était trop la classe ! Bref, c'était parfait !

Après avoir avalé mon café d'une traite, j'attrapai la main de Yamazaki.

― Et si on essayait de devenir créateurs de jeux vidéo tous les deux ?!





Il était onze heures du soir passées. Yamazaki sirotait sa dixième tasse de café instantané, et j'avais tellement faim que je m'étais préparé des nouilles instantanées.

Chose qui ne fit guère plaisir à Yamazaki.

― Te sers pas dans les placards des autres sans demander la permission !

Je baissai la tête en guise d'excuse et saupoudrai les nouilles de poivre. Alors que j'engloutissais mes nouilles, Yamazaki bégaya :

― J-Jamais des débutants n'arriveront à faire des jeux.

― Il faut que tu m'aides.

― De nos jours, les jeux vidéo forment un art très vaste. Un jeu digne de ce nom ne peut être créé qu'en associant diverses compétences très spécialisées. Quelqu'un comme toi n'y arrivera jamais, Satô.

« Ça faisait un petit moment qu'on s'était pas vus, mais t'es devenu vraiment insolent depuis, hein ? » avais-je vraiment envie de lui répondre pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Mais tout bien réfléchi, je me rendis compte qu'il était déjà insolent à l'époque. Ouais, c'était vrai. Même si c'était une mauviette, il n'était pas du genre à hésiter à dire ce qu'il avait sur le cœur, peu importe qui il avait en face. Il traitait ouvertement ses camarades de classe d'idiots ou leur disait d'aller se faire voir. C'était pour ça qu'on le maltraitait. Il ne pouvait vraiment s'en prendre qu'à lui-même.

Il me parlait poliment ; mais depuis qu'il avait découvert que j'étais un hikikomori sans travail, ce ne fut qu'une question de temps avant qu'il ne commence à se moquer de moi, en me traitant de « minable » en face. Mais bon, ça m'était bien égal. Pour l'instant, il fallait que je m'arrange pour devenir créateur de jeux. Il fallait que je devienne un expert dans ce milieu. Je t'en supplie, Yamazaki...

― Je vois très bien que c'est difficile pour toi de me demander de l'aide. Mais quoi qu'il en soit, il y a des choses qui sont impossibles, et là, même toutes les prières du monde n'y feront rien, Satô.

― Je t'en supplie, fais quelque chose pour m'aider !

― D'abord, jamais quelque chose que tu as commencé juste pour gagner le respect d'une fille ne fera long feu. Je suis sûr que tu perdras ta motivation bien assez vite.

― C'est faux ! Je suis sérieux ! La flamme de la passion brûle en moi !

― J'ai cours demain. Et je suis déjà crevé.

― C'est pas seulement le respect de Misaki que je cherche. Si j'arrive à devenir un créateur de jeux, je pourrai aussi échapper à ma vie d'hikikomori, non ?!

― C'est impossible.

― Mais non ! insistai-je.

― Ça marchera jamais.

― Je te dis que si.

Je passai une heure supplémentaire à l'implorer. J'essayai de l'apaiser, de le cajoler, de lui crier dessus ― et finalement, je tentai de l'amadouer en le caressant dans le sens du poil.

― Pendant que tu seras en cours, je pourrai m'occuper d'enregistrer les animés qui passent à la télé. Je couperai même les pubs pour toi.

Yamazaki finit par céder.

― Eh ben, Satô, tu sembles vraiment motivé.

Sa voix était sérieuse.

― Ouais. Je suis vraiment sérieux. Je suis plus que motivé.

― Dans ce cas, il existe un moyen pour que même toi, Satô, puisses devenir un créateur de jeux. Mais...

― Mais ?

― C'est peut-être la voie la plus terrifiante, une méthode d'une austérité et d'une pénibilité à donner à n'importe qui envie d'abandonner en cours de route, alors avec quelqu'un comme toi, Satô, n'en parlons même pas.

La mine de Yamazaki était grave, et je sentis ma gorge se serrer mécaniquement. Mais ma détermination avait déjà pris forme. Je tenterai ma chance, quoi qu'il en coûte.

― Je ferai n'importe quoi, dis-je.

― C'est vraiment vrai ?

J'acquiesçai.

― Vrai de vrai ? Tu pourras pas dire « J'abandonne » en plein milieu, ok ?

Je refis un hochement de tête affirmatif.

Yamazaki se prépara une onzième tasse de café, et je commençais à engloutir mon deuxième bol de nouilles.

― Je comprends, Satô. Écoute-moi bien, je vais te parler de mon plan.

Après s'être penché en avant, Yamazaki parla à voix basse.

― Les jeux de nos jours sont faits à très, très grande échelle. Une grosse quantité de données et de programmation de précision sont nécessaires, alors des novices comme nous n'arriverons jamais à rien. Même faire un jeu du niveau de la vieille Super Nintendo serait déjà un exploit. Et encore, même avec ça, tu pourras pas te considérer comme un créateur de jeux.

― Mais alors-

Yamazaki me coupa rapidement.

― Contente-toi d'écouter, d'accord ? On n'a aucun budget, aucun ami dans le milieu, bref, rien à part des ressources plus que limitées. Mais, même dans notre modeste situation, il existe quand même un moyen. Même sans être capable d'écrire un programme sophistiqué, ni même composer une pauvre musique, on a juste besoin d'une cinquantaine d'illustrations et d'un scénario, et il y a un genre de jeux qui pourrait faire l'affaire pour nous !

On pouvait désormais entendre un enthousiasme très prononcé dans la voix de Yamazaki.

― D-De quel genre tu parles ?

Ma voix sonnait faux.

― Pour ce qui est de la programmation, si on arrive à trouver un moteur de jeu gratuit, on s'en sortira. Et on n'a qu'à prendre la bande-son d'un CD de musique libre de droits tant qu'à faire. Je dessinerai les illustrations, et toi Satô, tu écriras le scénario.

Le scénario ? Oh, ça devrait être facile tant que tout ce que j'ai à écrire soit quelque chose de circonstance. Disons genre, « le héros doit sauver une princesse qui a été kidnappée par les méchants. »

― D'accord, dis-je. Je vais écrire autant de scénarios que tu veux. Quel est le genre alors ?

― T'es sérieux, Satô ?!

Yamazaki me donna une petite tape sur les épaules.

― Ouais, faisons ça, Yamazaki. Créons un jeu ensemble ! J'insiste, mais c'est quoi comme genre alors ?

― Tant que les graphismes et les scénarios sont bons, on peut vraiment devenir célèbres. On serait alors à un cheveu de devenir pros après. Si on se fait de l'argent avec un jeu autoproduit, on pourra même monter notre propre boîte !

― Notre boîte ! Ça serait génial ça, Yamazaki. Tu serais le président, et moi, le vice-président. Et c'est quoi comme genre de jeux, sinon ?

― Tu vas vraiment le faire, Satô, pas vrai ?

― Ouais, je vais le faire.

― Si on décide d'aller aussi loin, il n'y aura plus de marche arrière possible.

― Je vais devoir me répéter encore combien de fois ?

― Bon, dans ce cas, tope-là. Ensemble, on va faire un grand pas vers l'avenir !

Yamazaki prit ma main et la serra fermement.

― On est des frères d'armes maintenant, à la vie, à la mort.

― Je commence à être lourd, mais c'est quel genre de jeux ?

― On est amis !

― Alors ? Quel genre ?

― On est des créateurs !

― Bon, tu vas me dire c'est quel genre de jeux à la fin ?!

Yamazaki finit par répondre en bombant le torse à la question que je m'échinais à poser depuis un moment maintenant.

― Des jeux érotiques.

Que quelqu'un me sorte de là.





Tout en tremblant, j'essayai de rentrer chez moi, mais Yamazaki me retint.

― Tiens, voilà quelques références. Essaye de les parcourir dès que t'en auras l'occasion. Si tu joues à tous ces jeux, tu devrais pouvoir être capable de comprendre les tendances du marché.

Sur ces mots, il me tendit une trentaine de boîtes de jeux. Elles étaient étiquetées avec des mots du genre « torture », « mouillée », « sévices », « obscène », « SM », « école », « séquestration », « viol », « bestial », « amour pur », « soumission » et « aventure ».

J'avais envie de pleurer. Mais Yamazaki était tout sourire, lui.

― Ces jeux sont interdits aux mineurs parce que ce sont des eroges[1], des jeux érotiques quoi. Enfin, ce sont même des jeux vraiment, vraiment érotiques ― mais ils sont notre seule et unique chance, alors devenons des créateurs de jeux érotiques. On va se venger de tous les gens de ma classe avec nos jeux érotiques ! Oui, devenons milliardaires avec nos jeux érotiques ! Devenons célèbres dans le monde entier avec nos jeux érotiques ! On ira à Hollywood avec nos jeux érotiques ! Mieux encore, on sera acceptés dans l'Ordre de la Culture[2] avec nos jeux érotiques. Et même un Prix Nobel tant qu'on y est...

Son sourire brillait de mille feux, et moi, j'avais complètement perdu tout espoir de pouvoir me sortir de là.

Notes

  1. Contraction de « Erotic Game », terme générique utilisé au Japon pour désigner les jeux érotiques.
  2. Décoration japonaise mise en place en 1937 récompensant les contributions à l’art, la littérature ou la culture japonaise. Les décorés reçoivent également des gratifications financières.


Chapitre 5. Le Humbert Humbert du vingt-et-unième siècle

Partie Un

― Prends les lucioles, par exemple. Essaye d'imaginer leur beauté, l'éphémère beauté de leur vie, qui ne dure pas plus d'une semaine.

» Les femelles lucioles brillent dans l'unique but de s'accoupler avec les mâles ; et les mâles ne scintillent que pour s'accoupler avec les femelles. Et une fois l'accouplement terminé, ils meurent. En bref, l'instinct de reproduction est la seule et unique raison de vivre des lucioles. Dans ce monde élémentaire et avec cet unique instinct, il n'y a pas de place pour la tristesse. C'est précisément pour cette raison que les lucioles sont si belles. Ah ! Rien ne vaut les lucioles !

» Maintenant, considérons l'espèce humaine. On se retrouve alors face à une société d'une complexité extrême.

» Je crois que Freud avait déclaré quelque chose du genre « Les humains sont des créatures à l'instinct détraqué. » À chaque fois que j'ai affaire dans ma vie à la frustration, à la rage, ou à la tristesse, je ne peux m'empêcher de repenser à cette phrase.

» Des concepts contemporains tels que « l'amour » ou « le romantisme » ont forgé l'homme, cette créature à l'instinct détraqué, masquant sa nature originelle. Bien sûr, tout ça n'est que mensonge. Pour occulter la supercherie, l'humanité doit créer toujours plus de nouveaux concepts. C'est pour ça que le monde devient plus complexe tous les jours.

» Cependant, cette complexité ne saurait cacher les différentes contradictions nées de notre instinct détraqué. Irrémédiablement, ces contradictions donnent naissance à des antinomies fondamentales : mots et instinct, idées et le moi physique, raison et désir sexuel. Ces concepts opposés sont comme deux serpents qui se mordraient la queue l'un de l'autre. Les deux serpents se retrouvent constamment piégés dans leur lutte féroce pour la supériorité, alors ils tournoient encore et encore, nous causant ainsi toujours plus de douleurs.

» Tu comprends ? Est-ce que tu vois où je veux en venir ? Quoi ? Tu n'as rien compris du tout ? Bah, c'est pas grave.

» Ce que j'essaye de dire-

Je jetai mon oreiller sur Yamazaki.

― La ferme ! Va mourir !

Yamazaki, assis sur le kotatsu, se pencha vers l'arrière pour éviter l'oreiller et continua tranquillement son exposé.

― À cause de notre instinct détraqué, nous souffrons. Nous persévérons dans cette voie car notre instinct a été corrompu par la raison. Dans ce cas, que sommes-nous censés faire ? Devrions-nous abandonner le savoir ? Nous débarrasser de la raison ? Quoi qu'il arrive, cela nous est impossible. Pour le meilleur et pour le pire, nous avons mangé le fruit du savoir il y a bien, bien longtemps. C'était écrit dans la brochure religieuse « Éveillez-vous ! » que la bonne femme m'a donnée tout à l'heure.

― Quoi ?! Mais qu'est-ce qui t'a pris de me réveiller à deux heures du matin pour me sortir cet obscur charabia tout en te soûlant, et par-dessus tout, dans ma chambre ?

― Notre raison et notre instinct s'opposent mutuellement, mais nous ne pouvons nous débarrasser d'aucun des deux. Sachant cela, quelle est notre raison d'être ? Arriver à un consensus judicieux et commencer à essayer de flirter avec des filles ? Se marier et avoir des enfants ? C'est, en fin de compte, la voie conformiste. Cependant, j'ai découvert... que les femmes... ces choses ne sont pas humaines. Au contraire, elles sont, en fait, sûrement plus proches des monstres. J'ai réalisé la cruelle vérité il y a de cela un an environ. Alors que je travaillais dans une supérette pour payer mes frais de scolarité, toutes sortes de choses sont arrivées. Ce sont vraiment des souvenirs très durs, et je n'ai plus envie de me les remémorer.

Après avoir dit tout ça d'une traite, Yamazaki prit une seconde canette de bière dans mon frigo.

Avant que je ne puisse l'en empêcher, il l'ouvrit et la siffla en une gorgée.

Soudain, il cria :

― Les femmes, c'est de la merde ! Qu'elles aillent se faire voir !

Le visage de Yamazaki était rouge pourpre. Il semblait déjà complètement soûl. De toute façon, il tenait très mal l'alcool malgré qu'il en boive tout le temps. Je m'étais demandé à une époque s'il n'était peut-être pas un alcoolique en puissance ; puis, quelque temps après, il m'avait expliqué, « Ma famille à Hokkaïdo tient une fabrique de vin. J'en bois depuis le collège. T'en fais pas pour moi ― je vais parfaitement bien ! »

J'avais du mal à déterminer quelle partie de son corps allait bien. Une fois soûl, il était impossible d'arrêter les longues tirades de Yamazaki jusqu'à ce qu'il s'essouffle, et ce, même en lui criant dessus ou en l'ignorant. Je l'avais appris à mes dépens.

Je n'avais aucune idée de comment m'y prendre avec lui.

Puis, il sembla se dégonfler ; ses épaules retombèrent tout comme sa voix.

― Les femmes, c'est de la merde. Mais, il y a toujours des fois où j'ai envie de flirter avec. Je suis un humain, après tout, alors j'y peux rien... De toute façon, j'ai connu une autre terrible expérience. C'était avec la plus jolie fille de ma classe. Elle s'appelait Nanako. À mon école, où toutes les filles otaku du pays affluent, elle était la seule à avoir un visage plutôt bien. Et pas la peine que je te précise que je suis moi-même pas mal. Mon corps délicat et mon charme ont fait que les filles m'embêtaient en primaire ― mais maintenant par contre, je me suis rendu compte que mon apparence devait être un avantage.

» J'ai dit à Nanako « Sortons ensemble ! » Elle a répondu, « Désolée, Yamazaki, mais t'es un peu, tu sais... En plus de ça, je sors avec Kazuo. »

» Comment ça « tu sais » ? Je suis « un peu » quoi ? Et par Kazuo, tu veux parler de ce gros lard ? Je... Je me suis donné la peine de te déclarer ma flamme poliment, et c'est tout ce que tu trouves à dire ?!

Yamazaki agita ses deux bras dans tous les sens, en criant :

― Remets les pieds sur Terre, salope ! Ce que je veux dire, c'est que tu pourrais au moins me laisser tirer un coup avec toi ! Allez, fais pas ta mijaurée quoi !

Je ressentis un intense frisson de peur me parcourir. Il semblait que j'étais tombé sur une autre de ses facettes cachées. Comme s'il avait remarqué mon visage horrifié, Yamazaki se dépêcha d'arborer un faux sourire.

― Ha ! Ha ha ha ! Non, non, je plaisantais. C'était juste une blague ! Comment un mec comme moi aurait pu dire à une fille qu'il l'aime ? Les femmes de la vraie vie sont toutes des merdes, de toute façon. Depuis le collège où j'ai failli être violé par des amies de ma grande sœur, j'ai tiré un trait sur elles.

C'était une déclaration encore plus choquante que la précédente. Tout en tâchant d'apparaître calme, je continuais de fumer ma clope. Pendant ce temps, le volume de la voix de Yamazaki allait crescendo.

― Ou pas ! J'ai menti. Tout ce que je viens de te raconter, c'était du flan. Ha ha ha, je suis un peu bourré, hein ? Hein ? Qu'est-ce qui t'arrive, Satô ? Me regarde pas comme ça. C'est quoi cette expression qui mêle pitié, moquerie et peur ? Me... Me regarde pas. Me regarde pas comme ça !

Je n'avais pas du tout la moindre idée de ce que je devais faire.





Je crois qu'en gros, Yamazaki essayait de dire que les femmes rendaient fous les hommes.

― Les vraies femmes ne tournent pas rond. Être humain, ça signifie avoir cet instinct de faire l'amour avec des femmes. Notre raison rejette naturellement les femmes, mais notre instinct, quant à lui, n'aspire à rien d'autre que faire l'amour avec des femmes. Et donc, on a un problème.

Il semblerait que c'était la voie vers laquelle la discussion s'orientait.

Pourquoi tu me racontes tout ça ?! avais-je envie de lui crier. Néanmoins, comme un adulte le ferait, je pris sur moi.

En y repensant, il n'avait vraiment pas de bol, le pauvre. À cause de la nature pervertie de notre société moderne, son état mental était en plus devenu complètement détraqué.

Pauvre vieux.

― Non, je veux pas de ta pitié !

― Du calme. Hé, j'ai une idée ! Pourquoi ne pas aller dans un bordel ? Et comme ça, peut-être que ta confusion disparaîtra.

― Je viens pourtant de te l'expliquer, non ? J'en ai rien à cirer des vraies femmes !

― Tu parles de vraies femmes, mais t'en vois d'autres types, toi ?

À l'instant même où je lui demandai ça, il se tourna vers moi et sembla être sur le point de fondre en larmes. Puis, son visage arbora une expression de fierté.

Tout en souriant malicieusement, il dit :

― Elles sont toutes proches, pourtant ! Et tu ne l'as pas encore remarqué ? Satô, cette semaine, tu as dû toi aussi succomber à leur charme.

J'étais sans voix.

― Tu vois maintenant où je veux en venir, pas vrai, Satô ?

Je clignai des yeux.

― Qu'elles sont adorables, continua-t-il, ces filles qui vivent dans le monde en deux dimensions. Qu'elles sont merveilleuses, ces filles qui sont à l'intérieur de mon écran d'ordinateur.

Bon, étant donné son dialogue à rallonge, je me devais d'au moins lui concéder ce point.

― Ouais, d'accord, Yamazaki, les jeux érotiques sont une incroyable culture.

― Tant que tu comprends, c'est tout ce qui m'importe. Les eroges sont l'unique phare qui guide la raison humaine dans sa victoire sur l'instinct. Alors tant que nous les aurons, les vraies femmes ne nous seront plus d'aucune utilité. Les jeux érotiques représentent notre espoir. Alors, Satô, tu as fini le pitch pour le jeu ?

― P-pas encore... D'ailleurs, tu trouves pas que les jeux que tu m'as prêtés sont un peu tendancieux ?

― Comment ça ?

― Bah, tu sais... Les personnages dans ces jeux sont un peu trop jeunes ; genre, toutes les héroïnes ont toutes l'apparence de gamines de primaire...

― Ha ! Mais qu'est-ce que tu me baragouines là, Satô ? C'est pas ton genre. Pour commencer, les héroïnes d'eroges ne sont rien de plus que des personnages fictifs, dessinées en deux dimensions par ordinateur. Afin de représenter au mieux l'innocence, la pureté et la féminité, rien n'est plus approprié qu'une petite fille, non ? On se sent plus détendus avec le symbole de la petite fille. Et comme ce sont des personnages en 2D, elles n'ont aucune chance de causer des dommages à notre fragile état psychologique. Et cerise sur le gâteau, le thème devient celui du plus faible personnage possible socialement, physiquement et émotionnellement ― la petite fille. Grâce à cette sécurité à deux niveaux, nous n'avons plus à craindre de nous sentir blessés, et nous pouvons échapper à la peur de nous prendre un râteau. Pour ainsi dire, telle est l'essence du moe : idéale, jeune, féminité innocente. Tu comprends ? Tu comprends, hein ?

Je méditai sur ses paroles... Non, je n'y comprends rien !

J'étais sur le point de crier, mais Yamazaki avait déjà disparu de ma chambre.

Sur mon kotatsu, il avait laissé un cadeau : un CD.

Note pour le titre du chapitre

Référence au livre Lolita de l’auteur russe naturalisé américain Vladimir Nabokov. Humbert Humbert est le nom d’emprunt du héros de l’histoire, un professeur se définissant comme un nympholepte. Le récit relate sa relation amoureuse avec Dolores Haze, une nymphette de douze ans et demi quand il la rencontre, qui terminera tragiquemenent.


Partie Deux

Je repensai à tout ça sérieusement le lendemain matin. Il se serait avéré que Yamazaki s'était pris un râteau par une fille. Du coup, il s'était soûlé comme un cochon par désespoir et avait décidé « Qu'elles aillent se faire voir ― j'ai toujours mes jeux érotiques ! » Du moins, cela pouvait expliquer le pourquoi du comment.

Toutefois, si ça avait été là toute l'histoire, il ne se serait pas donné la peine de partager sa honte avec moi. Il n'était pas obligé de déclarer qu'il était un gros lolicon[1]. Il avait argumenté sa confession avec une théorie tirée par les cheveux ; mais au bout du compte, c'était toujours un lolicon qui aimait les jeux érotiques. Il était dangereux. Ou, tout du moins, Yamazaki était plus dangereux que je ne l'aurais jamais imaginé.

Quand j'insérai le CD qu'il m'avait laissé la nuit dernière dans le lecteur de mon ordinateur, je fus horrifié par son contenu. Ça craignait vraiment ; c'était vraiment trop dangereux. Le CD-R de 700 Mo était rempli d'images JPEG. C'étaient des photos ― des portraits de filles qui semblaient en fin d'école primaire. Pire, elles étaient nues. En bref, c'était des photos de nu.

Délibérément, je fermai les rideaux de ma chambre. Les récentes lois sur la pédopornographie rendaient ce CD beaucoup trop dangereux. Même innocent, je pouvais très bien terminer en prison, tout ça à cause de Yamazaki. Mais qu'est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ? Tu peux pas te contenter de quelques images dessinées, bon sang de bonsoir ! Je voulais l'engueuler, mais il était parti en cours.

Sur mon écran de quinze pouces, une fille nue souriait à pleines dents.

J'avais mal au cœur, et j'avais du mal à respirer. En tenant ma tête, je décidai en attendant d'explorer entièrement le CD. Au bout d'un moment, je tombai sur un fichier texte, que j'ouvris. C'était un message de Yamazaki.

« Alors, qu'est-ce que t'en penses, Satô ? Effrayant, j'imagine ? Souviens-toi, pour faire un jeu érotique de bonne qualité, il est nécessaire d'avoir des références issues du monde réel. Alors laisse ces images de la vraie vie envahir ton imagination. C'est l'album photo de Rika Nishimura. Elle est connue pour être le plus grand trésor du monde lolicon. Comme ce sont des images softs, t'as pas à t'en faire. Allez, on va faire un super jeu en utilisant le sourire de Rika ! »

Cet enfoiré ! J'en tremblais de rage. Pour commencer, quand est-ce que j'ai donné mon accord pour faire un jeu érotique pour pédophiles ? Oh, allez quoi, m'impose pas tes goûts douteux.

Hum... Ça m'était venu à l'esprit en y repensant bien ― peut-être qu'il était en train d'essayer de me convertir ?!

C'était peut-être différent à l'époque de Genji Hikari ; mais, de nos jours, la société considère les lolicons comme des détraqués qui doivent être éliminés. De ce fait, cela doit être extrêmement difficile de trouver d'autres personnes partageant le même centre d'intérêt. Et ce devait être la raison pour laquelle Yamazaki avait l'intention de faire de moi, son partenaire de création de jeux érotiques, un de ses complices lolicons.

Non, mes soupçons n'étaient rien de plus, pour faire simple, que de simples suppositions, et il était peut-être simplement en train d'essayer de faire un jeu érotique de bonne facture. Après tout, dans le milieu érotico-vidéo-ludique actuel, les jeux avec des petites filles comme héroïnes étaient monnaie courante. En fait, on pouvait même dire que ces personnages de type nymphette était le symbole même de cette forme de média malsain.

Maintenant que j'y pensais, il existait une autre appellation pour un jeu érotique, celle de « jeu bishôjo ». Pas un jeu de « belles femmes », mais un jeu de « belles filles ». Je pensais que le cœur du problème résidait autour de ce point précis.

Que va-t-il advenir du Japon, où ces jeux bishôjo représentaient une part de marché importante ? Faire semblant de réfléchir à ce noble problème social estompa de force mes inquiétudes. Puis, timidement, j'ouvris la collection de photo de Rika Nishimura sur mon PC.

Quelques secondes passèrent.

Je frémis... Rika Nishimura était en fait vraiment mignonne.

― N-Non, non ! Je me suis juste égaré l'espace d'un instant ! Dans mon sombre studio de trente mètres carrés, mon cri résonna dans le vide. Et Rika me faisait son sourire innocent, montrant ses côtes saillantes, et son corps infiniment souple.

J'avalai ma salive et cliquai sur la souris avec mes doigts tremblant. L'image suivante s'afficha sur l'écran. Oh, Rika...

C'est mal ! Je levai la tête et, avec toute la force de mon corps, la cognai contre le mur, ce qui produisit un énorme bruit sourd. Des larmes coulèrent de mes yeux. Ça faisait mal. Et pourtant, Rika continuait de sourire... Oh, Rika.

Non, non !

J'ouvris précipitamment Internet Explorer. Bon ! Le problème était simplement dû au fait que Rika elle-même était trop mignonne ; ça ne voulait pas dire que j'étais un pédophile ou quoi. Il se trouve que j'ai été ému par sa beauté, c'est tout, mais je suis toujours quelqu'un de normal. Pour le prouver, il me fallait trouver d'autres images de lolitas sur Internet. Il était au moins évident que d'autres filles que Rika ne m'exciteraient pas.

Cependant, du fait des nouvelles lois contre la pédopornographie, il était devenu bien plus difficile de trouver ce genre d'images sur Internet que je ne m'y attendais. Je tentais d'écumer la surface du net, mais tout ce que je trouvais était des sites frauduleux qui utilisaient des numéros de téléphone à l'étranger.

Mais il faudrait être fou pour douter de mes compétences de recherche sur Internet. J'étais un vétéran, avec quatre ans d'intense surf sur la toile. Pour trouver des données intéressantes, le meilleur moyen était de faire le tour des forums. Telle était la loi du monde virtuel. Je décidai de commencer par une recherche dans un moteur de recherche pour scanner toutes les images pornos des forums.

Quoi ? Plusieurs milliers de pages de résultats... Même après avoir affiné ma recherche, je me retrouvai toujours avec une centaine de résultats. C'était tout simplement beaucoup trop.

Pour le moment, je tentai d'ouvrir le premier lien. Instantanément, et à une vitesse terrifiante, un nombre incalculable de pop-ups s'ouvrirent sans crier gare.

― Bordel ! Un piège ! jurai-je.

C'était une de ces attaques d'ouverture de multiples pop-ups écrites en JavaScript, qu'on trouve souvent sur les sites payants. Malgré tout, je ne bronchai pas. Ok, j'ai compris ! C'est une tâche beaucoup trop difficile pour Internet Explorer.

Dans un cas comme celui-ci, il fallait passer à un navigateur à onglets. Les navigateurs à onglets : ces excellents navigateurs permettaient de voir de multiples pages en même temps, dans une seule et unique fenêtre. Je téléchargeai Donut, le navigateur très largement reconnu pour être le plus stable parmi les navigateurs à onglets, et l'ouvris immédiatement. Oh ! Ça rend la navigation si simple ! Parti comme c'était, j'allais trouver ce que je voulais en moins de deux.

J'ouvris autant de pages simultanées que mon PC pouvait le permettre et farfouillai chacune d'entre elles. Des images de lolitas, des images de lolitas... Dans de nouveaux onglets, j'ouvris tous les liens postés sur les forums, puis cliquai sur d'autres liens se trouvant sur les pages d'accueil, les vérifiant une à une de haut en bas. J'étais à la recherche d'un forum pornographique plus underground.

Te laisse pas avoir par les sites payants ! Fais gaffe aux fichiers .exe ! Supprime toutes les pubs à la con avec un logiciel anti-pop-up !

Les aiguilles de ma montre avançaient ; dehors, il faisait déjà nuit. La lumière bleutée de mon écran était la seule chose qui éclairait mon studio de trente mètres carrés. Les précieuses secondes qu'il me fallait pour aller allumer les lampes seraient du pur gaspillage de temps. Ma superbe et divine vitesse de frappe balaye l'Internet tout entier avec une intuition diabolique ! Gare à mes clics à la vitesse de la lumière !

Je suis une bête sauvage !

Je suis un loup !

Notes

  1. Contraction de Lolita Complex, terme utilisé dans le roman Lolita. Désigne des personnes attirées sexuellement par des jeunes adolescentes, voire des fillettes.


Partie Trois

Quand je suis redescendu sur Terre, une semaine s'était écoulée. Je me séparai de ma souris et de mon clavier pour la première fois depuis une douzaine d'heures, puis j'entrai dans ma salle de bain. Le reflet dans le miroir était celui d'une personne incroyablement dangereuse ― en clair, moi. La barbe de trois jours, les cheveux gras, le regard vide, la mâchoire en compote... bref, un hikikomori marginal et sans emploi que tout le monde éviterait, dont personne ne voudrait s'approcher... un sale, débraillé, puant, cauchemardesque...

Un pédophile se tenait là.

― Arg...

Je glissais doucement sur le sol de la salle de bain.

Comment est-ce que j'en étais arrivé là ?

Ce qui est fait, est fait. J'avais... J'avais téléchargé des images de nymphettes à travers le monde. Et je ne me satisfaisais plus des images. J'avais même commencé à collecter des vidéos, au format MPEG et RealMovie. Mon disque dur de 30 Go était plein à craquer de corps indécents de petites filles pour qui, en vérité, je ressentais de la pitié.

Je ne peux pas continuer comme ça. Non, c'est pas possible. Un hikikomori pédophile, c'est à peu près ce qu'il y a de pire au monde. Je ne suis plus humain. Je suis un monstre. Je ne peux plus continuer à vivre. Je ne pourrais plus jamais marcher à la lumière du soleil.

Certes, j'étais sûrement un hikikomori. Mais j'étais certain de ne pas être un pédophile. Mes goûts étaient assez classiques, et en fait, j'en avais même déjà pincé pour des femmes plus âgées que moi. Et malgré tout cela, maintenant...

« Ahhh... hunh hunh ! » Des sanglots insoutenables jaillirent, et mes larmes perlèrent sur le sol. C'était des larmes de rédemption. Oui, je reconnaissais mes erreurs, et je voulais maintenant me repentir. Je voulais changer. Mais il était déjà trop tard.

À l'instant même où j'avais commencé à murmurer à moi-même des choses du genre, « Trop mignonne, Nozomi », je savais que j'étais bon pour l'enfer. À l'instant même où j'avais commencé à marmonner des pensées comme, « Super, cette Kiyomi. Elle est peut-être qu'en 6ème, mais elle est géniale. », j'étais prêt à tomber en enfer. À l'instant même où j'avais commencé à opiner, « Waouh, elles sont hardcores, ces Russes, et les Américaines te font de ces trucs aussi », le sourire aux lèvres, je savais qu'il y avait cent pourcent de chance que je finisse en enfer.

Je suis désolé, oui, désolé, pardonnez-moi, je ne voulais vraiment pas le faire. Je ne pensais pas à mal. Depuis le début, c'était juste pour rigoler. Mais maintenant...

« Argh ! » Ça faisait mal. Je souffrais. Ma poitrine me faisait mal. Mon cœur cédait sous les remords. Je ne voulais pas être un pédophile ou quoi que ce soit du même genre. Mais maintenant, toutefois, j'étais un hikikomori pédophile de premier ordre, la pire espèce d'être humain qui ait jamais existée.

Non, écoutez-moi : vous faites erreur. Une grosse erreur ! Je ne vais pas m'enfermer avec une fille dans mon studio ! Je ne vais kidnapper personne ! Vous vous trompez. C'est pas moi qui ai commis ce crime ! Je vous en supplie, veuillez me croire ! J'vous le jure ! Me regardez pas comme ça ! Non, me regardez pas !

Mais... des cartables rouges. Et des flûtes à bec. Puis des filles innocentes qui jouent dans le parc. Gah !

« Tu veux jouer avec tonton ? »

« Je te donnerai un bonbon. »

« Soulève juste ta jupe. »

« Jouons au docteur. »

« Voilà ta piqure ! »

Je suis fichu, complètement fichu ! Je ferais mieux de mourir au plus vite. C'est quoi ce bruit ? La ferme...

― Satô ! T'es là, pas vrai ? Ouvre, s'il te plaît !

Quelque part au loin, quelqu'un m'appelait :

― Satô ! T'es vivant ? T'es mort ? Si t'es vivant, ouvre la porte, je t'en supplie !

Quelqu'un était en train de marteler la porte de mon appartement. Mais je n'avais plus la volonté de me montrer en public. Fichez-moi la paix...

― Quoi, t'es vraiment pas là ? Et moi qui voulais te prêter cette merveilleuse vidéo illégale.

Tout en me levant, j'essuyai mes larmes et ouvris la porte.

Après avoir écouté mon histoire, Yamazaki afficha un visage témoignant d'un gros dégoût.

― Tu t'es enfermé une semaine entière juste pour télécharger du porno ? Tu mérites même plus le statut d'être humain, là.

― Tout est de ta faute, d'abord.

― Certes, mais je crois que c'est dans ta nature, après tout. Pas vrai, Satô ?

― T-T-Tu ressens pas de remords pour m'avoir entraîné là-dedans ? Comment tu peux dire une chose pareille ?

― Je t'avais dit que c'était juste des modèles, non ? Écoute, Sato, t'es pas net comme type si t'as vraiment téléchargé trente gigas de porno. Je veux même plus m'approcher de toi. T'approche pas ― tu me fous les jetons !

― G-gr-grrrr !

Du fait d'une colère intense, je voyais littéralement rouge. Mes deux poings tremblaient.

― B-Bon, pour changer de sujet, parlons plus sérieusement de notre plan pour la réalisation du jeu. Je vais te prêter cette cassette, ok ?

Je lui arrachai la cassette des mains et la cassai en deux avec mon genou.

― Qu-qu-qu'est-ce que tu...? bégaya Yamazaki.

À ce moment-là, j'aperçus mon unique échappatoire au monde lolicon.

Je regardai Yamazaki droit dans les yeux.

― Yamazaki.

― Quoi ? Rembourse-moi pour la cassette.

― Les médias lolicons, c'est pas humain ; c'est atroce.

Il était silencieux.

― Échappons-nous, oui, échappons-nous ensemble ! Si on ne s'enfuit pas maintenant, on sera des lolicons jusqu'à la fin de nos jours ! Allez, vite !

Je pris vigoureusement la main de Yamazaki et l'entraînai hors de mon appartement.





Après une halte chez Yamazaki pour récupérer son appareil photo numérique, nous ressortîmes, en marchant rapidement à travers la ville.

C'était un après-midi de début mai. Il faisait chaud en ville, mais il y avait peu de monde dehors.

― Où est-ce qu'on va ?

Sans répondre, je continuai à avancer tout droit.

Sur le chemin, je m'arrêtai dans une supérette pour acheter un appareil photo jetable, que je donnai à Yamazaki. Puis, je continuai à me diriger vers ma destination, tout en traînant Yamazaki derrière moi.

Il était trois heures de l'après-midi. Le meilleur moment possible.

― Un appareil numérique et un jetable ? Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça ? demanda Yamazaki, essoufflé.

Une fois ma destination atteinte, je lui répondis :

― Prends une photo de moi.

― Pourquoi ?

― Bah, tu sais où on est, non ?

― Hm. On dirait le portail d'une école primaire.

― Exactement, l'école primaire d'Ikuta, une école publique qui accueille près de cinq cents enfants. Et je vais me cacher dans les buissons devant la porte. Yamazaki, cache-toi, toi aussi. Vite !

― Hein ?

― La fin des cours va bientôt être sonnée. Quand ça arrivera, les enfants vont sortir par ce portail.

― Certes, mais encore ?

― Je vais prendre des photos.

― D-de quoi ?

― Des gamines de primaire.

Il se tut.

― Je vais prendre des super photos de jolies petites fifilles, en utilisant ton appareil photo dernier cri.

Silence.

― Tu comprends, Yamazaki ? Je suis sur le point de prendre quelques photos en catimini. Je vais me cacher et prendre en photo des petites filles. Je risque même « d'accidentellement » prendre des photos de leurs culottes. Mais c'est pas grave. Si on reste cachés dans ces buissons, personne ne nous trouvera. Je vais prendre en photo ces primaires. Je prendrai autant de photos que possible ― enfin, seulement de la plus jolie fille, bien sûr.

La sonnerie retentit. En l'espace de quelques minutes, des enfants allaient traverser ce portail.

― Yamazaki, tu vas me prendre en photo avec cet appareil jetable. Prends autant de photos que tu peux de ce sale type que je suis, ce sale pédophile, tandis que je prendrai des photos des petites de primaire ! T'as compris ? C'est par cette seule et unique voie que nous pourrons échapper à notre mal de lolicons ! Tu vois où je veux en venir, pas vrai ? T'as compris ? C'est une image dégoûtante. Et pourtant, dans le même temps, c'est aussi nous qui apparaissons dessus. Il faut que tu graves cette dégoûtante, pathétique et perverse facette de nous sur cette pellicule. On la développera ensemble et on regardera objectivement notre laideur, notre bassesse et notre abjection. Et comme ça, on pourra guérir de notre mal de lolicons et redevenir normaux.

Les voix des petites filles résonnaient depuis l'entrée de la cage d'escalier. J'étais prêt à dégainer mon appareil. Juste encore un peu...

― Prêt, Yamazaki ?! Je vais bientôt prendre des photos. D'un instant à l'autre, les premières petites filles arriveront. Je vais les prendre en photo à leur insu ! Et alors, tu immortaliseras ce moment ! Compris ? Si tu comprends, réponds-moi, Yamazaki.

» Oh, la première est magnifique ! Dans sa robe blanche, ses collants noirs, et ses bottes marron foncé, elle déchire ! Moe, moe ! Tu m'écoutes, Yamazaki ?! Je suis en train de presser le déclencheur ! Maintenant, à ton tour d'en faire de même. Utilise pas le flash par contre ― sinon, ils sauront qu'on est là, et ils appelleront immédiatement la police.

» Ah, quel frisson, j'en ai le sang qui bout et la chair de poule. Que c'est excitant ! Mon cœur bat à tout rompre ! De nos jours, les filles de primaire sont trop mignonnes. Je suis en train de presser le déclencheur là ! Clic ! Clic ! Superbe photo !

» Baptisons cette sublime petite là-bas ― elle a l'air d'être en CM2 ― appelons-la Sakura, pour l'instant. À la seconde où Sakura s'est retournée pour aller à la rencontre de ses amis, je ne pouvais pas laisser ce parfait angle en diagonale à quarante-cinq degrés me filer entre les doigts ! Hé hé hé, tu m'écoutes, Yamazaki ? T'es bien en train de me prendre en photo, Yamazaki ? Capture jusqu'aux moindres détails ma facette hideuse de lolicon, ou je resterai à jamais ce pervers sans nom.

» Waouh ! Encore et toujours plus d'enfants sortent du bâtiment. Regarde-moi ces jolies fillettes qui respirent la joie de vivre. Je vais les prendre en photo, oui, je vais les prendre en photo encore et encore ! Souffle, brise du printemps ! Lève-toi, vent soudain ! Et soulève leurs jupes !

» T'es toujours là, Yamazaki ? Je suis en train de regarder à travers l'objectif de l'appareil photo, alors je peux pas voir si t'es là ou pas. Tu te tiens bien en diagonale derrière moi, pas vrai, Yamazaki ? Fais bien en sorte d'immortaliser ma répugnance. T'as compris, pas vrai ? Allez, quoi, Yamazaki, tu m'écoutes, oui ? Allez, dis quelque chose ! Je suis en train de faire de mon mieux pour prendre des photos des culottes de ces petites. Tu devrais partager mon enthousiasme et faire de ton mieux, toi aussi. Tu m'écoutes ou quoi ? Hé, je t'ai dit de dire quelque chose ! Oh et puis zut. On est en train de commettre un crime, après tout. Si t'as trop peur pour parler, quoi de plus normal ? T'as une petite voix de toute façon.

» Hé, tu sais quoi ? Prendre des photos en cachette, c'est marrant. Et moi, je suis moche là... Hum, ça me rappelle, j'ai jamais voulu devenir ce genre de salopard. Quand j'étais petit, je rêvais d'entrer à l'université de Tokyo et de devenir un grand scientifique. Je voulais inventer quelque chose qui serait utile à l'humanité. Et maintenant, me voilà un hikikomori lolicon ! Tu devrais pleurer. Ouais, c'est vrai. Allez, pleure ! Verse des larmes pour mon apparence répugnante !

» On voulait simplement se marrer tous les jours ; on voulait vivre une vie quotidienne normale, banale et vivifiante. Hélas, les vagues incompréhensiblement violentes du destin ont rendu ça impossible à atteindre ― alors pleure de désespoir ! On voulait vraiment être utiles à tout le monde, être respectés de tous, vivre en harmonie avec la société. Mais maintenant, nous sommes des hikikomoris lolicons ― alors pleure de désespoir ! Tu te dois de pleurer !

» Oh, je suis triste. Infiniment triste. Mais ces gamines de primaire sont trop mignonnes. Ça m'excite.

» Ah… Ooh... Mes larmes ne veulent plus s'arrêter. L'objectif se floute, alors j'ai du mal à voir. Mais je vais continuer à prendre des photos de ces petites ― alors, Yamazaki, il faut que tu continues à en faire de même de ton côté. C'est triste, mais faisons de notre mieux. On ne peut pas s'empêcher de pleurer, mais faisons tout ce qu'on peut. On va se donner du mal pour photographier ces petites de primaire !

» Hein ? Quoi ? Pourquoi tu me tapes sur l'épaule tout à coup ? Un problème ? Hé ho, arrête ça. Ça commence justement à devenir intéressant.

» Qu'est-ce que je disais ! Regarde celle-là, la petite aux cheveux courts qui portent des mi-bas. Elle est trop mimi ; j'ai envie de la ramener chez moi. La prendre sous le bras comme de la nourriture à emporter et la porter jusque chez moi. Hein ? Quel casse-pied. Je suis occupé là ! Allez, c'est quoi ton problème, Yamazaki ? Si tu me tapotes comme ça, l'image va être floue. Hé ho, tu me soûles sérieusement là. Qu'est-ce qui te prend tout à coup ?

― Satô ! Hé ho, Satô !

― Chut ! Moins fort, ou on va se faire choper !

― Qu'est-ce que tu fiches dans un endroit pareil, Satô ?

― Mais ça crève les yeux, non ? Cette fille aux cheveux courts...

― Cette fille ?

― Je prends des photos en ca-

À ce moment précis, mes yeux quittèrent le viseur. La main qui était posée sur mon épaule entra alors dans mon champ de vision. Ces doigts fins et souples ne pouvaient appartenir à un homme...

Je me retournai.

Misaki était là. Mon cœur commença à battre cinquante fois plus vite qu'en temps normal.

Il soufflait une douce brise.

Le temps s'arrêta.





Entretemps, Yamazaki avait quant à lui disparu, remplacé par Misaki.

Pire, Misaki arborait son costume religieux ― robe simple à manches longues et parasol blanc. Vêtue comme ça, elle était accroupie dans les buissons avec moi.

― T-T-T'es là depuis combien de temps ?

― Juste quelques secondes.

J'étais sur le point de lui demander ce qu'elle avait entendu de mes délires à voix haute, avant de me rétracter. Quoi qu'il en soit, c'était une situation de crise.

Un homme louche, appareil photo numérique autour du cou, se cachant dans les buissons près du portail d'une école primaire. N'importe qui l'aurait pris pour un pervers ― et à raison. J'étais à court de solutions. Gah ! Mère, père, je suis désolé. Ça ne m'a pas suffi d'abandonner la fac. Il fallait en plus qu'on me jette en prison pour crimes sexuels en plus de ça. J'ai vraiment échoué dans mon rôle de fils. Comment puis-je expier ce crime ?

J'étais déjà à court de temps. Misaki, qui n'arrêtait pas de me dévisager, allait bientôt commencer à crier. « Il y a un pervers ici ! Appelez la police, vite ! »

Non, non. Ça ne terminerait sans doute pas comme ça. Après tout, elle était habillée en religieuse. Et les religions avaient des règles strictes, du genre « Tu ne commettras point l'adultère. » Bien entendu, désirer sexuellement un enfant serait plus qu'inadmissible ― raison pour laquelle la rage de Dieu s'abat sur les pédophiles.

Exactement. Misaki allait sûrement me menacer de la façon suivante, « Le Seigneur connait tous tes pêchés ! » Elle continuerait par, « Car si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur et sait tout ! » me faisant frissonner de peur. Après m'avoir dit, « Car le salaire du pêché, c'est la mort ! », elle tenterait ensuite de me jeter dans les flammes de la colère divine !

Telle était la fin absolue. En regardant le ciel, je me préparais pour le moment où la punition divine s'abattrait sur moi. Et ainsi, ma vie prendra fin. Mon avenir serait scellé. D'une seconde à l'autre.

Le temps s'écoulait tandis que j'attendais, mais Misaki ne me dénonça pas. En me retournant vers elle, je pus constater qu'elle me fixait toujours du regard. Nos corps étaient cachés dans les buissons, et on se regardait l'un l'autre silencieusement.

Finalement, Misaki expliqua :

― J'ai juste aperçu Yamazaki, qui se cachait le visage derrière ses mains, en train de courir en direction de ton appartement. Je me demandais ce qui se passait ; alors j'ai voulu jeter un coup d'œil ici, et je t'ai vu, Satô, donc...

― Tu connais Yamazaki ?

― L'homme de l'appartement 202, c'est ça ? Il avait l'air vraiment content de recevoir « Éveillez-vous ! ». C'est assez rare.

― Ah bon ? Quel drôle de type.

― Je te dérange ? T'avais l'air très occupé, Satô.

― N-Non ! Pas du tout. Enfin, pas vraiment. Au fait, Misaki, qu'est-ce que tu faisais dans le coin ?

J'essayais de changer de sujet. Je commençais à croire que j'allais peut-être vraiment réussir à m'en sortir indemne.

― J'étais sur le point de rentrer chez moi après notre tournée religieuse. Tata Kazuko et moi étions juste en train de passer par là. J'ai laissé tata rentrer sans m'attendre quand je t'ai trouvé ici.

― Ah ouais ? Au fait, j'aime vraiment bien ton costume de religieuse. Le parasol te donne une aura très spirituelle.

Juste après que j'ai dit ça, Misaki baissa les yeux.

― C'est un déguisement.

Son visage vira au rouge pendant qu'elle disait ça.

― Hein ?

― Je déteste faire cette tournée de sollicitations religieuses, alors je ne sors jamais sans mon parasol. Comme ça, personne ne se souviendra de mon visage.

Sa raison me paraissait étrangement rassurante. Malgré tout, elle demeurait toujours mystérieuse. Je ne savais toujours pas qui elle était vraiment.

Mais c'était une bonne occasion de m'enfuir. Allez, mets les voiles et vite !

― Bon ben, je vais y aller moi.

Je me levai.

Misaki en fit de même, tout en fermant son parasol.

Puis, je commençai maladroitement à m'éloigner. J'avais atteint le trottoir derrière les buissons, je me dirigeai rapidement vers mon appartement.

― Satô ?

― Quoi ? demandai-je sans me retourner ni ralentir.

― Alors comme ça, tu es en fait un pédophile ?

C'était comme si mon cœur s'était arrêté de battre. Faisant mine de n'avoir rien entendu, j'avançai encore plus rapidement.

Misaki enchaîna :

― C'est pas grave si tu es un pédophile. En fait, c'est peut-être même encore mieux pour toi. Si tu dis être un hikikomori pédophile, ce serait le fin du fin. Tu serais tout en bas dans l'échelle de la société humaine après tout.

Je m'arrêtai et me retournai.

Misaki arborait son habituel sourire.

― Ouais. En y réfléchissant bien, c'est encore mieux un pédophile. Comme ça, je pense que tu es encore plus parfait pour mon projet.

Excitée, elle sautilla. Cela semblait, une fois encore, qu'elle en rajoutait.

Avec la voix la plus calme possible, je déclarai :

― Je n'ai pas la moindre idée de quoi tu parles. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas un hikikomori pédophile, si tu veux tout savoir. Je suis un créateur ! Je prenais juste des photos pour m'en servir comme modèles.

― Hm…

― C'est la vérité.

― Bah, on se reverra. Et d'ici là, tâche de ne rien faire qui terminerait au 20 heures, d'accord ?

Sur ces mots, Misaki s'éloigna.

C'était un après-midi de mai.


Chapitre 6. De tendres souvenirs, suivis d'un serment

Partie Un

La Golden Week[1] était arrivée, et je m'étais dit que la saison des pluies s'était terminée en un éclair[2]. Les jours passaient encore et encore à une vitesse phénoménale.

Mais, au cours du mois, il s'était passé toutes sortes de choses.

Par exemple, il y a peu, un soir, je rencontrai par hasard Misaki à la supérette. Elle me tendit une feuille de papier. C'était un contrat. « Contrat » était écrit sur la feuille au stylo bille noir.

Une semaine auparavant, j'avais prévu de revoir la fille que j'avais connue dans mon club de littérature au lycée. On était allés dans un café à Shibuya et on avait discuté. J'étais un poil nerveux, mais il ne s'était rien passé d'important.

En plus de ça, mon père s'était fait virer lors d'une « restructuration ». Je devais donc dire adieu à mon argent de poche dès le mois suivant.

Comme moi, mon voisin d'à côté, Yamazaki, semblait également rencontrer divers problèmes inattendus ces derniers temps.

― Mon père, qui travaille dans le secteur agricole, a été hospitalisé suite à des soucis de foie, m'a-t-il expliqué. Je suis l'aîné. Est-ce que je devrais reprendre l'affaire familiale ?

En réalité, il semblait qu'il n'avait pas le choix. Je m'étais dit que la meilleure solution était de rentrer immédiatement pour s'occuper de son exploitation laitière et de son vignoble. Apparemment, il avait de gros problèmes avec ses parents.

― Ils ont de l'argent, mais ils refusent de financer mon éducation. Ils m'avaient inscrit dans une école agricole sans me demander mon avis. Et donc, j'ai bossé pendant un an dans une supérette en tant qu'agent de sécurité pour avoir de quoi payer les frais de scolarité pour l'Institut Yoyogi Animation. Venir me voir avec ça maintenant, ils sont pas sérieux !

J'avais du mal à comprendre la colère de Yamazaki, mais ça lui permettait de penser à autre chose qu'à ses problèmes. Il se comportait comme s'il n'allait rien faire, même si le monde s'écroulait autour de lui. J'avais décidé de suivre son exemple en me contentant pour le moment de fuir la réalité.

En parlant de ça, il y avait toujours cette histoire de jeu érotique qu'on avait prévu. On essayait de continuer, même maintenant, alors que notre projet ne présentait désormais presque plus aucun intérêt.

Sans mentir, je ferais mieux de m'échapper de ma vie de hikikomori le plus vite possible et de me concentrer à essayer de trouver un boulot digne de ce nom ; mais pour une raison ou une autre, je souris et dis à Yamazaki :

― Ça serait bien si tu me fichais la paix avec cette histoire de petites filles, ok ?

― Pas de problème. On peut travailler avec tes goûts, Satô. Je croyais sincèrement qu'on se ferait arrêter par la police lors de notre séance photo à l'école primaire de l'autre jour.

Je m'en tape complètement de ça ; il faut que je trouve un boulot tout de suite ou c'en est fini de moi ! Je voulais crier, mais une fois encore, je souris et j'acceptai.

― J'écrirai le scénario aujourd'hui.

― Je compte sur toi. La qualité du jeu repose entièrement sur ton scénario, Satô.

― Je sais. Je vais faire de mon mieux. Je vais mettre toute mon énergie dans ce jeu érotique !

Ouais, c'est le summum. Bravo ! Ou plutôt, quelle tragédie !





Rien ne vaut concevoir un jeu érotique pour fuir la réalité. Après tout, le genre en lui-même est une invitation à une fuite sans fin de la réalité.

Yamazaki, assis devant ses deux immenses unités centrales, commença un nouveau speech.

― C'est vrai. La fuite de la réalité est l'essence même d'un jeu érotique. En tant que créateurs, on se doit d'offrir au joueur une fuite de la réalité amusante. Le monde réel est plein de choses désagréables : les filles qui prennent les mecs comme nous pour des cons, les filles qui se paient la tête de mecs comme nous, cette salope qui m'a trompé avec le patron de la supérette, cette sale garce à l'Institut qui a joué avec mon adolescence... Toutes ces choses pénibles font de ce monde un endroit difficile à vivre.

La deuxième moitié de son speech décrivait de façon assez explicite des expériences qui lui étaient personnelles, mais je le laissai continuer. Après s'être arrêté pour siroter son thé oolong, Yamazaki éleva encore plus la voix, débitant :

― En gros, les vraies femmes ne servent à rien. Elles sont incroyablement plus proches des monstres. Et donc...

― Et donc ?

― Donc, en tant que créateurs de jeux érotiques, on se doit de créer des personnages féminins parfaitement appropriés, du genre qui n'existe pas en vrai.

Des personnages féminins appropriés...

― Par là, j'entends des personnages qui commencent à aimer le héros sans aucune raison valable, des personnages qui sont proches du héros par pure bonne volonté, ce genre de personnages, expliqua Yamazaki. Des personnages sans aucune arrière-pensée, qui ne trahiraient ô grand jamais le héros. Le genre de personnages qui n'existe tout bonnement pas dans la réalité.

― Mais en créant des personnages si éloignés de la réalité, cela ne risque pas de compromettre le réalisme global du jeu ?

― On s'en fiche de ça. Les joueurs ne cherchent pas le réalisme dans les jeux érotiques. Même si on venait à bêtement introduire du réalisme, les joueurs finiraient tôt ou tard par s'en lasser. Si quelqu'un veut tomber amoureux d'un personnage réaliste, il n'a qu'à aller parler à une vraie femme au lieu de jouer à des jeux érotiques.

― Pas faux.

― Il existe tout de même quelques astuces que tu devrais utiliser pour la création de tes personnages, prévint-il.

― C'est-à-dire ?

― Eh bien, si tu te contentes de créer un personnage féminin classique en lui collant l'étiquette « d'héroïne idéale » sur la peau, ça ne convaincra personne. Il faut utiliser des stratégies en termes de pitch et de chara-design pour renforcer l'idée que ton « héroïne idéale » ne l'est pas que sur le papier.

» Par exemple, une technique consiste à faire d'elle une amie d'enfance. En faisant de l'amie d'enfance du héros l'héroïne, tu peux développer un lien crédible entre les deux protagonistes, car ils sont proches depuis l'enfance. À partir de là, tu obtiens un argument convaincant faisant d'elle une héroïne parfaitement appropriée, bref, une héroïne idéale.

» La seconde technique consiste à faire d'elle une bonne. En faisant ça, de par la nature de son travail, une relation maître-servante se crée. Une fois encore, tu obtiens un argument persuasif pour une héroïne idéale.

» Enfin, la troisième technique consiste à faire d'elle un robot. La raison est simple, les robots ne peuvent pas s'opposer aux humains, le bon sens veut qu'ils ne peuvent pas avoir d'arrière-pensées ni même trahir leur propriétaire, créant un argument incontestable pour en faire une héroïne idé-

― Q-Qu'est-ce que tu entends par robot...? l'interrompai-je.

― Un robot normal. Tu fais d'un robot l'héroïne de ton jeu érotique.

C'était une conversation complètement surréaliste, mais le visage de Yamazaki indiquait qu'il trouvait tout ça parfaitement naturel.

― En gros, le but principal pendant la création de personnages dans un jeu érotique est de trouver une raison crédible pour laquelle l'héroïne ne peut défier le personnage principal. On fait ça au moment de définir les bases de l'histoire. Elle doit obéir au moindre ordre du héros, elle doit écouter, et elle doit aimer de façon inconditionnelle le héros. Les techniques que je t'ai données peuvent t'aider à réunir ces conditions du mieux possible.

Je me disais qu'il valait mieux ne pas trop y réfléchir.

Dans un profond désespoir, je demandai :

― Dans ce cas, qu'est-ce que tu dis d'une camarade de classe qui serait à la fois amie d'enfance et un robot domestique ?

― C'est une superbe idée, ça ! répondit Yamazaki en ayant l'air sincère.

― Ben, et si en plus de ça, elle était la petite amie du héros dans une vie antérieure ?

― C-C'est génial !

― Et pour couronner le tout, elle est maladive, aveugle et muette. La seule personne sur laquelle elle peut compter, c'est le héros. Qu'est-ce que t'en penses ?

― C'est absolument parfait !

― Enfin, elle souffre d'Alzheimer.

― Bon choix !

― Sans compter qu'elle est schizo.

― Parfait !

― En fait, c'est une extraterrestre.

― Génial !

Cette discussion continua pendant plusieurs heures ; finalement, on avait décidé des grandes lignes de la personnalité de l'héroïne du jeu érotique dont j'écrivais le scénario.

― L'héroïne est donc l'amie d'enfance du héros, ainsi qu'un robot domestique. Elle est aveugle, sourde, muette et maladive ; en plus de ça, c'est une extraterrestre souffrant d'Alzheimer et de schizophrénie. Mais en réalité, c'est un fantôme qui a eu un lien avec le héros dans une vie antérieure. Et sa véritable forme est celle de l'esprit d'un renard.

― Waouh, incroyable ! C'est parfait ! C'est moe moe !

― Hm...

― Qu'est-ce qui t'arrive, Satô ? Tu peux commencer à écrire le scénario là.

― Hm... Hm...

― Hein ?

― Comment je pourrais écrire un scénario avec tout ça dedans ? Je vais faire ça à ma sauce !

Je donnai un coup de pied à Yamazaki et rentrai dans mon propre appartement.

Il était déjà deux heures du matin.

Mais qu'est-ce qui nous est arrivé ? J'essayai de m'en inquiéter, mais au final, on était juste deux bons à rien de hikikomoris, après tout. Je décidai de continuer à fuir la réalité.

Exactement ! En parlant de fuir la réalité, la meilleure chose était de créer un jeu érotique.

C'est pour ça que je vais me mettre à écrire le scénario sur le champ !


Notes

  1. Semaine fériée au Japon, entre le 29 avril et le 5 mai.
  2. Au Japon, la saison des pluies s’étale généralement entre juin et juillet.


Partie deux

Plusieurs jours passèrent rapidement.

« Un voyage emmenant des soldats à travers l'amour et la jeunesse, tout en tenant tête à une gigantesque organisation du mal... » Voilà le pitch de l'histoire que j'avais griffonnée, comme cela semblait opportun. Au début, tout se passait étonnamment bien. Les mots sortaient avec fluidité. J'étais abasourdi par mes propres talents d'écrivain.

Malheureusement, je fis rapidement face à un problème de taille : l'histoire que j'écrivais était censée être celle d'un jeu érotique ― et qui dit jeu érotique, dit scènes érotiques. Grosso modo, pour écrire une histoire érotique, il me fallait décrire dans les moindres détails ces scènes. Je devais écrire des scènes d'amour en long en large et en travers. C'était cruel. Il était dramatique qu'à l'âge de vingt-deux ans je devais écrire une soi-disant histoire érotique. C'était trop cruel.

Cela faisait trois jours que j'étais enfermé chez moi.

Mon travail devenait extrêmement difficile. Mes scénarios n'avançaient même pas à la vitesse d'une ligne par heure. Les mots... Les mots me manquent. Mon cerveau n'était tout simplement pas équipé pour ce genre de métaphores bien particulières qu'on utilise dans les romans érotiques. Je n'avais pas la moindre idée de quoi faire. Il me fallait des heures pour trouver juste un seul mot.

Et surtout, c'était mortifiant. Mais pourquoi est-ce que j'écrivais ce genre de récit honteux ? Il y a quand même une limite à fuir la réalité. Je rougissais, assis seul dans ma chambre sombre. Mon cœur battait à tout rompre, j'étais pris de sueurs froides, mes doigts s'arrêtaient sur le clavier pendant que je tapais... Je n'en pouvais plus. Je ne voulais pas écrire de scènes érotiques.

Franchement, j'en avais ma claque. Marre, par-dessus la tête, bref, j'étais à bout.

Mais j'avais pris mon courage à deux mains, et je construisais mes phrases en me focalisant uniquement sur moi parce que j'avais peur qu'à la seconde où je m'arrêterais d'écrire, les vrais problèmes que je tentais désespérément d'ignorer allaient revenir à la charge. Il m'aurait fallu regarder en face la cruelle vérité, et ça n'aurait pas été une bonne chose. Au contraire, ça n'aurait fait qu'empirer les choses.

C'est pour cette raison que j'utilisais les livres de France Shoin[1] que j'avais achetés comme modèles tout en me concentrant à écrire mon scénario. Cherche les bons mots ! Trouve la métaphore ! C'était une épreuve éprouvante. J'écrivais puis effaçais... Réécrivais puis ré-effaçais. Mon cerveau était sur le point d'imploser.

« L'homme déboutonna son pantalon et laissa tomber son jean jusqu'à ses genoux. »

« Ah, ah, oh non ! »

« Sœurette, sœurette, sœurette ! »

« Et ses doux seins... »

« ... se masturbant... »

Ça va pas. Efface.

« Se gonflant. »

Non. Efface.

« Il se dressa de façon virile. »

N'importe quoi ! Efface, efface !

« Transperçant le ciel. »

T'es sérieux là ?! Efface, efface, efface !

« Trempée jusqu'aux os. »

Non !

« Rose saumon. »

J'ai dit « non ! »

« Sueur brillante. »

Non !

« Collé au bas de l'abdomen. »

Arrête ça !

« Visqueux. »

Ça suffit !

« Battement de cœur. »

J'en peux plus !

« Les lèvres. »

Qu'est-ce qui cloche chez moi ?

« Nacré. »

J'ai dit « qu'est-ce qui cloche chez moi ? »

« D'un blanc laiteux. »

Bon sang, mais qu'est-ce qui cloche chez moi...?

« Petits seins... »

« ... jeune et fraîche... »

« ... transpirant... »

« ... plus fort... »

« N-Non ! »

« ... doux gémissement... »

« ... se frottant contre son corps... »

« ... légèrement pointu... »

D'autres mots me venaient à l'esprit : « tripoter »... « ondulation »... « insertion »... « hanches »... « sur ses lèvres »... « grincement »... « douceur »... « comme un chaton »... « corps féminin »... « tension »...

Mais qu'est-ce qui tourne pas rond chez moi...?

« Gonflé »... « au niveau de l'entrejambe »... « mignonne »... « urgent »... « dur »... « rose pâle »... « veut voir »... « ça va »... « complètement nue »... « plus rien sur elle »... « une tache ovale »... « monceau »... « fente »...

Ça suffit.

« Juste en-dessous du nombril »... « les parties intimes »... « fait battre son cœur »...

Je suis foutu.

« Gonflé »... « respirant doucement »... « simple »... « la forêt noire »... « débordant de nectar »... « avec son index »... « c'est presque comme si on s'aspergeait d'eau soi-même »... « impatiemment »... « indécent »... « de la membrane »...

Et ma vie dans tout ça...?

« Gonflé »... « piston »... « vulgaire »... « fente »...

J'ai plus aucun avenir.

« Gonflé »... « couinement »... « mouillée »... « chaude »... « bourbe »... « plongé dans »... « prépuce »... « peau douce »... « rougissant un peu »... « libidineux »...

Je ferais mieux de mourir.

« Gonflé »... « gonflé »... « transperçant le ciel »... « se dressant ».

« Gonflé »... « gonflé »... « gonflé »... « gonflé »... « gonflé ! »

AHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !

Je m'arrachais les cheveux.

Efface tout, efface tout, efface tout...

Depuis le début, c'était une erreur d'utiliser les livres de France Shoin comme modèle. Quand la fiction devient un modèle pour la fiction, c'est normal que les descriptions deviennent de plus en plus étranges. J'avais l'impression de devenir fou.

Je vais bien. Du calme.

En inspirant profondément pour me calmer, je décidai de recommencer depuis le début, en utilisant ma propre expérience personnelle comme source d'inspiration. En faisant ça, je devrais pouvoir créer des scènes érotiques réalistes basées sur mes expériences réelles.

Des expériences réelles, des expériences réelles...

Si je cherchais des expériences réelles que je pouvais utiliser dans un jeu érotique, je n'avais pas d'autres choix que de me replonger loin dans le passé. Il me fallait me souvenir de ces temps immémoriaux, il y a cinq ans... les bons moments passés il y a cinq ans... mes années lycéennes.

Je fermai les yeux et tentai de me remémorer. En faisant ça, je réalisai rapidement que ces souvenirs se situaient dans une zone émotionnelle très perturbée. Je me dépêchai de rouvrir les yeux et d'essayer de ne plus y penser. Malheureusement, le fil de mes pensées, une fois lancé, était impossible à arrêter.





Mes brillantes et optimistes années de lycée... ma jeunesse rafraîchissante.

Qui dit « lycée », dit « romances un peu amères », et la société n'a généralement rien contre cette sagesse convenue. Moi aussi, j'avais connu une romance ; chaque jour était rempli d'excitation, comme dans un jeu de drague. Par exemple, j'étais amoureux de cette fille de mon club de littérature.

Comme on pouvait l'attendre de quelqu'un inscrit dans un club de littérature, c'était une lectrice invétérée. Et de ce fait, c'était une grosse idiote. Une fois, elle avait lu le Guide parfait du suicide juste devant moi.

Je m'étais dit « Tu devrais arrêter parce que ce genre de comportement est déplacé. Tu es jolie, alors pourquoi ne pas te comporter normalement ? »

Cette fille n'avait pas du tout l'air d'avoir remarqué quoi que ce soit.

― Pourquoi tu lis ce livre ? lui avais-je demandé, sentant que je n'avais pas le choix.

Riant timidement, elle m'avait répondu :

― Tu ne trouves pas que le suicide, c'est cool en quelque sorte ?

À cette époque, elle venait tout juste de rompre avec fracas avec son petit ami, et cela semblait la déprimer.

― Hé, Satô. Qu'est-ce que tu penses des gens qui se suicident ? m'avait-elle demandé.

― Je pense que c'est leur problème. S'ils veulent se suicider, je crois qu'ils sont parfaitement libres de le faire. C'est sûrement pas aux autres de les juger.

― Hum.

Elle ne semblait pas impressionnée par ma réponse bateau ; comme si elle se dégonflait, elle était retournée à la lecture de son livre sur ses cuisses.

Après les cours, un autre jour, juste au moment où j'en avais marre de jouer aux cartes avec elle, elle m'avait interpelé :

― Hé.

― Quoi ?

― Satô, après tout ce temps, si je venais à mourir, est-ce que ça te rendrait triste ?

J'avais beau essayer, je n'arrivais vraiment pas à me rappeler ce que j'avais répondu ce jour-là. Tout ce dont je peux me souvenir clairement, c'est que quelques jours après, elle était venue à l'école avec les avant-bras enveloppés dans des bandages blancs.

Allez quoi, tu te fous de moi ? Comme si j'avais pu savoir que t'étais vraiment sérieuse à propos de ta tentative de suicide, mais t'aurais au moins pu être un tantinet plus gênée par tout ce mélodrame.

― T'es pas une abrutie de collégienne.

Elle m'avait répondu :

― Normal, je suis une abrutie de lycéenne.

Elle était le genre de fille à répondre ouvertement ce genre de choses, même si elle visait la grande et difficile d'accès université de Waseda. Fièrement, elle passait du coq à l'âne du genre :

― Au fait, notre problème, c'est qu'il y a plus de méchants nulle part.

Elle avait continué son explication.

― Personne à blâmer. Que ce soit Mizuguchi de l'équipe de basket, ni toi, Satô, ni moi, personne n'est à blâmer. Pour une raison ou une autre, toutes sortes de choses semblent aller dans la mauvaise direction. C'est bizarre.

― Tout ce que je trouve bizarre ici, c'est ton cerveau.

― Tu pourrais être plus gentil avec une fille qui sort de l'hôpital. Au fait, Satô, tu avais remarqué que même si rien n'est de notre faute, il se passe beaucoup de choses cruelles tout autour de nous ? C'est parce qu'une gigantesque organisation secrète prépare un terrible complot contre nous.

― Mais bien sûr.

― C'est la vérité. Un petit oiseau me l'a dit.

― Mais oui, mais oui.

Elle était le genre de fille qui aimait faire croire qu'elle était folle. Malgré ça ― et parce qu'elle était jolie ― j'étais amoureux d'elle.

Quelques jours avant la fin de l'année scolaire, elle m'avait même laissé le faire une fois avec elle.

Ça m'émouvait vraiment de penser que la récompense pour tout le mal que je m'étais donné pendant deux années entières pour rester en bons termes avec elle était ce simple acte. C'était plus ou moins excitant, mais c'était aussi triste en quelque sorte. Au final, j'ai juste pu le faire cette fois-là.

Sur le coup, j'avais eu le sentiment que j'aurais dû le faire plusieurs fois à la suite. Mais plus tard, j'avais aussi eu le sentiment que ça aurait été mieux si je ne l'avais pas fait cette fois-là. Je me demandais ce qui aurait été le mieux.

Ahh...

Dans un café branché de Shibuya, je lui demandai, « Alors, c'est quoi l'idée ? » C'était la première fois que je la revoyais depuis plusieurs années.

Le dimanche précédent, sans crier gare, j'avais eu un appel. « Faut qu'on se revoie », qu'elle avait dit.

J'avais quitté mon appartement sans m'inquiéter de quoi que ce soit.

On s'était donné rendez-vous devant la statue Moai. Ça faisait un peu touriste, mais comme on était d'une autre ville, ça ne posait pas vraiment problème. À peine on s'était salué qu'elle me dit,

― J'ai appelé chez toi, Satô, pour essayer de savoir comment te joindre, mais ta mère m'a pris pour une démarcheuse et n'a rien voulu me dire.

― Ah oui, ça arrive souvent. Ces démarcheurs se font passer pour des ex-camarades de classe pour essayer de collecter des informations...

C'était assez déprimant qu'après tant de temps sans se revoir, c'était notre premier sujet de conversation.

Mes souvenirs ne m'avaient pas trahi : elle était vraiment mignonne. Et puis, j'étais un tantinet nerveux. En plus, je souffrais de la peur des contacts visuels et d'agoraphobie ― névroses dont sont souvent sujets les hikikomoris. Même après être entré dans le café, je n'arrêtais pas de transpirer.

Assise contre la fenêtre, la fille touillait son café glacé avec une paille.

― Satô, qu'est-ce que tu deviens ?

Je répondis franchement, sans rien cacher. Je souriais.

Elle rit.

― J'étais sûre que tu finirais comme ça.

― Oh, ça va faire quatre ans que je m'enferme, me vantai-je. Je suis un hikikomori pro !

― Même maintenant, t'as du mal à sortir dehors ?

J'acquiesçai.

― Ça tombe bien, j'ai un truc qui te fera du bien.

La fille sortit de son sac ce qui ressemblait à une boîte de pilules et me tendit quelques capsules.

― C'est du Ritalin.

― C'est quoi ça ?

― C'est une drogue plus ou moins de la famille des stimulants. Ça marche vraiment. Avec ça, tu te sentiras en forme quand tu le voudras !

Elle était toujours aussi bizarre, même après tout ce temps. Il était évident qu'elle devait consulter au moins trois psys. Malgré tout, sa sollicitude me toucha, alors je pris gracieusement une des douteuses pilules.

Après ça, je me sentis en pleine forme. En fait, s'ensuivit une conversation inutilement gaie.

― Tu étais si normal au lycée, Satô... Enfin, non, pas vraiment.

― Et toi, tu fais quoi maintenant ?

― Je suis au chômage.

― Mais t'es sortie diplômée de ta fac, non ?

― Oui, mais maintenant, je suis sans emploi. Je vais bientôt devenir femme au foyer, par contre.

― Hum, tu vas te marier ?

Une jeune épouse de vingt-quatre ans. Moe moe…

― Surpris ?

― Plus ou moins.

― Triste ?

― Pas du tout.

― Pourquoi ça ?

― À ton avis ?

On quitta le café. La fille sautilla autour de moi, en riant joyeusement.

Puis elle me dit :

― Je suis vraiment heureuse là.

Elle se vanta de se marier avec un employé zélé du gouvernement qui roulait sur l'or et qui, cerise sur le gâteau, était beau. En gros, elle se mariait avec la meilleure personne possible !

― Te casse pas trop la tête avec ça. Oui, il ne faut pas se prendre la tête avec des choses compliquées. Je suis heureuse.

Le ton de sa voix était enjoué ; il était fort possible qu'elle s'aidait avec la drogue.

Alors qu'on traversait une foule, elle demanda :

― À l'époque, j'aurais dû sortir avec toi. Tu m'aimais vraiment, pas vrai, Satô ?

― Je cherchais juste une fille qui me laisserait le faire avec elle.

― Je suis vraiment désolée. Peut-être qu'on n'aurait pas dû passer tout ce temps à jouer aux cartes.

― Le fait qu'on se soit quittés si rapidement après la seule fois où on l'a fait... ça a vraiment été dur pour moi.

― Peut-être que c'est de ma faute si tu es devenu un hikikomori.

― Rien à voir. C'était plutôt à cause d'une autre grande...

― D'une gigantesque organisation secrète ?

― Ouais, exactement ! La gigantesque organisation secrète du mal m'a eu.

― Moi aussi, tu sais. Elle m'a arnaquée, moi aussi ! Et il n'y a peut-être plus rien à y faire...

Soudain, elle annonça qu'elle était enceinte.

― Waouh ! J'en reviens pas ! Tu vas être maman !

J'étais abasourdi.

― C'est pour ça que je me marie. Maintenant, j'ai réussi ma vie ! J'ai suivi le bon chemin. Maintenant, je pense que je peux aller de l'avant, jusqu'au bout, droit devant.

Elle marchait vite, environ trois pas devant moi. Je ne pouvais pas voir son visage, mais au ton de sa voix, je pouvais deviner qu'elle était vraiment excitée. Elle était heureuse. Elle devait l'être.

― C'est vraiment génial. Ouais, vraiment, vraiment génial.

Je répétai la même chose plusieurs fois d'affilée pour fêter comme il se doit le début de sa nouvelle vie.

― Ça te dérange pas, Satô ?

Elle s'arrêta.

― Non, pas vraiment.

Je m'arrêtai également.

― Je ne sais pas pourquoi, mais je souffre.

On était arrivés dans une rue bordée d'hôtels. Il y avait plusieurs couples qui se baladaient bras dessus bras dessous, même si on était au beau milieu de la journée. Je ressentis un léger frisson d'excitation.

― Bon, qu'est-ce qu'on attend pour le faire ?

La fille afficha un sourire qui ne laissait aucun doute sur ce qu'elle sous-entendait.

― Le faire avec une jeune mariée, oh oui ! C'est comme à la télé !

J'étais encore plus excité.

― Je t'ai juste laissé le faire une fois, alors j'ai un peu de peine pour toi.

On se tenait devant un hôtel, l'un en face de l'autre. J'avais vraiment envie d'aller y passer du bon temps avec elle.

On riait tous les deux.

― T'es heureuse maintenant, pas vrai ? lui demandai-je.

― Exact.

― Te voilà à un endroit où la gigantesque organisation secrète ne peut plus t'atteindre, hein ?

― Exact, répéta-t-elle.

― Dans ce cas, je rentre chez moi.

Suivant mon intuition, je m'éloignai immédiatement.

En passant à côté d'elle, je jetai un bref coup d'œil. Elle pleurait. Cela semblait impossible. Ça ne devrait pourtant pas être bien sorcier pour une fille aussi mignonne et sympa qu'elle de mener une vie heureuse, saine et paisible ― le genre de choses que n'importe qui envierait. Une fille aussi belle devrait être en mesure de vivre une vie insouciante.

En pratique, on ne peut rien faire face à une dépression aussi inutile que récurrente. N'importe qui peut devenir du jour au lendemain inconsolable ou en colère. Même en étant suffisamment en rogne pour avoir envie de frapper sur quelque chose, on ne trouve pas de cible sur qui décharger toute cette colère. Une gigantesque organisation secrète... On rêve qu'une telle chose existe. Ça en devient même un rêve...

D'horribles choses inondent ce monde enveloppé dans un malheur complexe, désordonné, absurde et incompréhensible.

Elle m'avait raconté que son amie de fac s'était suicidée, en laissant derrière elle une stupide lettre disant « Rêves et amour m'ont brisée, alors il ne me reste plus qu'à mourir maintenant. » Un ex-camarade de primaire s'était marié avant de divorcer. Yamada élevait désormais seul deux enfants et commençait à avoir des cheveux blancs, ce qui la faisait rire. Kazumi, qui vivait avec un homme, est rentrée chez sa famille, Yûsuke, qui voulait devenir fonctionnaire, avait échoué aux concours. Yamazaki, qui faisait des jeux érotiques, avait vu tous ses rêves s'écrouler.

― Je mets à l'épreuve mes propres talents. Il n'est pas nécessaire que ce soit un jeu érotique, mais je vais... je vais faire quelque chose !

Au moment où il avait déclaré ça, soûl, son avenir de fermier courant après les vaches était déjà tout tracé. Je ne voyais pas comment il pouvait y échapper.

Lors de retrouvailles et de fêtes, tout le monde riait et faisait des histoires. Ces moments étaient amusants, comme l'était le karaoké. Tout le monde passait du bon temps et semblait persuadé qu'un avenir radieux les attendait : on peut devenir ce qu'on veut ! On peut faire ce qu'on veut ! On peut devenir heureux !

C'était vrai ― hélas, lentement mais sûrement, à une vitesse tellement lente qu'on ne le remarqua même pas, on s'était retrouvés sur le carreau. Il n'y avait plus rien à faire, même si on avait des problèmes, qu'on était malheureux ou qu'on pleurait. Chacun d'entre nous avait fini par vivre de terribles expériences. Tout n'était qu'une question de temps ; mais au final, on se retrouvait tous dans une situation vraiment insupportable.

J'avais peur. J'avais peur de toutes sortes de choses.

Je pensai à mon ex-camarade de lycée. Hé, je suis vraiment nul. Je suis dix mille fois pire que ce fonctionnaire que tu as pu rencontrer.

Il n'y a rien que je puisse faire pour toi. J'aurais vraiment voulu aller à l'hôtel avec toi, mais ça n'aurait fait qu'empirer les choses pour toi. Je n'essayais pas de me la jouer cool ou quoi. Ah, je voulais vraiment de chez vraiment faire l'amour avec toi. Mais c'est impossible. C'est clairement impossible. Un pitoyable hikikomori comme moi, déjà pas fichu de prendre soin de lui-même, n'a pas les moyens de te rendre heureuse.

Oh, je voulais devenir quelqu'un de fort, quelqu'un sur qui on pourrait compter, quelqu'un qui illuminerait son entourage juste par sa présence. Je voulais répandre le bonheur autour de moi. Malheureusement, la dure réalité, c'est que je suis un hikikomori ― un hikikomori qui a peur du monde extérieur.

J'ignore pourquoi j'ai si peur, si peur que je ne fais plus rien.

Je ne suis plus bon à rien.




Le mois suivant, mon argent de poche allait disparaître. Qu'est-ce que j'allais faire du coup ? Ce mode de vie allait bientôt disparaître à son tour. Devrais-je me contenter de mettre fin à mes jours ?

J'éteignis l'ordinateur que j'utilisais pour écrire les scénarios de jeux érotiques. J'avais pris la décision d'appeler Yamazaki et de m'excuser. « Je suis désolé, je ne peux plus écrire de scénarios. »

Mais il était déjà au téléphone. Je pouvais l'entendre crier de colère à travers le mur.

― Pourquoi il faut toujours qu'on en revienne à ça ?! Pour commencer, je suis venu ici par mes propres moyens. J'ai aucune obligation de suivre tes ordres !

Il semblait qu'il était encore en train de se disputer avec ses parents. Tout le monde a ses propres problèmes.

J'étais sur le point de vraiment perdre le courage de continuer. C'est alors qu'un vers d'un poème me vint à l'esprit : « La fin de la saison des pluies, rafraîchissante, suicide. »

Je secouai la tête. Pour l'instant, je décidai d'aller dormir. Après avoir enfilé mon pyjama, je tentai de me coucher dans mon lit. À ce moment-là, le morceau de papier sur ma télé attira mon attention. C'était le contrat que Misaki m'avait donné.

Un soir, j'étais en train de lire un manga dans le rayon magazines de la supérette du coin, quand, soudain, Misaki apparut derrière moi.

― D'ici à la prochaine fois qu'on se reverra, tâche de signer et de tamponner ça, d'accord ? me dit-elle, tout en sortant un papier de son sac.

Elle me le tendit ; et à en juger son état, elle devait se balader avec depuis un moment.

Ce bout de papier...

Je l'avais déjà lu plusieurs fois, mais je le repris et le relus une fois de plus. C'était, bien entendu, un document parfaitement incompréhensible, et tellement ridicule que j'en avais mal à la tête. Cependant, avec mon moral au plus bas, je le trouvais intéressant sur certains aspects. Alors, je finis par signer et tamponner le contrat.

Après l'avoir fourré dans ma poche, je me dirigeai vers le parc voisin. Il faisait nuit, et la lune était là. Quelque part au loin, un chien hurla. Assis sur le banc près des balançoires, je regardai l'air rêveur en direction du ciel étoilé.

Contre toute attente, Misaki fit son apparition, habillée une fois de plus normalement plutôt qu'en religieuse. Elle me rejoignit près du banc et commença à sortir des excuses pour des choses que je n'avais même pas mentionnées.

― Ne va pas croire que je passe mes soirées à regarder l'entrée du parc de ma fenêtre.

Je ris. Après que mon rire se soit évaporé, l'aboiement distant du chien s'arrêta, et le seul bruit encore audible était celui au loin de la sirène d'une ambulance, Misaki demanda :

― Tu as fini de faire ton jeu ?

― Au, ouais, l'eroge a été annulé au final. Comment t'es au courant de ça, toi ?

― Yamazaki est passé au manga café il y a quelques jours, et il se trouve que je l'ai entendu en parler. Au fait, c'est quoi un eroge ?

― C'est la contraction d'EROA et GARIOA. EROA est l'abbréviation d'Economic Rehabilitation in Occupied Areas, soit Réhabilitation Économique en Zone Occupée, et GARIOA celle de Government Appropriation for Relief in Occupied Areas, soit Projet de Loi Gouvernemental pour l'Aide en Zone Occupée. Ces jeux ont été développés par le gouvernement américain pour prévenir des problèmes sociaux, tels que la maladie et la famine, dans des zones occupées par les États-Unis après la Deuxième Guerre Mondiale.

― C'est un gros mensonge, hein ?

― Ouais.

― Et le fait que t'es un créateur aussi, pas vrai ?

― Ouais.

― En réalité, t'es un hikikomori sans emploi, c'est ça ?

― Ouais.

Je lui tendis le contrat. En me le prenant rapidement des mains, Misaki bondit.

― Tu t'es enfin décidé à le signer ! Tout ira bien maintenant, Satô. Tu pourras même voyager dans le monde entier après un peu d'entraînement.

― Misaki, t'es qui au juste ?

― Je te l'ai déjà dit, non ? Je suis une gentille fille qui aide les jeunes gens qui souffrent. Bien entendu, cette activité fait partie de mon projet. Alors sois tranquille, il ne t'arrivera rien de mal, ok ?

C'était une explication bien douteuse. N'empêche...

― Quoi qu'il en soit, avec ça, notre contrat est scellé ! Si tu le romps, ça te coûtera un million de yens, compris ?

Misaki mit le contrat dans sa poche et sourit d'un éclat aveuglant. Puis, je commençai à ressentir de l'anxiété. J'avais l'impression de faire une énorme erreur.

Quelle valeur légale pouvait bien avoir ce contrat ? J'aurais dû demander à mes amis de fac qui ont fait du droit.





Contrat d'échappatoire à la vie de hikikomori et de soutien qui en découle

Nom de l'hikikomori : Satô Tatsuhiro.

Nom de l'assistant(e) : Misaki Nakahara.

Nous définirons par la suite le hikikomori comme étant la partie A et l'assistant(e) comme étant la partie B, le contrat suivant ayant été établi entre les deux parties.

A devra avouer à B toutes ses angoisses, complications, réclamations, plaintes, et toutes autres pensées intérieures concernant l'échappatoire à la vie de hikikomori.

B aura pour devoir de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider A à échapper de sa vie de hikikomori et à se réinsérer avec succès dans la société (que l'on notera C). En outre, durant le processus menant à C, B se devra de tenter de préserver une stabilité émotionnelle de A.

En contrepartie, A aura pour obligation s'adresser poliment à B.

A devra suivre à la lettre toutes les instructions de B.

De plus, A ne devra pas considérer B comme une personne détestable. A ne devra pas traiter B de façon cruelle.

Naturellement, tout acte violent, tel que les coups de poings ou les coups de pieds, sont à proscrire.

Les thérapies se dérouleront tous les soirs au parc du quartier Mita. Venir après le dîner.

Si A suit le contrat à la lettre, A sera en mesure d'atteindre C.

Si A rompt le contrat, il devra s'acquitter de la somme d'un million de yens à B.





En me remémorant les termes du contrat, je fus pris d'une grande anxiété.

― Laisse tomber ! Rends-moi le contrat !

Mais Misaki était déjà partie depuis longtemps.

On m'avait laissé seul, au bord de la crise de nerfs.


Notes

  1. Société publiant des fictions érotiques.


Chapitre 7. Le rock d'un nouveau genre

Partie Un

Avant même de m'en rendre compte, j'avais été dénigré socialement et émotionnellement ; voilà quel genre d'été j'avais vécu. Avant même de m'en rendre compte, j'avais été enfermé dans une sorte de cage, sans le moindre espoir d'en sortir ; voilà quelle sorte de mois de juillet j'avais vécu. Je voulais crier, « Au secours ! » Rien ― ni l'amour, ni les rêves, ni l'espoir, ni les efforts, ni l'amitié, ni la victoire ― ne pouvait me sauver. J'étais vraiment dans de beaux draps.

Au moins, Yamazaki avait quelques idées concernant son avenir. Il avait beau gueulé, « Arghhhh ! Arrête de te payer ma tête », il avait au moins un semblant d'ambition. Il pensait à l'affaire familiale depuis qu'il était petit.

― Je vais me tirer de cette cambrousse et me faire un nom dans la grande ville par moi-même ! B-b-bande d'hypocrites ! Je vais vous montrer, moi ! J'ai du talent ! Je ne sais peut-être pas encore pour quoi, mais j'en ai !

Avant même de pouvoir confirmer l'existence de mon propre talent, c'était comme si le destin me forçait à retourner à la campagne, moi aussi. Ah, la campagne, avec ses liens familiaux bizarres, ses sourires énervants, ses voyous beaufs, ses routes d'une largeur inutile à cause des politiques locaux, et sa seule et unique épicerie... J'étais sur le point de faire un retour fracassant dans l'horrible et minable cambrousse. Je contemplai ma destination avec un regret sincère.

Je lançai un cri magnifiquement viril, en plus de ça. « Ouaaaaaaaahh ! C'est horrible de chez horrible ! » Je ne savais pas exactement ce qui était horrible ; mais sur le moment, il y avait à coup sûr quelque chose d'horrible. En fait, il se passait tellement de choses horribles que je n'avais pas la moindre idée de comment m'en sortir.

Pour commencer, mes parents avaient fini par arrêter de m'envoyer de l'argent. Et malgré ça, pour une raison qui m'échappe, la volonté de travailler n'avait toujours pas fait surface en moi. J'étais toujours incapable de sortir de chez moi. Mon titre de « hikikomori de classe mondiale » n'était pas usurpé. Malgré tout, il me fallait trouver le moyen de couvrir au moins mes dépenses quotidiennes, ou je risquais de me retrouver à la rue du jour au lendemain. Il fallait agir.

Muni de ma carte de crédit étudiante, j'avais rassemblé mon courage pour emprunter un peu d'argent. Ensuite, j'avais vendu mes meubles. Puis, ce fut le tour de ma machine à laver, de mon réfrigérateur, de ma télé, de mon PC, de mon kotatsu et de mon lit. J'avais même essayé de revendre toute ma bibliothèque dans une librairie. De cette façon, en ayant réussi à rassembler assez d'argent pour vivre, je m'étais gagné un peu de sursis.

Un peu plus soulagé, c'est l'ennui qui finit par devenir le problème principal. Yamazaki et moi nous ennuyions à mourir. Nous en soulager devenait notre principal souci.

― Que faire ? Je n'ai rien à faire.

Je me concertai avec Yamazaki.

Il semblait au bout du rouleau. Couché sur le ventre sur le sol de son appartement, il murmura de façon maussade :

― Je suis pas dans une situation aussi désespérée que la tienne, Satô ― et pourtant, je n'arrive pas à me calmer. Fuir la réalité, c'est bien beau, mais je préférerais pouvoir le faire de façon rajeunissante, si possible. »

Fuir la réalité... Ces mots firent tilt dans ma tête, et une bonne idée me vint à l'esprit.

― En parlant de fuite, c'est ce que font les gens dans leur jeunesse éphémère, non ?

― Ouais.

― En parlant de jeunesse, ça me fait penser au rock.

Je secouai Yamazaki par les épaules.

― Exactement, le rock & roll ! Sexe, drogue et violence !

Yamazaki se leva, en balançant ses poings dans tous les sens tout en beuglant :

― Je vois ! C'est extra ! En parlant de rock & roll, j'ai vraiment du respect pour Jerry Lee Lewis.

― C'est qui ça ?

― C'est le rocker lolicon qui a défié les règles sociales en se mariant avec sa cousine de 13 ans, ce qui a fait de lui une légende dans le monde des lolicons. Il avait vraiment un mode de vie anticonformiste ! Great Balls of Fire!

On avait décidé qu'à partir de ce moment-là, notre thème serait « sexe, drogue et violence. » Si on orientait nos vies dans cette direction, on devrait pouvoir vivre de façon plus dynamique et plus heureuse. Du moins, c'était notre rêve, et on s'y accrochait dur comme fer.





Sexe

En parlant de sexe, c'est interdit aux moins de 18 ans. Et qui dit choses interdites aux mineurs, dit jeux érotiques ! Même maintenant, Yamazaki continuait à travailler sur son jeu érotique. Pourquoi ? Personne n'en avait la moindre idée, mais c'était un peu triste. Vraiment. Mais c'était tout ce que je savais. J'ignorais pourquoi, mais ça me donnait envie de pleurer.





Drogues

Avec l'argent gagné en vendant mes meubles, je m'étais acheté quelques drogues dures.

― Elles sont toutes légales ! Yamazaki se plaignit.

Je me tins la tête.

― Qu'est-ce que je peux faire d'autre ? Comment je pourrais me payer des drogues illégales par correspondance ? Pour un hikikomori, c'est tout ce que je peux faire.

― T'es pathétique. C'est vraiment naze.





Violence

Finalement, Yamazaki et moi avons fini par nous bagarrer dans mon studio de trente mètres carrés. Au milieu de la pièce vide, on se tenait l'un en face de l'autre en position de combat. J'imitais Bruce Lee, que j'avais récemment vu à la télé. Yamazaki utilisait quant à lui des jeux de baston comme modèle, adoptant la pose de la grue.

Ensuite, on avait essayé de se battre. À peine le combat commencé que je m'étalai sur le sol. Je m'étais cogné très fort au niveau de la nuque. La douleur qui s'ensuivit m'avait fait monter les larmes aux yeux.

― C'est pas drôle du tout, se plaint Yamazaki.

― Dis pas ça.

― Je me sens encore plus vide qu'avant. Je sais ! Pourquoi ne pas plutôt le faire dans le parc ?

― Avant ça, prenons un peu de drogues, tant qu'on y est. Et les prends pas à la légère parce qu'elles sont légales. Elles font vraiment effet. On va planer avec ça.

En fait, les drogues ont vraiment fait effet. Mais c'était parti en bad trip, j'ai cru que j'allais mourir.

Je m'étais dit qu'il aurait peut-être mieux valu que je meure.


Partie Deux

Hélas, je ne mourus pas.

Je vivais certes une vie lugubre de hikikomori, mais, à cet instant précis, sur le papier, j'avais rendez-vous avec quelqu'un. Alors que la nuit tombait et que toute trace de gens s'évanouissait dehors, je me remplissais l'estomac. Quand il fit noir, je me préparai à me rendre au parc voisin. La brise de cette nuit d'été était agréable.

Je m'assis sur un banc et levai les yeux en direction de la lune et des étoiles. Un chat noir flânait tranquillement devant moi. Ses yeux brillaient avec la lumière des lampadaires.

Ah, il fait nuit. C'était vraiment la nuit.

Misaki fit son apparition, ici dans le parc.

― T'es en retard.

Elle faisait couiner la balançoire en se balançant d'avant en arrière quand, en remarquant ma présence, elle fit un grand bond en avant. Le chat noir s'approcha d'où elle se tenait, et Misaki le prit dans ses bras. Le chat miaula sans se débattre.

― Bonne petite. Je vais te donner un peu de nourriture, d'accord ?

Misaki sortit une boîte de nourriture pour chat de sac à dos. Apparemment, elle donnait à manger au chat tous les soirs.

― J'adore les chats, pas toi ?

― Qu'est-ce qu'ils ont de si génial ?

― Les chats semblent heureux où qu'ils soient et tout le temps, même quand ils sont seuls.

J'avais du mal à comprendre ce qu'elle voulait dire, mais je tâchai de lui donner une réplique digne de ce nom.

― Les chats ne comprennent pas vraiment la gratitude.

― Je sais.

― Il t'oubliera complètement en peu de temps, Misaki. Acheter de la nourriture pour chat, c'est jeter son argent par les fenêtres.

― Tant que je lui donne ce qu'elle veut, tout ira bien. Elle se souviendra de moi. Ne sois pas si cruel. Tu viendras au parc tous les soirs, pas vrai ?

Elle caressa doucement le dos de la chatte pendant qu'elle mangeait. Quand celle-ci eut fini de manger, elle s'éloigna lentement en direction des buissons.

On s'assit sur le banc. Misaki sortit de son sac son « cahier secret ». Et ainsi, cette nuit-là, commença ma première thérapie anti-hikikomorisme.





Misaki appelait ça « thérapie ». Au tout début, ses actions et ses paroles étaient plus qu'étranges, alors je croyais sincèrement que tout ça n'était qu'une vaste blague. Cependant, il semblait qu'elle était sérieuse.

― T'es en retard. Le contrat stipule que tu dois venir après le dîner, tu te souviens ?

― Je viens juste de manger-

― Chez moi, on dîne à sept heures.

Et comment je suis censé savoir ça, banane ?! Je voulais lui crier dessus, mais je me retins.

― Bon, à partir de demain, viens un peu plus tôt. Quoi qu'il en soit, nous allons commencer sans plus attendre notre première séance de thérapie pour échapper au hikikomorisme, d'accord ? Allez, assieds-toi.

Je m'assis près d'elle comme demandé. Misaki s'approcha de moi, de façon à me faire face.

Le parc la nuit... il n'y avait personne d'autre que nous. Qu'est-ce qui allait bien pouvoir commencer ? Qu'est-ce qu'elle avait derrière la tête ? J'étais un peu nerveux. Misaki posa le gros sac qu'elle portait et commença à farfouiller à l'intérieur.

En murmurant quelque chose du genre, « Ah, le voilà », elle sortit un cahier à spirale. Sur la couverture, était écrit « Cahier secret » au marqueur noir.

― C'est quoi ça ? lui demandai-je.

― Un cahier secret.

― Je sais lire, merci. Alors, c'est quoi ?

― Euh... c'est un cahier secret.

Misaki ouvrit son cahier secret et tourna les pages qu'elle avait étiquetées.

― Bon, la thérapie va commencer maintenant.

Éclairée par les lampadaires derrière elle, je ne pouvais pas voir son visage. Mais le ton de sa voix était sérieux. Sans comprendre ce qui se passait, je me raclai la gorge profondément.

Misaki commença son cours.

― Hum... Je vais commencer par tracer les contours du hikikomori. Bon, qu'est-ce qui fait qu'on devient un hikikomori ? Tu as une idée, Satô ? Hum ? Non ? C'est bien ce que je pensais. Tu as arrêté les cours, alors je ne vois pas comment tu pourrais répondre à une question aussi difficile, Satô. Je sais. Je suis intelligente, après tout. Je prépare les examens d'entrée à l'université en ce moment. Je révise cinq heures par jour. Tant mieux pour moi, hein ? Ha ha ha...

Elle ria encore un peu avant de continuer :

― D'après les résultats de mes recherches, non seulement le hikikomorisme, mais tous les problèmes émotionnels découlent d'une impossibilité à s'adapter à un environnement. En gros, parce que tu n'es pas en phase avec ce monde, différents problèmes apparaissent.

Misaki tourna la page.

― Il y a longtemps, nous autres humains avions réfléchi à bien des façons de vivre en harmonie avec le monde. Par exemple, prenons le concept des dieux. Il existe toutes sortes de dieux. Rien qu'au Japon, il en existe huit millions... Hein ? Huit millions ? C'est un peu trop, non ? C'est vrai, ça ? E-Enfin bref, il existe beaucoup de dieux à travers le monde, et il semblerait qu'ils apaisent les souffrances de beaucoup de gens, comme ceux qui vont à l'église. Ceux qui ne peuvent être sauvés par les Dieux cherchent d'autres voies. Par exemple, la philosophie.

Misaki se remit à fouiller dans son sac. Au bout de quelques instants, elle finit par trouver ce qu'elle cherchait.

― Oh, le voilà. Tiens.

Après avoir sorti une sorte de livre, elle me le tendit. Le livre s'intitulait Le monde de Sophie.

― Il est assez compliqué, alors je n'ai pas compris grand-chose, mais il paraît que ce livre peut t'apprendre tout ce qu'il y a à savoir sur la philosophie. Je l'ai emprunté à la bibliothèque, alors tâche de l'avoir lu pour demain, d'accord ?

Perplexe, je pris le livre. Je ne savais plus quoi faire tandis que le cours de Misaki reprenait de plus belle.

― Hum, bon, après la philosophie, on a la psychanalyse ! Il semblerait que c'est populaire depuis le dix-neuvième siècle, après qu'un type appelé Freud l'ait inventée. Il paraît qu'après des séances de psychanalyse, nos problèmes disparaissent vraiment. Par exemple, tu te souviens du rêve que tu as fait la nuit dernière ? Je vais l'analyser pour toi. Alors, raconte-moi ce qui se passe dans tes rêves, Satô.

Je lui décrivis :

― Un grand, très grand serpent apparaît. Il nage dans l'océan, et j'enfonce une grosse épée dans une pomme. Aussi, je tire dans tous les sens avec un incroyable pistolet noir brillant.

Après avoir entendu ça, Misaki sortit un autre livre de son énorme sac. Celui-ci s'intitulait Analyse des rêves : Comment facilement comprendre les tréfonds de son subconscient !

― Hum... Un serpent, un océan, une pomme, une épée, un pistolet...

Tout en murmurant à elle-même, elle cherchait dans l'index quand tout à coup, elle détourna le regard, le visage rouge tomate. Sans trop savoir comment, je pouvais comprendre ce qui se passait, même dans le noir total.

― O-On arrête avec Freud ! On passe à Jung !

Misaki parlait fort.

― Hé ! C'est quoi les résultats de l'analyse de mon rêve ? Misaki, dis-moi ce que pourrait bien symboliser le gros serpent.

J'insistai, mais elle ignora mes tentatives d'harcèlement sexuel.

― Jung... Il n'était pas d'accord avec Freud, et il aurait choisi une approche différente. Bon, c'est parti pour une psychanalyse Junguienne.

― Hé, ne m'ignore pas. Attends une seconde !

― D'après ce que je peux voir, tu es « introverti » et « émotif » ! Tu as peur de Gaia, la « Grande Mère ». En plus de ça, tu te bats également contre les ténèbres. Mais c'est terrible, ça ! Pour en savoir plus, lis ce livre.

Misaki sortit à nouveau un livre et me le tendit. Celui-ci était Tout sur Jung, expliqué en manga !

Je commençais à avoir mal à la tête, alors que le cours de Misaki continuait. Encore et encore. De Jung, on passa à Adler, puis à Lacan.

― Je n'aime pas trop Lacan ! Je peux vraiment pas « l'acandrer », celui-là !

Je ne comprenais pas comment elle pouvait faire un jeu de mots aussi nul tout en souriant. Je voulais rentrer chez moi. Comme si elle l'avait remarqué, Misaki changea franchement de direction.

― Oh, je suis désolée de t'avoir parlé de choses aussi compliquées. On dirait que tu n'es pas vraiment fait pour ces discussions théoriques, en fin de compte, Satô. Mais c'est pas grave. Il nous reste encore demain.

― Hein ?

― Nous ne sommes que de simples mortels, alors c'est douloureux.

Je restai silencieux.

― J'ai de la peine pour toi, qui connais tant de problèmes. Gardons la tête haute tout en allant de l'avant. Tu es très bien comme tu es. Tu as des rêves, alors tout ira bien. Tu n'es pas seul. Si tu continues sur cette voie, tu finiras par voir le bout du tunnel. On est tous derrière toi. Quand on se donne du mal, on rayonne. Tu y arriveras si tu continues à avancer avec cet esprit positif ; et donc, marchons ensemble vers de meilleurs lendemains. L'avenir est rayonnant. Nous sommes humains, nous sommes humains, nous sommes humains...

Après avoir arraché son sac de ses mains, je le retournai pour le vider de son contenu. Une tonne de bouquins tomba sur le sol : des livres en version poche publiés par les services de santé publique, et d'autres sur les êtres intelligents. Brève introduction à la psychanalyse, Manuel sur les maladies mentales, Le livre à lire quand on est coincés dans la vie, Les dix commandements du succès, Le fantôme de Murphy, La révolution cérébrale, Mitsuo, Mitsuru, etc., etc.

― Hé, Misaki, tu me prends pour un demeuré ?

Misaki me regarda tout en disant, « Non, pas du tout », et elle secoua sa tête négativement.





Quoi qu'il en soit, après une semaine d'interaction avec Misaki, la seule chose que j'avais vraiment compris, c'était à quel point elle se donnait du mal. Oui, elle cravachait vraiment dur. Les premiers jours, cet effort demeura vain ; tout en y donnant le maximum d'elle, sa passion était belle et bien réelle. Bien sûr, j'ignorais où résidaient ses bonnes intentions ni ce qu'elle avait vraiment derrière la tête. Je n'en savais rien, mais d'un autre côté, je m'en fichais pas mal.

Si mon état émotionnel pourri jusqu'à la moelle pouvait en prendre un peu de la graine suite à cet échange avec une fille, j'en aurais été ravi. Même si cela devait me causer des problèmes plus tard, je n'avais de toute façon plus rien à perdre. Sans parler du fait que, quoi qu'il arrive, nos chemins allaient se séparer bien assez vite. Tôt ou tard, j'allais me faire expulser de mon appartement, ou j'irais ailleurs pour une raison ou une autre. Dans tous les cas, j'allais bientôt disparaître. Mes rendez-vous avec Misaki n'étaient qu'un moyen de chasser mon ennui jusqu'à ce jour fatidique.

Et parce que je pensais de façon aussi irresponsable, ça ne me posait pas le moindre problème de parler en privé avec une fille que je connaissais à peine, malgré le fait que c'était le genre de situation à provoquer la plus grande quantité de stress possible chez un hikikomori.

Bien entendu, aussi jolie pouvait être Misaki, je n'avais pas la moindre intention de lui faire quoi que ce soit. Le panneau à l'entrée du parc prévenait, « Attention aux pervers », mais malgré mon apparence, je restais un gentleman hikikomori. Alors t'en fais pas, Misaki...

― Quoi ? Pourquoi tu souris comme ça ? me demanda-t-elle.

― Pour rien. Sinon, c'est quoi le programme du jour ?

En me faisant face tout en étant assise sur le banc, comme à son habitude, Misaki se plongea dans son cahier secret.

― Hum, ce soir, nous allons voir comment parler avec les autres.

― Hein ?

― En général, la conversation n'est pas le point fort des hikikomoris. Et parce qu'ils ont du mal à parler aux autres, ils ont tendance à s'enfermer dans leur chambre. Ce soir, je me suis dit que l'on pourrait changer ça.

― Oh.

― Et donc, à partir de maintenant, je vais t'apprendre des super techniques de conversation. Alors ouvre grand tes oreilles.

Misaki commença son cours, en regardant de temps en temps dans son cahier alors que j'écoutais attentivement.

― Quand tu parles aux gens, tu te sens nerveux. Et du coup, tu ne sais plus quoi dire, tu deviens pâle, ou tu t'énerves. Ce qui affecte encore un peu plus ta stabilité mentale, et par conséquent, tu as de plus en plus de mal à parler. Comment briser ce cercle vicieux ? La réponse est simple : tout ira bien si tu arrives à garder ton sang-froid. En partant de ce principe, comment garder son sang-froid ? Ou même, pourquoi les gens le perdent ? C'est parce qu'ils manquent de confiance en eux. Tu crois que tes interlocuteurs risquent de se moquer de toi, te mépriser, ou même te détester.

Et alors ? J'avais envie de lui couper la parole, mais elle était sérieuse.

― En fin de compte, on en revient au problème de confiance en soi. En réalité, avoir confiance en soi, c'est difficile. Je doute vraiment que tu y arriveras peu importe la méthode utilisée ; mais ne t'en fais pas, je connais une technique révolutionnaire qui rend possible l'impossible. Tu veux la connaître ? Tu veux vraiment la connaître, hein ?

Tout en disant ça, elle me regardait, et je ne pus rien faire d'autre qu'acquiescer.

― Bien, ouvre grand tes oreilles, dit Misaki avec une voix des plus sérieuses. Cette idée repose sur une énorme volte-face ― à un niveau copernicien ! En gros, si tu manques de confiance en toi, alors tu n'as qu'à considérer que la personne à qui tu parles est encore plus nulle que ce que tu penses être toi-même ! Voilà la méthode !

Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'elle racontait.

― Il te suffit de te dire que celui avec qui tu parles est un gros raté. Tu supposes qu'il est un déchet de l'humanité. Méprise-le autant que possible. Ainsi, tu pourras parler en gardant ton calme. Tu seras détendu et à ton aise, n'est-ce pas ?

» Par contre, il y a une chose à laquelle tu dois faire bien attention. Il faut que tu te débrouilles pour éviter de dire à ton interlocuteur ce que tu penses de lui, ou tu risques de l'énerver ou de le vexer. Si quelqu'un te disait en face que tu es un déchet, ou te traitait de gros nul, ou encore de plus gros raté que la Terre ait jamais porté, ça te déprimerait vraiment, pas vrai, Satô ? C'est pour ça que je me tais.

C'est-à-dire... ? pensai-je. Serait-ce une manière détournée de me dire que je suis un raté ? Si c'est le cas, l'expression du visage de Misaki demeurait innocente.

Il fallait que je demande :

― Misaki, est-ce que par hasard tu appliquerais ces « techniques de conversation » dans ta vie de tous les jours ?

― En effet. Mais elles ne marchent pas terrible. La plupart des gens valent mieux que moi ; alors même en essayant de me convaincre qu'ils sont bons à rien, j'échoue le plus souvent. Par contre, jusqu'ici, quand je te parle, Satô, naturellement, je...

― Naturellement...?

― Laisse tomber. Si je te disais, tu le prendrais mal.

Ça faisait longtemps que je le prenais mal.

― Il n'y a pas matière à s'inquiéter. Même quelqu'un comme toi, Satô, est utile à quelqu'un d'autre.

Sur ces mots, Misaki se leva.

― C'est tout pour aujourd'hui. À demain.


Partie Trois

Yamazaki travaillait seul sur le jeu. En utilisant la moitié de scénario que j'avais écrite, il créait le jeu lui-même. Tout en continuant à s'enfiler les hallucinogènes qu'on avait achetés quelques jours auparavant, il était silencieusement concentré sur son PC. Était-ce là une nouvelle forme de fuite de la réalité ? C'était vraiment la voie la plus extrême qui pouvait exister. Mais n'empêche, était-il vraiment possible de créer un jeu en étant shooté aux hallucinogènes ? Tout en me penchant par-dessus l'épaule de Yamazaki, je regardai l'écran de son PC.

L'écran était rempli de petits caractères.

― La gigantesque organisation qui contrôle la mort lente et douloureuse, l'anxiété, le mal, l'enfer, le poison, les abysses et tout le tintouin ― c'est notre ennemi, et on doit tout faire pour la vaincre et ainsi gagner l'amour de l'héroïne ! Telle est la mission du jeu. Le méchant est invisible, et on ignore où il se trouve, alors attention ! Il pourrait te poignarder dans le dos. C'est dangereux, très dangereux...

― C'est quoi ça ? demandai-je à Yamazaki.

Yamazaki fit lentement pivoter sa chaise. Il avait les pupilles complètement dilatées. Sa bouche était grande ouverte, formant un sourire de psychopathe, du genre à faire peur à n'importe qui.

― Comment ça ? Ça crève les yeux pourtant, non ? C'est mon eroge. C'est un RPG ― un jeu de rôle ― et le joueur se retrouve dans la peau du héros. Le joueur progresse dans le jeu en lisant les carrés de texte. De cette façon, il apprendra toutes sortes de choses importantes ; en plus de ça, l'héroïne est trop moe moe. Regarde. Elle te laisse baba, hein ? C'est une extra-terrestre avec des oreilles de chat. Elle se fait capturer par l'ennemi. Et par l'ennemi, j'entends le méchant ― celui qu'on ne peut pas voir. Le véritable but du jeu est de rendre ces ennemis invisibles visibles. C'est là que réside la vérité de la vie, pas vrai ? Tu comprends ? Autrement dit, j'ai été éveillé par la vérité de ce monde. J'ai réalisé que ma mission consiste à répandre mon illumination au monde entier, et que les eroges deviendront les Bibles du nouveau siècle. Je vais les vendre par millions. Je vais devenir riche. Alors... Euh, c'est cool. Hé, Satô, tu t'amuses bien, toi aussi, pas vrai ?

Tremblant, je fis un pas en arrière. Ce faisant, un rire métallique s'échappa de la bouche de Yamazaki. Comme si ça avait réveillé quelque chose en lui, son ricanement allait rapidement crescendo.

― Ha ha ha, ha ha, ha ha ha ! Oh, ce que c'est drôle !

Yamazaki tomba lourdement de sa chaise, en atterrissant à quatre pattes. Il rampa jusqu'à moi, le corps tremblant. Son apparence me faisait penser à ces zombies qu'on voit dans les films d'horreur.

Je fus pris de panique et j'étais terrifié, figé sur place.

Tout en saisissant mes chevilles, Yamazaki cria :

― C'est trop marrant, vraiment trop marrant ! J'y peux rien !

J'avais moi-même tellement peur que je ne pouvais rien faire, moi non plus.

― Je me sens vide, si vide que j'en peux plus !

Sur ce point, on ressentait la même chose lui et moi ; mais Yamazaki, dans les affres de son trip, faisait effroyablement peur. Je priai pour qu'il retrouve son état normal au plus vite, mais en vain. Le sourire tremblant, il continuait à ricaner tout seul.

Voyant que c'était sans espoir, je décidai de rendre les armes. J'absorbai la drogue blanche par le nez. Elle fit immédiatement effet.

Ah, magnifique... C'est super... Je me sens si bien... Y'a que ça de vrai.

Oh... J'en peux plus... Je vais mourir ? J'ai mal... Quelle honte... Qu'est-ce que je peux bien faire ? ... Rien, y'a rien à faire... Ah, je me meurs...

C'était encore un bad trip.

Les effets d'un hallucinogène dépendent de l'état psychologique et de l'environnement du consommateur ; en gros, le résultat varie selon l'état d'esprit du consommateur et l'ambiance. Si le consommateur a l'impression de passer du bon temps au moment de prendre de la drogue, il sera au paradis ; a contrario, s'il est déprimé, ce sera direction l'enfer. Prendre de la drogue dans l'intention de fuir la réalité n'a aucune chance de donner des résultats positifs.

Bien entendu, j'en étais parfaitement conscient. Je l'étais, mais... mais mes sens embrouillés par la drogue étaient envahis par une peur spectaculaire et palpable. C'était différent de la vague inquiétude que je ressentais tous les jours. C'était presque visible ― une incertitude claire comme de l'eau de roche et facilement compréhensible.

Oui, cette incertitude se matérialisait en moi par une peur gigantesque mais visible et facilement compréhensible. C'est peut-être même moi qui l'avais voulu ainsi. Comparée à mes incertitudes quotidiennes, qui me torturaient petit à petit, lentement mais sûrement, cette dépression due à la drogue paraissait peut-être même agréable à côté.

Yamazaki se tourna vers le réfrigérateur et tendit son poing.

― Grrr, si c'est la bagarre que tu cherches, alors amène-toi ! Je suis ton homme !

Il semblait que Yamazaki se battait contre un ennemi imaginaire.

Moi, par contre, j'étais assis en tremblotant dans le coin, tout en me tenant la tête et en serrant fort mes jambes contre mon corps.

― Arrêtez ! N'approchez pas !

L'ennemi était proche. Malgré ma peur, je m'amusais plus ou moins bien. Être pourchassé et tué par des méchants était une vision exaltante. Ma paranoïa m'excitait au plus haut point.

Elle me stimulait. En gros, c'était agréable.

Et qui dit agréable, dit aussi amusant.

Exactement ! Autrement dit, on était heureux. J'avais tranché, c'était le meilleur trip que j'avais jamais eu ! Maintenant, je comprenais vraiment le style de vie rock & roll. J'avais décidé de parfaire encore un peu plus ce style de vie.

― Après les drogues, vient la violence !

Avant que les effets de la drogue ne s'estompent, on sortit en trombe de l'appartement et on se dirigea vers le parc.

On allait se battre. Ce soir-là, nous allions déplacer notre violence dans le parc grand ouvert. Comme des jeunes gens dans leur jeunesse éphémère, il nous fallait nous battre ! Nous battre de façon dramatique, de façon spectaculaire, et avec la même passion que les kick-boxeurs de la K-1 ! Ainsi, on pourrait connaître encore plus de plaisir...

Le soleil s'était couché depuis un moment, et il n'y avait pas un chat autour de nous. S'il y avait eu des gens, on aurait eu des problèmes. Et ça aurait été gênant.

Sous les lampadaires du parc, on se tenait l'un en face de l'autre. Je portais un maillot et un T-shirt, et Yamazaki un sweatshirt. On était tous les deux habillés de façon à pouvoir bouger facilement. On était prêts à en découdre.

Comme les drogues faisaient encore effet, Yamazaki n'avait pas sa langue dans sa poche. Il continuait à déblatérer un charabia incompréhensible.

― Ça arrive souvent. Ces séries télé où deux jeunes beaux acteurs, se disputant au sujet de leur jeunesse, de l'amour, et autres, se battent l'un contre l'autre dans un parc, trempés par la pluie. « Tu ne comprends rien à l'amour ! »... « J'aime Hitomi de tout mon cœur ! »... « Pif ! Paf ! Bang ! » Ce genre de choses...

Tout en m'étirant, je lui fis signe de continuer.

― Dans mon cœur, j'aime vraiment ce genre de séries télé car il y a un fond de vérité dedans. Parce qu'il y a l'introduction, le développement, le retournement de situation et la décision, ensuite, il y a une explosion d'émotions, et enfin la conclusion... Et de l'autre côté, nos vies sont continuellement emplies par une vague inquiétude rêveuse, et il n'y a ni drames, ni situations, ni confrontations facilement compréhensibles ― rien de tout ça... Tu trouves pas ça absurde ? J'ai vingt ans, et toi vingt-deux, Satô. Et malgré ça, nous n'avons jamais vraiment ni aimé personne, ni haï qui que soit, ou encore vécu ce genre de choses. C'est vraiment triste !

À ce moment-là, Yamazaki me secoua violemment par les épaules alors que je m'étirais les tendons d'Achille.

Il dit :

― Tâchons de nous battre de façon dramatique ! Magnifiquement, avec vivacité, et brutalement ! Battons-nous avec tous ces concepts à l'esprit !

― Ouais !

Je lâchai un cri guerrier et me mis en posture de combat.

Et ainsi, on commença à se battre l'un contre l'autre. Notre combat était fâcheusement bucolique. Il y avait des coups qui faisaient mal, mais la force d'un homme faible sous l'influence de la drogue était plus que limitée.

Yamazaki tentait désespérément de rendre le combat aussi excitant que possible, et donc il commença à crier des répliques dramatiques (bien que parfaitement abstraites) :

― Satô, tu comprends rien à rien !

Je ne pouvais tout de même pas laisser ses efforts vains, je me mis alors à mon tour à crier ce que je pensais être approprié à la situation.

― C'est toi qui as tort !

― Et en quoi est-ce que j'ai tort ?!

Je restai sans voix, ne m'attendant pas à une question aussi concrète de sa part. Le poing que j'agitais dans tous les sens s'arrêta net tandis que je réfléchissais à une réponse.

― Par exemple, t'as eu tort d'aller à l'Institut Yoyogi Animation, lui répondis-je en hésitant.

Au moment où je dis ça, Yamazaki me donna brusquement un coup de pied.

― Te moque pas de Yoyogi Animation !

― Aïe ! Qu'est-ce qui te prend de me frapper pour de vrai, espèce de-

― Tu te la pètes trop, alors que t'es qu'un hikikomori !

Le sang me monta à la tête.

― Meurs, sale lolicon ! Crève, sale otaku fan d'eroge !

Je lançai mon poing droit aussi fort que possible dans l'estomac de Yamazaki. Il gémit, chargea et me plaqua comme un rugbyman, toujours en gémissant. Entremêlés, on tomba sur le sol. Yamazaki m'enjamba ; je pouvais voir la lune derrière lui. J'allais en prendre pour mon grade si je restais comme ça.

Enroulant ma jambe autour de sa nuque, je réussis sans trop savoir comment m'extirper de ma position désavantageuse. On respirait tous les deux péniblement. Yamazaki me dévisagea ; puis, il baissa les yeux, en ricanant. Finalement, il poussa un gros soupir :

― Ah, c'était génial.

Je soupirai à mon tour.

― Mais c'est encore loin d'être fini. Continuons à nous battre jusqu'à la mort, dit-il.

On continua à se battre : violents coups de pied et limpides coups de poing, le combat passionné entre deux faibles hommes. Ça faisait mal. Ça faisait très, très mal. Et pourtant, c'était amusant ― amusant et vide de sens. Un coup s'enfonça dans le creux de mon estomac, faisant remonter de la bile dans ma gorge et des larmes à mes yeux, et j'étais heureux. Venant juste de se prendre un coup de pied à l'aine, Yamazaki avait l'air cool à sauter dans tous les sens.

Mais bon sang, qu'est-ce qu'on fout au juste ? Je transmis ce doute dans mon poing ― tout en frappant et me faisant frapper.

Soudain, je me souvins qu'on était déjà en juillet. Ça ne pouvait plus durer. Quelque chose devait changer et vite. J'allais vraisemblablement bientôt prendre une décision. J'étais sûr que j'allais rire le moment venu, que j'allais rire et sourire. T'es pas d'accord avec moi, Yamazaki...?

Pour le moment, on était couverts d'égratignures et de bleus. On avait mal partout. Nos corps nous faisaient souffrir terriblement. Une de mes dents de devant bougeait. Yamazaki avait un bel œil au beurre noir. Mon poing droit était écorché et en sang.

On venait juste d'avoir notre premier petit combat.

Pour bien faire, je donnai à Yamazaki un dernier coup de poing au visage. Il m'attrapa alors le bras, et je tombai par terre. De suite, Yamazaki me bloqua les articulations et me tordis le bras.

― Aïe, aïe, tu vas le casser, tu vas le casser !

J'essayai de taper sur le sol pour indiquer mon abandon.

― Je vais le casser, je vais le casser, je vais le casser en deux !

Je mordis le mollet de Yamazaki aussi fort que possible. Il cria :

― C'est pas dans les règles, ça !

― La ferme, je m'en tape. Mort à Yoyogi Animation !

― Je t'ai déjà dit que quand j'entendais ça, ça me mettait vraiment en rogne !

Il semblait que notre combat allait s'intensifier de plus belle.

Puis, on entendit, « Police ! »

Hein ?

― Ils sont par ici !

C'était le cri aigu d'une jeune femme. Yamazaki se releva d'un coup et prit ses jambes à son cou en direction de son appartement.

M'abandonnant, il avait fui seul.





Quelques minutes plus tard, je me retrouvai à me faire frapper par Misaki. Enfin, c'était des soi-disant « coups de fille » ; mais à cause de ma bagarre avec Yamazaki, j'étais déjà dans un sale état, ses coups faisaient tinter mes os. Hurlant de toutes ses forces, avec une voix qui ne semblait plus humaine, Misaki continuait de me frapper.

Je baissai la tête.

Misaki me donna encore une bonne douzaine de coups avant de finalement se calmer.

Autrement dit, la voix qui criait « Police ! » était celle de Misaki qui faisait semblant d'appeler la police. Après avoir dîné, elle était venue au parc comme d'habitude, où elle a vu deux hommes se disputer bruyamment et en train de se battre. Quand elle a réalisé que j'étais l'un des deux, ça l'avait naturellement ébranlée.

Après avoir rassemblé son courage à deux mains, elle semblait avoir ressenti le besoin de me venir en aide. Mais comme il n'y avait personne aux alentours et qu'elle n'avait pas de portable, elle n'avait pas su quoi faire. En fin de compte, elle avait décidé de faire comme s'il y avait un policier afin de me sauver.

― T'es pas croyable ! J'étais tellement inquiète ! J'ai cru que tu risquais de te faire tuer !

En fait, j'avais honte d'avoir inquiété Misaki, qui avait maintenant les larmes aux yeux. Je décidai de la faire rire avec une histoire à dormir debout.

― Bah, dans l'ombre de ce buisson là-bas, une fille se faisait attaquer par un pervers. Je me suis approché d'eux et je suis intervenu, en essayant de sauver la fille, mais le violeur a brusquement perdu son sang-froid. Il a sorti un couteau de sa poche et m'a sauté dessus ! Non, non, c'était vraiment chaud ! Si j'avais pas été là, quelqu'un aurait pu se faire tuer.

― C'est encore un gros bobard, pas vrai ?

― Ouais.

― Qu'est-ce que tu faisais au juste ?

Je lui racontai tout de A à Z.

Après une nouvelle crise de nerf, Misaki avait pour une raison ou une autre le visage triste. Assise sur le banc, elle marmonna :

― C'est pas bien de se battre entre amis. Même si c'est une blague, la violence, c'est mal ― très mal.

― Qu'est-ce que tu racontes ? Relax. C'était vraiment marrant ; c'est la première fois que je frappais quelqu'un et que je me prenais des coups. Et au final, je trouve que ça m'a fait du bien-

― J'ai dit que c'était mal !

― Pourquoi ? Le karaté te pose pas de problème pourtant.

Je fis des mouvements de boxe dans le vide devant elle. Alors que je mimais un crochet du droit, Misaki se mit à trembler et se protégea la tête avec ses bras.

― Hein ? dis-je.

Elle me regarda entre ses bras.

― Qu'est-ce qui t'arrive ? lui demandai-je.

Elle ne répondit pas mais baissa timidement les bras. Une fois encore, je fis mine de faire un crochet du droit. Et là encore, Misaki se protégea la tête avec les bras. Comme sa réaction était amusante, je répétai mes gestes plusieurs fois. À la fin, Misaki se recroquevilla, pétrifiée dans cette position, les bras recouvrant sa tête.

Son étrange position fit tomber ses manches jusqu'aux coudes, et j'en profitai pour regarder sa peau.

Avec la lumière bleutée des lampadaires, je pouvais voir que ses bras étaient couverts de ce qui semblait être des traces de brûlures. C'étaient des cicatrices circulaires, d'un diamètre d'environ cinq millimètres chacune. Elles ressemblaient beaucoup à celles laissées par ces pratiques des voyous de la campagne qui se brûlent les uns les autres pour montrer qu'ils en ont dans le pantalon.

Comme si elle avait senti mon regard, Misaki remonta ses manches. D'une voix tremblotante, elle demanda :

― Tu as vu ?

― Vu quoi ?

Je fis mine de ne pas comprendre de quoi elle parlait.

Maintenant que j'y pensais, Misaki portait toujours des vêtements à manches longues. Même avec la récente chaleur, elle continuait à les mettre ― mais, et alors ?

Je lui dis d'une voix gaie :

― Et la thérapie d'aujourd'hui ?

Misaki ne répondit pas. Son corps toujours courbé de façon défensive sur le banc, elle fit un brutal non de la tête. Même ses dents claquaient.

Un assez long blanc s'ensuivit.

Finalement, Misaki annonça, « Je rentre », en titubant fébrilement vers la sortie du parc.

De derrière, je la regardai partir, ébahi, réfléchissant à si je devais la retenir ou non. Misaki s'arrêta devant la balançoire et se retourna pour me demander :

― Tu me détestes maintenant, pas vrai ?

― Quoi ?

― Tu ne viendras sûrement plus jamais.

Elle était le genre de fille à faire des déclarations étrangement tranchées. On était l'un en face de l'autre, séparés d'une vingtaine de mètres.

Misaki me regarda droit dans les yeux, avant de rapidement détourner le regard. Puis, une fois encore, elle se retourna vers moi.

― Est-ce que tu viendras demain ?

― Si je ne respecte pas le contrat, je devrai payer un million de yens, non ?

― Euh, ouais. C'est vrai !

Finalement, Misaki esquissa un léger sourire.

Puis, je rentrai chez moi. Après avoir recouvert mon corps de bandages, je dormis. 


Chapitre 8. Infiltration

Partie Un

Ça avait peut-être finalement un rapport avec le dérèglement hormonal de mon cerveau. Comme des vagues qui s'avancent et qui se retirent, folie et dépression alternaient en moi, et c'était comme ça tous les jours. Juste au moment où je pensais me sentir mieux, je mourrais d'envie de me taillader les veines le lendemain, tellement je me sentais vraiment inutile.

Malgré l'utilisation de drogues pour me rendre plus énergique, je retombais dans mes travers dès que les effets s'estompaient. La honte de mon passé et des inquiétudes sur mon avenir, ainsi que plusieurs autres peurs, m'assaillaient simultanément. Cette dépression qui s'en suivait était le revers de mes moments ultra speed, et, comme tel, extrêmement dure.

Même les thérapies du soir de Misaki, auxquelles j'aurais déjà dû être habitué depuis le temps, étaient toujours aussi effrayantes pour moi. Une inquiétude d'origine inconnue m'avait enveloppé, et la très grande incertitude entourant cette origine avivait d'autant plus ma peur.

Le premier symptôme facilement identifiable était que mon regard commençait à s'égarer et j'étais petit à petit incapable de regarder mon interlocuteur dans les yeux. Oh, j'étais exactement comme un petit collégien trop complexé. J'avais honte du fond de mon cœur. Et comme j'en étais conscient, mon comportement devenait de plus en plus étrange et suspect. C'était un cercle vicieux.

Quoi qu'il en soit, ce soir-là, j'essayai de fumer pour me calmer devant Misaki. Mes mains, maintenant sujettes à des tremblements, sortirent une cigarette et tentèrent de l'allumer, avec un briquet bon marché. Bon sang ― il était à court d'essence ! Comment est-ce possible ? Ça craint ! Je ne savais pas quoi faire du tabac et du briquet que je tenais dans les mains, mais j'étais prêt à tout pour éviter l'humiliation d'avoir à les ranger dans ma poche. J'insistai encore et encore. Clic, clic, clic, clic... Je continuai à me battre comme un beau diable et, finalement, je réussis ― Dieu merci !

Je me détournai immédiatement de Misaki et me concentrai un peu trop à fumer ma cigarette. Je me contentai de continuer de fumer, gaspillant cinq yens à chaque bouffée. Mes poumons souffraient, mes entrailles aussi. Le bout de ma cigarette tremblait beaucoup. Le long de ma nuque, de la sueur froide-

― Un problème, Satô ? demanda Misaki.

Comme d'habitude pendant nos sessions de thérapie, on était l'un en face de l'autre sur un des bancs du parc.

― C'est lié à ma maladie chronique ! répondis-je.

― C'est-à-dire ?

Voilà ce qui me dérangeait vraiment. Les jeunes filles de nos jours n'y connaissent vraiment rien. Retourne potasser tes cours ! J'avais envie de lui crier dessus ; bien entendu, ça m'était impossible. Ces horribles et inutiles traits de caractère acquis après plusieurs années de hikikomorisme ― mon agoraphobie, ma peur du contact visuel, et toutes mes autres phobies ― m'entravaient désormais avec une force considérable.

Hm... Est-ce que j'avais bien fermé ma porte en partant ? Étais-je certain d'avoir éteint ma cigarette ? Et surtout : Misaki, arrête de me regarder avec ces adorables yeux ! Et arrête d'être aussi silencieuse. Oui, arrête de me regarder sans rien dire ! Ça me rend extrêmement nerveux. J'ai vraiment mal au ventre.

Il fallait que je dise quelque chose et vite.

― Au fait, Misaki, tu aimes les petits gâteaux ?

Mais qu'est-ce que c'était censé vouloir dire ?!

― Non.

― Généralement, les filles de ton âge passent leur journée à manger ce genre de choses, non ? Comme un petit animal... crunch, crunch, crunch, crunch. Comment ça se fait ? Est-ce que c'est parce qu'elles sont jeunes et qu'elles ont un métabolisme rapide qu'elles doivent continuellement refaire le plein de calories sans quoi elles en meurent ? Ce doit être pour ça, non ?

Devrais-je me pendre ?

Elle demeura silencieuse.

Devrais-je me tailler les veines ?

― Je ne mourrai pas ! Et c'est parce que je suis un homme plein de vie ! Cette énergie débordante est sans égale ! J'ai que vingt-deux ans ! L'avenir me tend les bras ! « Un nouuuuuuveau lendemaiiiiiin est arrivé, empli d'espoiiiiir... », chantai-je.

Misaki s'agrippa à la manche de ma chemise.

― Hum ?

― Allons en ville, après-demain, dit-elle, tout en continuer de tirer sur ma manche, près de la gare, peut-être. Ensemble. Quelqu'un d'important a dit ça un jour, « jetez vos livres et allez en ville », ou quelque chose du genre. Je ne mens pas. C'était écrit dans un livre que j'ai lu récemment, alors il est temps pour nous d'aller en ville. En faisant ça, je suis sûre que tu feras un grand pas en avant dans la bonne direction. D'accord ?

Sans réfléchir, j'acquiesçai.





La requête de Misaki avait insufflé une nouvelle peur en moi. Aller en ville, en plein jour, avec une mystérieuse fille dont j'ignorais toujours complètement la véritable identité... C'était clair et net que ce geste irréfléchi allait me placer sous une immense quantité de stress. Complètement écrasé par cette dernière, il allait sans dire que j'allais très sûrement faire quelque chose dont j'aurais honte après, une fois encore. C'était inéluctable. Ah, je n'avais pas envie d'y aller. Je voulais rester cloîtrer dans ma chambre.

Quoi qu'il en soit, une promesse est une promesse. Je me souvins que le premier pas pour devenir un membre respecté de la société était de respecter ses promesses... J'étais en marge de la société par contre ; j'étais juste un hikikomori.

De toute façon, je ressentais une douleur aigue au ventre. La tension et l'impatience constante que je ressentais me rappelaient les périodes d'examen. Pour quelqu'un d'aussi faible que moi, cette pression s'exerçait sur moi très fortement.

Mais, comme l'a écrit Dostoïevski ou un autre, avec une douleur dépassant les frontières du supportable venait également un plaisir indéniable. En gros, quand le stress dépasse une certaine limite, les humains y prennent goût pour une raison ou une autre. Par exemple, en se faisant dénigrer de façon extrême, une personne peut devenir impulsivement aimable. À son tour, ce sentiment peut engendrer excitation et plaisir.

― Pas vrai, Yamazaki ?

― Mais oui, mais oui. Enfin, je sais pas du tout de quoi tu parles, par contre.

Aujourd'hui, comme d'habitude, Yamazaki bûchait sur son jeu depuis le petit matin. Son corps trahissait d'une façon ou d'une autre le lugubre plaisir qu'il ressentait au travers son activité du moment.

― Voyons voir où t'en es, lui dis-je.

Mais il cacha l'écran avec son corps. Il devait être en train de créer un jeu particulièrement érotique.

Enfin, Yamazaki pouvait bien travailler sur l'eroge le plus bizarre du monde, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Je décidai qu'il était temps de prendre le petit déjeuner et j'ouvris le réfrigérateur.

― Hein ? Quoi, Yamazaki, ton frigo est vide ?

― Hé ! Ça se fait pas de se servir dans le frigo des autres sans leur permission ! T'es chez moi, là, pas chez toi !

― J'ai pas le choix, j'ai dû vendre le mien...

Tout en essayant de me trouver des excuses, je pris des nouilles instantanées à l'endroit habituel dans le placard.

Pile à ce moment-là, la sonnette retentit. Un visiteur ?

Yamazaki se leva lentement de son bureau et alla ouvrir la porte d'entrée. Là, se tenaient debout deux religieux. Mais aujourd'hui, ce n'était pas Misaki et sa tante, mais un jeune homme d'une vingtaine d'années, en costume, et un collégien en blazer marin. Je me suis dit qu'elles avaient peut-être changé de trajet.

En tout cas, leurs méthodes étaient similaires.

― Hum, nous distribuons ces magazines...

Le religieux tendit deux brochures à Yamazaki.

― Euh, en fait, nous essayons d'informer les gens sur notre religion...

Yamazaki tenta poliment de faire partir les deux religieux.

En les voyant, une sublime idée me traversa l'esprit. Après les avoir rejoints à l'entrée, je tapai Yamazaki aussi fort que possible dans le dos juste avant de dire :

― Mais qu'est-ce que tu racontes, Yamazaki ?! Tout à l'heure, tu m'as pas dit que t'étais intéressé par ce genre de littérature ?

― Hein ?

Tout en ignorant Yamazaki, qui s'était retourné en me regardant l'air de dire, « Qu'est-ce que t'as fumé, espèce d'abruti ? », je fis face aux religieux et leur dis d'une traite :

― En fait, ça fait un moment que votre religion nous intéresse. Serait-il possible de nous laisser participer à l'un de vos meetings ?


Partie Deux

La nuit précédente, avant qu'on se sépare, Misaki avait murmuré :

― Demain, c'est à mon tour de faire la présentation au missionnaire, et j'ai pas envie.

― C'est quoi ça ? demandai-je, et Misaki me fit une hésitante description.

Le missionnaire était apparemment une sorte d'assemblée où des « élèves-chercheurs » pouvaient parfaire leurs talents en « activités de service ». Le lendemain, elle allait devoir faire un discours devant tout le monde.

Elle avait utilisé tellement de termes techniques religieux qu'un profane comme moi ne pouvait pas comprendre grand-chose de ce qu'elle racontait. Quand j'essayai d'obtenir une explication plus détaillée, Misaki se leva brusquement du banc pour rentrer chez elle. Elle partit, en disant simplement :

― De toute façon, comme je serai occupée avec ça demain, on ira en ville après-demain. N'oublie pas ta promesse.

Ça, c'était la nuit précédente. Aujourd'hui, le groupe religieux de Misaki allait tenir un meeting, et elle allait devoir jouer un rôle très difficile. En rassemblant toutes les pièces du puzzle, une idée m'avait traversé l'esprit. Aujourd'hui était l'occasion rêvée de découvrir qui était réellement Misaki ! Rassemblant mon courage à deux mains, j'implorai les religieux :

― Je vous en supplie, emmenez-nous avec vous et laissez-nous regarder !

Apparemment, la règle était que normalement, les observateurs extérieurs devaient d'abord participer à des « recherches littéraires » qui se déroulaient tous les mercredis. Et donc, les deux religieux ne semblaient pas savoir quoi faire avec moi. Je continuai de les supplier :

― Il faut que ce soit aujourd'hui ! Je vous en supplie, emmenez-nous au meeting d'aujourd'hui !

Après les avoir implorés pendant quelques minutes supplémentaires, ils finirent par céder. Ils révélèrent l'emplacement du « Hall Impérial » et l'heure du meeting.

― Il commence à six heures ce soir. Si vous leur dites que vous venez « sous le parrainage de Kaneda », on vous laissera entrer.





C'était tôt dans la soirée. Après nous être déguisés de façon étrange, on se mit en marche vers le Hall Impérial.

La raison pour laquelle je voulais m'infiltrer au meeting était que je voulais observer la vie privée de Misaki, afin de pouvoir comprendre ses véritables intentions. C'était à cette fin que j'ai décidé de me déguiser. Au début, Yamazaki avait résisté avec hargne à mes tentatives de le faire se joindre à moi, mais j'avais fini par le convaincre.

― Infiltrer une organisation religieuse, c'est pas un truc qui arrive tous les jours, tu sais ! Allez, viens, on va se marrer !

Au bout d'un moment, il céda face à mon argument bidon et, au final, se déguiser avait l'air de l'amuser.

Je portais le costume noir que j'avais acheté quand je suis entré à la fac pour faire bonne impression. Je posai un chapeau avec une tulipe rose sur ma tête et endossai des lunettes de soleil violettes. Moi-même, je me trouvais ridicule.

De son côté, Yamazaki mit des chaussures à semelles compensées pour gagner quelques centimètres et des lentilles de contact vertes ― et clou du spectacle, il s'était décoloré les cheveux en blond. Je n'avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle il possédait quelque chose d'aussi stupide que des semelles compensées. Il n'empêche que c'était le déguisement parfait.

Malgré tout, je demeurais un peu inquiet. J'avais peur que nos voix ne trahissent nos véritables identités.

― Qu'est-ce que t'en penses, Yamazaki ? Y'a aucun moyen de changer nos voix, non ?

Après lui avoir exprimé mon inquiétude sur ce point, Yamazaki m'entraîna jusqu'au supermarché près de la gare, et on monta au quatrième étage du magasin de jouets. Dans le rayon des accessoires de fête, il prit un peu d'hélium. C'était populaire à une certaine époque parce qu'en l'inhalant, on avait une voix de canard après.

― Ah ! T'es trop fort !

Je donnai une tape dans le dos de Yamazaki.

Il tendit le pouce vers le haut et sourit. Il s'amusait bien.

De cette façon, nous avions terminé tous nos préparatifs et nous dirigions triomphalement en direction du Hall Impérial, qui se trouvait en marge du quartier commerçant près de la gare. Les passants à côté de nous ― un duo on ne peut plus louche, couinant avec des voix de canard ― lançaient des regards perplexes dans notre direction. Normalement, on aurait été intimidés par leurs regards ; mais aujourd'hui seulement, on avait peur de personne. Mes lunettes noires bloquaient les regards des autres, et j'avais un ami, Yamazaki, qui marchait fièrement à mes côtés.

Plus que tout le reste, la « drogue énergisante » que j'avais achetée par correspondance marchait du tonnerre. Juste une demi-journée auparavant, je souffrais d'inquiétudes auxquelles je ne pensais pas pouvoir échapper ― mais maintenant, je sentais l'énergie envahir mon corps. Apparemment, il suffisait de quelques milligrammes de drogue générique pour changer drastiquement les émotions d'une personne.

― C'est là ? demanda Yamazaki avec sa voix de canard après qu'on ait quitté la petite allée qui longeait la route, qui menait à un bâtiment de quatre étages à côté d'une supérette.

Je vérifiai sur la carte que m'avait dessiné le religieux un peu plus tôt. Le panneau à l'entrée du bâtiment indiquait également, « Deuxième étage, Hall Impérial ». Il n'y avait pas d'erreur possible ; on y était. C'était vraiment super d'être arrivés à destination, mais je me sentis subitement déçu.

Contrairement à son nom imposant, le Hall Impérial ressemblait plutôt à un vieux bâtiment délabré où étaient loués des bureaux pour petites entreprises. Au rez-de-chaussée se trouvait une société d'immobilier et au premier étage, un cabinet de notaire, le deuxième étant laissé au groupe religieux. Rougi par le soleil couchant, l'endroit paraissait encore plus délabré. Moi qui m'imaginais un immense temple décoré avec des feuilles d'or et tout, j'étais vraiment pris par surprise.

Il n'empêche qu'il était temps de commencer notre infiltration.

― A-Allons-y, Yamazaki.

― D'accord, Satô.

Prenant notre courage à deux mains, nous nous sommes mis à monter les escaliers du bâtiment.





Au final, nous n'avions eu aucun mal à infiltrer le hall.

Aucune des personnes rencontrées en chemin n'a, même indirectement, évoqué nos étranges accoutrements. Bien que j'avais sorti un autre énorme mensonge : « En fait, j'ai des problèmes aux yeux, j'ai besoin de lunettes de soleil. » J'avais dit ça sans même qu'on m'ait demandé quoi que ce soit. Et tous disaient, « Oh, comme c'est terrible », et étaient compatissants à mon égard.

C'est ça : tous étaient en fait des gens bien.

― Bonsoir.

― Bienvenue.

― Merci d'être venu.

Une femme au foyer, une collégienne, et un homme d'affaires nous accueillirent tout sourire. Après les avoir salués en courbant la tête, on continua à monter les escaliers étriqués et entra dans le hall du meeting. Et une fois encore, ce fut la déception.

L'intérieur du hall manquait d'ambiance religieuse. Pas la moindre bougie, pas la moindre croix, ni même le moindre autel à l'horizon. Au lieu de ça, se trouvait dans la salle le même genre d'estrade que celles qu'on trouve dans les écoles, à laquelle faisaient face des rangées de chaises pliantes métalliques espacées de façon uniforme. La pièce pouvait accueillir une centaine de personnes. Sol et murs étaient recouverts d'une peinture couleur crème, et l'éclairage fluorescent était vif. Cet endroit calme, le hall du meeting, ressemblait grosso modo à n'importe quel hall municipal.

Pour le moment, on s'assit sur des chaises pliantes tout au fond de la salle, en nous recroquevillant pour paraître le plus invisibles possible. Malheureusement, notre tentative échoua misérablement. Yamazaki et moi-même étions cernés par des gens hospitaliers et souriants ― jeunes et vieux, hommes et femmes. Il semblerait que le jeune religieux de la matinée avait dit à tout le monde de s'attendre à avoir de la visite.

― On m'a dit que vous vous intéressiez à la Bible, dit une femme au foyer avec un enfant dans les bras. Après tout, la foi est une chose à laquelle tout le monde doit faire face un jour ou l'autre.

Un jeune homme de mon âge nous dit :

― Je vous en prie, prenez votre temps et regardez.

Une lycéenne dit-

Ils nous parlaient tous en même temps.

Les saluant en retour avec ma voix de canard, je sentis l'inquiétude monter en moi. Ça craint. Si ça continue, on va se faire remarquer. Ou plutôt, on se fait déjà remarquer, mais heureusement, Misaki ne semble pas être encore là ; par contre, parti comme c'est, ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'elle ne nous reconnaisse.

Pour le moment, nous avions décidé de battre temporairement en retraite. Après avoir demandé à la femme au foyer où étaient les toilettes, on était sorti en trombe du hall.

― Ça craint, Satô.

― Ouais, tu trouves aussi, Yamazaki ?

On reprit notre souffle tout en nous soulageant dans les toilettes qui étaient propres de chez propres.

― Comment ces gens peuvent-ils être aussi amicaux envers des types aussi louches que nous ?

― Je trouve ça touchant.

Je me surprenais quelque peu moi-même. C'était la première fois de ma longue vie que je vivais quelque chose comme ça. Un grand nombre de personnes m'avait accueilli à bras ouverts et le sourire aux lèvres. Je n'avais aucune idée de comment réagir face à ça.

― Ha ha ha, peut-être que je devrais me convertir !

J'entendis Yamazaki, qui était entré dans une des cabines, éclater brusquement de rire. Ensuite vint le bruit du papier toilette qu'on déroule. Je l'entendis se moucher, puis il sortit de sa cabine. Les pupilles de ses yeux étaient dilatées derrière ses lentilles de contact colorées. Et il y avait de la poudre blanche sur ses manches.

― Et toi, Satô ?

Yamazaki sortit un petit paquet en plastique rempli de drogue. Je refusai poliment. Comme mes activités d'espionnage étaient sur le point de démarrer, je ne pouvais pas me permettre d'entraver mon jugement de haut vol.

Histoire de changer le contour de mon visage, je plaçai des mouchoirs dans ma bouche, créant ainsi un déguisement encore plus parfait. Yamazaki, un large sourire improbable sur le visage, était quant à lui occupé à faire les cent pas dans les toilettes.

Un peu plus tard, on entendit un cantique provenir de l'autre côté du mur. Le meeting semblait avoir débuté.

Nonchalamment, on se dirigea vers le hall.





Comme je l'ai déjà dit, l'intérieur du hall manquait complètement d'ambiance religieuse. On se croyait dans un centre d'entraînement pour jeunes. Cependant...

Pourquoi est-ce que j'avais la chair de poule ? J'étais ému. C'était peut-être un effet secondaire de la drogue que j'avais prise avant de quitter mon appartement. Oui, mon amplification émotionnelle n'était peut-être rien d'autre qu'un effet secondaire. Mais...

Presque une centaine de personnes s'était rassemblée dans le hall, et elles chantaient sans la moindre hésitation, avec une force remarquable. Vieux, jeunes, hommes, femmes ― ils s'étaient tournés à l'unisson en direction du pupitre et chantaient avec détermination un hymne au nom de Dieu. Là, j'avais vraiment l'impression d'être dans un lieu saint. Oh, c'est ça, la religion ! C'est merveilleux !

Quoi qu'il en soit, envoûté par les chants, je longeai rapidement le mur du hall pour atteindre une chaise tout au bout de la dernière rangée. Quand l'hymne s'arrêta, un homme d'âge moyen debout sur l'estrade commença à prier. Il semblait être le personnage le plus important de la pièce.

― Ô Créateur du paradis et de cette Terre, et de nous humains, que gloire vous soit rendue en votre grand nom.

Tout le monde regardait droit devant eux, en écoutant attentivement à ses prières. Personne ne faisait attention à nous.

Tout se passait comme sur des roulettes.

Ou du moins, c'est ce que je croyais. Après avoir fini ses prières, l'important homme sur l'estrade déclara quelque chose du genre :

― Que le Saint Esprit soit loué, car vous avez tous pu vous réunir ici aujourd'hui encore. Beaucoup d'enfants, ainsi que de nouvelles personnes...

Des nouvelles personnes ? Qui ça, où ça ?

C'était nous.

Tous les regards se tournèrent vers nous. Je baissai mon chapeau à tulipe encore plus bas sur mes yeux. Yamazaki, comme s'il faisait la compétition contre eux, afficha son sourire de taré.

Du coin de l'œil, je pouvais voir Misaki. Elle était devant moi, sur la chaise la plus proche du piédestal. Elle ne s'était pas rendu compte qu'on était là. Soulagé, j'arrêtai Yamazaki, qui essayait de faire coucou à tout le monde.

― Bien, nous vous remercions du fond du cœur au nom du Fils, Seigneur Jésus Christ, que Dieu vous bénisse.

― Amen.

L'assemblée parlait à l'unisson. Seules nos voix de canard brisaient l'harmonie de ce chœur.





Le but de cette réunion était d'améliorer ses techniques de prosélytisme. C'était pour ça que ça s'appelait un « missionnaire ».

D'abord, un fidèle expérimenté prenait place sur l'estrade et s'exprimait comme un modèle à suivre. Ensuite, les étudiants du missionnaire dissertaient sur divers sujets en six minutes maximum. À la fin, le « directeur » donnait un avis à trois niveaux (« bien », « pas mal », ou « peut mieux faire ») à chaque exposé.

Du moins, c'est ce que m'avait expliqué la bonne femme devant moi.

Après l'avoir poliment remerciée, j'examinai la scène. Malgré qu'on était en semaine, il y avait pas mal de monde. Ce qui attira mon attention, c'était le très grand nombre de femmes au foyer. Elles étaient toutes des femmes extrêmement banales d'âge moyen, le genre sur qui on tombe en faisant les courses à la supérette du coin. Par ailleurs, il y avait des hommes d'affaires, qui venaient à l'assemblée directement après avoir terminé leur journée de travail. Enfin, il y avait des jeunes qui sortaient des cours. Une très grande variété de gens se rassemblait dans ce hall.

Les fidèles les plus âgés arboraient des visages sérieux sur l'estrade, et j'étais fasciné par leurs discours. Certains couchaient même sur papier leur contenu dans leurs cahiers. Une fois encore, ces exposés contenaient des mots qui donneraient mal à la tête à des gens normaux. « Armageddon », « Satan » et tout un tas d'autres joyeusetés du même acabit revenaient encore et encore, et je commençai à avoir mal au ventre.

Quoi qu'il en soit, j'étais sûr et certain qu'il y avait une centaine de personnes rassemblées ici, et qu'elles étaient toutes très, très sérieuses.

― L'humanité est née il y a six mille ans.

― L'Arche de Noé est au Mont Ararat.

― La guerre de Satan commencera bientôt.

― Selon le Livre des Prophéties...

Vous êtes tous de Gakken Mu[1] ou quoi ? avais-je envie de gueuler, mais Yamazaki et moi étions clairement en infériorité numérique.

Puis, le premier discours prit fin. En gros, voici un résumé : La déliquescence de ce monde se répandait de manière visible. La corruption au niveau politique est sans fin, des conflits éclatent sans cesse un peu partout dans le monde, et des crimes urbains d'une grande violence se répètent encore et encore inlassablement. La jeunesse ne jure que par les relations licencieuses, les adultes sont matérialistes à l'extrême, et la moralité était de plus en plus laissée de côté. En gros, tout était l'œuvre de Satan. Les hommes de ce monde régenté par Satan ne sont pas conscients qu'ils font ses quatre volontés, et c'est précisément pour cette raison que l'Armageddon était proche. Et avant qu'il n'arrive, nous nous devons de sauver autant de personnes que possible de la damnation. Telle est notre mission.

Apparemment, un antagonisme entre Dieu et Satan existait, et ceux dépourvus de foi finiraient en enfer.

Les discours de chacun des étudiants suivants semblaient avoir des thèmes similaires. « Louez Dieu, détestez Satan » paraissait être la doctrine générale. Ils avaient tous l'air de s'être entraînés comme il faut pour ce jour et réussissaient à placer des références à la Bible, tout ça sans une once d'hésitation. Je pouvais voir chez certains des signes de nervosité ; malgré tout, ils parlaient avec fierté. À chaque fois que la cloche sonnait, marquant la fin des six minutes allouées à chacun, tout le monde applaudissait. Et moi aussi. Et ainsi, les exposés des jeunes gens s'enchaînèrent les uns après les autres.

Puis... Yamazaki et moi échangeâmes un regard : c'était au tour de Misaki.

J'attendais ce moment avec impatience. Je voulais l'entendre dire ces phrases ridicules qu'elle me sortait soir après soir. Je voulais qu'elle me fasse rire, qu'elle me mette de bonne humeur.

Cependant, sur l'estrade, Misaki tremblait légèrement, le visage pâle. Durant les six minutes, elle n'eut rien d'intéressant à dire. D'une voix plate et monotone, elle fit tout juste un exposé passable sur la Bible, en regardant constamment ses pieds.

Elle avait l'air de souffrir. Son comportement me rappelait celui d'une fille que tout le monde martyrisait à l'école primaire.





L'assemblée prit fin.

Après une pause de dix minutes, un « service meeting » était prévu. Durant la pause, tout le monde discutait de façon amicale ― en différents groupes composés de femmes au foyer, de garçons et de jeunes hommes. Chaque groupe se rassemblait, parlant et souriant joyeusement.

― Kazuma est à Bethel…

― … travaille bénévolement…

― De toute façon, dans le travail d'assainissement que nous avons fait l'autre jour…

― … les sœurs Satomi ont enfin été baptisées.

Des termes techniques et très spécifiques étaient souvent utilisés, alors j'avais du mal à suivre les conversations.

Je jetai un œil en direction de là où était assise seule Misaki, le dos voûté sur sa chaise métallique. Elle essayait de se faire toute petite, en essayant tant bien que mal de ne pas se faire remarquer. Là, dans le coin de la salle, elle était en train de détruire toute trace de sa présence. Elle était extrêmement pâle. Chaque fois que quelqu'un passait à côté d'elle, Misaki regardait par terre. C'était comme si elle avait peur que quelqu'un lui adresse la parole. Durant la pause, personne ne lui parla. Cela semblait être ce qu'elle voulait.

Dans le sympathique hall, elle seule ne se fondait pas dans le décor.

― On rentre.

Je donnai un petit coup de coude à Yamazaki en pointant la sortie.

― Qu'est-ce que tu racontes, Satô ? Le service meeting va bientôt commencer !

Yamazaki avait les yeux injectés de sang, et je me doutais bien de la raison. En termes techniques auxquels on était plus familiers ― c'est-à-dire, dans le jargon des eroges ― un service est défini comme étant « un certain type de massage qu'une soubrette en tablier fait à son maître. »

― Ça va être un service meeting ! Ces filles là-bas vont nous offrir leurs services !

― Tu te fais des films, mon pauvre !

Saisissant Yamazaki par le col, je l'emmenai de force hors de la salle. Alors qu'on s'approchait de la sortie principale du bâtiment, une voix s'éleva derrière nous :

― Hé, vous deux !

C'était le plus jeune des deux religieux rencontrés plus tôt dans la journée, le collégien. Les mains enfoncées dans les poches de son blazer, il nous dévisageait.

― Alors vous êtes vraiment venus juste pour vous marrer, pas vrai ?

Soudain, Yamazaki s'enfuit. Il courait sans même regarder derrière lui. Une fois encore, il m'avait abandonné.

Cependant, le garçon ne me fit aucun reproche. En fait, on commença à marcher le long de la route sombre ensemble. Malgré le fait qu'on était déjà en été, le vent du soir était vraiment frisquet. Le garçon fumait une cigarette. Il soupira :

― Ah...

― C'est contraire aux préceptes de ta religion, je crois.

Tout en m'ignorant, le garçon sortit un Zippo de sa poche et alluma une autre cigarette d'une main semblant experte.

Marchant à ma droite, il expliqua :

― De temps à autre, des gens comme vous deux veulent voir quelque chose de bizarre, alors ils viennent observer les meetings. Des abrutis d'étudiants, comme vous deux. Alors, qu'est-ce que t'en as pensé ? C'était marrant ?

Je restai silencieux.

― C'est pas parce que j'en fais partie que j'aime ça, tu sais.

― Comment ça ?

― C'est mes parents. Les deux adorent la religion. Chez nous, je suis le seul à vraiment avoir la tête sur les épaules. Si jamais je venais à dire que je veux quitter l'église, il se passera quoi d'après toi ? Un jour, j'ai dit à ma mère, « Je veux entrer dans un club, et je veux aller jouer chez mes copains. » Ma vieille s'est alors mise à gueuler, « Démon ! » Elle m'a même privé de déjeuner pendant plusieurs jours.

Le garçon se mit à rire.

― Je fais ce que me demandent mes parents de façon à ce qu'ils me prennent pas la tête ; mais après, quand je suis pas chez moi, je fais ce que je veux.

Il passait son temps à l'école comme n'importe quel autre enfant, en conclus-je, et une fois chez lui, il vivait comme un religieux. Il menait une double vie.

― Ce que je veux dire, c'est que vous feriez mieux de pas faire l'erreur de les rejoindre.

Il avait l'air sérieux.

― Tout le monde était super sympa avec vous aujourd'hui, pas vrai ? Ils avaient tous l'air heureux, hein ? T'as sûrement pensé un truc stupide du genre, « Peut-être que je peux bien m'entendre avec des gens sympas comme eux », non ? Et c'est là que tu te trompes, l'ami. C'est leur façon de procéder. Jamais ils n'agissent de façon désintéressée, crois-moi. C'est une de leurs techniques pour convertir des gens.

» Une fois à l'intérieur, on se rend compte que c'est pareil que dans n'importe quelle société. Tout le monde veut être chef. Tout le monde veut aller au paradis. Mon père tente désespérément de tout faire pour atteindre ce but, à envoyer des cadeaux aux chefs, pour essayer de monter dans la hiérarchie, coûte que coûte. C'est vraiment débile. T'as vu ce qui s'est passé aujourd'hui, pas vrai ? Cette fille qui est passée en dernier n'était qu'une fidèle peu active jusqu'à récemment, mais sa famille n'arrêtait pas d'insister pour qu'elle entre au missionnaire, jusqu'à ce qu'elle finisse par céder. Et en tant que membre de la même famille, sa tante a gagné en influence.

Je cherchai alors à dénicher plus d'informations sur Misaki.

― Hein ?

Le garçon cligna des yeux.

― Bah, cette fille est récemment devenue chercheuse. C'est une fille banale ― adoptée, ou du moins, sous tutelle de cette bonne femme. Son oncle ne semble prêter aucun intérêt à la religion, ce qui pourrait bien la sauver. Non, j'imagine qu'elle est tiraillée entre les deux, ce qui rend la situation encore plus difficile. Elle a toujours l'air soucieuse, pour une raison ou une autre.

Je lui étais vraiment reconnaissant de m'avoir donné ces informations.

Au moment de nous quitter, le garçon me fit la morale :

― Je me répète, mais tu ferais mieux de pas le faire. Tu ne dois surtout pas te convertir. Enfin, c'est pas vraiment mon problème si tu le fais ; mais si t'y tiens vraiment, fais pas d'enfants.

J'acquiesçai légèrement et rentrai chez moi.


Notes

  1. Groupe de personnes obsédées par le surnaturel et l’étrange.


Partie Trois

Le lendemain, Misaki et moi marchions dans les rues de la ville. Le ciel était d'un bleu pur, sans l'ombre d'un nuage. Comme il était samedi, il y avait beaucoup de monde près de la station de métro, et j'avais un peu le vertige du coup.

Comme promis, je la rencontrai au parc voisin à une heure de l'après-midi, et on partit directement à la station de métro. Environ deux heures s'étaient écoulées depuis, et on était toujours en train de marcher. On ne faisait que ça. Alors que Misaki marchait devant moi, faisant mine de montrer la voie, j'avais l'impression de tourner en rond depuis un moment déjà.

Malgré tout, les pas de Misaki demeuraient constants.

Finalement, je finis par craquer.

― Hum, où est-ce qu'on va ?

Misaki se retourna.

― Quoi ?

― Ben, quelle est notre destination ?

― On ne peut pas juste se contenter de marcher comme ça ?

Je levai les yeux au ciel.

Misaki s'arrêta et croisa les bras, plongée dans ses pensées.

― Hum... Maintenant que tu le dis, c'est assez étrange. À bien y réfléchir, je suppose que les gens essayent toujours de se rendre à un endroit en particulier.

Je n'avais rien à dire.

― Dis, où est-ce que tu penses que les gens vont normalement ?

Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Et pour commencer, à quoi est-ce qu'on jouait au juste ? On était samedi, en pleine après-midi, et on s'était donné rendez-vous pour tourner en rond dans la ville. Et qu'est-ce qu'on est l'un pour l'autre, de toute façon ? Si je trouvais la réponse à cette question, peut-être que notre destination changerait.

Quoi qu'il en soit, je demandai :

― Misaki, y a-t-il un endroit où tu veux aller ?

― Non.

― Est-ce que t'as déjà mangé ?

― Pas encore.

Pour le moment, on décida d'aller dans une brasserie non loin de là où on se trouvait.





Au moment où on entra dans la brasserie, Misaki dit :

― C'est la première fois que je mange dans un endroit pareil.

Je fumai une cigarette. L'extrémité de cette dernière tremblait légèrement. C'était vraiment dur pour moi. Je voulais des lunettes de soleil. Si je pouvais juste en avoir, je n'aurais plus eu à m'en faire pour les inconnus qui me dévisageaient.

Misaki commanda le menu du jour. Elle l'engloutit avec enthousiasme pendant que je sirotais mon café.

Bon sang, pensai-je. La caféine m'empêche encore plus de garder mon calme. Bientôt, j'allais commencer à me comporter bizarrement.

Contrairement à moi, Misaki était plutôt de bonne humeur. Elle avait l'air de bien s'amuser à faire des sortes d'origamis avec les serviettes qui étaient posées sur la table.

― Regarde ça, j'ai fini. Ça t'en bouche un coin, hein ?

C'était une grue.

― C'est génial. Tu es vraiment douée, la félicitai-je.

Je commençai à avoir mal au ventre, alors on quitta la brasserie.

On marcha encore une bonne demi-heure avant d'entrer dans un café. Je bus un thé noir, et Misaki mangea un gâteau. J'essayais de me rappeler pour quelle raison on en était arrivés là.

Cette nuit-là, Misaki avait dit, « Allons en ville. En faisant ça, je suis sûre que tu feras un grand pas en avant dans la bonne direction. »

Oh, mais bien sûr. En gros, c'était une nouvelle étape du programme d'échappatoire au hikikomorisme, et ça ne voulait pas dire qu'on était en rencard ou quoi. Puis, il y a eu hier soir. Après avoir vu Misaki la nuit précédente, je me posais encore plus de questions sur sa véritable identité. Pour commencer, cette histoire avait balayé ma théorie comme quoi tout ça n'était qu'une couverture en vue de me convertir. Étant donné qu'elle se fondait vraiment mal dans l'assemblée, il semblait peu probable qu'elle tenterait de recruter des inconnus de façon aussi zélée.

Au final, qui était-elle ? Même maintenant, elle demeurait un immense mystère. Qu'est-ce que je fais là, à traîner dehors avec cette fille aussi mystérieuse ? Que dois-je faire ? En fin de compte, sans savoir quoi faire d'autre, je me contentai de rester silencieux.

Misaki sortit un nouveau livre du sac dont elle ne se séparait jamais. Celui-ci s'intitulait Tous ces mots qui vous guident : une collection de proverbes qui trouveront écho dans votre cœur. Un autre livre bizarre... Mais venant d'elle, plus rien ne me surprenait.

Après avoir mis de côté son assiette, Misaki ouvrit le livre sur la table.

― Laisse faire.

Tout en disant ça, elle me regardait attentivement.

― Il semblerait que c'est une phrase d'un dénommé John. D'après toi, qu'est-ce que ça veut dire ?

― L-laisse les choses telles qu'elles sont.

― Ah, c'est une phrase pleine de sens !

Finalement, nos errements nous menèrent au manga café où travaillait occasionnellement Misaki. L'homme assis à la caisse lui fit un signe de la tête. Faisant mine d'être un habitué, je pris un ticket. Puis, on alla s'asseoir tout au fond de la salle.

En gros, l'endroit était désert.

Tout en buvant du coca gratuit, je me focalisais sur la lecture d'un manga. Misaki, assise en face de moi, me regardait et buvait du jus d'orange. J'étais extrêmement déstabilisé, c'était plus fort que moi. J'avais l'impression que mon estomac allait imploser.

Finalement, je cédai. Il m'était tout bonnement impossible de lire un manga dans ces conditions. J'essayai de faire la conversation.

― Misaki ?

― Hum ?

― Il n'y a jamais personne dans ce manga café, hein ?

― C'est à cause de la récente récession économique.

Je tournai la tête en direction de l'homme derrière le comptoir.

― Cet homme, il est quoi pour toi ?

― C'est mon oncle. Je lui cause toujours des problèmes ; mais comme je vais bientôt partir, je pense qu'il me pardonnera.

Il semblerait qu'il y avait des liens familiaux compliqués ; mais je n'avais pas envie d'entendre cette histoire, alors je changeai de sujet.

― Au fait, Misaki, est-ce que tu aimes tes activités religieuses ?

― Pas vraiment. Je cause tout le temps des problèmes aux gens.

― Des problèmes ?

― Tu sais ― comment dire ? Je casse l'ambiance. Ma seule présence déprime un bon nombre de gens. En fait, ça serait tellement mieux si je n'étais nulle part.

― Tu pourrais simplement quitter le groupe.

― Impossible. Il faut que je fasse quelque chose pour remercier ma tante de tout ce qu'elle a fait pour moi.

― Misaki, tu ne crois pas vraiment en Dieu, n'est-ce pas ?

Misaki posa son verre de jus d'orange sur la table, le petit bruit du verre s'entrechoquant sur la table résonna légèrement.

― Je pense sérieusement que ça serait bien que Dieu existe. Si je le pouvais, j'aimerais y croire, mais c'est assez difficile.

Elle avait l'air déçue. D'une voix découragée, elle se lança dans une soudaine hypothèse.

― Pour commencer, si Dieu existait vraiment, Il doit sûrement être un grand méchant. En y réfléchissant de façon globale, j'en suis arrivée à cette conclusion.

― Hein ?

― Ben, pour les êtres humains, le ratio moments tristes/moments joyeux doit être environ de neuf contre un. Une fois, j'ai tout écrit dans mon cahier et j'ai fait le calcul.

Misaki sortit son cahier secret et l'ouvrit en grand sur la table.

― Tu vois, il y a un graphique. Si tu regardes bien, c'est clair comme de l'eau de roche que les bons moments ― les moments où tu te dis, « Trop bien ! Je suis heureux de vivre ! » ― ne représentent même pas un dixième de ta vie. J'ai fait le calcul correctement avec une calculatrice, alors y'a pas d'erreur possible.

Je me demandais plutôt quel genre de méthode de calcul elle avait utilisé, mais Misaki ne me montra aucune autre page. Et je n'avais pas l'intention d'empiéter plus loin dans sa vie privée.

Misaki continua :

― C'est pour ça. N'importe quel Dieu qui aurait sciemment créé un monde aussi cruel doit vraiment être méchant, tu ne penses pas ? Ça se tient, hein ?

― Misaki, tu viens de dire que tu voulais croire en Dieu, non ?

― Ouais. Je veux vraiment y croire. Je pense que j'aimerais que Dieu existe pour de vrai. Enfin...

― Enfin ?

― Si un tel méchant Dieu existait vraiment, alors on pourrait continuer à vivre en bonne santé. Si on pouvait reporter toute la responsabilité de nos malheurs sur Dieu, alors on aurait l'esprit beaucoup plus tranquille, non ?

C'était une discussion compliquée. Je croisai les bras et fis mine de réfléchir sérieusement sur le sujet, mais mon cerveau ne fonctionnait pas correctement.

Pour commencer, Misaki, t'es sérieuse jusqu'à quel point sur ce sujet ? Tu souris bizarrement depuis un moment déjà. Du début à la fin, j'avais l'impression de m'être fait enfumer.

Mais, au final, ses mots semblaient honnêtes et sincères.

― Si je pouvais croire en Dieu, murmura-t-elle, je pourrais être heureuse. Dieu est un méchant ; malgré tout, je sais que je pourrais être heureuse.

» Le problème, continua-t-elle, Le problème... c'est que je n'ai pas d'imagination, alors j'ai vraiment du mal à croire en Dieu. Franchement, Il ne pourrait pas créer un super miracle pour moi, comme Il le fait dans la Bible ?

C'était le genre de fille à dire des choses aussi déraisonnables.

Après avoir discuté une bonne heure supplémentaire avec elle, je décidai qu'il était temps de partir. En arrivant à la caisse, l'homme derrière le comptoir me dit :

― Ce n'est pas la peine. S'il vous plaît, soyez gentil avec elle.

Je trouvais ça bizarre de dire ça à un gars en train de faire connaissance avec une fille de l'âge de Misaki, mais la mine fatiguée de l'homme était étrangement convaincante. Je baissai légèrement la tête et me hâtai de rentrer chez moi.





De retour à mon appartement, j'eus une incroyable surprise.

Se trouvait au beau milieu de ma chambre une poupée gonflable taille réelle. Tout en titubant, Yamazaki tournait autour d'elle.

― Ah, te voilà, Satô ! Voici l'objet de notre culte.

Je restai coi.

― L'autre jour, j'ai appris que le grand frère d'une connaissance de mon école avait une poupée Ruriruri[1] taille réelle qu'il avait achetée il y a bien longtemps et dont il ne savait plus quoi faire. Ni une ni deux, j'ai tout fait pour mettre la main dessus ! Alors, toi aussi, Satô, vénère-la avec moi ― cette petite et adorable Ruriruri !

La poupée semblait être un personnage d'animé. Yamazaki se prosternait devant la réplique grandeur nature d'une petite fille de primaire.

En regardant autour de moi, je vis que la boîte métallique où l'on conservait notre drogue était vide. Yamazaki avait tout fini.

― Oui, je crois que j'en ai pas laissé une miette ! Grâce à ça, j'ai eu le meilleur trip du siècle. Ah oui ! Et cette fois, j'ai eu une véritable révélation. Accroche-toi, Satô, j'ai vu la vraie structure de ce monde.

Après avoir frotté son front sur les pieds de la poupée, Yamazaki se leva d'un coup et me fit face.

― Je n'arrêtais pas de penser à ce qui pouvait nous manquer. Oui, il nous manque quelque chose. Il y a un trou béant dans nos poitrines, alors je cherchais quelque chose pour le colmater. Je voulais quelque chose qui me rende heureux. C'est tout. Hier, notre étude religieuse a renforcé ma réflexion sur le sujet. Tout le monde doute. Dans ce monde incompréhensible, on veut que quelqu'un nous donne des ordres, et c'est pour ça qu'on a créé Dieu. Le double antagonisme entre Dieu et Satan explique ce monde de façon très simple. Tu vois ? Cette histoire forte mais simple ! J'ai été sincèrement ému !

» Malheureusement, ce Dieu n'est pas fait pour nous, parce qu'Il est beaucoup trop terrifiant. Comme on peut le voir sur les illustrations de « Éveillez-vous ! » ― il est bien trop réaliste et vraiment rebutant.

Yamazaki ramassa la brochure qui traînait dans un coin de ma chambre et le brandit devant moi.

― Regarde ! C'est le numéro spécial de Juin, « Les anges gardiens : ils sont toujours là pour vous protéger. » Dans leur religion, les anges ressemblent à ça.

Yamazaki ouvrit une page montrant une illustration réaliste d'un homme musclé avec des ailes dans le dos.

Yamazaki déchira la brochure en mille morceaux.

― Je veux pas d'un ange comme ça ! cria-t-il. C'est quoi ? Un bodybuilder ? Quand j'entends le mot « ange », je pense à quelque chose de beaucoup plus, tu sais, attirant, moe moe et loli loli...

Plein, plein de souvenirs de jeux érotiques où l'héroïne était une fille angélique remontèrent à la surface de mon esprit.

― Exactement ! Tu ne vois pas, Satô ? L'heure de la réforme religieuse est arrivée !

Je restai toujours coi.

― L'objet de notre culte est cette poupée Ruriruri ! Et je suis le père fondateur de ce culte !

Je donnai une petite tape sur l'épaule de Yamazaki.

Tout en me secouant la main, Yamazaki continua à divaguer.

― Ceux qui auront la foi seront sauvés ! Il nous faut créer quelque chose que nous-mêmes pourrons croire afin de donner du sens à nos vies ! Et ce sens dictera notre façon de vivre avec notre superbe nouvelle religion !

Tournant en rond dans ma chambre, il leva le poing en l'air en hurlant comme un sauvage. Il criait tout ce qui lui passait par la tête.

Finalement, Yazamaki finit par se cramponner pathétiquement à la poupée taille réelle.

― Ça ne peut plus continuer comme ça, murmura-t-il.

Ses yeux étaient grands ouverts.

Je lui préparai un café chaud. Yamazaki but le café, les larmes aux yeux.

Moi aussi, j'avais envie de pleurer.

― Au fait, Yamazaki, qu'est-ce que tu comptes faire de cette poupée ?

― Je te la donne, Satô. Fais-en ce que tu veux.


Notes

  1. Ruri Hoshino est un personnage de la série Martian Successor Nadesico, sortie en 1996 et inédite en France.


Chapitre 9. Jours de la fin

Partie Un

Pour un hikikomori, l'hiver est pénible, parce que tout est froid, gelé et triste. Pour un hikikomori, le printemps l'est aussi, parce que tout le monde est de bonne humeur et par conséquent, enviable.

L'été, bien entendu, est particulièrement pénible.

C'était un été lourd avec le chant des cigales. Du matin au soir, elles n'arrêtaient pas de chanter à tue-tête. En plus, l'été était caniculaire. Même avec le climatiseur tournant constamment à plein régime, il faisait encore chaud. J'ignorais si c'était mon climatiseur qui était cassé, ou si c'était l'été qui était particulièrement chaud. En tout cas, je fondais littéralement sur place.

Des fois, j'avais envie de crier, « Que le responsable de cette situation se montre sur le champ ! » Mais je n'avais même pas l'énergie de le faire. La chaleur de l'été m'épuisait complètement. Mon appétit en pâtissait, et mes nerfs n'en pouvaient plus. Peu importe le nombre de bouteilles de Lipovitan D[1] que je pouvais me descendre, ma fatigue ne voulait pas s'en aller.

Seul mon voisin de palier semblait en pleine forme. Il faisait du boucan sans vergogne. Du petit matin jusqu'au beau milieu de la nuit, il écoutait à fond la caisse des musiques d'animés. Il m'avait dit que ces derniers temps, il ne dormait que quatre heures par jour. Il était en train de cravacher comme un fou sur ses projets créatifs, avec l'aide des musiques d'animés. Les yeux injectés de sang, il s'attachait vigoureusement à chacune de ces tâches inutiles.

Un jour, il me dit :

― J'ai enfin terminé une grosse partie de mon jeu.

― Oh, sérieux ?

― Demain, je vais commencer à construire une bombe.

― Quoi ?

Sans me répondre, Yamazaki rongea silencieusement son pain de mie. C'était un petit déjeuner assez foireux. Comme je n'étais pas aussi flemmard que lui, je fis griller ma tranche de pain de mie et me cuis rapidement un œuf sur le plat.

― Comme je te l'ai déjà dit, te sers pas dans le frigo des autres sans leur permission.

Je fis mine de ne pas savoir de quoi il parlait.





Misaki portait un haut à manches longues même si c'était l'été. Elle était de bonne humeur par contre.

― Je m'amuse comme une folle, folle, folle, dit-elle.

Elle avait vraiment l'air de bien s'amuser. Elle se balançait joyeusement sur la balançoire.

Bien entendu, la soirée était tout aussi caniculaire. Il faisait si chaud que rien que le simple fait de parler me faisait transpirer à grosses gouttes.

A contrario, Misaki ne semblait pas souffrir de la température. Les cheveux au vent pendant qu'elle se balançait d'avant en arrière, elle dit :

― Au fait, Satô, ça te dit de manger des restes de terrine pour chat ?

À un moment ou un autre, le chat noir du parc avait disparu. Cela faisait un moment qu'il ne s'était pas montré. Soit il avait été percuté par une voiture et était monté au paradis, soit il était parti en voyage quelque part.

Quoi qu'il en soit, je déclinai son offre.

― Sans façon, j'en ai pas besoin.

― J'ai beaucoup de nourriture pour chat en réserve. Ah, quel gâchis.

Après être descendue de la balançoire, Misaki entra dans le petit bac à sable à côté de la cage à poules. Elle ramassa une pelle verte qu'un des gamins du quartier avait oubliée, et commença à sculpter quelque chose avec le sable.

Je demandai :

― C'est quoi ça ?

― Une montagne.

En effet. Ça ressemblait fortement à une montagne. Là en plein milieu du bac à sable, il y avait une montagne très pointue. Les côtés étaient très pentus, tel le Mont Fuji dessiné par Hokusai[2], et donc on aurait dit que la plus petite des vibrations pouvait le faire s'écrouler comme un château de cartes. Mais bientôt, la montagne de sable allait être terminée. C'était une œuvre magnifique, faite à partir de sable mouillé par la rosée du soir.

Claquant ses mains pour faire partir le sable, Misaki fit le tour de sa montagne. Elle me regarda les yeux pleins d'attente.

Je dis :

― C'est une bien belle montagne.

Un petit sourire au visage, Misaki cria « Yaaaah ! » et donna un grand coup de pied dans la montagne.

― Les choses physiques finiront un jour par tomber en ruines.

― C'est vrai, acquiesçai-je.





Il y avait en fait une immense variété de livres que Misaki sortait de son sac, nuit après nuit. Apparemment, elle les empruntait en masse une fois par semaine à la bibliothèque. Il y avait des romans, des recueils de poèmes, des guides pratiques, et des ouvrages de référence. Misaki lisait des livres de toutes les formes et de toutes les tailles, et m'en faisait la lecture ensuite.

― Bon, le texte de ce soir s'intitule Les dernières paroles de personnes célèbres. Ce titre fait référence aux mots que des gens exemplaires ont laissés dans leur dernier souffle...

Fait référence...?

― Réfléchissons à ce qu'est la vie ! s'écria-t-elle.

C'était une réplique très théâtrale, et la capacité de Misaki à faire des grandes déclarations inattendues tout en gardant un visage neutre me laissait pantois. Une fois encore, vu sous un certain angle ― enfin, comparé au sujet d'hier, « Réfléchissons à ce que signifie vivre », ce n'était pas grand-chose.

Retrouvant mon calme, je l'encourageai à continuer, et Misaki commença immédiatement à lire le livre à voix haute.

Le bouquin recueillait les dernières paroles de gens célèbres à travers le monde, des temps anciens à aujourd'hui. J'écoutais silencieusement et respectueusement. Par contre, à mesure qu'elle lisait, Misaki semblait en avoir marre, et elle changea de sujet en plein milieu.

― « Plus de lumière... » Bon, qui a dit ça ?

Quoi, un quiz ?!

― Trois... Deux... Un... Trop tard ! La réponse était Goethe. Eh ben, cette réplique est trop cool, hein ? Je pense que M. Goethe a dû y réfléchir longtemps à l'avance.

― P-Peut-être bien.

― Bon, question suivante. « Le Mikka Tororo[3] était délicieux. »

Je connaissais celle-là.

― C'est la note d'adieu du marathonien Kokichi Tsuburaya.

― Bravo, bravo ! C'est la bonne réponse ! Je suis étonnée que tu connaisses ça.

Il n'y avait pas de quoi être fier, mais Misaki me félicita quand même. Elle avait l'air étrangement intéressée par le contenu de la note d'adieu :

― Du Mikka Tororo... On croirait à une sorte de blague, pas vrai ?

― En même temps, c'est peut-être pour ça qu'elle marque les gens.

― Je vois. Ça explique tout, dit-elle, en hochant la tête à plusieurs reprises.

» Apparemment, Tsuburaya, le marathonien, est rentré chez lui à la campagne juste avant de mourir. Puis, il a mangé des patates douces avec ses parents, d'après ce qu'il y a écrit.

― Hum…

― J'imagine que tout le monde veut retourner dans sa ville natale avant de mourir, en fin de compte.

― D'ailleurs, Misaki, tu es de cette ville ?

― Non, du tout. L'étoile polaire est dans cette direction... alors je viens sûrement de ce côté-là.

Misaki pointa du doigt en direction du nord-nord-ouest.

Elle dit le nom d'une ville que je ne connaissais pas et m'expliqua que c'était une petite ville dans la Mer du Japon de cinq milles habitants. D'après elle, il y avait un soi-disant magnifique cap, mais que c'était aussi un endroit tristement célèbre pour les suicides qui s'y produisaient.

― Depuis qu'un personnage célèbre a sauté de cette falaise durant l'ère Meiji, c'est comme si c'était devenu la Mecque des suicidaires. Il paraît que tellement de gens ont soit sauté délibérément soit glissé et tombé accidentellement qu'ils ont dû construire des barrières de sécurité pour éviter tout nouvel accident. Quand j'étais petite, je n'étais pas du tout au courant, et je passais mon temps à jouer là-bas. Un jour, j'ai vu une femme étrange à cet endroit.

Misaki continua :

― Elle était tout au bord de la falaise, sur le cap le plus haut. C'était une très belle soirée, et le ciel était d'un rouge vif. La femme aussi était très belle.

― Et ?

― J'avais détourné mon regard l'espace d'un instant, et elle avait disparu. Même aujourd'hui, je la vois parfois dans mes rêves. Mais j'ai peut-être rêvé ce jour-là aussi. Parce qu'elle avait un sourire très chaleureux sur son visage en bonne santé. Elle était toute seule à regarder l'océan et le soleil couchant. Puis l'espace d'une seconde, au moment où je regardai ailleurs, elle s'était évaporée. Drôle d'histoire, hein ?

C'était en effet une drôle d'histoire.

― Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Je pense qu'elle aurait dû au moins laisser un mot d'adieu ― peut-être au sujet de patates douces ou autre, plaisantai-je, pour essayer de détendre l'atmosphère.

― D'ailleurs, j'ai envie de patates douces.

― Ça te démange.

― Ouais.

Elle hocha la tête.

― Mais c'est bon par contre, pas vrai ?

La conversation avait commencé à dériver. Moi aussi, j'étais fatigué après tout. Mais Misaki rigolait.

― Ah, c'est trop drôle. Tu trouves pas, Satô ?

― Ouais.

― On arrive au bout. Le dernier jour du projet approche.

Misaki rangea le livre dans son sac.

― Je t'ai donné toutes ces leçons utiles, Satô, alors tu devrais être prêt à devenir un adulte modèle, pas vrai ?

Debout sur le banc, elle dit :

― Tu comprends maintenant, hein ? Pourquoi tu es devenu un bon à rien ? Pourquoi tu es devenu un hikikomori ? Tu devrais avoir compris maintenant.

Je ne répondis rien.

― Si tu y réfléchis bien, tu devrais comprendre, c'est sûr.

Toujours assis sur le banc, je regardai dans sa direction. Le parc était si sombre que je ne pouvais voir pas voir l'expression de son visage, seule sa silhouette m'était discernable.

― Je suis presque à court de temps. Je ne peux pas causer plus de problèmes à ma tante et à mon oncle, alors je vais quitter la ville.

Le ton de sa voix était parfaitement détendu, alors je l'écoutai calmement.

― Où est-ce que tu vas ?

― Dans une ville... Un endroit où il y a plein de monde ; un endroit où personne ne me connaît ; un endroit où je ne connais personne. C'est pour ça, qu'avant que je parte, Satô... Satô, il faut que tu deviennes quelqu'un de remarquable.

Je n'avais pas idée d'où cette discussion allait nous mener ; une fois encore, elle était le genre de fille à dire des choses complètement surréalistes.

Abasourdi, je secouai la tête de gauche à droite.

― Ça ne changera rien, dit-elle.

― Ok, je comprends. Je vais bien maintenant.

Tout ce que je pouvais faire à ce moment-là, c'était d'essayer de la convaincre qu'elle avait réussi son coup.

― Non, grâce à toi, c'est vraiment une deuxième vie qui commence pour moi. Tu peux partir commencer une nouvelle vie dans une autre ville le cœur léger.

Cependant, elle paraissait toujours quelque peu insatisfaite.

D'un ton optimiste, je lui dis :

― Merci, je te dois la vie ! Oh, c'est vrai ! Tu veux ma chaîne stéréo ? C'est un must quand on vit seul. Si tu veux, je te l'offre...

― C'est pas ce que je voulais dire.

― C'est-à-dire ?

J'attendis patiemment qu'elle continue, mais Misaki me tourna le dos sans dire mot.

Je me levai à mon tour.

― Bon, eh bien, salut.

J'avais commencé à me diriger vers mon appartement, quand elle m'interpela.

― Non ! Attends !

― Quoi ?

― On va avoir un rencard. Ce sera ton examen de fin de thérapie, pour voir si tu es vraiment devenu quelqu'un de formidable et d'apte à vivre en société, Satô. Rendez-vous à la gare, dimanche à midi. Et on ira quoi qu'il arrive, qu'il pleuve ou qu'il neige !

Sur cette déclaration provocante, Misaki partit rapidement à grandes enjambées.





Pendant ce temps-là, Yamazaki était vraiment en train de fabriquer une bombe. Il avait mis la main sur une méthode de fabrication sur internet et était réellement en train d'en fabriquer une.

D'abord, il a eu besoin de poudre à canon noire. L'histoire de la poudre à canon remontait vraiment à très loin. Par exemple, elle fut utilisée pendant l'ère Genkô contre l'invasion mongole[4] ; et l'arme à feu appelée « tetsuhô », qui a surpris les samouraïs, en utilisait également. Malgré qu'elle soit un mélange primitif de nitrate de potassium, de souffre et de charbon, sa puissance est dévastatrice. On raconte qu'utilisée dans un espace clos, la poudre à canon noire génère une puissance suffisante pour briser toutes les fenêtres d'une voiture classique, tuant sur le coup toute personne se trouvant à l'intérieur.

― Qu'est-ce que tu comptes faire avec une bombe ?

― C'est pourtant évident, non ? Je vais faire sauter quelque chose !

Ben, ouais, c'était vrai. C'était vraiment évident. Il n'y avait pas d'autre usage possible pour une bombe.

― Ce que je voulais dire, c'est qu'est-ce que tu comptes faire sauter avec ?

― Mes ennemis.

― Quels ennemis ?

― Les méchants. Je vais faire sauter ces méchants avec ma bombe révolutionnaire.

― Je vois. Et donc, qui sont ces méchants ?

― Des politiciens par exemple.

― Est-ce que tu connais au moins le nom de l'actuel Premier Ministre ?

Yamazaki se tut et retourna à sa besogne. D'ici peu, il allait terminer la poudre à canon et le tube métallique hermétique qui la contiendrait. Son détonateur, qui utilisait une montre analogique, était également fin prêt. Tout ce qui restait à faire, c'était attacher le détonateur au tube, et il pourrait alors l'utiliser quand bon lui semble.

― Youpi, j'ai fini ! Je suis un guerrier ! Je suis un révolutionnaire !

Yamazaki était de bonne humeur.

― Je vais tous les faire sauter ! Je vais tuer tous les méchants !

Il était de bonne humeur, mais il avait les pieds sur terre.

― Ah, c'était marrant, conclut-il.

En fin de compte, la bombe ne sauta à la figure d'aucun méchant.

Pour commencer, on ignorait où trouver des méchants. Et parce qu'on ne pouvait pas s'en empêcher, on essaya de la faire sauter dans le parc voisin le samedi soir. Pour que personne ne nous voie, on avait rampé tout au fond des buissons pour placer le détonateur. La bombe a vraiment sauté, mais c'était plus un pétard mouillé qu'un gros boum.

C'était une histoire triste.

Au milieu de toutes ces distractions, le dimanche était arrivé. Comme promis, je me rendis au point de rendez-vous avec Misaki devant la gare. On eut notre rencard, et je rentrai chez moi.

Je dormis toute la nuit. Quand je me réveillai, c'était le matin. Je n'avais rien à faire et m'ennuyais à mourir. Je décidai d'essayer d'ingurgiter tout mon stock de drogue. Je commençai à passer du bon temps. Tout devint plaisant. J'éclatai de rire.


Notes

  1. Nom d’une boisson énergétique.
  2. Peintre, dessinateur spécialiste de l’ukiyo-e, graveur et auteur d’écrits populaires japonais.
  3. Plat japonais à base de patates douces japonaises (tororo) gratinées qu’on mange le troisième jour de l’année, d’où son nom (mikka signifie troisième jour).
  4. Entre 1274 et 1281 après J.C.


Partie Deux

En général, les drogues peuvent être classées dans trois grandes catégories : les stimulants, les calmants et les psychédéliques. Les stimulants donnent la pêche. La cocaïne est un des stimulants les plus connus. Les calmants comme l'héroïne rendent léthargique. Je n'en ai jamais essayé, alors je l'ignorais au début, mais il semblerait qu'elles envoient au septième ciel. Enfin, les psychédéliques sont des hallucinogènes. Le LSD et les champignons magiques rentrent dans cette catégorie.

Pour ma part, je préfère vraiment les hallucinogènes légaux. Ils ont peu d'effets secondaires ― contrairement aux stimulants et aux calmants ― et par-dessus le marché, ils sont facilement trouvables car parfaitement légaux.

Le lendemain de mon rencard avec Misaki, j'étais retombé dans la drogue. J'avais décidé de prendre un virage radical.

D'abord, j'avais commencé sur une base de trente milligrammes d'AMT. L'AMT est un antidépresseur qui a été développé par des chercheurs russes. Après qu'on ait découvert qu'une prise importante pouvait causer des effets hallucinogènes, il a été interdit à l'usage médical. Malgré tout, c'était juste un antidépresseur à la base. Après en avoir pris, pendant les deux premières heures, une personne sera sujette à de terribles nausées ; mais une fois ce cap franchi, l'expérience devient vraiment agréable. C'est aussi ce qu'il y a de mieux pour combattre les bad trips.

Ensuite, j'avais fait bouillir des graines d'harmale et bu le liquide jaunâtre qui flottait au-dessus. Je crois que l'harmale est une plante de la famille des Zigomallacées[1], originaire du Tibet, et contient des molécules hallucinogènes comme l'harmine ou l'harmaline. Sans rien d'autre, il n'y a pas d'effet particulier ; par contre, combiné à d'autres hallucinogènes tels que les champignons magiques ou la DMT, les effets sont multipliés par douze. C'est la méthode « Ayahuasca ». L'harmale étant un inhibiteur MAO, il peut être dangereux pour la santé si ingéré avec du fromage ou autre produit laitier ; mais sinon, il ne devrait pas causer de souci particulier.

Enfin, la belle occasion était arrivée. Ma conscience était déjà en train de disparaître, et mon champ de vision se brouillait sévèrement ― mais là, mon véritable voyage allait commencer. Et je n'allais pas m'arrêter en si bon chemin !

Broyant cinq grammes de champignons magiques séchés avec un mortier et un pilon, j'avalai la poudre d'une gorgée de jus d'orange. Cerise sur le gâteau, je m'étais débiné et avait ingéré un cristal de dix milligrammes de 5-MeO-DMT. La DMT est une drogue qui ne contient que les molécules ayant un effet sur l'organisme des plantes hallucinogènes comme le chagropanga, que les indigènes d'Amazonie utilisent dans leurs cérémonies « Ayahuasca ». Bien que légale, cette drogue est réputée pour être une des plus fortes du marché. D'après une théorie, les effets hallucinogènes sont cent fois plus forts que ceux du LSD. C'est vraiment l'hallucinogène ultime.

En moins de temps qu'il n'en faut pour dire « ouf », j'étais paralysé ! La drogue faisait effet !

La Spéciale Satô ― ma merveilleuse et ultime technique, mise au point après des heures et des heures de recherches et de tâtonnements ― était fin prête.

En combinant efficacement quatre types de drogues en un seul cocktail, j'étais promis au trip ultime, celui que même des drogues illégales ne permettaient pas d'atteindre. D'un coup, comme si j'étais dans une fusée, je me retrouvai propulsé dans les confins de l'espace. Le temps s'était complètement arrêté. L'espace commença à se déformer de bout en bout. Mon corps physique disparut dans le néant.





― Ça craint, Satô. J'ai découvert quelque chose de terrible ! J'ai eu une révélation ! déclara Yamazaki. Ça craint un max !

J'essayai de répondre quelque chose, mais ma bouche ne voulait pas fonctionner correctement.

Yamazaki commença à s'exciter.

― Tu m'écoutes ? Ouvre grand tes oreilles : Ça craint un max !

Comme il n'y avait rien d'autre à faire, j'écoutai attentivement.

Tout en bombant le torse et en arborant le plus grand sourire imaginable, Yamazaki dit :

― J'ai pu prouver de façon logique que je suis un Dieu monothéiste qui a créé le cosmos !

Je mourus.

Puis, je revins à la vie.

― Regarde, je vais sur le champ ranger ta chambre en utilisant mes super pouvoirs.

Yamazaki tendit son doigt vers la pagaille qui trônait sur le sol et cria :

― Bouge !

Évidemment, il n'en fut rien.

― Hé ! Je viens de te donner un ordre ! Pourquoi tu me résistes comme ça ?!

Yamazaki était hors de lui.

Alors que j'observais la situation, je sentis quelque chose monter en moi. C'était une sensation étrange, bouillonnant du plus profond de mon être. Je croisai les bras et me mis à réfléchir intensément sur ce sentiment. Finalement, après ce qui sembla être une éternité, je compris ce que c'était... Je sais, c'est...

C'était de la nausée ! J'étais pris de violentes nausées. J'essayai de courir vers les toilettes, mais le chemin était plus que tortueux. Mes jambes refusaient d'avancer. Le couloir me paraissait s'être transformé en un tunnel de cinq cent mètres de long. Les toilettes étaient si loin que ça. Allais-je y arriver ? Pourrais-je atteindre les toilettes avant de tout asperger de vomi ?

Tout ira bien. Du calme.

Yamazaki venait tout juste de le dire.

― Je suis un Dieu.

Mais je savais. Je savais qu'il faisait complètement erreur. Et comment pouvais-je en être aussi sûr ? Ben, parce que c'était moi, Dieu ! J'avais confirmé cette vérité juste un instant plus tôt, en réfléchissant de façon logique.

J'allais forcément y arriver à temps. Je suis Dieu après tout. J'atteindrai les toilettes à temps.

Et je réussis.

M'agenouillant devant les toilettes, je vomis. Après ça, je me sentis bien mieux. Puis, je repris du poil de la bête. Je m'amusais comme un petit fou. En revenant lentement dans ma chambre, j'y trouvai Yamazaki accroupi, toujours en train de ricaner.

― Non, pas les filles de primaire...

Il marmonnait dans sa barbe en donnant l'impression de penser à des choses pas très catholiques.

Pour une raison ou une autre, cette situation me donna une furieuse sensation de déjà-vu. Quelque chose de similaire est déjà arrivé auparavant, non... ? Tout en y réfléchissant, dix attaques successives de sentiments de déjà-vu m'assaillirent. Tout ce sur quoi je posais les yeux était déjà arrivé avant.

Je décidai de parler à Yamazaki de cette sensation. Après un moment, je commençai à ne plus être vraiment sûr de ce qui se passait vraiment.

― Hein ? On n'a pas déjà eu cette discussion avant ?

― Qu'est-ce que tu racontes, Satô ? Je vois pas de quoi tu-

― Une petite seconde. Laisse-moi réfléchir.

La tête contre le sol, je réfléchissais aussi fort que possible. Et c'est alors que je me souvins... J'étais un soldat d'une ancienne civilisation il y a plusieurs milliers d'années, un soldat qui avait voyagé à travers l'espace et le temps pour venir dans ce monde. Naturellement, je décidai de garder cette révélation pour moi. C'était un secret de la plus haute importance, après tout.

Après une petite pause, Yamazaki rompit le cours de mes pensées.

― Tu devrais respirer. Tu vas mourir sinon.

Je pris une profonde inspiration. Je revins à la vie. Tout en remerciant du fond du cœur Yamazaki, je méditai sur la façon dont le monde était enveloppé par l'amour. Je courbai la tête pour dire, « Merci, merci. »

Mais, comme pour compenser mon retour à la vie, Yamazaki se mit brusquement à se tordre de douleur. Tout en agrippant sa gorge, il se roulait sur le sol, tortillant d'agonie. Quand je lui demandai, « Ça va pas ? », il se contenta de pousser un cri inhumain et, sans rien dire d'autre, continua à se convulser.

Finalement, il saisit un cahier et un stylo à bille pour me communiquer son problème. Les mains tremblantes, il écrivit quelque chose sur le cahier.

En prenant mon temps, je déchiffrai avec attention ce qu'il avait écrit : « J'ai oublié comment utiliser ma voix. »

Yamazaki empoignait sa gorge, l'air misérable. Je lui donnai une bonne tape dans le dos aussi forte que je pus.

― Ouch ! dit-il avant de me faire un OK de la main.

Son grand sourire revint.

J'avais décidé qu'il était temps pour nous de sortir. On était déjà au beau milieu de la nuit, alors je ne craignais pas d'être vu par la police ou les voisins.

On se dirigea vers le parc du quartier. Yamazaki marchait comme un robot. Peut-être que c'était vraiment un robot. Au final, pouvais-je avoir de telles pensées tout en étant humain ? Je trouvais cette idée un poil mystérieuse.

À ce moment-là, j'essayai de me cogner la tête contre un lampadaire du parc. Et là, c'était le drame : Ça ne faisait pas mal. Ça ne faisait pas mal du tout. Je suis vraiment un robot...

Ainsi, je fis la découverte d'une nouvelle vérité.

Quoi qu'il en soit, le parc la nuit était magnifique. Malgré que les lampadaires fussent les seules sources de lumière, le parc brillait et rayonnait comme si on prenait une photo avec longue exposition. Le parc était plein de vie. Tout là-bas semblait plein de vie : le léger craquement du vieux banc, le souffle régulier des immenses arbres le long de la route, les tremblements dynamiques des branches et des feuilles. Chaque chose était vivante.

Tandis que j'étais fasciné par la scène, Yamazaki dit :

― J'entends une musique.

Moi aussi, je l'entendais. Une musique mystérieusement belle nous parvenait de quelque part dans le parc.

On chercha d'où provenait la musique ― allant jusqu'à fouiller dans l'herbe, à fourrer nos têtes sous le banc, à ratisser de long en large le parc pendant un long moment ― quand, finalement, on trouva des enceintes. Elles étaient enfouies au pied du plus grand arbre au bord de la route.

Mais, c'était bizarre. On ne comprenait pas du tout comment elles fonctionnaient. On se mit à réfléchir ensemble. On finit par conclure que les enceintes étaient un « trou blanc », qui à l'inverse d'un trou noir, libérait des choses au lieu de les aspirer.

On rentra dans le trou blanc et on atterrit près d'un magnifique lac. Yamazaki enleva lentement ses vêtements et plongea tête la première dans le lac. Mais...

― Arg ! C'est un bac à sable !

Il semblait que le lac était, en réalité, juste un simple bac à sable. J'avais pourtant vraiment cru que c'était un lac. Je décidai de ne plus croire ce que me racontait Yamazaki.

Quoi qu'il en soit, c'était comme si le temps se jouait de nous. D'abord, on remontait le temps, et maintenant, on se dirigeait droit vers le futur. Je me suis alors demandé ce que pouvait bien être le présent.

― Hé, Yamazaki. On est quel jour de la semaine aujourd'hui ?

Je n'eus aucune réponse. C'était comme s'il était déjà rentré chez lui.

Attristé, je rampai dans les buissons, jusqu'à l'endroit même où on avait fait exploser la bombe samedi soir.

Et là, je tombai sur Yamazaki et moi-même ― d'il y a trois jours !

― Bon, elle explosera dans trois minutes. Alors, reculons loin d'ici.

Moi, moi-même et Yamazaki battîmes en retraite.

― Je voulais être un révolutionnaire, mais ce rêve ne s'est jamais réalisé. Je voulais être un soldat, mais ce rêve ne s'est jamais réalisé. Mon père est mourant, et je n'aurai donc pas d'autre choix que de rentrer. Je me demande qui est le responsable de tout ça. Je pense qu'il doit y avoir une bien belle canaille quelque part. Je voulais le faire sauter, comme dans un film hollywoodien, avec une bombe. Tu sais...

Comme je ne pouvais nous voir que de dos, il m'était impossible de voir l'expression de Yamazaki pendant qu'il me disait ça. Mais je savais déjà.

― Hein ? Les trois minutes sont déjà passées, mais la bombe n'a pas explosé.

Yamazaki se dirigea vers l'emplacement de la bombe. À ce moment-là, j'entendis un gros boum, et Yamazaki tomba par terre.

Je savais. Je savais qu'il était en train de pleurer.

― Elle est pas puissante du tout. Cette bombe que j'ai mise tant de temps à confectionner a juste la puissance de quelques pétards. C'est nul. Je rentre. Salut.

Puis, il rentra chez lui à la campagne.

Quand je revins chez moi, seule la poupée d'animé grandeur nature que Yamazaki avait laissée m'attendait. Elle me demanda :

― Tu ne te sens pas seul ?

― Non, pas du tout...





En ce jour chaud et ensoleillé, j'étais parti en rencard avec Misaki. Il s'était déroulé de façon aussi innocente que ceux qu'ont les collégiens de campagne entre eux.

On avait pris le train jusqu'à la ville. Les rues étaient vraiment bondées, alors on avait failli se perdre de vue. Aucun de nous deux n'avait de portable ; si on avait été séparés ne serait-ce qu'une fois, ça aurait été la fin de tout. Dans cette grande ville, on n'aurait jamais pu se retrouver. Il nous fallait être prudent.

Mais ça n'empêchait pas Misaki d'errer de façon imprudente. Moi aussi, je me contentais de la suivre d'un pas lourd.

― Où on va ? lui demandai-je.

― Quelque part.

― Et si on déjeunait ?

― On vient juste de manger ensemble, non ?

― Alors pourquoi pas un petit ciné ?

― D'accord.

On est allés voir un film. C'était un détonnant film d'action hollywoodien. Des bombes explosaient à la figure d'un type, et il avait volé dans les airs en balançant ses bras de façon circulaire. Puis, il était mort. Je l'enviais vraiment.

― C'était très intéressant. Tu crois que je devrais acheter la brochure d'informations ?

Mais, elle fut estomaquée par l'étiquette de prix indiquant mille yens, alors elle ne l'acheta pas.

― Pourquoi est-ce que c'est aussi cher ?!

― C'est le prix habituel, non ?

― Hum, ah bon ?

Il semblerait qu'elle ignorait ça.

Après avoir quitté le cinéma, on se retrouva une fois de plus sans trop savoir quoi faire.

― On va où ?

― Quelque part.

― On va manger ?

― On vient juste de manger, non ?

Et on continua à errer sans but. On n'avait nulle part où aller, et je ne savais pas quoi faire. Misaki ressentait la même chose, et ça nous posait tous les deux problème.

Finalement, on atterrit dans un parc municipal inutilement grand. Et il y avait beaucoup de monde, bien entendu ― et tout au centre, se trouvait une grande fontaine. Des pigeons volaient autour de nous.

Assis sur un banc, j'étais ébahi. On discuta tranquillement jusqu'au coucher du soleil. À la fin, on tomba à court de sujets de conversation ; quand seul notre silence impatient demeura, Misaki sortit son cahier secret de son sac.

― En avant vers nos rêves !

Je répondis :

― Ça ne sert plus à rien. Ce machin n'y changera plus rien.

― Ne sois pas aussi négatif.

― Même en essayant de croire à ces salades, au final, je resterai encore et toujours un minable.

― En fait, ça m'a rendue assez normale.

― À quel niveau ?

― Tu ne trouves pas que j'ai l'air normale ?, demanda-t-elle.

― T'es bizarre, déclarai-je. Tu l'as toujours été. Depuis que je t'ai rencontrée, je t'ai toujours trouvée assez louche.

― Ah bon...

Un silence s'installa.

Devant nous, un pigeon se dandinait. Misaki tenta de l'attraper. Évidemment, le pigeon s'enfuit. Elle retenta sa chance plusieurs fois ; après avoir échoué à chaque fois, elle se contenta de regarder la fontaine devant nous.

Puis, elle dit :

― Satô, si on se demande qui est le plus inutile de nous deux, ça doit être toi et de loin, pas vrai ?

J'étais parfaitement d'accord avec elle.

― Eh bien, c'est pour ça. C'est pour ça que tu as été choisi pour mon projet, Satô.

Il semblerait qu'elle ait fini par enfin bien vouloir rentrer dans le vif du sujet. Même si, à ce moment-là, ça ne faisait plus vraiment aucune différence, vu que ça n'allait rien changer. Du moins, j'en étais convaincu.

Misaki afficha alors un faux sourire qui aurait rendu n'importe qui nerveux. C'était un sourire douteux et fabriqué de toutes pièces qui n'impliquait que ses lèvres, les tirant de façon peu naturelle vers le haut.

Elle commença :

― Le premier constat partait du fait que jamais quelqu'un ne pourrait un jour m'aimer.

― Tu le penses vraiment ?

― C'est comme ça depuis ma naissance. À tel point que mes parents me détestaient, et c'était même encore pire avec les autres personnes.

Je ne savais pas quoi répondre.

― Mon oncle et ma tante m'ont pris sous leur aile, mais je n'ai fait que leur causer des problèmes à eux aussi. Leur relation empire de jour en jour, et ils parlent de divorcer bientôt. Tout est de ma faute, et j'en suis vraiment désolée.

― Tu réfléchis beaucoup trop, c'est tout.

― Non, je ne pense pas, dit-elle. Je suis sûrement née bonne à rien, et les gens normaux n'ont rien à voir avec moi. À la fin, tout le monde finit par me détester, et à cause de moi, tout le monde commence à se sentir mal. J'ai la preuve irréfutable que ce que je dis est vrai.

Misaki retroussa ses manches. Elle me montra ses bras en les tendant dans ma direction. Beaucoup de cicatrices dues à des brûlures ornaient sa peau blanche.

― C'était mon deuxième père. Je ne me souviens même pas de son visage. Il passait son temps à boire. Quand il buvait, son humeur s'améliorait ― mais même quand il était de bonne humeur, il s'énervait toujours après moi, en me brûlant avec des cigarettes.

Elle dit tout ça sans perdre son grand sourire.

― J'avais même peur d'aller à l'école. Évidemment, j'avais peur... Comment aurais-je pu me fondre dans cet environnement ? J'étais terrifiée. Parce que s'ils étaient des gens normaux, ils allaient sûrement se mettre à détester quelqu'un comme moi.

― Et les gens de ton église ?

― Ce sont des gens biens. Tout le monde y est assez normal, et ils travaillent dur. Par conséquent, ils n'ont évidemment rien à voir avec moi.

Je ne dis rien.

― En fin de compte, j'ai fini par trouver quelqu'un de plus inutile que moi : une personne vraiment inutile. Quelqu'un de super méga inutile ― du genre qu'on ne trouve pas à tous les coins de rue. Quelqu'un incapable de regarder les gens dans les yeux quand ils lui parlent, qui a une peur incontrôlable des autres. Quelqu'un qui vit dans les bas-fonds de la société, quelqu'un que même moi je pourrais regarder de haut.

― Et c'était qui ce « quelqu'un » ?

― Toi.

Sa réponse fut exactement celle à laquelle je m'attendais.

Puis, Misaki sortit une feuille de papier de son sac et me la tendit. C'était un second contrat.

Je ne savais pas vraiment quoi faire. Le soleil était presque en train de disparaître de l'horizon, et le nombre de gens qui se baladaient dans le parc avait diminué drastiquement.

Misaki me tendit un marqueur et un tampon à encre rouge[2], tout en disant :

― Une empreinte de pouce fera l'affaire.

» Après tout, quelqu'un comme toi, Satô, pourrait bien finir par m'aimer, pas vrai ?, demanda-t-elle. Je veux dire, tu es bien plus inutile que moi, après tout. Comme cela fait un bon moment que j'ai mis à exécution ce plan, tu devrais être mon prisonnier depuis le temps, non ? Alors, je t'en prie, sois gentil avec moi, et en retour, je serai gentille avec toi, moi aussi.

― Non. Ça ne marchera jamais.

― Pourquoi ça ?

― Ça ne sert à rien. Rien n'a changé. Cet accord ne fera qu'empirer les choses. Et par-dessus tout, c'est sans espoir.

Je me levai et lui rendis le marqueur et l'encre.

J'essayai de paraître enthousiaste.

― Tu t'en sortiras, Misaki ! C'est juste une perte momentanée de confiance. Frotte-toi avec une serviette sèche, et renforce ton corps et ton esprit ! Si tu fais ça, ces stupides pensées disparaîtront d'elles-mêmes. Une jolie fille comme toi pourra vivre une grande vie ! Ne baisse pas les bras ! Regarde droit devant toi, et tout ira bien !

Puis, je m'enfuis.

Le contenu du contrat s'était gravé dans mon esprit.





Contrat de soutien mutuel entre personnes seules et bonnes à rien



Nous définirons par la suite Satô Tatsuhiro comme étant la partie A et Misaki Nakahara comme étant la partie B, le contrat suivant a été établi entre les deux parties :

A ne se mettra jamais à détester B.

En fait, A commencera à aimer B.

A ne changera jamais d'avis.

A ne remettra jamais en cause le point précédent.

Quand une des deux parties se sentira seule, l'autre devra toujours être à ses côtés.

Comme B se sent toujours seule, cela sous-entend que A sera toujours aux côtés de B.

En faisant comme ça, je pense que nos vies iront sûrement dans la bonne direction.

Je pense aussi que les moments douloureux disparaîtront.

Si tu romps le contrat, tu devras t'acquitter de la somme de dix millions de yens.





― Hé ! Tu ne te sens pas seul ? cria Misaki.

En me retournant, je répondis bruyamment :

― Non, pas du tout.

― Eh bah moi, je me sens seule !

― Pas moi.

― Menteur.

― Je mens pas, dis-je. Je suis l'hikikomori le plus fort du monde, alors ça ne me pose aucun problème de vivre seul. Le mot souffrance n'existe pas dans mon dictionnaire. De ton côté, Misaki, tu devrais arrêter de te reposer sur les autres, toi aussi. Au bout du compte, tout le monde est seul. Être seul, y'a que ça de vrai. Enfin, c'est la vérité quoi, non ? Au final, tu seras toute seule ; par conséquent, être seul est naturel. Si tu acceptes ce fait, rien de mauvais ne pourra t'arriver. C'est pour ça que je m'enferme dans mon petit studio de trente mètres carrés.

― Tu ne te sens pas seul ?

― Pas le moins du monde.

― Tu ne te sens pas seul ?

― « Non », je te dis.

― Menteur.

Quelqu'un avait parlé d'une voix faible et étouffée.

Je me retournai pour regarder derrière moi.

Je me retrouvai debout au milieu de mon studio de trente mètres carrés. Je m'assis dans un coin les jambes contre ma poitrine, me fondant dans les profondes ténèbres.

Il faisait nuit, et je ne pouvais ni voir, ni entendre, ni rien faire. Malgré le fait qu'on était en été, mon studio de trente mètres carrés, dépourvu du moindre meuble ou autre, était froid comme de la glace. Un froid sombre et terrible emplit la pièce. Je me pris la tête dans les mains tout en tremblotant.

Je dis :

― Je suis seul.

― Je suis pas seul.

― Menteur.

― Je mens pas.

― Je suis si seul.

― Je suis seul !

Le moi tremblant, frémissant et frissonnant avait les dents qui claquaient comme c'est pas permis. Le moi qui se tenait debout au milieu de la pièce voyait ça. Je croyais avoir perdu la tête. Mais je n'étais pas fou.

Il n'y avait que deux choses que je comprenais : que j'étais seul, et que j'étais extrêmement seul. Je ne voulais pas être dans cette situation. Je ne voulais pas être seul.

― Mais, criai-je, c'est pour ça !

Je continuai à crier :

― Être seul est naturel ! Bien sûr que je déteste être seul ! C'est exactement pour cette raison que je m'isole du monde, que je m'enferme. En considérant le long terme, c'est la meilleure solution. Tu comprends, hein ? Hé ! Tu me comprends, pas vrai ?

Il n'y eut aucune réponse.

― Tu vois pas ? Écoute-moi bien. Après, tu comprendras. C'est vraiment pas sorcier. En gros... En gros, je m'enferme justement parce que je suis seul. Parce que je ne veux pas ressentir plus de solitude, je m'enferme. Hé, tu comprends ? Voilà la réponse !

De nouveau aucune réponse.

― Mon avarice est sans égale. Je veux pas d'un semblant de bonheur. Je veux pas d'une chaleur partielle. Je veux un bonheur qui dure pour toujours. Mais c'est impossible ! Je sais pas pourquoi, mais dans ce monde, des interférences viendront à coup sûr. Les choses importantes se brisent en un rien de temps. Et s'il y a bien une chose que j'ai pu apprendre tout au long de mes vingt-deux années d'existence, c'est ça. Peu importe la nature de cette chose, elle se brisera. C'est pour ça que, dès le début, il vaut mieux n'avoir besoin de rien.

C'est vrai ! Tu devrais avoir compris cette vérité, toi aussi, Misaki. Ainsi, tu n'auras plus à imaginer des plans tordus. Tu arrêteras de chercher des gens comme moi pour t'aider.

Elle était extrêmement stupide. Elle s'accrochait à un désespoir d'une taille terrifiante. J'étais indigné par la solitude qui l'avait conduit à venir chercher de l'aide auprès d'un déchet humain comme moi. Je maudissais le malheur qui s'était abattu sur elle. Je maudissais cette absurdité qui fait que les enfants ne peuvent pas choisir leurs parents. Je voulais qu'une fille joyeuse comme elle vive une vie forte et saine.

Je t'en supplie, fais de ton mieux, peu importe où. Je vais bien. Je m'en sortirai tout seul. Il vaut mieux pour moi que je sois seul. Je vivrai seul et mourrai seul.

Malgré tout, j'avais espéré. J'avais espéré...

Regarde, juste là-bas ― c'est brillant, pâle et doux.

C'était mon village natal, celui qui me tirait des larmes de nostalgie douces et amères à la fois. Les plaines d'automne à perte de vue. Les souvenirs d'un lointain passé. Les regards éternellement fugaces de petites filles qui gloussent. La tranquillité du chat noir, percuté par une voiture. Plus rien n'était douloureux ni difficile nulle part. J'allais bien maintenant.

― C'est vrai. Tu vas bien maintenant, dit la petite fille.

La poupée d'animé taille réelle, que Yamazaki m'avait donnée, me regardait. C'était un ange. Elle commença à bouger, et à me guider vers l'avant.

On voyagea jusqu'à une planète lointaine. C'était magnifique : un ciel bleu avec des nuages blancs, une brise fraîche qui soufflait sur un pré printanier qui s'étendait au loin. On se tenait debout au milieu du pré, et la fille ramassa une fleur d'un blanc pur qu'elle garda dans ses mains. Avec ses doigts fins, elle prit un pétale et l'arracha.

― Vie.

Puis, elle arracha un autre pétale.

― Mort.

Elle prédisait l'avenir avec une fleur.

― Vie... Mort... Vie... Mort... Vie... Mort... Vie... Mort.

Le dernier pétale virevolta jusqu'au sol.

La fille esquissa un doux sourire.


Notes

  1. L’harmal est en fait une plante de la famille Zygophyllacées et est originaire du Nouveau Mexique.
  2. Au Japon, on utilise plus souvent des sceaux ou tampons plutôt que des signatures sur les documents.


Chapitre 10. Plongeon

Partie Un

L'été était terminé. J'avais épuisé toutes mes réserves d'argent. Je n'avais plus de quoi m'acheter à manger, alors j'avais décidé d'essayer de dormir pour économiser mon énergie. Je restais éveillé pendant cinq heures, et ensuite, j'en dormais quinze. Je tâchais de vivre selon ce planning.

Pendant les trois premiers jours, le jeûne ne me posa pas trop de problème. Au pire, j'avais un peu mal à l'estomac. Par contre, au bout du quatrième jour, je ne pouvais penser à rien d'autre qu'à manger. Je veux manger des ramens. Je veux manger du riz au curry. Quoi qu'il en soit, mon corps avait sérieusement besoin de calories. Cette forte envie était impossible à combattre.

Au final, au cinquième jour de jeûne, je quittai mon studio. Le jour même, après avoir dépensé mes derniers deniers pour acheter une pâtisserie et un nouveau journal de petites annonces, j'avais décidé de faire un travail physique.

Un travail physique... Je maîtrisai les bases du travail avec une facilité déconcertante, travail qui consistait à transporter des choses et d'autres jusqu'à des salles dans le cadre d'évènements spéciaux. De temps à autre, je faisais une erreur, ce qui me valait de me faire frapper par un de mes supérieurs ; malgré tout, le travail était revigorant. Plus dur était traité mon corps, plus mon cerveau se vidait. Pour la première fois depuis des années, je pouvais aller dormir et me réveiller frais et dispos.

Étant donné toutes les dettes que j'avais contractées, je dus travailler jour et nuit le premier mois. Après m'être inscrit dans une agence d'intérim, je fus en mesure de travailler quotidiennement. Après avoir accumulé une certaine marge de sécurité dans mes économies, je réduisis immédiatement la quantité de travail que je faisais. Je décidai de travailler environ deux semaines par mois et de rester enfermé chez moi le reste du temps. À partir du moment où je pouvais engranger cent mille yens par mois, je pouvais maintenir un train de vie plutôt décent.

À chaque fois que c'était possible, j'essayais de travailler de nuit. Rien ne valait la gestion du trafic nocturne. Pour être un garde de sécurité, il fallait avoir participé préalablement à un stage de quatre jours ; mais après ça, aucun autre job n'était plus simple.

Au beau milieu de la nuit, j'agitais mon bâton rouge fluo d'avant en arrière près de sites de construction loin, loin de toute habitation humaine. La seule chose que je pouvais entendre toute la nuit était l'écho des équipements de construction derrière moi. Les nuits où je travaillais comme garde, j'étais seul. Des fois, une voiture passait, mais tout ce que j'avais à faire était d'agiter mon bâton comme on me l'avait appris et prudemment dire « Attention, ralentissez. »

Parce que je n'avais presque jamais besoin de parler aux autres en parlant, je me sentais exactement comme enfermé chez moi. Je me reposais juste sur mes réflexes conditionnés pour agiter le bâton, d'avant en arrière, d'avant en arrière. Le vent nocturne était un peu froid, mais le salaire était de dix mille yens par nuit, frais de transport inclus.

Je travaillais, puis je m'enfermais chez moi dès que j'avais assez pour tenir le reste du mois. Ce train de vie continua, et le temps passa à une vitesse effrayante. Pendant que je continuais à travailler, l'hiver arriva.

C'était l'hiver de ma cinquième année de hikikomorisme. C'était un hiver particulièrement froid ― sûrement parce que j'avais revendu mon kotatsu. Même en me couvrant des pieds à la tête, j'avais toujours froid, tremblant de façon continue et incontrôlable. À ce moment-là, je décidai d'utiliser l'ordinateur portable que m'avait laissé Yamazaki avant de partir.

― C'est un vieux Pentium 66 MHz. J'ai pas envie de le trimballer avec moi, alors j'ai failli le jeter. Mais je me suis dit que tant qu'à faire, j'allais te le donner, Satô, m'avait-il dit.

Puis sur ces mots, il était parti.

Je plaçai le portable sur mon ventre et l'allumai. Un ronronnement bruyant indiquait qu'il marchait encore, et un fond d'écran d'animé apparut sur l'écran à cristaux liquides. Comme c'était une vieille machine, elle produisait énormément de chaleur. Il ne fallut pas attendre longtemps avant que de me réchauffer et de ressentir l'envie de dormir.

C'est alors que je reconnus un icône qui m'était familière sur le bureau de l'ordinateur.

Il ressemblait au fichier exécutable du jeu érotique que Yamazaki programmait. Après avoir positionné le curseur sur le fichier, je cliquai dessus pour l'ouvrir. Le disque dur commença à mouliner. Après un long temps de chargement, le jeu commença.

J'y jouai pendant plusieurs heures. Et je compris... Je compris que c'était un jeu vraiment, vraiment nul.

C'était un jeu de rôle, mais il était extrêmement mauvais, il contenait environ cent pourcent de Dragon Quest premier du nom. Ce n'était même plus un jeu érotique, et l'histoire était affreusement ridicule ― dans les grandes lignes, c'était « un périple sur l'amour et la jeunesse par des soldats qui combattaient une gigantesque organisation du mal ». Le jeu narrait l'histoire d'un garçon banal qui devient un guerrier pour combattre le mal et protéger l'héroïne. Ce scénario, trahissant les rêves de son auteur et qui sera tôt ou tard zappé par le joueur sombrait toujours plus bas dans la médiocrité.

Je n'en revenais pas.

Sérieusement, c'est qui le débile qui a imaginé ce scénario foireux ? C'était moi. J'étais la personne qui avait écrit les grandes lignes de l'histoire, la seule et l'unique.

Je me sentis triste. C'était une tristesse à la fois douce et amère, parce que je comprenais pleinement le scénario du jeu : des soldats qui se dressaient contre le mal.

C'étaient nos désirs les plus profonds ; on voulait combattre une organisation du mal ; on voulait combattre des méchants. Si une guerre avait éclaté, on se serait enrôlés dans l'armée illico presto et on aurait lancé des attaques kamikazes. Ça aurait été vraiment une façon constructive de vivre et une façon plaisante de mourir. Si seulement il y avait eu des méchants dans le monde, on se serait battu contre eux. Les poings levés en direction du ciel, on se serait battu. Sans aucun doute.

Mais les méchants n'existaient pas. Le monde était tout simplement compliqué en bien des points, et il n'existait aucun méchant « évident ». C'était rageant.

Nos désirs personnels étaient devenus la base de travail de notre jeu. À mesure que je progressais dans l'aventure, je réalisai que c'était en fait une histoire merveilleuse. C'était une histoire simple et magnifique à la fois. En fait, le héros, se battant contre un ennemi surpuissant, avait juré de protéger l'héroïne.

« Je protégerai ta vie ! » Faisant fi de sa propre sécurité, il se préparait à défier le gigantesque ennemi, et le combat final commença. J'étais presque à la fin du jeu.

Il y avait trois options en combat : « attaquer », « défendre » et « attaque spéciale ». J'avais beau attaquer le boss final, je ne lui faisais pas le moindre dégât. Évidemment, se contenter de se défendre ne m'avançait pas beaucoup plus. Finalement, je n'eus pas d'autre choix que d'utiliser l'attaque spéciale ― le coup final fatal. Tout en utilisant ma propre énergie vitale, je me sacrifiai pour infliger un coup mortel à mon ennemi. Il n'y avait aucun autre moyen de vaincre le boss final. Ainsi, le héros du jeu prit sa « Bombe Révolutionnaire » dans sa main droite et lança son attaque spéciale.

Cependant, pile poil à la fin ― à la seconde même où le héros lança son attaque spéciale sur le boss final ― le jeu planta brusquement ! La fenêtre du jeu se ferma, et le bloc note s'ouvrit. Yamazaki avait apparemment laissé un mot qui semblait être un mot d'excuse.

« Il n'y a vraiment pas d'autre moyen de détruire la gigantesque organisation maléfique que d'utiliser son attaque spéciale. On ne peut gagner que si on choisit de mourir parce que la gigantesque organisation du mal est en réalité constituée de notre monde entier. Et parce qu'à la seconde où on choisit de mourir, le monde disparaît dans le néant, l'organisation maléfique disparaît à son tour dans le néant. Puis, un sentiment de paix nous envahira. N'empêche que je ne me suis pas fait sauter avec une bombe. C'était mon choix. Non, ce n'est pas du tout parce que j'avais vraiment la flemme de dessiner l'image de fin ni parce que je commençais à en avoir par-dessus la tête de programmer un jeu à deux balles. Pas du tout... »

Au début, j'ai failli fracasser le portable en deux. Puis, je changeai d'avis. J'avais vu Yamazaki bûcher comme un dingue sur ce jeu, mais le final bâclé m'avait vraiment énervé.

Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire maintenant ? La question commença brusquement à m'inquiéter, mais je décidai d'essayer de l'ignorer. Je n'avais plus entendu parler de lui depuis qu'il était parti, et je n'avais pas envie de le contacter, moi non plus.

Ces jours insouciants de cette période de ma vie étaient désormais révolus depuis belle lurette.





Noël était de retour une fois de plus. Les lumières de la ville scintillaient.

Le bâton rouge dans ma main droite brillait lui aussi dans le noir. Cette nuit-là, je faisais de la gestion de trafic dans le parking du nouveau centre commercial qui venait d'ouvrir près de la gare. Comme l'entrée était équipée de distributeurs automatiques de tickets, je n'avais absolument rien à faire. Quand c'était bondé, j'essayais tant bien que mal d'aider les machines ; mais à chaque fois, je me contentais au final d'agiter mon bâton d'avant en arrière.

Il n'y avait pas d'accidents, il ne se passa rien, et le réveillon de Noël se déroula sans heurt.

Environ une heure avant la fermeture du centre commercial, une voiture arriva. La voiture en elle-même était un modèle japonais qu'on trouve un peu partout, bref, rien de spécial à signaler. Cependant, parce que les lumières intérieures étaient allumées, j'ai pu reconnaître la fille assise sur le siège passager. J'ai pu la voir clairement.

Surpris, j'essayai de baisser mon casque sur mes yeux autant que possible. La voiture passa sans s'arrêter, alors elle ne m'avait sûrement pas reconnu. Mais j'avais eu l'impression que l'espace d'un instant, ma connaissance de lycée, assise sur le siège passager, avait regardé dans ma direction.

Bien entendu, ce n'était là encore qu'un rêve.

Mon travail terminé, je me changeai et rangeai mon bâton et mon casque dans mon sac. Secoué de gauche à droite dans l'un des derniers métros de la nuit, je me dirigeai vers mon appartement. Sur le chemin, je m'arrêtai dans une supérette pour acheter de l'alcool et d'autres joyeusetés du même acabit.

Je décidai d'essayer de me fondre dans l'ambiance de Noël. Tout en marchant le long de la route qui menait à mon appartement, je bus une bière. Je n'avais pas bu d'alcool depuis un bon moment, alors l'effet fut immédiat. Titubant quelque peu, j'escaladai lentement mais sûrement le long chemin pentu. Au loin, la sirène d'une ambulance résonnait dans la paisible nuit. Je finis ma seconde bière.

Joyeux Noël.

Quand j'atteignis le parc, ma démarche s'était transformée en une titubation de soûlard. Marchant prudemment, j'arrivais à limiter mon chancèlement, mais je me suis dit que je pouvais tout aussi bien me contenter de marcher comme un poivrot. J'accélérai le pas et titubai de poteau électrique en poteau électrique. Je trébuchai sur un caillou et manquai de tomber sur le sol. Je vacillais tout en étant sur le point de m'étaler au milieu de la route quand, juste devant moi, une ambulance surgit sirènes hurlantes.

J'avais failli me faire écraser !

Je me suis dit que c'était peut-être le moment de me plaindre en criant haut et fort avec une voix de soûlard, « Bande d'id- »

Je m'arrêtai en plein milieu de ma phrase.

L'ambulance s'était arrêtée devant la maison de Misaki. Son oncle sortit en trombe par la porte de devant. Il criait quelque chose à un des ambulanciers tandis qu'ils couraient dans la maison, tout en portant un brancard. Peu après, ils sortirent et transportèrent le brancard dans l'ambulance. Misaki était inconsciente.

J'observai l'ambulance où Misaki, sa tante et son oncle se trouvaient s'éloigner à vive allure.


Partie Deux

C'était bientôt le Nouvel An. Un après-midi, je rôdais devant le grand hôpital en bordure de la ville. C'était là que Misaki avait été admise.

Plus tôt dans la matinée, je m'étais rendu au manga café près de la gare et avais obtenu des informations à son sujet de son oncle qui était exténué.

― Quoi qu'il en soit, je suis sincèrement désolé.

Son oncle s'excusait sans raison.

― Nous pensions qu'elle allait mieux. Elle était beaucoup plus calme depuis qu'elle avait arrêté l'école et semblait être heureuse ces derniers temps. Je me demande si ce n'était pas à cause de ce qu'elle avait prévu de faire. Au fait, d'où connaissez-vous Misaki ?

― On est plus ou moins amis, répondis-je.

J'avais ensuite battu en retraite et m'étais rendu directement à l'hôpital, mais...

Cela faisait deux heures que je traînais dans la cour de l'hôpital. Parmi les visiteurs et les patients en promenade dehors, je faisais les cent pas sur le chemin entre le portail et l'entrée principale.

Misaki était dans une chambre privée du troisième étage de l'unité psychiatrique. Apparemment, elle avait avalé une forte dose de somnifères. C'était une dose presque fatale ; s'ils étaient arrivés ne serait-ce que quelques minutes après, il aurait été trop tard.

On ignorait encore vraiment où elle s'était procuré les somnifères, mais il y avait des chances qu'ils proviennent du psychiatre du quartier. Le fait qu'elle avait amassé une quantité de somnifères suffisante pour une tentative de suicide montrait qu'elle devait y aller depuis un moment. Et cela voulait dire que cette tentative était clairement intentionnelle. Misaki avait préparé sa mort depuis longtemps.

Mais qu'est-ce que j'avais l'intention de faire, en me présentant sans prévenir ? Je ne pouvais rien pour elle.

Devais-je essayer de lui dire quelque chose du genre « Ne meurs pas ! »...?

Ou alors de lui crier quelque chose du genre « Tu as encore un avenir ! »...?

Misaki avait écrit plein de clichés similaires dans son cahier secret. Mais ça ne l'avait pas aidée pour autant, alors elle avait finalement opté pour une overdose de somnifères.

En gros, il n'y avait rien que je pouvais faire pour elle. Il valait même peut-être mieux que j'évite de la revoir. Le fait qu'un pathétique hikikomori lui rende visite à l'hôpital la déprimerait sûrement encore plus.

Quand je considérais la situation dans cet angle, je pensais rentrer chez moi ; mais, une fois au portail de l'hôpital, mes pieds s'arrêtaient tous seuls. Une fois encore, je retournais à l'entrée principale et répétais ce cycle encore et encore.

Mes pensées tournaient en boucle. Si ça continuait comme ça, j'allais vraiment faire les cent pas jusqu'à la tombée de la nuit. Je n'arrivais pas à me décider.

Finalement, prenant mon courage à deux mains, je me précipitai dans l'hôpital avant de changer une fois de plus d'avis. Je pris un badge de visiteur à l'accueil, l'accrochai à ma veste, et montai au troisième étage.

L'intégralité de l'étage était réservée à l'unité ouverte de psychiatrie. Au premier regard, il n'y avait rien de différent d'un autre hôpital. J'aurais pensé qu'un service psychiatrique aurait été rempli de camisoles, d'équipements pour les électrochocs, et de laboratoires de lobotomie. Cependant, l'endroit était propre et gai ; ça aurait pu être n'importe quelle autre partie de l'hôpital.

Enfin, c'est ce que je pensais. Quand je remarquai qu'une vieille dans la soixantaine, apparemment une patiente, était accroupie dans un coin du couloir, je me dépêchai de me rendre à la chambre 301.

Tout au bout du couloir du troisième étage, une plaque indiquait la chambre de Misaki : « Misaki Nakahara », disait-elle.

Il n'y avait pas d'erreur possible. C'était sa chambre.

Je toquai doucement.

Aucune réponse.

J'essayai de retoquer, un peu plus fort ; toujours aucune réponse. Cependant, cela eut pour effet de déplacer légèrement la porte, même si elle avait très bien pu être entrouverte depuis le début.

― Misaki ?

Je jetai un œil dans la chambre.

Elle n'était pas là.

Bah, si elle est pas là, j'y peux rien. Je vais rentrer !

Je décidai de laisser le panier de fruits que j'avais acheté à la boutique de l'hôpital. Je remarquai alors que quelqu'un avait laissé une brochure d'horaires de train ouverte sur la table à côté du lit. Elle était annotée ici et là au stylo à bille rouge. Après avoir déplacé la brochure, je déposai le panier de fruit.

À ce moment-là, un morceau de papier tomba sur le sol. Je le ramassai et le lus : « Le Mikka Tororo était délicieux. Alors, adieu, tout le monde. »

Fourrant le bout de papier et les horaires dans la poche de mon manteau, je me dépêchai de sortir de l'hôpital et de me diriger vers la gare.

Le soleil avait commencé à se coucher.





Ils auraient dû la mettre dans une unité fermée avec des barreaux aux fenêtres, pas dans une unité ouverte où elle pouvait aller et venir librement. Ils auraient dû lui mettre une camisole de force et lui faire avaler plein de médocs pour la rendre heureuse. Mais parce qu'ils ne l'avaient pas fait, Misaki avait quitté l'hôpital. Elle se dirigeait vers sa ville natale. Et elle s'y rendait très sûrement pour y mourir.

Je me souvins de cette discussion qu'on avait eue un jour :

― Apparemment, Tsuburaya, le marathonien, est rentré chez lui à la campagne juste avant de mourir. Puis, il a mangé du Tororo jiru avec ses parents, d'après ce qu'il y a écrit.

― Hum…

― J'imagine que tout le monde veut retourner dans sa ville natale avant de mourir, en fin de compte.

C'était sûrement vrai. Misaki aussi devait avoir eu envie de rentrer dans sa ville natale. Elle avait sûrement l'intention de plonger dans la mer du haut des falaises du cap, où elle avait dit jouer souvent étant petite. Ça n'allait pas être si facile, par contre. Depuis que j'avais découvert sa lettre annonçant son suicide et les horaires de train, sa chance avait tourné.

D'après ce que je pouvais dire après avoir jeté un œil aux notes écrites sur les horaires, Misaki avait pris le train juste une heure auparavant environ. Si je la poursuivais, je devrais pouvoir être en mesure d'arriver avec une bonne marge d'avance. Je savais où elle se rendait, et par-dessus tout, j'avais de l'argent. En prenant le taxi pour certains tronçons du voyage, je pourrais même arriver avant Misaki. Il n'y avait aucune raison de s'inquiéter.

Dans le train de nuit, j'ouvris une carte achetée dans une librairie sur le chemin. Je cherchai le cap ― celui où Misaki disait jouer souvent dans son enfance. Le voilà. La carte ne montrait qu'un seul cap près de sa ville natale, alors ça ne pouvait être que celui-là.

Misaki avait sûrement pris le train qui partait juste avant le mien. Se mélangeant avec les gens qui rentraient chez eux pour le Nouvel An, elle se rendait sûrement dans la ville où elle était née, vers le cap tristement célèbre pour les suicides qui s'y produisent. Cependant, elle ignorait que je la suivais.

Je ne la laisserai pas s'enfuir. J'étais sûr et certain de pouvoir la rattraper. Sur ce point, du moins, je ne m'en faisais pas. Le problème résidait ailleurs.

Quand je trouverais Misaki, qu'allais-je bien pouvoir lui dire ?

Je comprenais sa souffrance, ne serait-ce qu'un peu. C'était juste la partie émergée de sa douleur ; malgré tout, je pouvais la comprendre jusqu'à un certain point. Elle se sentait probablement piégée, comme s'il ne lui restait plus aucune autre option. Et comme si sa douleur la poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours.

Bien entendu, c'était normal. D'une certaine façon, sa douleur était commune à toute l'humanité. C'était une souffrance ordinaire. Tout le monde souffre à cause des mêmes sentiments. Moi y compris.

Même en continuant de vivre, je n'arriverai à rien. Tout ne sera que douleur.

Tout en étant conscient de ça, pourrais-je l'empêcher de sauter ? Avais-je le droit de l'arrêter ? En bon membre de la société, je devrais sûrement dire quelque chose d'approprié du genre « Peu importe, vis ! » ou « Arrête de te plaindre ! »

Je comprenais tout ça.

Je comprenais, mais malgré tout...





Alors que je ruminais sur ces questions, le train arriva à destination.

En sortant de la gare, je me rendis compte que la ville était déserte. On était déjà au milieu de la nuit ; mais même à cette heure-là, le quartier autour de la gare était aussi silencieux qu'une ville fantôme. Il n'y avait pas âme qui vive dans les rues.

En plus de ça, il neigeait et faisait vraiment froid. Comme c'était une ville sur la Mer du Japon, c'était dans ce qu'on pourrait appeler une zone de blizzard. Je boutonnai le col de mon manteau et me dirigeai vers le seul taxi en vue. Le conducteur sembla surpris par l'arrivée d'un client. L'homme, d'un âge assez avancé, devait être en train de dormir sur son siège. Il se dépêcha de se frotter les yeux.

Après être monté au chaud dans la voiture, je pointai sur la carte le lieu de ma destination. Le conducteur me regarda comme pour chercher confirmation, avec un regard qui disait « Vous êtes sérieux ? »

J'hochai la tête positivement, et la voiture démarra, faisant cliqueter les chaînes des roues.

― Monsieur, pourquoi vous rendez-vous dans un endroit pareil à cette heure de la nuit ?

― Tourisme. Dépêchez s'il vous plaît.

Environ une demi-heure plus tard, le taxi s'engouffra sur une route vallonnée qui longeait le rivage. Il se dirigea ensuite directement vers une colline escarpée. Sur la droite, la mer était noire et s'étendait à perte de vue. Après avoir atteint le haut de la colline, le taxi s'arrêta.

― Cet endroit a vraiment commencé à devenir connu auprès des touristes, mais pourtant, il n'y a rien ici.

Le conducteur du taxi parlait comme pour s'excuser.

Je payai la course et sortis du taxi.

― Vous n'avez tout de même pas l'intention de... Non, ils ont fini la construction, alors ça devrait aller.

Sur ces mots, le taximan fit marche arrière jusqu'à la route.

Je regardai autour de moi. Il n'y avait vraiment rien ici. Ou plutôt, il faisait si sombre que je voyais à peine le bout de mon nez.

L'océan étant à ma droite, je me disais que je trouverais la falaise si je me dirigeais par là, mais seuls des lampadaires placés de façon sporadique éclairaient la zone. Je ne savais vraiment pas quoi faire. Pour le moment, je traversai la route et, passant entre les barreaux des garde-fous, j'atterris sur un chemin enneigé.

Misaki devait sûrement être à l'autre bout de ce chemin. Me frayant un chemin dans la neige, qui m'arrivait au niveau des chevilles, et en faisant attention de ne pas glisser, je continuai à descendre le chemin à travers les épaisses broussailles. À chaque pas, les ténèbres ambiantes s'assombrissaient de plus en plus.

Peu après, les lumières des lampadaires ne m'atteignaient même plus, et je ne voyais presque plus rien. D'un coup, la broussaille se fit plus fine. Le chemin s'arrêtait, et devant moi s'étendait le ciel noir anthracite et la Mer du Japon. Nous y voilà. J'avais atteint le bord du cap. Il faisait trop sombre pour que je voie bien, mais la falaise était environ à une dizaine de mètres devant moi. J'étais enfin arrivé. J'avais atteint ma destination !

Mais et Misaki alors ?

Je regardais autour de moi, mais je ne voyais pas grand-chose. La pleine lune flottait dans le ciel nocturne, mais mes yeux n'étaient pas encore habitués au noir, alors je ne pouvais rien reconnaître, si ce n'est de vagues contours. Il ne semblait pas y avoir la moindre trace de quiconque nulle part. C'était tout ce que je pouvais dire.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Que j'étais arrivé le premier ? Ou que Misaki s'était arrêtée quelque part en chemin ? Ou alors...

Mon cœur commença à battre à tout rompre, et mon sang tourna.

Non, non, c'est impossible. Elle n'aurait jamais pu avoir sauté avant même que j'arrive, hein ? Elle sera bientôt là. Incessamment sous peu, Misaki arrivera en descendant ce chemin.

Je fis marche arrière et m'assis sur un banc qui faisait face à l'océan. Les yeux rivés sur le petit chemin, j'attendis Misaki.

Une heure plus tard. Misaki n'était pas toujours pas là. Je commençais à croire qu'elle n'allait jamais venir. Je pris ma tête entre mes mains. Sans m'en rendre compte, je commençai à me parler à moi-même.

― Pourquoi ?

― « Pourquoi » quoi ?

― Est-ce que je suis arrivé trop tard ?

― Non.

― Misaki est...

― T'es arrivé cinq minutes après moi. Peut-être que tu devrais devenir détective.

Je tournai lentement la tête vers la droite. Misaki se tenait là. Elle portait un manteau noir qui se fondait dans les ténèbres alentours.

Perchée au bord du banc, Misaki expliqua :

― Tu as fini par dire quelque chose. Je ne savais pas quoi faire parce que tu es resté silencieux pendant si longtemps.


Partie Trois

Une rage folle monta en moi. J'avais l'impression qu'elle s'était payé ma tête. Refoulant ces sentiments au plus profond de mon être, je dis d'un ton aussi gentil que possible :

― Bon, on rentre au bercail ! Ça caille ici !

― Je veux pas.

Comment ça tu veux pas ?! Ah, bordel de merde, tu vas arrêter de te foutre de moi ! J'étais presque sur le point de lui gueuler dessus aussi fort que je pouvais ; mais je réussis plus ou moins à me contrôler.

J'essayai de me souvenir de ce livre que j'avais lu il y a longtemps qui s'intitulait La Psychologie de l'automutilation. La théorie du livre était la suivante : « Ceux qui tentent de mettre fin à leurs jours ont en réalité envie que quelqu'un les sauve. Ils cherchent quelqu'un qui écoutera ce qu'ils ont à dire, alors essayez de les écouter calmement, en étant le plus doux et gentil possible, et en évitant de faire le moindre commentaire négatif. »

Tels semblaient être les points-clés.

Je me tournai vers Misaki en réarrangeant mon col. C'était pour transmettre une impression de douceur. Puis, je dis :

― Ne meurs pas. Continue à vivre !

Misaki sourit. C'était un sourire moqueur.

Je voulais lui raconter tout le mal que je m'étais donné pour arriver jusqu'ici ; mais bien sûr, je me retins de le faire. D'une voix douce, je lui demandai :

― Pourquoi avoir tenté de te suicider tout à coup ?

― Ce n'était pas du tout de ta faute, Satô.

― Je sais. Alors...

― J'en ai eu marre de vivre.

― C'est-à-dire ?

― J'en ai eu marre de tout. Je ne voyais plus de raison de continuer à vivre.

Elle sortait ces absurdités, un sourire toujours scotché sur ses lèvres. Est-ce qu'elle se payait bien ma tête au final ?

― Ouais, c'est vrai. Je ne pense plus que tu sois en mesure de m'aider, Satô. T'es juste un hikikomori au bout du compte.

Le sang me monta à la tête.

― Bah, vas-y, va mourir !

― Je vais mourir.

― Non ! Je plaisantais. Ne meurs pas. Si tu meurs, t'iras en enfer.

― Pas la peine de paniquer comme ça. Pour commencer, en gros, je suis déjà morte, vu tous les somnifères que j'ai avalés et que je stockais au fur et à mesure depuis plus d'un an. Si mon oncle ne m'avait pas trouvée, j'aurais réussi. Quoi que tu fasses, Satô, je suis déterminée à mourir.

Là, dans l'hiver froid, devant un cap, dans ce noir profond, on continuait à disserter sur la vie et la mort. La conversation était à des années-lumière du monde de tous les jours.

Minuit était passé depuis longtemps, et il faisait un froid de canard. Misaki claquait des dents.

― En tout cas, je vais mourir.

Elle commençait à jouer la provocation.

― Alors vas-y, essaye de m'arrêter si tu l'oses, même si je sais que c'est impossible.

Clairement, l'opinion traditionnelle de notre société sur le suicide ne tient plus à rien. Sans honte aucune, elle se rangeait du côté de la mort.

Je réfutai :

― Si tu dis des choses comme ça, Misaki, c'est que tu n'as plus vraiment envie de mourir, pas vrai ?

En réponse, Misaki mit sa main dans la poche de son manteau et sortit un objet métallique.

― J'ai un cutter sur moi.

La lame glissa hors de son manche. Elle déclara :

― Je vais me taillader les veines là maintenant !

― C'est dangereux !

J'essayai d'attraper la main de Misaki.

― T'approche pas !

Misaki sauta du banc pour éviter que je la saisisse.

― Je ne sais plus quoi faire. Je suis sûre que je suis devenue folle. Si tu t'approches, je risque de te faire mal !

Tout en criant ça, Misaki tendit son main droite qui tenait le cutter, et mit sa main gauche derrière son dos. Cela ressemblait à une sorte de position de combat.

― Qu'est-ce que tu fiches ?

― J'ai appris ça dans un livre appelé L'art du meurtre que j'ai lu à la bibliothèque. Je suis en train d'utiliser la technique de combat au couteau de la mafia sicilienne.

Tout en maintenant plusieurs mètres de distance entre nous deux, Misaki agitait le cutter comme pour me menacer.

― Ça ne te dégoûte pas ? Le fait que tu te sois donné un mal de chien pour venir sauver une tarée. Je n'y peux rien par contre, Satô. Je suis sûre que tu pensais à quelque chose dans ce genre, pas vrai ? Du genre, tu voulais te la jouer cool en sauvant une dégénérée qui tentait de se suicider. C'est à ça que tu pensais, hein ? Mais c'est impossible. Tu m'entends, impossible !

Avec la lune derrière elle, il était difficile de la voir, alors j'ignorais quel visage elle affichait. Tout ça avait l'air d'une vaste blague, mais ce n'était pas le cas. Je pouvais le sentir. Je lui demandai sérieusement :

― Si je te disais que je suis fou amoureux de toi, qu'est-ce que tu ferais ?

― Je ne ferais rien. Je suis foutue. Je veux dire, t'es juste un hikikomori pour commencer, Satô. Et tu sembles être du genre à changer d'avis facilement. En plus, tu ne m'aimes pas en fait, pas vrai ? Si personne ici-bas ne veut m'appartenir de la tête aux pieds, alors je ferais mieux de mourir. C'est pas comme si mes souhaits pouvaient être exaucés par n'importe qui. Je l'ai toujours su. Et c'est pour ça que, quoi qu'il arrive, il faut que je meure.

― Je t'aime ! Du fond du cœur ! Je t'en supplie, ne meurs pas !

― Ha ha ha. Vraiment très drôle, Satô. Mais ça ne sert à rien. Je vais mourir !

Notre dialogue ressemblait beaucoup à ce qu'on pouvait retrouver dans un shôjo.

N'empêche que j'étais conscient que des mots comme « amour » et « haine » n'étaient sûrement pas si importants que ça. Le problème résidait sûrement ailleurs, dans un endroit plus profond, plus fondamental. Je me disais qu'il valait mieux le lui faire comprendre. Il me fallait le lui traduire par des mots, d'une façon ou d'une autre. Mais, les mots fuyaient à chaque fois. À la seconde où je les prononçais, ils perdaient tout leur sens.

Je ne comprenais plus rien. Que faire ? Qu'est-ce que je voulais faire ?

À quoi je pensais...? Ça m'était bien égal si elle mourrait. C'était ce que je pensais vraiment.

C'est du pareil au même à la fin. La seule différence vient du temps qu'il faudra attendre avant de passer l'arme à gauche. Même si je continuais vraiment à vivre, il n'y aurait que toujours plus de souffrances et plus de douleurs. Ça n'a pas de sens. La vie n'a pas de sens. Il vaut mieux mourir. C'était une conclusion d'une logique implacable que personne au monde ne pouvait remettre en cause.

Du moins, j'en étais incapable. En fait, j'étais persuadé d'être la personne la moins à même de pouvoir convaincre quelqu'un d'autre de ne pas se suicider.

― Non, c'est pas normal.

Je continuai à dire ces absurdités.

― Dis pas que tu vas mourir.

Tout ce que je disais sonnait creux.

Décidant alors de recourir à la force, j'avançai d'un pas en direction de Misaki, qui continuait à agiter son cutter. Elle recula d'un pas. Ignorant ses gestes violents, je fis un bond en avant et je l'atteins avec ma main droite. Juste avant que ma main ne touche le corps de Misaki, la lame du cutter transperça ma paume. Une seconde plus tard, du sang commença à couler. Il se répandit sur la neige.

Ça faisait mal, mais la douleur était merveilleuse.

Misaki fixa des yeux son cutter ensanglanté, d'un air envoûté. Je lui souris.

Misaki semblait être également sur le point de sourire.

Le vent souffla, et la poudreuse dansait tout en montant vers le ciel.





Finalement, j'avais compris. Je savais ce que je devais faire : j'allais maintenir cette fille en vie. J'allais la sauver.

Comment ? Est-ce qu'un hikikomori comme moi avait la force de faire des choses pour les autres ? Ce genre de choses n'était-il pas impossible ? Ne devrais-je pas connaître mes limites ? Alors ?

Mais là quelque part, il devait exister la solution miracle. J'y croyais dur comme fer. Il devait exister un moyen de régler tous les problèmes. Il devait exister un moyen d'exaucer les souhaits de Misaki et de donner vie à mes propres espoirs. Je connaissais sûrement déjà la réponse.

J'allais effacer sa douleur et lui donner la possibilité de continuer à vivre, heureuse et joyeuse. J'allais lui donner la volonté d'affronter le lendemain, lui donner la force de vivre. Le moyen ― je devais sûrement déjà le connaître d'une façon ou d'une autre.

Un jour, elle m'avait dit :

― Si un tel méchant Dieu existait vraiment, alors on pourrait continuer à vivre en bonne santé. Si on pouvait remettre toute la responsabilité de nos malheurs sur Dieu, alors on aurait l'esprit beaucoup plus tranquille, non ?

» Si je pouvais croire en Dieu, je pourrais être heureuse. Dieu est un méchant ; malgré tout, je sais que je pourrais être heureuse. Le problème... Le problème, c'est que je n'ai pas d'imagination, alors j'ai vraiment du mal à croire en Dieu. Franchement, Il ne pourrait pas créer un super miracle pour moi, comme Il le fait dans la Bible ?

Elle voulait croire en Dieu, mais Dieu était un méchant. Il était le principal responsable de tous les maux. Si elle pouvait croire en l'existence de quelqu'un d'aussi maléfique, Misaki a dit qu'elle pourrait continuer à vivre. Si un miracle se produisait sous ses yeux, cela prouverait l'existence de ce méchant. Elle avait dit ça, dans ce cas, elle serait en mesure de continuer à vivre. Je vais exaucer ton souhait !

La solution était d'une insondable et terrible difficulté à mettre en œuvre, et demandera très certainement un énorme sacrifice en échange. Cependant, tel était mon désir. Se sacrifier pour sauver l'héroïne serait l'acte le plus noble que je ne puisse jamais accomplir.

Ah, je voulais me la péter devant Yamazaki. Je suis en train de vivre un grand moment, je vais sacrifier ma vie de la plus belle des manières. Je me sens vraiment vivre. Je voulais me tenir haut et fier et me vanter devant lui.

Il était vrai, en y regardant de façon objective, que c'était vraiment une nuit tragique. Une fille agitant un cutter dans tous les sens et moi essayant de l'empêcher de se suicider. Tout ça était vraiment émouvant. Avec ça, les mots allaient pouvoir sortir sans aucun mal. Dans cette situation, je devrais pouvoir trouver des répliques plus persuasives.

Misaki tremblait. Je tremblais sûrement moi aussi. J'avais peur, alors j'essayai de rassembler mon courage.

Des souvenirs de mes vingt-deux années de vie défilèrent dans mon esprit. Je réalisai alors que j'étais venu au monde pour cet instant précis, où je ferais tout en mon pouvoir pour sauver cette fille. C'était sûrement la mission de ma vie. Sinon, ça n'avait aucun sens... aucun sens à ces années vécues jusqu'à aujourd'hui, aucun sens à vivre puis mourir. À cet instant-là, tout s'éclaira en moi. Je savais tout, et tout était lié.

J'allais aider Misaki, qui tremblait de peur. J'allais donner ma vie pour lui venir en aide. Ce genre de situation devait être ce dont j'ai toujours rêvé. Les drapeaux qui m'ont guidé jusqu'à cette fin s'étaient tous déployés[1]. Mes répliques, qui m'avaient mené jusqu'à cette fin, étaient tout ce qu'il restait à mettre en place pour que cette scène prenne vie. Ainsi, j'allais me lever et lui faire face. Misaki allait pouvoir trouver une raison de vivre. Ce serait un happy ending.

J'avais peur. Je vous en supplie, aidez-moi...

Malgré tout, je rassemblai mon courage et pris la tremblante Misaki dans mes bras.

― C'est pas de ta faute, Misaki.

Je la serrai de toutes mes forces et lui murmurai à l'oreille :

― C'est pas du tout de ta faute, Misaki. Rien de tout ça n'est ta faute.

Elle était svelte et légère. Tremblotante, elle s'accrocha à moi, et les ténèbres nous enveloppèrent tous les deux.

Le vent était fort cette nuit-là. La neige tombait lentement. Le calme était encore plus prononcé. Pourquoi était-on si tristes ? Pourquoi était-on si seuls ? Vous savez pas pourquoi ? Oh, je vois. C'est parce qu'on est sur le point de se séparer, sur le point de se dire adieu. C'est pour cette raison qu'on tremble. On est seuls, et on le sera pour toujours. Ça a toujours été comme ça, et c'est dans la logique des choses. Tout le monde est comme ça, alors ne te déteste pas. Ne te déteste pas. Il y a tout un tas d'autres choses que tu devrais haïr. Il faut que tu le saches.

― C'est vrai, il y a des gens méchants. Il y a des gens qui t'ont fait du mal, Misaki.

Tu n'es pas obligée de te sentir triste. Pas du tout obligée. Pourquoi devrais-tu être triste ? Si tu as toujours dû vivre dans la douleur, souffrant seule, ça ne serait pas logique. Ça serait même bizarre, non ? C'est n'importe quoi. C'est pour ça qu'il doit exister quelqu'un, quelque part, qui tire les ficelles. Un méchant qui te force à souffrir.

C'est pour ça...

C'est pour ça que les complots existent bel et bien dans ce monde.

Mais dans plus de quatre-vingt-dix-neuf pourcent des cas, ceux que l'on vous raconte et qui paraissent des plus plausibles ne sont en fait que de simples fantasmes, voire même des mensonges patentés. Prenons par exemple ces livres que l'on trouve dans le commerce ; qu'ils soient intitulés La grande conspiration juive pour ruiner le Japon ! ou encore Le super complot de la CIA qui cache un pacte secret avec les extra-terrestres !, ce ne sont juste que de simples fictions.

Malgré tout...

Malgré tout...

Un faible pourcentage de gens est effectivement tombé nez à nez avec de véritables conspirations. Il existe, en réalité, une personne qui a vu de ses propres yeux vu une conspiration qui opère, en ce moment même, dans le plus grand secret.

― Mais qui est cette personne ?, me direz-vous.

C'est moi.

Comment s'appelait l'ennemi ? Je le savais. Je le savais depuis un bon moment, le nom de cette organisation maléfique qui me torturait, ce Dieu infâme que Misaki avait sérieusement désiré. Son nom était...

N.H.K.

C'est vrai ! Je me souvenais de tout : le nom de mon ennemi, ma mission, la raison de mon existence, la raison pour laquelle j'avais continué à vivre jusqu'à aujourd'hui, et la raison pour laquelle j'avais passé toutes ces journées vides et insipides. Oui, la vie m'a été donnée dans le seul but de te sauver toi. C'est sûrement vrai. C'est la parfaite vérité, alors écoute-moi !

Serrant toujours Misaki contre moi pour qu'elle ne puisse pas s'enfuir, je lui expliquai tout en détails.

― Écoute, Misaki. Dans ce monde, il existe une organisation maléfique. Elle s'appelle la N.H.K. La N.H.K. est une gigantesque organisation qui s'étend sur toute la planète. C'est une société secrète du mal, et c'est elle qui est responsable de toutes nos souffrances. Tout est de la faute de la N.H.K. Donc, si quelque chose de mal t'arrive, c'est dû à la N.H.K. Tout est de la faute de la N.H.K. !

» Pour commencer, le nom N.H.K. en lui-même n'est que pure coïncidence. Son véritable nom n'a pas d'importance. Si tu n'aimes pas « N.H.K. », tu peux l'appeler comme tu veux. Si tu veux, tu peux l'appeler Satan. Ou même le Dieu maléfique. Ces noms désignent tous la même chose.

» C'est vrai. Les noms n'ont pas du tout d'importance. Ce sont juste des successions de sons. Un ennemi imaginaire te torture : voilà la véritable nature de la N.H.K. Par exemple, prends cette fille de mon club de littérature au lycée. Pour elle, la N.H.K. pourrait signifier la « Nihon Hiyowa Kyokai[2] », car sa propre faiblesse la malmène constamment. Elle était faible d'esprit.

Je t'en prie, arrête de te taillader les veines. Je t'en supplie, sois heureuse, peu importe comment.

Je continuai :

― Dans ton cas, Misaki, N.H.K. signifie « Nihon Hikan Kyokai[3] ». À cause des malheurs avec lesquels tu es née, tu vois tout de façon négative. « Je vous en prie, pardonnez-moi d'être en vie. Ne me détestez pas. » Tu es toujours pessimiste en disant ce genre de choses.

» Enfin, pour ce qui est de ma propre N.H.K....

» Bah, c'est vraiment à cause de la N.H.K. que je suis devenu un hikikomori, exactement comme c'est de sa faute si tu souffres, Misaki. C'est la vérité. J'ai appris ça grâce à une certaine technique. J'ai combattu la N.H.K. Je me bats contre elle depuis longtemps, mais ça ne sert plus à rien. J'ai fini par tomber sous son joug, et elle va bientôt m'éliminer. Mais Misaki, tu t'en sortiras. Tu dois vivre.

Misaki était clairement effrayée alors que je continuais à déblatérer mes absurdités.

Je la relâchai et fis un pas en arrière. Maintenant, j'allais lui montrer un miracle, un grand miracle, afin de lui prouver l'existence de la N.H.K. J'allais lui révéler ma véritable nature de soldat fort qui a combattu la N.H.K., et j'allais les vaincre pour elle.

En faisant ça, Misaki se mettrait probablement à croire à mon histoire. Elle allait continuer à vivre, le sourire aux lèvres. Elle allait sûrement arrêter de se détester, et sa personnalité négative n'allait plus être qu'un lointain souvenir.

C'était la réponse. J'allais lui donner l'amour immuable. Tu avais peur. Tu avais peur d'être détestée par les autres. Tu avais peur que les sentiments des autres changent. Mais tout ira bien. Mes sentiments ne changeront jamais. Je t'aime, et ce sentiment ne changera jamais.

Et pourquoi ça...?

― Ah ! Ça commence ! C'est une attaque psychique de la N.H.K. !

Je me roulai par terre dans la neige.

― Est-ce que j'ai l'air d'être fou ? Dans ce cas, ça aussi, c'est de la faute de la N.H.K. Je vais bientôt mourir ! La N.H.K. va me tuer ! Mais je vais lui rendre la pareille ! Tu vas voir !

Je me levai et courus, en me dirigeant droit vers le bord de la falaise.

Je commençai par courir lentement.

― Adieu, Misaki ! Mes jambes bougent toutes seules. Je vais me faire tuer par la N.H.K. Mais au moment de mourir, j'ai l'intention de contre-attaquer. Je la détruirai !

Ma vitesse augmenta petit à petit.

― C'est vrai ! Afin de vaincre la N.H.K., je dois me sacrifier pour pouvoir utiliser mon attaque spéciale. C'est pour ça que je dois y aller, mais je te protègerai !

J'avançai maintenant à ma vitesse maximale.

Il fallait que je coure dans le ciel nocturne de toutes mes forces. Le bord de la falaise approchait. Ah, je vais sauter. Je vais plonger. Je vais utiliser mon attaque spéciale.

Et à cause de ma misérable mort, Misaki sera obligée de croire en l'existence de l'organisation maléfique. Grâce à mon attaque spéciale, elle pourra voir la fin de cette organisation. Et cela la rendra sûrement heureuse.

Et en plus de tout ça, Misaki n'aura pas à se sentir coupable de quoi que ce soit.

C'était tout ce que je voulais. J'avais toujours eu l'intention de mourir.





Je voulais accomplir le but de ma vie et aussi sauver Misaki. On ne pouvait pas faire plus clairement d'une pierre deux coups. C'était moi qui avais prévu de mourir. J'avais toujours, toujours eu l'intention de me suicider.

Après tout, j'avais même essayé de mourir de faim. Mais cela s'était avéré impossible. Une personne avec aussi peu de volonté que moi ne pourrait jamais mener à bien un jeûne : ma limite était de quatre jours. Puis, j'avais travaillé pour gagner de quoi vivre. C'était la seule et unique fois de ma vie que j'avais travaillé aussi dur. J'avais toujours recherché le moyen de mettre fin à mes jours.

En gros, je suis bien plus taré que toi. Ça prouve qu'émotionnellement parlant, je suis pas normal. Bah oui, si c'était pas le cas, alors comment je pourrais faire un truc pareil ? Misaki, tout en me méprisant, accepte mon amour ou quoi que ça puisse être. Je vais bientôt mourir, mais Misaki, toi, tu dois continuer à vivre. Je vaincrai la N.H.K. et éradiquerai l'organisation maléfique. Je t'en supplie, il faut que tu y croies. Comme ça, tu pourras rester en vie. Misaki, tu peux continuer à vivre.

Admire mon attaque spéciale et grave ce moment au plus profond de ton esprit. Alors, est-ce que tu peux la voir ? Est-ce que tu peux voir la Bombe Révolutionnaire, qui brille de mille feux dans ma main droite ? C'est celle que Yamazaki s'est retenu d'utiliser, une bombe d'une importance cruciale qui détruit les méchants. Elle est très, très faible, bien trop faible pour détruire la N.H.K. Mais elle est suffisamment puissante pour en finir avec cette minuscule, pathétique et inutile créature ― autrement dit, moi. Et si je meurs, ma N.H.K. disparaîtra avec moi, parce qu'elle est Dieu. Elle est le monde entier. Et avec ma mort, mon monde se dispersera. Et la N.H.K. disparaîtra. C'est pour cette raison précise que je dois lancer mon attaque spéciale maintenant, avec la légendaire Bombe Révolutionnaire.

J'étais sur le point de mourir. J'allais bientôt sauter du haut de la falaise. Derrière moi, Misaki était en train de crier quelque chose, mais sa voix ne pouvait plus m'atteindre. Plus personne ne pouvait m'arrêter maintenant.

C'était génial ! Mon corps filait comme le vent. Ah, je me sentais bien. Je me sentais revigoré, à courir de toutes mes forces, au sommet d'une falaise, dans le noir.

Je ressentais également de la peur. Je ne voulais pas mourir.

Mais, je n'avais aussi aucune raison de vivre. Je ne voulais pas vivre.

Bientôt, j'allais mourir. Plus que quelques pas me séparaient du bord de la falaise. Dans quelques secondes, l'espace d'un battement de cœur, j'allais m'envoler dans l'immensité du ciel.

Et juste quelques secondes plus tard, en balançant mes bras aussi fort que possible et en élançant mes jambes le plus loin possible, j'allais plonger. Pour la première fois, j'allais pouvoir réellement m'échapper de mon studio de trente mètres carrés et voler de plus en plus haut dans le ciel. J'allais sauter et voler.

Ah, juste encore un peu. Je vais bientôt voler.

J'allais sauter dans la Mer du Japon, comme si je faisais un grand bond en avant. J'allais sauter...

Je suis en train de sauter...

J'ai sauté.

J'ai sauté !

Mes deux jambes avaient quitté le sol. Mon corps flottait dans les airs, et dans quelques instants, il allait commencer à tomber.

J'allais tomber et m'écraser dans la Mer du Japon.

La fin était vraiment proche ― exactement comme dans le jeu érotique qu'avait conçu Yamazaki, j'allais utiliser mon attaque spéciale contre la N.H.K. Pour protéger l'héroïne, j'allais me lancer corps et âme dans la bataille finale. J'avais désiré ce scénario, et j'étais sur le point de mourir exactement de la façon dont je l'avais voulu. C'était vraiment la meilleure des happy ends.

Bientôt, je serai sauvé...





Puis, ça arriva. Soudainement, quelque chose me vint à l'esprit et me tourmenta. La fin de ce jeu ― j'avais beau essayer, je n'arrivais pas à m'en souvenir. Est-ce que le héros du jeu terrassait l'organisation maléfique ? En fait, y avait-il même une fin ?

Quelqu'un avait dit « C'est impossible de gagner. »

Peut-être avais-je juste rêvé. J'avais peut-être déjà perdu connaissance à un moment ou un autre. Alors que je dansais à travers le néant, la sombre Mer du Japon et le ciel étoilé s'étiraient devant moi.

Puis, je les vis. Ils se moquaient de moi.

Mon corps allait bientôt commencer à tomber. J'allais mourir. Il le fallait.

Mais ils me dirent, « Souviens-toi. »

Sur cette falaise, où les accidents sont bien trop fréquents, les constructions afin de les prévenir avaient déjà été terminées. La Bombe Révolutionnaire disparut sans exploser.

Je criai :

― C'est comme ça que vous la jouez ?! Bande de poules mouillées !

Aucune réponse ne me parvint.


Notes

  1. Dans les jeux érotiques japonais, il faut passer par le bon « drapeau » (ou flag, ou scène-clé), pour obtenir une certaine fin.
  2. Association Japonaise des Faibles.
  3. Association Japonaise des Pessimistes.


Chapitre Final. Bienvenue à la N.H.K. !

Le printemps arriva.

Bien sûr, j'étais terré dans ma chambre.

Pourquoi ?! Pourquoi est-ce que je m'enferme ?! Reprends-toi ! Trouve un vrai travail pour changer ! Je tentais de reporter ma colère sur moi-même de cette façon ; bien évidemment, ce n'était jamais aussi simple d'échapper au hikikomorisme une fois tombé dedans.

Je souffrais toujours de névroses qui m'attaquaient, d'envies de me suicider qui bouillonnaient silencieusement jusqu'à atteindre la surface, et de toutes autres sortes de problèmes que je rencontrais (mon loyer qui avait augmenté ou ma supérette préférée qui mettait la clé sous la porte). Et puis, il y avait mon boulot de garde de la sécurité demain. Et ça me soûlait au plus haut point.

J'étais désespérément inquiet.

Quoi qu'il en soit, les cerisiers étaient en fleurs de l'autre côté de ma fenêtre. Des étudiants fraîchement entrés à la fac passaient devant chez moi. J'avais l'impression que la Terre entière m'avait abandonné, que l'humanité toute entière se payait ma tête.

Par exemple, Yamazaki m'avait envoyé une carte postale récemment. Une photographie imprimée dessus montrait Yamazaki, un grand sourire aux lèvres, avec une jolie fille. Il avait écrit, « Oh, je crois que je suis peut-être prêt à me marier. Mes parents me tannent les oreilles depuis un moment pour que je me trouve quelqu'un. (À la campagne, on se marie jeune.) Et vu que j'avais pas trop le choix, j'ai dû aller à une rencontre arrangée juste une fois, et regarde ! Elle est parfaite ! »

Il semblerait qu'on soit arrivés à une époque où même un lolicon afficionados de jeux érotiques pouvait nager dans le bonheur.

Crève. Va en enfer.

Puis ce fut au tour de mon amie de lycée de m'envoyer une carte pour le Nouvel An : « Nous vivons dans un immense manoir. Nous sommes amoureux. Je vais bientôt être maman. »

Elle semblait vraiment heureuse.

Va en enfer.

Et clou du spectacle, la vie de Misaki aussi s'engageait maintenant dans la bonne direction. Le jour où elle était retournée chez son oncle, elle fut évidemment sévèrement réprimandée. Depuis l'incident, elle avait l'air de s'être plongée dans une remise en question plus profonde encore que l'océan. Jusqu'au jour où elle vint m'en parler.

― D'après toi, comment faire pour me faire pardonner ?

― Ça devrait suffire si tu te contentes de vivre pleinement ta vie, non ?

― J'ai causé tant de problèmes que je comprends parfaitement à présent, alors ça suffira pas, d'accord ? Il me faut faire quelque chose, tu sais, pour montrer du fond de mon cœur ma gratitude et mes excuses.

― Ton oncle est plutôt riche, non ? Dans ce cas, pourquoi ne pas aller étudier à la fac ? D'ailleurs, tu disais avoir passé les exams d'entrée à la fac, non ?

Je lui donnai juste quelques bons conseils sans trop y réfléchir. Puis, quelques mois plus tard, mon conseil était devenu réalité. Elle avait l'intention d'aller à la fac à partir de ce printemps. Bien entendu, l'université en question était une où même moi j'aurais pu aller si on se base sur le taux d'admission, alors il n'y avait rien de si exceptionnel, mais...

Dans tous les cas, cette fille allait être une étudiante à la fac alors que je restais un freeter et un hikikomori.

Ah, j'en peux plus. Allez en enfer, tous autant que vous êtes !

On dit qu'on récolte toujours ce qu'on sème. Alors, je refoulais mes sentiments et tâchais de prier pour le bonheur de tous. Même si vous tombez en enfer, ne baissez pas les bras.

Moi aussi, j'avais l'intention de me relever, petit à petit.

La raison se trouvait sur un bout de papier que j'avais là.

C'était un contrat, rédigé sur une page déchirée du cahier secret. Pour tenir mes engagements, je n'avais pas d'autre choix que d'essayer.





Cette nuit-là...

J'avais sauté, et ensuite, j'avais atterri abruptement. J'avais atterri directement sur un filet de sécurité placé sur la falaise pour prévenir les accidents. Le dispositif était fixé à même la roche, le tout prenant la forme d'un crochet. Comme on pouvait s'y attendre avec un site touristique, ils avaient fait des pieds et des mains pour installer cette protection pour que ce magnifique paysage demeure intact. Et comme sur tout bon site touristique qui se respecte, il n'y avait absolument aucune faille dans le système de sécurité.

J'avais envie de pleurer.

Je m'étais mis à pleurer.

Je voulais mourir, mais j'avais échoué. Si j'avais pu mettre ne serait-ce qu'un pied dehors, alors cette fois-ci, j'aurais vraiment pu voler. Mais c'était impossible. J'en étais incapable. Mes jambes tremblaient violemment, et mon cœur battait ridiculement fort. Je m'étais senti mal, j'avais eu la nausée, et je ne voulais plus être là-bas.

J'avais crié pour qu'on me vienne en aide. J'avais crié que je voulais mourir. Tuez-moi sur le champ, avais-je pensé. Je voulais qu'on me pousse.

Je n'avais pas envie de rentrer pour m'enfermer chez moi, et je ne voulais pas voir le visage de Misaki. Je ne voulais plus penser à des choses trop compliquées, et je ne voulais pas connaître plus de souffrances. Je voulais juste mourir.

Je me grattais la tête, me roulais en boule, puis je me penchais vers l'arrière. C'était à la fois drôle et pathétique. J'avais l'air d'un idiot. À chaque rafale de vent, je tombais à quatre pattes et m'accrochais au filet. J'étais effrayé. J'avais peur de tomber. J'avais froid dans le dos rien que de regarder vers le bas.

En dessous du filet se trouvait la Mer du Japon. La mer était agitée. À l'aide ! Non, ne m'aide pas. Te moque pas de moi. Que faire ? Te fous pas de moi ! Regarde pas ! Regarde pas par ici ! Pourquoi tu pleures ? C'est moi qui ai envie de pleurer ici.

Misaki avait passé la tête au-dessus du bord de la falaise et regardé dans ma direction.

J'avais caché mon visage derrière mes mains. Je ne savais pas quoi faire. Je n'avais aucune envie de connaître plus de honte dans ma vie.

S'étirant du haut de la falaise, Misaki m'avait tendu la main. Elle essayait de me sauver. L'expression sur son visage montrait qu'elle avait pitié de moi. Balayant du revers de la main sa main tendue, j'avais posé un pied sur la roche et tenté d'escalader la falaise par moi-même. J'avais glissé à plusieurs reprises sur des portions gelées, atterrissant sur les fesses sur le filet à chaque fois. Au bout du troisième essai, j'étais parvenu à grimper les deux mètres qui me séparaient du haut de la falaise.

Je m'étais ensuite affalé sur le rebord. Misaki se tenait devant moi.

Après avoir saisi ma main, elle m'avait tiré aussi fort qu'elle pouvait en direction de la route. Elle essayait de m'éloigner le plus possible du bord de la falaise, et j'avais fini par me faire traîner sur la neige.

Quand on arriva devant le banc, où on était assis quelques minutes plus tôt, elle commença à me frapper. Elle m'avait frappé encore et encore. À la fin, j'avais même subi un placage au sol. J'étais tombé sur le dos, et Misaki s'était penchée vers moi. Elle avait enfoui sa tête dans ma poitrine, lâchant quelques sanglots qui n'étaient même pas des mots.

Ma main droite, qui avait été transpercée par le cutter, commençait à me faire mal. L'hémorragie ne voulait pas s'arrêter.

Misaki avait saisi ma paume. J'avais repoussé brutalement sa main, et un peu de sang avait éclaboussé ses joues. Elle n'avait même pas essayé de s'essuyer. Assise sur moi, elle pleurait. J'essayais de la pousser sur le côté, mais elle ne voulait pas me lâcher. Elle m'avait maintenu au sol et était restée ainsi pendant un long moment, tout en tremblant. Puis, toujours en tremblant, elle s'était mise à me frapper au niveau de la poitrine. Elle m'avait frappé encore et encore et encore.

Au final, mon visage avait pris quelques coups, lui aussi.

Elle ne savait pas s'arrêter. Je commençais à perdre connaissance.

Tout en me frappant encore, Misaki m'avait dit :

― T'as pas le droit de mourir.

J'étais resté silencieux. Alors, elle m'avait frappé au visage une fois de plus.

― Je t'en supplie, ne meurs pas.

Comme je ne tenais pas spécialement à prendre plus de coups, je n'avais eu pas d'autre choix que d'acquiescer. Alors, j'avais hoché la tête et était parvenu plus ou moins à esquisser un sourire. Ensuite, j'avais voulu lui raconter une blague. Mais c'était impossible.

Lâchant un cri, je m'étais mis à pleurer.

Misaki n'avait pas détourné son regard de moi. Elle s'était contenté de continuer à me regarder, encore et encore.

Puis, on avait retrouvé notre calme. À ce rythme, on allait finir par mourir de froid, alors on avait décidé de quitter le cap pour l'instant.

La vie est douloureuse et difficile. Beaucoup de choses peuvent vraiment prendre le dessus. Et c'est vraiment, vraiment dur.

Après être retournés sur la route, j'avais réalisé quelque chose de terrible : comment allait-on faire pour retourner à la gare ?

― Il m'a fallu presque une heure en taxi, alors...

― Ouais, si on veut marcher jusqu'à la gare, on n'est pas arrivés avant demain matin.

J'avais ressenti une vague de désespoir.

Misaki m'avait tiré par la manche.

― Il y a une maison abandonnée tout près, mais...

― Une maison abandonnée ?

― La mienne.

Après avoir marché une dizaine de minutes, on était arrivés à la maison abandonnée. Les fenêtres étaient brisées, et il y avait un trou béant dans la porte d'entrée. On avait passé toute la nuit dans la maison, prête à s'effondrer à n'importe quel moment. Bizarrement, je n'ai pas souvenir qu'il faisait si froid que ça par contre.





On avait discuté de toutes sortes de choses dans cette maison, où il manquait des bouts de plancher un peu partout. Misaki m'avait raconté ses souvenirs de cette maison. La plupart de ces souvenirs étaient tristes, mais certains étaient sympas aussi.

― Mon premier père... Je ne me souviens même pas de son visage, mais c'est lui qui m'a donné mon nom. Comme il y a un beau cap à côté, il m'a appelé « Misaki », qui veut dire « cap ». C'est plutôt bien choisi, pas vrai ?

J'avais éclaté de rire.

Puis, j'avais fini par commencer à fatiguer. Après m'être endormi quelques instants, Misaki m'avait secoué brusquement.

― Au final, c'est quoi la N.H.K. ?

Comme ça aurait trop long à expliquer, je n'étais pas rentré dans les détails. Misaki était sortie de sous le manteau qu'elle utilisait comme couverture, et elle avait pris son cahier secret dans son sac.

― J'ai pensé à une N.H.K., moi aussi.

― Hein ?

― Il fait sombre, tu peux m'éclairer avec ton briquet ? Oh ! C'est pas la peine, j'arrive à discerner les lettres, même dans le noir, m'avait-elle dit rapidement, tout en commençant à écrire quelque chose dans son cahier secret avec un stylo à bille.

― Hum, bon, j'ai fini.

Elle avait déchiré la page et me l'avait tendue.

La seule lumière qui me parvenait provenait de la lune qui brillait à travers la fenêtre. Couché sur le dos, j'avais dû forcer sur mes yeux pour essayer de lire ce qui était écrit sur le papier.





Contrat d'adhésion à la N.H.K. (Nihon Hitojichi Kokankai[1])

Objectif de la Hitojichi Kokankai :


Chaque membre offrira sa vie en otage à un autre membre. Autrement dit, cela signifie, « puisque tu meurs, alors moi aussi, bordel ! » Si tout le monde est d'accord sur ce point, nous serons incapables d'agir, comme avec la bombe nucléaire, à s'observer du coin de l'œil pendant une guerre froide. Et même si nous voulons mourir, nous en serons incapables.

Si jamais la situation tourne en « je m'en fiche même si tu meurs », alors l'association aura échoué. Faisons en sorte que ça n'arrive jamais !



Présidente de la N.H.K., Misaki Nakahara

Nom : ________________ Membre n° : ________________





― Allez, signe vite.

Je pris le stylo qu'elle avait dans les mains. Ça me travaillait depuis un moment. Au final, absolument rien n'avait été résolu. C'était comme si rien n'avait changé.

« Regardons le bon côté des choses » ? T'es bête ou quoi ?! On a des rêves, alors tout va bien ? Mais non, on n'a pas de rêves !

Je me demandais si j'allais devoir continuer à vivre chaque jour, à me dire à moi-même « j'en peux plus ».

Est-ce que ça ira ? Qu'est-ce que t'en penses ?

Je réfléchis pendant quelques instants avec inquiétude ; mais au final, je me contentai de signer le contrat.

Juste après avoir rangé le contrat dans son sac, Misaki s'agrippa à mes épaules et me tira vers elle. Nos regards se croisèrent directement.

Puis, d'une voix forte, elle déclara :

― Bienvenue à la N.H.K. !

Son visage exagérément enthousiaste avait un côté hilarant. Après avoir éclaté de rire, je me dis à moi-même « Je ne sais pas combien de temps je tiendrai, mais je vais tâcher de faire ce que je peux. »

J'avais pris cette petite décision.

Le membre n°1 de la N.H.K., Satô Tatsuhiro, était né.


Notes

  1. Club Japonais d’Échange d’Otages.


Première Postface

Au début du vingtième siècle, le phénomène hikikomori avait brusquement éclaté au grand jour à travers tout le Japon.

En homme malin, je me suis dit que j'allais sauter sur l'occasion et gagner des millions. Je vais écrire une histoire sur un hikikomori et devenir célèbre ! Je deviendrai un auteur à succès avec mon histoire de hikikomori ! J'irai à Hawaï avec les royalties ! J'irai à Waïkiki !

Mes rêves s'étiraient à perte de vue. Cependant, après avoir commencé à écrire l'histoire, je l'avais regretté rapidement. C'était difficile.

Que se passe-t-il quand un véritable hikikomori écrit une histoire de hikikomori ? Il se met inévitablement à utiliser ses propres expériences. Il commence à écrire une histoire au sujet de lui-même.

Bien entendu, les histoires ne sont que des fictions, et un des personnages aura beau me ressembler comme deux gouttes d'eau, il est lui, et je suis moi. Même si nous parlons de la même façon et que nous vivons dans le même appartement, nous n'avons toujours rien à voir. Nous habitons dans deux mondes séparés.

Quoi qu'il en soit, c'était toujours difficile. C'était gênant. J'avais l'impression d'être en train de révéler ma propre honte au monde entier.

Au final, j'avais été pris dans une spirale de fantasmes paranoïaques.

Et si jamais tout le monde se moquait en secret de moi alors que j'écrivais ce genre d'histoires ? Cette idée m'avait réellement effleuré.

En vérité, je suis aujourd'hui encore, incapable de lire cette histoire objectivement.

À chaque fois que je la relis, je commence à être sujet à des hallucinations. Je me mets à avoir des sueurs froides.

À chaque fois que j'approche de certains passages de l'histoire, je commence à avoir envie de jeter mon ordinateur par la fenêtre.

À d'autres passages, j'ai envie de m'enfuir de chez moi pour aller vivre caché dans les montagnes au fin fond de l'Inde.

Je n'arrive pas à prendre du recul, et me dire « J'étais jeune à l'époque. »

C'est vraiment un problème.

Sur le moment, j'ai écrit tout ça sans trop réfléchir. J'avais décidé d'écrire ce que je pouvais. Et ce qui en avait résulté, c'était cette histoire.

En la relisant, je me mets à rougir... Alors, comment c'est, honnêtement ?

Quand je la relis les jours où je suis de bonne humeur, je me dis « Incroyable ! Je suis un génie ! »

Et les jours où je déprime, je me dis « Je suis vraiment nul d'avoir écrit un truc pareil ! Va mourir ! »

Malgré tout, je pense que ce qui est sûrement vrai dans tout ça, c'est tout simplement : j'ai écrit tout ce que je pouvais.

Sinon, bonjour, tout le monde. Je m'appelle Tatsuhiko Takimoto. C'est la postface de mon deuxième livre.

Je suis redevable envers beaucoup de gens une fois encore. À tous ceux qui ont aidé de près ou de loin à l'écriture de ce livre et à tous ceux qui l'ont lu, merci du fond du cœur.

Je vais encore continuer à faire de mon mieux après ça. Je vais me motiver et travailler dur.


Tatsuhiko Takimoto

Décembre 2001


Seconde Postface

Plusieurs années se sont écoulées depuis que j'ai écrit « Je vais encore continuer à faire de mon mieux après ça. » Il n'en est rien. Preuve en est, je n'ai toujours rien écrit de nouveau depuis. Je suis devenu un NEET[1], vivant tel un parasite sur les royalties de ce livre.

C'est peut-être la conséquence d'un traumatisme ou quelque chose du genre. À cause de ça, j'ai contracté une maladie du cerveau bizarre. Et à cause de cette maladie, qui fait que tout me rappelle ce traumatisme, cela fait pleurer mon cerveau. Elle fait pleurer mon cerveau à chaque fois que j'essaye d'écrire une histoire. Mon cerveau pleure sans cesse ― et à cause de ça, je suis devenu incapable d'écrire. Du fait de la terrible peur que j'ai connue en écrivant ce livre, je n'ai plus envie d'écrire au point même d'en devenir incapable d'écrire. Oh, quelle tragédie ! Qu'un jeune et talentueux (du moins, il croit l'être) écrivain devienne incapable d'écrire parce qu'il a écrit ce livre, c'est vraiment dramatique !

Vous devez lire ça maintenant. Une aura de mystique rare et sombre est cachée dans ce livre, elle détient les origines maudites que j'ai décrites plus haut. On raconte que jadis, un dessinateur de mangas comiques était devenu fou et disparaissait souvent, et qu'il y aurait en fait eu une force terrifiante dans l'œuvre qui l'a détruit mentalement. Parce qu'il doit y avoir une force similaire dans ce livre, c'est un livre que je peux recommander à n'importe qui les yeux fermés. Il peut même aider à mieux communiquer à la maison et au travail. Ce livre est idéal pour s'incruster dans une conversation, genre, « Hé, tu connais la N.H.K. ? », puis quelqu'un répondra alors, « La Nihon Hikikomori Kyokai, pas vrai ? C'est vraiment drôle. Mais ça m'a aussi fait un peu pleurer aussi. »

C'est gênant de parler de quelque chose qui se vend si bien, mais personne ne connaît les œuvres mineures. On pourrait dire qu'un livre de ce niveau est évidemment un chef d'œuvre qui pourrait réellement aider les gens à communiquer. Il y a des blagues sur toutes sortes d'évènements de la vie courante, et il est extrêmement pratique pour aider les jeunes à réfléchir sur le présent. On pourrait aller plus loin en disant qu'en lisant ce livre, on sera capable de comprendre ce que ressentent les jeunes qui vivent dans notre société d'aujourd'hui. Les personnes plus âgées seront surprises, en pensant, « Oh, ah bon ? Les jeunes de nos jours sont comme ça ?! » Et ceux du même âge que les protagonistes de ce livre compatiront, en pensant « Je comprends ! Je comprends ! Ce genre de choses arrive tout le temps ! » et pourront apprécier leur lecture. Du moins, je pense que ce livre vaut le prix qui est affiché sur son étiquette. Je jure qu'il terminera premier dans le classement des « livres dont on n'a rien à perdre en le lisant. »

Je ne ressens pas le moindre soupçon de culpabilité à écrire ces baratins de commercial. C'est la vérité vraie, presque divine, même s'il y a des jours où je n'arrive pas à me convaincre que Dieu existe vraiment.

Retournons à nos moutons. C'est déjà le printemps. Le temps s'est déjà réchauffé. Des oiseaux se sont installés sur l'arbre devant ma fenêtre. À la lumière de ce cycle naturel, une profonde certitude qu'un jour, tous mes problèmes quotidiens seront résolus bouillonne dans ma poitrine.

Identité... Amour... Existence... Espace... Dieu... Le jour viendra où nous aurons droit à la réponse à tous ces grands mystères de la vie. Avec ce chaleureux sentiment enfoui dans mon cœur, je continue ma vie. En espérant que ce sentiment de gratitude parvienne à tous ceux qui lisent ce livre, je vais maintenant éteindre mon ordinateur.


Tatsuhiko Takimoto

Avril 2005


Notes

  1. Signifie Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire), c’est une classification sociale d’une certaine catégorie de personnes inactives, mais moins péjoratif que hikikomori.


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