Bienvenue à la N.H.K ! : Infiltration - Partie Deux

From Baka-Tsuki
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Partie Deux[edit]

La nuit précédente, avant qu'on se sépare, Misaki avait murmuré :

― Demain, c'est à mon tour de faire la présentation au missionnaire, et j'ai pas envie.

― C'est quoi ça ? demandai-je, et Misaki me fit une hésitante description.

Le missionnaire était apparemment une sorte d'assemblée où des « élèves-chercheurs » pouvaient parfaire leurs talents en « activités de service ». Le lendemain, elle allait devoir faire un discours devant tout le monde.

Elle avait utilisé tellement de termes techniques religieux qu'un profane comme moi ne pouvait pas comprendre grand-chose de ce qu'elle racontait. Quand j'essayai d'obtenir une explication plus détaillée, Misaki se leva brusquement du banc pour rentrer chez elle. Elle partit, en disant simplement :

― De toute façon, comme je serai occupée avec ça demain, on ira en ville après-demain. N'oublie pas ta promesse.

Ça, c'était la nuit précédente. Aujourd'hui, le groupe religieux de Misaki allait tenir un meeting, et elle allait devoir jouer un rôle très difficile. En rassemblant toutes les pièces du puzzle, une idée m'avait traversé l'esprit. Aujourd'hui était l'occasion rêvée de découvrir qui était réellement Misaki ! Rassemblant mon courage à deux mains, j'implorai les religieux :

― Je vous en supplie, emmenez-nous avec vous et laissez-nous regarder !

Apparemment, la règle était que normalement, les observateurs extérieurs devaient d'abord participer à des « recherches littéraires » qui se déroulaient tous les mercredis. Et donc, les deux religieux ne semblaient pas savoir quoi faire avec moi. Je continuai de les supplier :

― Il faut que ce soit aujourd'hui ! Je vous en supplie, emmenez-nous au meeting d'aujourd'hui !

Après les avoir implorés pendant quelques minutes supplémentaires, ils finirent par céder. Ils révélèrent l'emplacement du « Hall Impérial » et l'heure du meeting.

― Il commence à six heures ce soir. Si vous leur dites que vous venez « sous le parrainage de Kaneda », on vous laissera entrer.





C'était tôt dans la soirée. Après nous être déguisés de façon étrange, on se mit en marche vers le Hall Impérial.

La raison pour laquelle je voulais m'infiltrer au meeting était que je voulais observer la vie privée de Misaki, afin de pouvoir comprendre ses véritables intentions. C'était à cette fin que j'ai décidé de me déguiser. Au début, Yamazaki avait résisté avec hargne à mes tentatives de le faire se joindre à moi, mais j'avais fini par le convaincre.

― Infiltrer une organisation religieuse, c'est pas un truc qui arrive tous les jours, tu sais ! Allez, viens, on va se marrer !

Au bout d'un moment, il céda face à mon argument bidon et, au final, se déguiser avait l'air de l'amuser.

Je portais le costume noir que j'avais acheté quand je suis entré à la fac pour faire bonne impression. Je posai un chapeau avec une tulipe rose sur ma tête et endossai des lunettes de soleil violettes. Moi-même, je me trouvais ridicule.

De son côté, Yamazaki mit des chaussures à semelles compensées pour gagner quelques centimètres et des lentilles de contact vertes ― et clou du spectacle, il s'était décoloré les cheveux en blond. Je n'avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle il possédait quelque chose d'aussi stupide que des semelles compensées. Il n'empêche que c'était le déguisement parfait.

Malgré tout, je demeurais un peu inquiet. J'avais peur que nos voix ne trahissent nos véritables identités.

― Qu'est-ce que t'en penses, Yamazaki ? Y'a aucun moyen de changer nos voix, non ?

Après lui avoir exprimé mon inquiétude sur ce point, Yamazaki m'entraîna jusqu'au supermarché près de la gare, et on monta au quatrième étage du magasin de jouets. Dans le rayon des accessoires de fête, il prit un peu d'hélium. C'était populaire à une certaine époque parce qu'en l'inhalant, on avait une voix de canard après.

― Ah ! T'es trop fort !

Je donnai une tape dans le dos de Yamazaki.

Il tendit le pouce vers le haut et sourit. Il s'amusait bien.

De cette façon, nous avions terminé tous nos préparatifs et nous dirigions triomphalement en direction du Hall Impérial, qui se trouvait en marge du quartier commerçant près de la gare. Les passants à côté de nous ― un duo on ne peut plus louche, couinant avec des voix de canard ― lançaient des regards perplexes dans notre direction. Normalement, on aurait été intimidés par leurs regards ; mais aujourd'hui seulement, on avait peur de personne. Mes lunettes noires bloquaient les regards des autres, et j'avais un ami, Yamazaki, qui marchait fièrement à mes côtés.

Plus que tout le reste, la « drogue énergisante » que j'avais achetée par correspondance marchait du tonnerre. Juste une demi-journée auparavant, je souffrais d'inquiétudes auxquelles je ne pensais pas pouvoir échapper ― mais maintenant, je sentais l'énergie envahir mon corps. Apparemment, il suffisait de quelques milligrammes de drogue générique pour changer drastiquement les émotions d'une personne.

― C'est là ? demanda Yamazaki avec sa voix de canard après qu'on ait quitté la petite allée qui longeait la route, qui menait à un bâtiment de quatre étages à côté d'une supérette.

Je vérifiai sur la carte que m'avait dessiné le religieux un peu plus tôt. Le panneau à l'entrée du bâtiment indiquait également, « Deuxième étage, Hall Impérial ». Il n'y avait pas d'erreur possible ; on y était. C'était vraiment super d'être arrivés à destination, mais je me sentis subitement déçu.

Contrairement à son nom imposant, le Hall Impérial ressemblait plutôt à un vieux bâtiment délabré où étaient loués des bureaux pour petites entreprises. Au rez-de-chaussée se trouvait une société d'immobilier et au premier étage, un cabinet de notaire, le deuxième étant laissé au groupe religieux. Rougi par le soleil couchant, l'endroit paraissait encore plus délabré. Moi qui m'imaginais un immense temple décoré avec des feuilles d'or et tout, j'étais vraiment pris par surprise.

Il n'empêche qu'il était temps de commencer notre infiltration.

― A-Allons-y, Yamazaki.

― D'accord, Satô.

Prenant notre courage à deux mains, nous nous sommes mis à monter les escaliers du bâtiment.





Au final, nous n'avions eu aucun mal à infiltrer le hall.

Aucune des personnes rencontrées en chemin n'a, même indirectement, évoqué nos étranges accoutrements. Bien que j'avais sorti un autre énorme mensonge : « En fait, j'ai des problèmes aux yeux, j'ai besoin de lunettes de soleil. » J'avais dit ça sans même qu'on m'ait demandé quoi que ce soit. Et tous disaient, « Oh, comme c'est terrible », et étaient compatissants à mon égard.

C'est ça : tous étaient en fait des gens bien.

― Bonsoir.

― Bienvenue.

― Merci d'être venu.

Une femme au foyer, une collégienne, et un homme d'affaires nous accueillirent tout sourire. Après les avoir salués en courbant la tête, on continua à monter les escaliers étriqués et entra dans le hall du meeting. Et une fois encore, ce fut la déception.

L'intérieur du hall manquait d'ambiance religieuse. Pas la moindre bougie, pas la moindre croix, ni même le moindre autel à l'horizon. Au lieu de ça, se trouvait dans la salle le même genre d'estrade que celles qu'on trouve dans les écoles, à laquelle faisaient face des rangées de chaises pliantes métalliques espacées de façon uniforme. La pièce pouvait accueillir une centaine de personnes. Sol et murs étaient recouverts d'une peinture couleur crème, et l'éclairage fluorescent était vif. Cet endroit calme, le hall du meeting, ressemblait grosso modo à n'importe quel hall municipal.

Pour le moment, on s'assit sur des chaises pliantes tout au fond de la salle, en nous recroquevillant pour paraître le plus invisibles possible. Malheureusement, notre tentative échoua misérablement. Yamazaki et moi-même étions cernés par des gens hospitaliers et souriants ― jeunes et vieux, hommes et femmes. Il semblerait que le jeune religieux de la matinée avait dit à tout le monde de s'attendre à avoir de la visite.

― On m'a dit que vous vous intéressiez à la Bible, dit une femme au foyer avec un enfant dans les bras. Après tout, la foi est une chose à laquelle tout le monde doit faire face un jour ou l'autre.

Un jeune homme de mon âge nous dit :

― Je vous en prie, prenez votre temps et regardez.

Une lycéenne dit-

Ils nous parlaient tous en même temps.

Les saluant en retour avec ma voix de canard, je sentis l'inquiétude monter en moi. Ça craint. Si ça continue, on va se faire remarquer. Ou plutôt, on se fait déjà remarquer, mais heureusement, Misaki ne semble pas être encore là ; par contre, parti comme c'est, ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'elle ne nous reconnaisse.

Pour le moment, nous avions décidé de battre temporairement en retraite. Après avoir demandé à la femme au foyer où étaient les toilettes, on était sorti en trombe du hall.

― Ça craint, Satô.

― Ouais, tu trouves aussi, Yamazaki ?

On reprit notre souffle tout en nous soulageant dans les toilettes qui étaient propres de chez propres.

― Comment ces gens peuvent-ils être aussi amicaux envers des types aussi louches que nous ?

― Je trouve ça touchant.

Je me surprenais quelque peu moi-même. C'était la première fois de ma longue vie que je vivais quelque chose comme ça. Un grand nombre de personnes m'avait accueilli à bras ouverts et le sourire aux lèvres. Je n'avais aucune idée de comment réagir face à ça.

― Ha ha ha, peut-être que je devrais me convertir !

J'entendis Yamazaki, qui était entré dans une des cabines, éclater brusquement de rire. Ensuite vint le bruit du papier toilette qu'on déroule. Je l'entendis se moucher, puis il sortit de sa cabine. Les pupilles de ses yeux étaient dilatées derrière ses lentilles de contact colorées. Et il y avait de la poudre blanche sur ses manches.

― Et toi, Satô ?

Yamazaki sortit un petit paquet en plastique rempli de drogue. Je refusai poliment. Comme mes activités d'espionnage étaient sur le point de démarrer, je ne pouvais pas me permettre d'entraver mon jugement de haut vol.

Histoire de changer le contour de mon visage, je plaçai des mouchoirs dans ma bouche, créant ainsi un déguisement encore plus parfait. Yamazaki, un large sourire improbable sur le visage, était quant à lui occupé à faire les cent pas dans les toilettes.

Un peu plus tard, on entendit un cantique provenir de l'autre côté du mur. Le meeting semblait avoir débuté.

Nonchalamment, on se dirigea vers le hall.





Comme je l'ai déjà dit, l'intérieur du hall manquait complètement d'ambiance religieuse. On se croyait dans un centre d'entraînement pour jeunes. Cependant...

Pourquoi est-ce que j'avais la chair de poule ? J'étais ému. C'était peut-être un effet secondaire de la drogue que j'avais prise avant de quitter mon appartement. Oui, mon amplification émotionnelle n'était peut-être rien d'autre qu'un effet secondaire. Mais...

Presque une centaine de personnes s'était rassemblée dans le hall, et elles chantaient sans la moindre hésitation, avec une force remarquable. Vieux, jeunes, hommes, femmes ― ils s'étaient tournés à l'unisson en direction du pupitre et chantaient avec détermination un hymne au nom de Dieu. Là, j'avais vraiment l'impression d'être dans un lieu saint. Oh, c'est ça, la religion ! C'est merveilleux !

Quoi qu'il en soit, envoûté par les chants, je longeai rapidement le mur du hall pour atteindre une chaise tout au bout de la dernière rangée. Quand l'hymne s'arrêta, un homme d'âge moyen debout sur l'estrade commença à prier. Il semblait être le personnage le plus important de la pièce.

― Ô Créateur du paradis et de cette Terre, et de nous humains, que gloire vous soit rendue en votre grand nom.

Tout le monde regardait droit devant eux, en écoutant attentivement à ses prières. Personne ne faisait attention à nous.

Tout se passait comme sur des roulettes.

Ou du moins, c'est ce que je croyais. Après avoir fini ses prières, l'important homme sur l'estrade déclara quelque chose du genre :

― Que le Saint Esprit soit loué, car vous avez tous pu vous réunir ici aujourd'hui encore. Beaucoup d'enfants, ainsi que de nouvelles personnes...

Des nouvelles personnes ? Qui ça, où ça ?

C'était nous.

Tous les regards se tournèrent vers nous. Je baissai mon chapeau à tulipe encore plus bas sur mes yeux. Yamazaki, comme s'il faisait la compétition contre eux, afficha son sourire de taré.

Du coin de l'œil, je pouvais voir Misaki. Elle était devant moi, sur la chaise la plus proche du piédestal. Elle ne s'était pas rendu compte qu'on était là. Soulagé, j'arrêtai Yamazaki, qui essayait de faire coucou à tout le monde.

― Bien, nous vous remercions du fond du cœur au nom du Fils, Seigneur Jésus Christ, que Dieu vous bénisse.

― Amen.

L'assemblée parlait à l'unisson. Seules nos voix de canard brisaient l'harmonie de ce chœur.





Le but de cette réunion était d'améliorer ses techniques de prosélytisme. C'était pour ça que ça s'appelait un « missionnaire ».

D'abord, un fidèle expérimenté prenait place sur l'estrade et s'exprimait comme un modèle à suivre. Ensuite, les étudiants du missionnaire dissertaient sur divers sujets en six minutes maximum. À la fin, le « directeur » donnait un avis à trois niveaux (« bien », « pas mal », ou « peut mieux faire ») à chaque exposé.

Du moins, c'est ce que m'avait expliqué la bonne femme devant moi.

Après l'avoir poliment remerciée, j'examinai la scène. Malgré qu'on était en semaine, il y avait pas mal de monde. Ce qui attira mon attention, c'était le très grand nombre de femmes au foyer. Elles étaient toutes des femmes extrêmement banales d'âge moyen, le genre sur qui on tombe en faisant les courses à la supérette du coin. Par ailleurs, il y avait des hommes d'affaires, qui venaient à l'assemblée directement après avoir terminé leur journée de travail. Enfin, il y avait des jeunes qui sortaient des cours. Une très grande variété de gens se rassemblait dans ce hall.

Les fidèles les plus âgés arboraient des visages sérieux sur l'estrade, et j'étais fasciné par leurs discours. Certains couchaient même sur papier leur contenu dans leurs cahiers. Une fois encore, ces exposés contenaient des mots qui donneraient mal à la tête à des gens normaux. « Armageddon », « Satan » et tout un tas d'autres joyeusetés du même acabit revenaient encore et encore, et je commençai à avoir mal au ventre.

Quoi qu'il en soit, j'étais sûr et certain qu'il y avait une centaine de personnes rassemblées ici, et qu'elles étaient toutes très, très sérieuses.

― L'humanité est née il y a six mille ans.

― L'Arche de Noé est au Mont Ararat.

― La guerre de Satan commencera bientôt.

― Selon le Livre des Prophéties...

Vous êtes tous de Gakken Mu[1] ou quoi ? avais-je envie de gueuler, mais Yamazaki et moi étions clairement en infériorité numérique.

Puis, le premier discours prit fin. En gros, voici un résumé : La déliquescence de ce monde se répandait de manière visible. La corruption au niveau politique est sans fin, des conflits éclatent sans cesse un peu partout dans le monde, et des crimes urbains d'une grande violence se répètent encore et encore inlassablement. La jeunesse ne jure que par les relations licencieuses, les adultes sont matérialistes à l'extrême, et la moralité était de plus en plus laissée de côté. En gros, tout était l'œuvre de Satan. Les hommes de ce monde régenté par Satan ne sont pas conscients qu'ils font ses quatre volontés, et c'est précisément pour cette raison que l'Armageddon était proche. Et avant qu'il n'arrive, nous nous devons de sauver autant de personnes que possible de la damnation. Telle est notre mission.

Apparemment, un antagonisme entre Dieu et Satan existait, et ceux dépourvus de foi finiraient en enfer.

Les discours de chacun des étudiants suivants semblaient avoir des thèmes similaires. « Louez Dieu, détestez Satan » paraissait être la doctrine générale. Ils avaient tous l'air de s'être entraînés comme il faut pour ce jour et réussissaient à placer des références à la Bible, tout ça sans une once d'hésitation. Je pouvais voir chez certains des signes de nervosité ; malgré tout, ils parlaient avec fierté. À chaque fois que la cloche sonnait, marquant la fin des six minutes allouées à chacun, tout le monde applaudissait. Et moi aussi. Et ainsi, les exposés des jeunes gens s'enchaînèrent les uns après les autres.

Puis... Yamazaki et moi échangeâmes un regard : c'était au tour de Misaki.

J'attendais ce moment avec impatience. Je voulais l'entendre dire ces phrases ridicules qu'elle me sortait soir après soir. Je voulais qu'elle me fasse rire, qu'elle me mette de bonne humeur.

Cependant, sur l'estrade, Misaki tremblait légèrement, le visage pâle. Durant les six minutes, elle n'eut rien d'intéressant à dire. D'une voix plate et monotone, elle fit tout juste un exposé passable sur la Bible, en regardant constamment ses pieds.

Elle avait l'air de souffrir. Son comportement me rappelait celui d'une fille que tout le monde martyrisait à l'école primaire.





L'assemblée prit fin.

Après une pause de dix minutes, un « service meeting » était prévu. Durant la pause, tout le monde discutait de façon amicale ― en différents groupes composés de femmes au foyer, de garçons et de jeunes hommes. Chaque groupe se rassemblait, parlant et souriant joyeusement.

― Kazuma est à Bethel…

― … travaille bénévolement…

― De toute façon, dans le travail d'assainissement que nous avons fait l'autre jour…

― … les sœurs Satomi ont enfin été baptisées.

Des termes techniques et très spécifiques étaient souvent utilisés, alors j'avais du mal à suivre les conversations.

Je jetai un œil en direction de là où était assise seule Misaki, le dos voûté sur sa chaise métallique. Elle essayait de se faire toute petite, en essayant tant bien que mal de ne pas se faire remarquer. Là, dans le coin de la salle, elle était en train de détruire toute trace de sa présence. Elle était extrêmement pâle. Chaque fois que quelqu'un passait à côté d'elle, Misaki regardait par terre. C'était comme si elle avait peur que quelqu'un lui adresse la parole. Durant la pause, personne ne lui parla. Cela semblait être ce qu'elle voulait.

Dans le sympathique hall, elle seule ne se fondait pas dans le décor.

― On rentre.

Je donnai un petit coup de coude à Yamazaki en pointant la sortie.

― Qu'est-ce que tu racontes, Satô ? Le service meeting va bientôt commencer !

Yamazaki avait les yeux injectés de sang, et je me doutais bien de la raison. En termes techniques auxquels on était plus familiers ― c'est-à-dire, dans le jargon des eroges ― un service est défini comme étant « un certain type de massage qu'une soubrette en tablier fait à son maître. »

― Ça va être un service meeting ! Ces filles là-bas vont nous offrir leurs services !

― Tu te fais des films, mon pauvre !

Saisissant Yamazaki par le col, je l'emmenai de force hors de la salle. Alors qu'on s'approchait de la sortie principale du bâtiment, une voix s'éleva derrière nous :

― Hé, vous deux !

C'était le plus jeune des deux religieux rencontrés plus tôt dans la journée, le collégien. Les mains enfoncées dans les poches de son blazer, il nous dévisageait.

― Alors vous êtes vraiment venus juste pour vous marrer, pas vrai ?

Soudain, Yamazaki s'enfuit. Il courait sans même regarder derrière lui. Une fois encore, il m'avait abandonné.

Cependant, le garçon ne me fit aucun reproche. En fait, on commença à marcher le long de la route sombre ensemble. Malgré le fait qu'on était déjà en été, le vent du soir était vraiment frisquet. Le garçon fumait une cigarette. Il soupira :

― Ah...

― C'est contraire aux préceptes de ta religion, je crois.

Tout en m'ignorant, le garçon sortit un Zippo de sa poche et alluma une autre cigarette d'une main semblant experte.

Marchant à ma droite, il expliqua :

― De temps à autre, des gens comme vous deux veulent voir quelque chose de bizarre, alors ils viennent observer les meetings. Des abrutis d'étudiants, comme vous deux. Alors, qu'est-ce que t'en as pensé ? C'était marrant ?

Je restai silencieux.

― C'est pas parce que j'en fais partie que j'aime ça, tu sais.

― Comment ça ?

― C'est mes parents. Les deux adorent la religion. Chez nous, je suis le seul à vraiment avoir la tête sur les épaules. Si jamais je venais à dire que je veux quitter l'église, il se passera quoi d'après toi ? Un jour, j'ai dit à ma mère, « Je veux entrer dans un club, et je veux aller jouer chez mes copains. » Ma vieille s'est alors mise à gueuler, « Démon ! » Elle m'a même privé de déjeuner pendant plusieurs jours.

Le garçon se mit à rire.

― Je fais ce que me demandent mes parents de façon à ce qu'ils me prennent pas la tête ; mais après, quand je suis pas chez moi, je fais ce que je veux.

Il passait son temps à l'école comme n'importe quel autre enfant, en conclus-je, et une fois chez lui, il vivait comme un religieux. Il menait une double vie.

― Ce que je veux dire, c'est que vous feriez mieux de pas faire l'erreur de les rejoindre.

Il avait l'air sérieux.

― Tout le monde était super sympa avec vous aujourd'hui, pas vrai ? Ils avaient tous l'air heureux, hein ? T'as sûrement pensé un truc stupide du genre, « Peut-être que je peux bien m'entendre avec des gens sympas comme eux », non ? Et c'est là que tu te trompes, l'ami. C'est leur façon de procéder. Jamais ils n'agissent de façon désintéressée, crois-moi. C'est une de leurs techniques pour convertir des gens.

» Une fois à l'intérieur, on se rend compte que c'est pareil que dans n'importe quelle société. Tout le monde veut être chef. Tout le monde veut aller au paradis. Mon père tente désespérément de tout faire pour atteindre ce but, à envoyer des cadeaux aux chefs, pour essayer de monter dans la hiérarchie, coûte que coûte. C'est vraiment débile. T'as vu ce qui s'est passé aujourd'hui, pas vrai ? Cette fille qui est passée en dernier n'était qu'une fidèle peu active jusqu'à récemment, mais sa famille n'arrêtait pas d'insister pour qu'elle entre au missionnaire, jusqu'à ce qu'elle finisse par céder. Et en tant que membre de la même famille, sa tante a gagné en influence.

Je cherchai alors à dénicher plus d'informations sur Misaki.

― Hein ?

Le garçon cligna des yeux.

― Bah, cette fille est récemment devenue chercheuse. C'est une fille banale ― adoptée, ou du moins, sous tutelle de cette bonne femme. Son oncle ne semble prêter aucun intérêt à la religion, ce qui pourrait bien la sauver. Non, j'imagine qu'elle est tiraillée entre les deux, ce qui rend la situation encore plus difficile. Elle a toujours l'air soucieuse, pour une raison ou une autre.

Je lui étais vraiment reconnaissant de m'avoir donné ces informations.

Au moment de nous quitter, le garçon me fit la morale :

― Je me répète, mais tu ferais mieux de pas le faire. Tu ne dois surtout pas te convertir. Enfin, c'est pas vraiment mon problème si tu le fais ; mais si t'y tiens vraiment, fais pas d'enfants.

J'acquiesçai légèrement et rentrai chez moi.


Notes

  1. Groupe de personnes obsédées par le surnaturel et l’étrange.
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