Tabi ni Deyou:Rêve (FR)

From Baka-Tsuki
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Chapitre 1 : Rêves[edit]


— ... Alors ? Tu peux la réparer ou pas ?
Une fille surveillait un garçon qui tenait une clé à molette dans la main. En guise de réponse, il poussa un gémissement avec le visage de quelqu’un qui avait enduré une semaine de constipation.
— Ça fait quatre jours que j’essaye, mais parti comme c’est, on aura atteint la prochaine ville avant que j’y arrive.
— C’est pas ce que je voulais entendre ! La prochaine ville est encore à des kilomètres d’ici.
Tout en riant jaune, la fille s’assit sur un banc. Le bois sec, abîmé par une exposition prolongée aux rayons du soleil, n’était guère agréable pour ses jambes nues, mais sur le moment, la fatigue l’emporta sur l’inconfort. Elle portait l’uniforme traditionnel des lycéens, mais du fait de la chaleur, elle avait retiré sa veste et s’éventait avec sa main.
— Peut-être que t’es pas doué pour réparer les choses, Garçon. T’attends pas à recevoir le moindre compliment pour avoir poussé une moto en panne sur plus de 220 kilomètres.
— Tu veux pas me lâcher avec ça, oui ? On reste jamais en place au même endroit, alors comment veux-tu que j’ai le temps de faire les réparations nécessaires ?
Le garçon, surnommé Garçon, se tapota ses épaules courbaturées avec la clé à molette. Il portait le même uniforme que la fille, mais celui pour les garçons évidemment. Il avait retiré sa veste et sa cravate, et avait également déboutonné son col.
Oui, il était limité dans les réparations qu’il pouvait faire. Pour leur voyage, ils avaient bricolé un siège passager sur leur Super Cub, monoplace à la base, et y avaient accroché diverses choses comme de la nourriture, des vêtements, de l’essence et de l’eau. Les bagages de deux personnes ne laissaient que peu de place à une véritable boîte à outils.
Boulons et écrous constituaient l’essentiel des pièces qu’ils avaient, ainsi que de l’huile et une bougie d’allumage. Et étant donné que leurs outils se limitaient à une clé anglaise, diverses clés polygonales et un couteau pliant Gerber, une réparation digne de ce nom aurait été du domaine du miracle.
— Peut-être qu’on ferait mieux de l’abandonner..., suggéra-t-il.
— Tu rigoles ? Et comment tu comptes porter toutes nos affaires, hein ? Sur ton dos ?
— Ngh.
Le garçon resta perplexe après avoir vu son idée irréaliste complètement balayée.
— Alors, est-ce que tu pourrais au moins m’aider à la pousser, Fille ?
— Et puis quoi encore.
La fille qu’il avait appelée Fille le fusilla du regard.
— Tu veux faire faire le sale boulot à une demoiselle ? L’humour non plus, c’est pas ton fort à ce que je vois.
— Hum, une fille inscrite en athlé qui se qualifie de « demoiselle » ? Je suis sûr que t’es plus musclée que moi.
En réponse, elle lui envoya un coup de pied dans les côtes.
La demoiselle n’a que peu goûté à la blague, on dirait. Ouch.
— Je crois qu’on va camper ici ce soir. Au moins, c’est mieux que de planter sa tente au beau milieu de la route, pas vrai ?
— Hum, pas faux.
Ils s’étaient arrêtés sur une aire de repos qui avait été construite pour les fermiers du coin. Il y avait juste des toilettes, une arrivée d’eau, et quelques bancs sous une poignée d’arbres, mais c’était amplement suffisant. Dans ces endroits où il n’y a rien d’autres qu’une longue route et des prairies à perte de vue, les aires de repos étaient telles des oasis au milieu du désert. Essayez de dormir sur du bitume pour voir : vous serez attaqués par des insectes, vous aurez mal au dos à cause de la dureté du sol et vous crèverez sous la chaleur matinale.
— Bon, préparons le campement dans ce cas. Il va bientôt faire nuit.
— Mm, acquiesça le garçon.
L’aiguille des heures sur sa précieuse montre affichait six heures passées. Certes, cette mécanique plutôt archaïque était loin d’être des plus précises, mais à en juger par la couleur rougeâtre du ciel, l’heure devait être dans ces eaux-là.
— Ok, Fille, tu t’occupes du dîner. Je vais préparer les lits.
— Compris, Garçon.
Ils commencèrent chacun leur tâche respective sans s’appeler une seule fois par leurs noms.
Du porte-bagage improvisé de la Super Cub qu’ils avaient étendu de chaque côté de la roue arrière au moyen de sacoches, le garçon sortit un gros paquetage qui contenait leur matériel de couchage, tandis que la fille se saisit d’un sac qui fut un temps rempli de nourriture mais qui ne contenait désormais quasiment que des ustensiles de cuisine. Puis chacun s’attela à sa tâche respective.
Le garçon se dirigea vers deux vieux bancs en bois placés côte-à-côte. Malgré leur état d’usure avancé, ils étaient parfait pour le but recherché : suffisamment longs pour pouvoir étendre les jambes et sans le moindre obstacle comme un dossier ou des accoudoirs. Mieux, les bancs étaient placés pile entre deux arbres. Parfait.
Il sortit lentement du paquetage quelques petits draps enroulés. Il y en avait huit au total, astucieusement pliés et rangés d’une façon qu’ils avaient eux-mêmes imaginée. Ainsi, ils allaient se retrouver avec chacun quatre draps. Sur chaque banc, il plia une paire de ces derniers trois fois et les posa de façon à faire un matelas. Puis il plaça un autre drap sur chaque banc en guise de couverture. Malgré le fait que c’était l’été, ils se trouvaient tout au nord d’une île, le temps pouvait donc se gâter d’un instant à l’autre. Il roula en boule les deux derniers draps pour en faire des oreillers.
Ensuite, il bricola un toit au moyen d’une corde à linge et d’un grand drap bleu. Il accrocha la corde aux arbres juste au-dessus de leurs lits improvisés, et tira le drap bleu par-dessus. Pour finir le toit, il plaça des cailloux à chaque coin du drap pour faire comme une tente. Cela devrait suffire à les protéger des rayons du soleil tout comme de la pluie. Le tout restait assez vulnérable au vent, mais l’accrocher à la Super Cub devrait lui permettre de rester en place en cas de rafales.
Enfin, il plaça une figurine creuse de cochon en céramique entre les bancs et y posa un serpentin anti-moustique.
Et voilà le travail !
— Oh ?
Juste après avoir terminé le campement, une odeur appétissante se mit à flotter dans l’air, et le garçon se retourna pour regarder.
Ce qui l’attendait n’était pas seulement un délicieux repas, mais également l’un des plus grands rêves de tout homme — une fille en tablier en train de préparer à manger. Elle utilisait un petit réchaud de camping et une petite poêle à frire pour faire cuire du corned-beef et des asperges blanches en conserve.
Même si les asperges ne lui faisaient pas vraiment envie, l’odeur du bœuf rôti mélangé au beurre réveillait son estomac vide et le garçon dut lutter pour le faire taire.
Elle partagea le petit repas en deux portions avec leur couteau de poche, sortit deux morceaux de pain de leur boîte hermétique et mit la moitié des ingrédients entre les deux, de façon à en faire un sandwich.
Malgré que le couteau ne fût pas vraiment adapté pour ça, la fille n’éprouvait aucun mal à l’utiliser et le sandwich fut prêt en un rien de temps. Il était assaisonné avec juste ce qu’il faut de moutarde, et la coloration brun-doré du pain grillé lui mettait encore plus l’eau à la bouche.
Cependant, le garçon se garda de manger le sandwich tout de suite.
Après tout, ils avaient décidé de toujours manger leur repas ensemble.
Tandis que la fille préparait un deuxième sandwich — avec une quantité différente de moutarde — pour elle, le garçon luttait pour retenir le torrent de salive qui s’amoncelait dans sa bouche.
— Bon, c’est prêt. Mangeons !
La fille ôta rapidement son tablier et s’assit sur son lit d’un soir.
— ...
Puis, elle remarqua le regard du garçon.
— ... Quoi ?
— Ah, rien. Je me disais juste que t’étais devenue plus... féminine.
Aïe ! Mon tibia !
— Qu’est-ce que tu sous-entends par là ?!
— Euh, c’est juste que... ta façon de cuisiner et d’enlever ton tablier te rendent assez...
Pour être honnête, elle ressemblait sans aucun doute à une femme au foyer, mais je ne crois pas pouvoir m’en sortir vivant si je dis ça.
— Bah, même toi tu finirais par t’y faire si tu devais jouer les cuistots de service pendant trois mois d’affilée !
— Je suis désolé de te faire faire la cuisine pour moi à chaque fois...! Enfin bref, bon appétit.
— Ouais, ouais.
La fille se rassit et prit son sandwich.
Ils s’échangèrent un bref sourire et croquèrent en même temps dans leur repas.
Tous deux demeurèrent silencieux, mais ils continuèrent à s’échanger des sourires de temps à autre.
Le mélange du succulent corned-beef et de la moutarde épicée aiguisait leur appétit, ils dévoraient donc littéralement leurs sandwiches. C’était tellement bon que le garçon ne sentait même pas le goût de l’asperge.
Le seul mauvais point était qu’il ne restait déjà plus qu’une bouchée.
Le garçon engloutit le dernier morceau avec une pointe de regret, et se frotta les mains pour faire partir les miettes de pain.
— Merci pour le repas.
— Ouais, de rien.
La fille croisa les bras.
— ... Au fait, Garçon.
— Mm ?
— ... On est à court de pain et de viande maintenant.
— Quoiiii ?!
La fille lui lança un regard sévère et froid.
— Ça fait une semaine qu’on n’a pas trouvé de nourriture. Si tu te grouilles pas de faire marcher cette moto, à partir de demain, ça sera un menu complet à base d’asperges !
— S-Serait-ce une menace ?!
— Bien sûr que non. Je t’informe juste, mon cher chauffeur.
Ce bref échange verbal fit tomber le garçon, alors sur son petit nuage, dans un abysse de désespoir. La fille, à qui cela ne posait aucun problème de manger des asperges, lui lança un grand sourire. Par contre, il la trouvait plus odieuse que triomphante. Bordel. Il va falloir sérieusement que je répare ce truc...!
En levant les yeux au ciel, il remarqua que le soleil était sur le point de passer complètement sous la ligne de l’horizon. La nuit tombait et le paysage s’assombrissait petit à petit.
Il se saisit alors d’une lampe composée d’une lampe stylo et de quelques bâtons fluorescents et l’alluma.
— Il fait déjà noir. Et si t’allais te coucher, Fille ?
— Hein ? Et toi, tu dors pas ?
La fille tourna nonchalamment la tête dans sa direction. Elle n’avait pas attendu le garçon pour aller se coucher.
— Il faut encore que je note ce qui s’est passé aujourd’hui dans le journal... D’ailleurs, t’as remarqué que ces derniers jours ont pris une tournure assez tragique ?
— Évidemment. Il s’est rien passé de bien depuis un moment. Et comme je te l’ai déjà dit, on va vraiment être à court de nourriture.
— Et l’eau ?
— Je crois que ça ira pour l’instant, mais tout ce qu’il nous reste vient du château d’eau, alors il va falloir qu’on la fasse bouillir demain avant de pouvoir la boire.
Ils étaient donc dans une situation vraiment critique. Ils avaient suffisamment d’essence pour la Super Cub, mais il aurait été trop dangereux de bouillir l’eau avec ça. Au mieux, ils pouvaient s’en servir pour faire du feu plus facilement.
Le garçon soupira profondément et se saisit d’un gros livre du sac où ils rangeaient diverses bricoles.
Ce n’était pas vraiment un livre, mais leur journal. La couverture était vierge, alors il était difficile de savoir exactement ce qu’il était censé contenir à la base, mais ces deux-là utilisaient cet imposant livre pour raconter leur voyage. Il devait faire dans les cinq centimètres d’épaisseur, et les coins de sa solide couverture étaient renforcés par des morceaux de laiton. Il y avait même une lanière qui allait de pair avec la serrure en laiton.
La clé du journal était sur le porte-clés de la clé de contact de la Super Cub. Comme toujours, le garçon ouvrit la serrure, tourna les pages jusqu’à atteindre celle du jour, et coucha son stylo sur le papier.
La lampe stylo blanche produisait plus de lumière qu’il ne lui en fallait pour écrire. Son éclairage artificiel contrebalançait l’éclat des étoiles dans le ciel nocturne. À l’inverse de l’infinité de points lumineux qu’il y avait là-haut, il n’y avait ici-bas guère que la lampe stylo et le serpentin anti-moustique qui brillaient.
Au bout de dix minutes, le garçon en avait fini avec les évènements du jour. Il referma le livre avec la clé et le rangea dans le sac. Puis il éteignit la lumière et se coucha dans son lit improvisé.
La lampe stylo avait laissé une image résiduelle verte dans ses rétines, et comme pour compenser son absence, les étoiles dans le ciel sombre semblaient briller dans ses yeux.
Tout ce qui était visible, c’étaient des orbes kaléidoscopiques recouvrant les cieux, des prairies à perte de vue s’étalant sur terre d’un horizon à l’autre, et une étroite route grisâtre traversant le paysage.
Et dans un coin de ce tableau, deux voyageurs qui s’endormaient tout doucement.



Ce fut une douleur au dos qui réveilla la fille le lendemain matin.
Elle ouvrit les yeux, et se rendit compte qu’elle était par terre. Son corps était contorsionné tel le cadavre d’une fille assassinée. Si on venait à dessiner le contour de son corps à la craie, on y aurait vraiment cru. Évidemment, elle n’avait pas été assassinée, mais était simplement tombée de son lit de fortune. Ne voyant aucune raison de paniquer, elle se releva et s’assit. L’autre lit était déjà vide. Quelques mètres plus loin, le garçon se battait avec la Super Cub, tout en brandissant une clé anglaise.
— ... T’es plutôt du genre matinal, toi, hein ?
— C’est pas très bon de faire la grasse mat’ quand on s’est couché tôt, tu sais ?
Malheureusement pour lui, la fille était désormais suffisamment réveillée pour ne pas laisser passer une remarque aussi insolente. Elle le gratifia d’un coup de pied dans le dos.
Satisfaite de voir le garçon se tordre de douleur, elle essaya de détendre son dos endolori au moyen de quelques étirements, en tortillant ses hanches de gauche à droite, avant d’étirer ses bras aussi haut qu’elle le pouvait. Elle envisagea ensuite la possibilité de faire quelques exercices de gymnastique, mais elle mit fin à ses étirements et poussa un soupir, faire ça toute seule serait après tout assez pathétique.
— Mais Garçon, tu t’es levé tôt juste pour pouvoir réparer la moto ?
— Bah ouais. Sinon il fera trop chaud avant que je finisse.
Le garçon retira ses gants de travail, qui étaient noircis par l’huile et la suie.
— Mais bon, dès que j’en ai fini avec ça, j’aurai fait tout ce que j’ai pu. Si elle ne fonctionne toujours pas, alors c’est impossible avec nos moyens actuels.
— Eh ben, maintenant, c’est « ça passe ou ça casse », hein.
La fille lui lança un sourire narquois et commença à rassembler le matériel nécessaire pour purifier leur eau.
Comme toute l’eau qu’il leur restait provenait d’une source non potable, elle se préparait à la stériliser en la faisant bouillir. Comme il aurait été peu judicieux d’utiliser leur petit réchaud à gaz pour faire bouillir une telle quantité d’eau, elle se mit plutôt en quête de branches et d’herbes sèches pour faire un feu. Après avoir constitué un tas, elle embrasa le tout au moyen du briquet Zippo du garçon.
Il était déjà sept heures passées et le soleil montait lentement mais sûrement dans le ciel matinal. Avant qu’ils n’aient le temps de dire ouf, l’air frais de la nuit passée avait été complètement chassé par le soleil d’été, qui brillait désormais avec la même intensité partout dans le pays.
Tandis que la fille travaillait d’arrache-pied à stériliser l’eau, le garçon continuait sa tentative de réparation.
Le moteur de la Super Cub était en réalité assez basique. En fait, le garçon était devenu doué pour démonter ce moteur uni-cylindrique à quatre temps.
Il ne pouvait hélas pas faire grand-chose si ce n’est ajuster les parties qui étaient sorties de leur alignement et resserrer quelques boulons. Il n’y avait pas assez de place sur la moto pour des pièces de rechange si jamais une venait à rendre l’âme. Si telle était la source de leurs problèmes actuels, alors ils étaient vraiment dans de beaux draps.
Leur moto avait connu la vie dure avec son précédent propriétaire ; une pièce cassée n’avait rien d’impossible. Des boulons étaient desserrés, des rivets étaient endommagés, le joint supérieur commençait à se fissurer, et l’huile était sale. Les pneus et les freins étaient devenus aussi lisses qu’un crâne rasé, et la suspension était usée jusqu’à la moelle. Malheureusement, il fallait que leur Super Cub tienne le coup encore un bon moment.

— Si seulement je pouvais mettre la main sur quelques pièces de rechange..., murmura le garçon.
Ou au moins un peu d’huile, ça me permettrait de nettoyer celles qu’on a. Mais cela n’allait pas servir à grand-chose si elles se retrouvent encrassées par l’huile sale du moteur.
— Alors, verdict ?
La voix venait de derrière le garçon.
— C’est pas gagné.
— Oh-ho. En gros, je dois me préparer à marcher, c’est ça ?
— Peut-être bien. Enfin, on va savoir ça tout de suite.
Il prit le guidon, sans prendre la peine d’enlever ses gants de travail, et posa son pied sur la pédale de démarrage.
... Dieu, je vous en supplie, faites que ça marche, pria-t-il, avant d’actionner la pédale de toutes ses forces.
Le moteur démarra plusieurs fois, tout en émettant un léger toussotement. Même la fille, qui n’y connaissait pas grand-chose en mécanique, avait compris que c’était peine perdue.
— ...
Pas du genre à abandonner si facilement, il réessaya. Cette fois, il supplia non seulement Dieu, mais aussi la Super Cub elle-même.
— Alleeeeeez !
Le moteur émit le même toussotement étouffé, mais s’arrêta cette fois-ci net avec un grand fracas métallique.
— ... Haa.
Ni Dieu ni la Super Cub ne semblaient avoir envie d’exaucer ses prières.

Après avoir abandonné l’idée de réparer la moto, ils se mirent à rapidement plier bagages.
Trois mois avaient passé depuis qu’ils avaient commencé leur périple, et depuis le temps, ils commençaient à effectuer leurs tâches quotidiennes avec efficacité. Ils versèrent leur eau tout juste stérilisée dans des bouteilles de deux litres et rangèrent quelques morceaux de bois potentiellement utiles dans un sac à part après les avoir cassés en petits morceaux. Ils réussirent à ranger leur équipement de camping, puis l’attachèrent à la silencieuse Super Cub.
Cela leur prit une demi-heure, mais ce fut suffisant pour qu’ils se retrouvent déjà dégoulinants de sueur.
Même s’ils se trouvaient très au nord, et qu’il n’était que neuf heures passées, le soleil d’été chauffait déjà impitoyablement le sol. S’ils le pouvaient, ils auraient aimé demander au soleil de chauffer moins, mais jamais leurs voix ne pourraient lui parvenir, à quelques cent cinquante millions de kilomètres de là.
— Est-ce qu’on va jeter Cubby finalement ?
Tout en tenant un casque dans une main, la fille tapota la selle de leur Super Cub argentée de l’autre. Le cuir synthétique noir était déjà trop brûlant pour pouvoir laisser sa main longtemps dessus.
— J’aurais aimé pouvoir la réparer d’une façon ou d’une autre. Dire qu’on avait fini par s’habituer à monter tous les deux dessus.
— Je vois où tu veux en venir. Aucun de nous deux n’est jamais monté dans un autre véhicule avant, alors peut-être qu’on aura du mal avec une autre moto, si tant est qu’on en trouve une déjà...
— La Super Cub est idéale pour les débutants parce qu’elle a été conçue de manière à être facile à conduire...
— Mais si elle ne marche plus...
— Alors ce n’est plus qu’un tas de ferraille !
La fille donna un coup de pied dans la Super Cub.
Juste à ce moment-là, comme pour protester contre le mauvais traitement infligé à son cher deux-roues, l’estomac du garçon gargouilla soudainement. En réponse, l’estomac de la fille se mit à en faire de même.
— ...
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?! J’ai pas pris de petit déj’ moi non plus, alors évidemment que j’ai faim !
— Ah, c’est juste que j’aurais jamais cru que ton estomac puisse faire aut-... Ah-aïeeeeeeuh !!
La fille le tira par l’oreille, coupant court à ses sarcasmes.
— Puisque c’est comme ça, ta part sera plus petite !
— Tu me prends pour un chien ou quoi ?!
— Si t’en es pas un, économise tes forces pour pousser la moto au lieu de blablater !
— ... Ça demande pas tant d’énergie que ça de parler...
La fille ne répondit rien, mais murmura simplement quelque chose tout en se saisissant d’une boîte dans le sac attaché à la roue arrière et s’assit sur le banc le plus proche.
— C’est des biscuits. T’as rien contre ça, pas vrai ?
— ... Mais c’est trop fade.
— Ben voyons ! Fais pas l’enfant pourri gâté !
— Tu te plains au moins autant que moi.
— La ferme. J’ai préparé un accompagnement. Regarde.
Elle posa quelque chose à côté des biscuits — un pot de confiture à la fraise.
— Content ? C’est tout ce qu’on a. Il nous en reste pas des masses, alors fais gaffe à pas trop en manger.
— Compris !
Avec juste une once de confiture, les biscuits secs et fades allaient se transformer en délicieux desserts. Après avoir ouvert le pot, une odeur aigre mais fruitée s’en échappa et renforça leur appétit.
— On mange ?
Ils sortirent une quantité suffisante pour un repas et mangèrent leur petit déjeuner avant de partir. Ayant repris un peu de forces, les pas du couple semblaient beaucoup plus légers que la veille.



En japonais, le mot « mirage » se traduit littéralement par « eau fuyante ». C’est la conséquence de la réfraction de la lumière par de l’air chaud sur une surface plate et brûlante, donnant l’impression de voir une immense flaque d’eau. Mais comme cela ne se voit que de loin, on ne peut jamais atteindre la flaque et l’eau est alors dite « fuyante ». Comme le garçon et la fille ont tous les deux grandis dans une grande ville, les mirages étaient quelque chose de nouveau pour eux, mais il ne fallut pas attendre longtemps avant que ce phénomène ne se mette à leur taper sur les nerfs.
Ils avaient déjà marché une demi-journée, tous deux cuits à feu vif par les rayons du soleil et par la chaleur du bitume. Mis à part quatre courtes pauses, ils avaient marché non-stop.
De temps à autre, ils pouvaient même sentir de la malice semblant émaner du soleil. Mais toute trace des émotions qu’ils pouvaient ressentir en réaction semblait se vaporiser littéralement dans l’air chaud. Ils progressaient péniblement avec une démarche de robots, tout en poussant la moto le regard vide.
Le paysage autour d’eux était exactement le même que le matin même : une simple route sans fin bordée de chaque côté par des prairies. La seule chose qui avait changé était l’angle selon lequel ils étaient cuits par le soleil.
— ... J’ai chaud, murmura la fille tout en poussant la Super Cub de la gauche.
— ... C’est marrant... Moi aussi, répondit le garçon qui poussait la moto en tenant le guidon par la droite.
C’étaient les premiers mots qu’ils s’échangeaient en une heure. Leurs pas étaient aussi hasardeux que ceux d’un somnambule, et sans la Super Cub sur qui s’appuyer, cela aurait fait longtemps qu’ils se seraient étalés par terre.
Le garçon avait retiré sa chemise et s’en servait comme parasol, tandis que la fille avait mis une petite feuille en plastique sur sa tête.

Leurs pas étaient aussi hasardeux que ceux d’un somnambule, et sans la Super Cub sur qui s’appuyer, cela aurait fait longtemps qu’ils se seraient étalés par terre.

La chaleur aurait pu être plus supportable s’ils avaient pu humidifier leur parasol de fortune, mais ce n’était pas comme s’ils pouvaient se le permettre. Il ne leur restait que dix litres d’eau, suffisamment pour tenir cinq jours tout au plus. Et comme ils ignoraient quand ils allaient tomber sur la prochaine source d’eau, un mauvais rationnement de ce qui leur restait pouvait les mener tout droit à leur mort.
Si tout fonctionnait normalement, ils auraient pu appeler à l’aide en utilisant leur téléphone portable. Mais comme le réseau cellulaire ne fonctionnait plus, ces derniers s’étaient transformés en vulgaires lampes de poches avec montre, calendrier, appareil photo et bloc-notes intégrés. Le portable du garçon était par ailleurs en rade de batterie, le rendant entièrement inutile.
— ... Il pourrait pas y avoir... une pente pour changer...
— ... Arrête... Si je repense... au fait qu’on fait que monter... je crois que je vais m’écrouler...
Ils étaient en train d’escalader la pire des côtes. La route continuait certes tout droit jusqu’à l’horizon, mais elle ne faisait que monter petit à petit. Les efforts nécessaires pour pousser la moto sur cette côte drainaient leur énergie à vitesse grand V, et ils avaient les jambes de plus en plus lourdes.
— Il y a encore du chemin... avant la prochaine ville... Est-ce qu’on va vraiment s’en sortir...?
— Tiens bon... Fille ! Regarde, on est presque... au sommet.
— ... J’espère que la pente sera suffisamment raide... pour qu’on puisse se laisser aller sur la moto.
Tout en acquiesçant silencieusement, le garçon fit quelques pas en avant. Il tenait fermement le guidon de la moto chargée comme une mule, et ils finirent par atteindre le sommet de la colline.
— Haaah, la fille haleta bruyamment.
Elle se retourna pour regarder le chemin qu’ils venaient de parcourir. La petite côte s’étendait sans fin jusqu’à ne faire qu’un avec le ciel. L’aire de repos d’où ils étaient partis le matin était déjà hors de vue.
— On a pas mal marché, hein...
Comme le garçon ne réagit pas, elle se retourna dans sa direction. Elle le vit en train de regarder à travers des jumelles qu’il avait sorties de leur sac.
— Tu vois quelque chose ?
— ... Là-bas...
Comme la fille ne semblait pas voir de quoi il parlait, le garçon lui tendit alors les jumelles.
Au début, elle fut surprise par la vision floue qui s’offrait à elle, mais après un rapide ajustement, elle vit une autre pente, symétrique à celle qu’ils venaient d’escalader. Quand elle leva les jumelles vers l’horizon, elle aperçut une petite zone où la couleur de la végétation était un peu différente. Elle n’était pas bien grande, mais une partie de la zone herbeuse était un peu plus verte qu’à côté.
— ...... C’est une ferme... et il y a une maison, Garçon !
L’image agrandie tremblait dans ses mains fatiguées, mais il était clair que quelqu’un habitait là. Aucun doute là-dessus : sur un côté de la route qui coupait ce paysage verdâtre, il y avait une maison, et sur l’autre, quelques champs.
Le terrain était séparé par ce qui paraissait être une clôture bricolée à la main et des fruits et des légumes semblaient y pousser. On pouvait même voir une rizière juste à côté. Le terrain était en bon état et on voyait bien qu’il était entretenu par quelqu’un.
Bien entendu, il était impossible de déterminer si cette personne était là depuis cette distance, mais un endroit habité se devait d’avoir un accès à l’eau. À en juger par l’état de la végétation, il devait sûrement rester de l’eau.
— Allons-y, Garçon ! C’est juste là-bas à l’horizon ! On y sera en un rien de temps !
— Ok !
La fille rangea les jumelles dans le sac et ils se remirent à pousser la moto dans la pente avec une énergie retrouvée. Malgré que la pente ne fût pas assez forte pour pouvoir se laisser aller sur la moto, leur destination maintenant en vue, ils ne ressentaient désormais plus la moindre fatigue.
Après avoir couru près de la moitié du chemin à toute vitesse, ils se rappelèrent que la distance à l’horizon variait en fonction du dénivelé.



— J’en peux plus.
— Moi non plus.
Leur conversation avait fini par se réduire à quelques mots de temps à autre. Mais c’était normal après tout, vu qu’ils venaient de pousser leur moto en courant sur distance dite « longue » en athlétisme. En plus de ça, ils avaient du mal à retenir la moto du fait que la pente était plutôt raide dans la deuxième partie, leur demandant plus d’efforts encore. Même si ce n’était pas pire que durant la montée, ça n’avait rien à voir avec une marche sur un terrain plat.
Néanmoins, ils finirent par atteindre la maison en question. Leurs ombres s’étaient allongées, et au loin, on pouvait entendre le meuglement d’une vache.
Il ne restait pas assez d’énergie à la fille ne serait-ce que pour lever la tête, de ce fait, c’est le garçon qui s’occupa de mettre en place la béquille de la moto avant de s’approcher du bâtiment.
— Serait-ce... l’association d’une épicerie et d’une ferme...? murmura-t-il à lui-même, tout en examinant la maison isolée et les champs des yeux.
À gauche de la route se tenait une épicerie qui servait également de maison, et à droite, se trouvaient les champs et ils montraient clairement des signes d’une maintenance humaine.
La route grisâtre traversant un panorama de prairies vertes couplée à ce petit « corps étranger » au milieu lui faisait penser à une voie de chemin de fer et une gare. Il pouvait également apercevoir beaucoup de légumes bons pour la récolte. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas vu pareille scène. Des tomates, d’un rouge vif avec la lumière du soleil, des concombres, si gros qu’il commençait à soupçonner les fermiers d’utiliser des produits chimiques, et d’autres légumes encore qu’il n’avait pas vus depuis un moment se balançaient dans le vent.
— Eh ben... Hé, Fille... Fille ? Hé ! Fille ! Ça va ?!
La fille, qui était censée être à côté de la Super Cub, était tombée à plat ventre sur le sol brûlant et ne bougeait plus. Il y avait de grandes chances que son visage rouge écarlate ne fût pas uniquement dû à la lumière rougeâtre du soleil couchant.
Le garçon se hâta de la soulever pour l’emmener vers les champs, en quête d’un point d’eau. Il devait y en avoir un. Peut-être qu’il allait se faire enguirlander pour être entré sans permission, mais c’était un cas de force majeure.
Mais, alors qu’il était sur le point de dépasser l’épicerie, quelque chose d’assez inattendu pour l’endroit attira son regard.
Une voiture de marque étrangère était garée à l’ombre du bâtiment — du genre haut de gamme.
Il y avait cette chose brillante sur son capot qui scintillait malgré le fait qu’elle était à l’ombre et qui ressemblait à l’insigne de Mercedes-Benz. Le garçon ne s’intéressait pas spécialement aux voitures, mais celle-ci sentait l’argent à plein nez rien qu’à regarder ses jantes en aluminium et les sièges en cuir véritable. L’image d’un chauffeur avec des gants blancs en train d’épousseter le capot de la merveilleuse voiture avec un plumeau collerait parfaitement à la scène.
Mais que viendrait faire le propriétaire d’une Mercedes dans ce coin perdu au milieu de nulle part ?
Il ne pouvait se défaire de son étonnement, mais sur le moment, la fille à qui il prêtait son épaule semblait sur le point de fondre comme neige au soleil, alors il se dirigea rapidement vers les champs.
Tout en admirant l’état parfait des tomates et concombres, il se glissa entre eux et s’enfonça encore plus dans les champs. Il n’était pas évident de chercher de l’eau tout en portant une fille exténuée, mais à son grand étonnement, il en trouva très rapidement.
C’était un point d’eau constitué d’un puits, il était situé pile au milieu du champ le long de la route.
Juste derrière se trouvait la façade d’une construction ressemblant à une petite colline, cette dernière était renforcée à l’aide de pierres et équipée d’un tuyau en PVC. De l’eau d’une clarté étonnante coulait du tuyau dans un bassin en béton rempli à ras bord.
Après avoir assis la fille sur le banc en pierre juste à côté, le garçon se saisit d’un bol en plastique qui flottait dans le bassin et commença à écoper l’eau.
Et ensuite :
— Réveille-toi, Fille !
Insolation, coup de chaleur, estomac vide et fatigue avaient pratiquement transformé la fille en seiche séché, et donc, pour l’aider, il l’aspergea énergiquement d’eau.
— ... Je peux savoir à quoi tu joues, crétin ?!
D’un geste rapide de la main droite, la fille arracha le bol des mains du garçon et le frappa avec au visage. Vide.
D’un côté, le garçon en train de se tenir le nez. De l’autre, la fille trempée de la tête aux pieds. Chacun prit une arme à portée de main, la remplit d’eau et se tint prêt, l’un en face de l’autre.
— ...
— ...

Ils étaient tous deux légèrement accroupis, en position de combat, et alors que la bataille d’eau était sur le point de commencer, une voix les interrompit.

— Bien le bonjour ! Seriez-vous des clients ?

Le garçon et la fille se retournèrent en direction de la voix tout en laissant l’eau de leurs bols couler sur le sol. Et là, ils furent abasourdis par ce qu’ils virent.

Ils étaient tous deux légèrement accroupis, en position de combat, et alors que la bataille d’eau était sur le point de commencer, une voix les interrompit.




Tout en épongeant sa sueur, un homme au grand sourire se tenait devant eux. Il devait probablement avoir la quarantaine, et était encore dans la fleur de l’âge. Il avait un chapeau de paille, une serviette, une paire de bottes en cuir, une chemise blanche et une veste Armani enroulée autour de la taille. Sa silhouette svelte mais trapue rappelait celle qu’ont les profs de sports et son sourire chaleureux suggérait fortement une appartenance aux classes aisées. Il était la preuve vivante qu’un gentleman demeurait un gentleman même en travaillant dans les champs.
Cependant, ce n’était ni son apparition soudaine, ni ses habits dépareillés qui les surprenaient, mais ses cheveux.
Ils n’étaient pas noirs comme ils auraient dû l’être, mais complètement blancs, comme s’il avait utilisé un décolorant très fort. En plus de ça, sa peau était quasiment aussi blanche que celle d’un albinos, sans la moindre trace de bronzage malgré le fait qu’il travaillait sous un soleil de plomb.
— Oh, vous ai-je fait peur ?
— Ah, non, hum...
— Excusez-nous de vous avoir dévisagé comme ça.
Elle baissa la tête. Le garçon se dit alors que les femmes étaient plus douées que les hommes pour s’excuser. Mais ce n’était pas vraiment le moment de penser à ça par contre.
Comme les deux voyageurs avaient flirté avec la mort et que l’homme était en train de faire une pause, ils décidèrent de s’asseoir sur le banc en pierre.
Ce dernier était suffisamment large pour cinq personnes et, grâce au toit qui était installé au-dessus, ils étaient protégés des attaques du soleil. Et comme l’eau coulait tout près, il faisait bien plus frais que sur la route de bitume. La terre avait été mouillée par l’eau que le garçon avait répandue, mais le soleil était déjà en train de la faire sécher. Bien sûr, cela s’appliquait également à la fille trempée jusqu’aux os.
— ... Ah, suis-je bête. Je ferais mieux de me présenter. Voilà qui je suis…
Il sortit de manière très gracieuse une petite boîte de sa poche, et leur tendit une des cartes de visites qu’elle contenait tout en acquiesçant.
Cette séquence de mouvements approchait déjà la perfection et montrait que l’homme avait fait ça toute sa vie.
« Société de transport, Président » était écrit dessus.
Il n’y avait ni le nom de la société, ni le nom de la personne.
Il ne semblait y avoir aucune trace d’erreur d’impression ou de tentative d’effacement ; c’est comme si les lettres s’étaient évaporées. Ou plutôt, c’est comme s’il avait fait faire ces cartes vides juste pour s’amuser.
Il fallait plisser des yeux pour voir le logo de la société, qui était légèrement imprimé sur un coin de la carte.
Je suis pas trop sûr, mais je crois qu’elle est assez connue, cette boite.
— ... Enfin, ce n’est pas comme si cela vous servait à grand-chose vu qu’il n’y a pas mon nom dessus.
Le garçon regarda avec réticence en direction de l’homme au sourire amer.
— Alors... vous l’avez « perdu » ?
— Exactement. Mon nom s’est évaporé, dit-il simplement. Du jour au lendemain, alors que je travaillais, les gens de mon département ont commencé à me dire qu’ils avaient oublié mon nom. J’ai eu un mauvais pressentiment au moment où je me suis rendu compte que quoi qu’ils fassent, ils n’arrivaient pas à s’en rappeler. J’ai alors mené ma petite enquête. J’ai ainsi découvert que mon nom avait complètement disparu : dans les documents de la société, sur ma propre carte de visite, et cætera. Mais le pire dans tout ça, c’est que moi-même je n’arrivais pas à m’en souvenir.
Tout en écoutant le ton indifférent de sa voix, le garçon et la fille s’échangèrent un regard et ramenèrent leur attention en direction de l’homme.
— Même mes associés avaient tous oublié mon nom. Pire, certains en étaient venus à oublier mon visage. Enfin, vous vous doutez bien à quel point il était ennuyeux pour moi de continuer à travailler dans ces conditions.
L’homme éclata de rire puis rangea la carte de visite dans la boite.
— À la fin, je ne voyais plus l’intérêt de continuer à travailler, alors j’ai tout plaqué du jour au lendemain. Après avoir erré un peu partout dans le pays, j’ai fini par m’installer ici... Voulez-vous vous joindre à moi ?
Il ne leur proposait pas de travailler à la ferme, mais de belles tomates rouge vif qui avaient été rafraîchies par la source d’eau voisine et qui réfléchissaient la lumière du soleil.
Il va sans dire que leur « Oui » ne tarda pas.



— ... Pour tout vous dire, j’ai toujours rêvé de travailler dans une ferme. Pourtant, j’ai terminé dans une entreprise de transport de légumes. Après avoir travaillé dur là-bas, je me suis retrouvé à la tête d’un département, ensuite directeur de gestion, puis directeur d’une filiale. Avant que je m’en rende compte, j’étais si jeune mais déjà président de la société.
— ... Mais il y a de quoi être fier, non ?
Le garçon avait posé ses yeux sur l’homme tout en croquant dans sa deuxième tomate.
La tomate merveilleusement douce était tellement juteuse que c’était comme si elle explosait littéralement à chaque bouchée. Il n’y avait pas photo entre du jus de tomate et la chair de ce merveilleux fruit frais. Une sensation de bien-être envahit son corps, qui n’avait pas eu droit au moindre légume frais depuis un moment.
Il n’aurait jamais cru pouvoir ressentir un tel sentiment avec une simple tomate. Désormais, il se sentait même d’attaque pour manger un honni poivron vert. Cru.
— Eh bien, j’imagine que cela peut paraître formidable pour les autres. Mais vous voyez, j’aimais mon travail et il semblerait que j’étais doué pour ça. J’étais intéressé, alors j’étais entièrement absorbé par ce que je faisais et j’avais gravi les échelons de l’échelle sociale sans m’en rendre compte. Mais dans le même temps, je m’étais peu à peu éloigné du travail que je voulais vraiment faire.
La fille était assise à côté du garçon et avait du mal à se décider entre ignorer le risque d’avoir mal au ventre et manger une troisième tomate.
— Et donc vous avez réalisé votre rêve de travailler dans une ferme grâce au fait d’avoir « perdu » votre nom. Oh-oh.
Son choix de mots était lourd de sous-entendus. Mais sans aucune méchanceté. C’était plus une sorte de sarcasme qu’elle mélangeait à ses mots pour le taquiner. Le directeur semblait en être parfaitement conscient et esquissa un sourire.
— C’est exact. Je sais que ce n’est pas très gentil envers mes anciens collègues de travail, mais je m’amuse tous les jours comme un petit fou ! ... Enfin, même si ce que j’ai appris à l’école et pendant mon expérience professionnelle ne me sont d’aucune utilité ici.
L’homme afficha un sourire complice.
— Pourquoi avoir fait tout ce chemin depuis Honshu ? Il y a des terres cultivables là-bas aussi, non ?
— Il n’y a pas de raison particulière. Ce n’est pas comme si j’avais prévu depuis le début de travailler dans les champs. Au début, je pensais juste faire un peu de tourisme, puis je suis tombé sur cette maison. À l’époque, une vieille dame tenait l’épicerie toute seule. Elle m’a laissé vivre ici et m’a appris comment faire pousser des légumes, tout en lui donnant un coup de main dans les champs.
— Comment va-t-elle maintenant ?
— ... Elle a disparu... en mars dernier.
— ... Je vois, dit le garçon avec compassion, tandis que la fille à côté de lui finit par céder à la tentation et croqua un gros morceau dans sa troisième tomate.
Et juste à ce moment-là...
— Oh, monsieur le Directeur ? Serait-ce des clients ?
Une voix féminine les interrompit soudainement.
C’était une voix magnifique, comme celles qui font les annonces dans les gares. Sa propriétaire se tenait au milieu d’un champ de maïs teinté par les couleurs du soleil couchant.
D’un coup, de derrière les plants de maïs qui étaient assez grands pour cacher quelqu’un apparut une secrétaire. Elle portait un tailleur. Il va sans dire qu’elle était d’une beauté éblouissante.
— .... Vous avez même une secrétaire ?!
Ils lui donnèrent un bon coup de coude dans l’estomac. Mais avec modération tout de même.

Après s’être remis de la douleur, le président présenta la femme qui venait de les rejoindre.
— ... Hum, c’est ma secrétaire. Comme elle a « perdu » son nom, elle s’appelle simplement Secrétaire.
— Je suis Secrétaire. Enchantée de faire votre connaissance.
La femme se courba de façon très élégante.
L’angle avec lequel elle se courba ainsi que la position de ses mains témoignaient de la perfection qu’elle avait atteinte de par son travail. Cependant, son tailleur était sale et sa peau, jadis blanche, était brûlée par le soleil. Un chapeau de paille recouvrait ses beaux et longs cheveux noirs et elle tenait des maïs tout juste cueillis. Elle avait une serviette sur ses épaules et elle ne portait pas de talons hauts mais des bottes en caoutchouc. Cela contrastait vraiment avec le haut.
Elle leur fit un grand sourire, après quoi les deux se regardèrent. L’heure était venue pour eux de se présenter.
— Euh... Je suis Garçon. Mon aliment préféré pour le moment, c’est les tomates.
— Je suis Fille. Mon aliment préféré est provisoirement la tomate. Mais j’envisage de passer rapidement au maïs.
Ils se courbèrent ensemble et répondirent au rire de la secrétaire avec un qui était l’exemple même du rire aux éclats.
Au final, elle décida de faire une pause à son tour et de se joindre à eux. Il était dix-huit heures. L’endroit était parfait pour se reposer avec l’air qui était d’une fraîcheur très plaisante avec la température qui diminuait peu à peu et l’eau environnante.
— Vous voyagez ?
— Oui. On a tout plaqué et on est partis en voyage. Alors c’est un peu comme ce qu’a fait le directeur, hein ?
La secrétaire gloussa une fois de plus en entendant la réponse assurée de la fille.
— Alors comme ça, tu t’es enfuie avec ton petit copain ?
— ...
Tandis que la femme semblait persuadée d’avoir vu juste, le visage de la fille se figea dans une expression gênée. Puis, avec exactement la même expression, elle se tourna vers le garçon avec un regard mêlant doute et attente.
— Est-ce que tu es... mon petit copain ?
Elle n’y allait pas par quatre chemins. Tout en réfléchissant à ce qu’il devait répondre, le garçon se tint le menton et médita sur la question.
— ... Hum, on n’a jamais dit ça... je crois.
À peine eut-il donné sa réponse qu’il se vit gratifier d’un coup de pied de la part de la fille, sans raison particulière. C’est ce qu’on appelle l’absence de logique.
La secrétaire gloussa une nouvelle fois.
— Je vois que vous vous entendez bien tous les deux. Vous me rendez jalouse !
Ce après quoi, la fille arrêta de frapper le garçon et se remit à manger sa tomate.
— Mais c’est valable pour vous aussi, non, Secrétaire ? Je veux dire, vous avez accompagné le directeur quand il a abandonné sa société, et maintenant vous travaillez même à la ferme. D’un certain point de vue, vous allez bien ensemble, non ?
— Oh ? Mais je n’ai jamais abandonné mon travail, dit la secrétaire d’une voix étonnée, cernée par trois regards inquisiteurs.
— Vous voyez, mon travail consiste à apporter mon soutien au directeur. Je n’ai jamais abandonné mon poste. Seul le directeur l’a fait.
— C-Comment peux-tu dire ça ?! Certes, tu es venue ici à cause de moi, mais jamais je ne t’ai forcée, non ?
— Ce n’est pas la question ! Malgré le fait que je vous ai suivi dans le cadre de mon travail, vous m’avez demandé de laver les tomates et d’aller chercher de l’eau pour les radis, et ainsi de suite. Quand ai-je été en mesure de refuser le moindre de vos ordres ?
Elle plissa les lèvres, « Hmph ! » et mit de force le panier de maïs dans les mains du directeur.
— Du coup, je me suis complètement habituée au travail à la ferme. Quoi qu’il en soit, je vais aller préparer du thé pour nos invités, alors veuillez rincer ces maïs et les faire griller tant que vous y êtes, môssieur le Directeur.
— C-Compris.
Après s’être débarrassée de cet immense tas de maïs — comme si c’était une pile de documents — elle s’en alla à bonne vitesse pour aller leur préparer du thé. Le directeur la suivit, laissant le garçon et la fille seuls près du puits.
Ni le directeur ni la secrétaire n’avaient montré le moindre signe d’étonnement quand ils ne leur donnèrent pas leurs noms.
Le champ de maïs bruissa avec la légère brise. Derrière, ils pouvaient apercevoir le soleil couchant à l’horizon.
— ... Garçon ?
— ... Mhm ? répondit-il à son murmure sans la regarder.
— Le directeur est vraiment pâle, hein ?
— ... Ouais.
Ses cheveux étaient devenus complètement blancs. Il devait avoir entre 38 et 45 ans. Avoir des cheveux aussi blancs à cet âge serait normalement presque inconcevable, mais cela n’est valable que pour les gens normaux.
Il en était de même pour sa peau. Celle-ci était dépourvue de pigmentation, comme celle d’un albinos. En comparaison, la secrétaire qui devait avoir effectué le même travail ou presque que lui était toute bronzée.
— ... Il fait chaud aujourd’hui, hein ?
— ... Bah, on est déjà en août...
Le bruit des pas pressés de la secrétaire les coupa dans leur conversation futile.
Elle posa un plateau sur le banc en pierre et, avec un son rafraîchissant, remplit leur tasse de thé. Il était probable qu’en tant que secrétaire, elle sache faire du délicieux thé, mais malheureusement, il devait être assez difficile de mesurer l’ampleur de son talent avec du thé d’orge.
Le thé servi était préparé avec de l’eau fraîche provenant du puits ; elle était tellement froide que de la fumée s’échappait des tasses.
La fille but sa tasse d’une traite, comme si c’était la tradition ici.
Sa façon d’ingurgiter son thé n’avait rien d’élégant, par contre.
— Ah, c’est vrai !
Les deux filles se tournèrent vers le garçon.
— Que se passe-t-il, Garçon ?
— Ah, c’est pas comme si c’était urgent ou quoi que ce soit, mais j’envisageais de remplir nos réserves d’eau si les vôtres ne sont pas limitées, bien entendu.
— Ah, je vois...
Deux regards instigateurs se posèrent sur la secrétaire.
— Oui. Je pense que ça ira ! Ce puits semble puiser son eau d’une source naturelle après tout.
— Super ! À nous l’eau fraîche !
Avec de l’eau aussi claire, il ne doit pas être nécessaire de la faire bouillir avant de la boire. Mh... Dans ce cas, on ferait mieux de jeter celle qu’on a, ça fera plus de place pour de la fraîche. C’est un peu du gâchis vu tout le mal qu’on s’est donné pour la purifier, mais on n’a pas trop le choix.
— Ok, je vais aller remplir nos bouteilles dans ce cas.
— Hein ? Attends, je vais t’aider.
— T’en fais pas, je peux me débrouiller tout seul... En échange, garde-moi quelques maïs !
Le garçon tendit son doigt devant les lèvres de la fille, donnant du poids à ses mots, ce après quoi la fille se rassit.
La secrétaire le regarda partir chercher l’eau tout en s’éventant à cause de la chaleur, et marmonna avec un regard malicieux :
— ... Il a l’air très gentil. Dépêche-toi d’en faire ton petit ami !
La fille recracha sa gorgée de thé. Par la bouche principalement. Mais peut-être également un peu par le nez...?
La secrétaire sourit tout en lui tapotant le dos.
— Il n’y a vraiment pas de quoi s’étonner. Deux ados qui s’enfuient de l’école pour partir en voyage à moto — qu’est-ce ça pourrait être d’autre ?
— Q-Qui sait ? Il existe bien d’autres relations entre une fille et un garçon à part femme, amoureuse ou sœur que je sache, non ?
Sa voix était rauque à cause du thé qui était entré dans sa trachée.
— Par exemple, la relation entre un directeur et sa secrétaire ?
La secrétaire se mit à glousser, mais la fille détourna son regard, visiblement gênée.
— Mais vous avez suivi le directeur jusqu’ici alors que vous n’êtes pas ensemble, pas vrai ?
— Oui. Parce que je suis sa secrétaire.
— ... Alors vous ne ressentez rien de spécial pour lui ?
— Eh bien... En l’état actuel des choses, non.
— Ce qui signifie donc que vous entretenez une simple relation d’employé-employeur ?
— Oui. Après tout, il m’a toujours appelée par mon nom de famille, et encore, alors peut-être qu’il n’a même jamais su mon nom complet ? dit-elle avant de marquer une pause. Mais la vérité demeurera un mystère à jamais.
La fille ne pouvait comprendre la voix indifférente de la secrétaire et son sourire amusé.
Mais elle ne pouvait qu’être d’accord avec cette vague explication. La fille n’avait pas l’intention d’exprimer ses pensées par des mots, mais en la regardant dans les yeux, elle comprit également que la secrétaire ne recherchait pas à être comprise de toute façon.
— Et son égoïsme ne vous dérange pas ? Vous vous retrouvez quand même à l’aider dans les champs.
— Non, du tout. Parce que c’est une décision que j’ai prise de mon propre chef.
— D’aller dans cette ferme ?
— Non. De le suivre.
Son sourire confiant était très calme, mais empreint d’une profonde volonté.
Pour une raison ou une autre, la fille se retrouva profondément gênée et sentit qu’elle rougissait jusqu’aux oreilles malgré le fait qu’il n’était pas question d’elle.
Dans l’incapacité de résister, elle détourna son regard et regarda dans la direction opposée.
— ... Jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
— Bien entendu.
La fille pouvait percevoir comme de la fierté dans sa voix et ne put résister à l’envie de se gratter la tête.
— ... Vous avez tout mon soutien.
La secrétaire fut un peu surprise par ce cri soudain et indirect, mais elle répondit avec un sourire radieux :
— Merci.
Ce n’était pas l’un de ces sourires artificiels qu’elle utilisait pour le travail, ni même un air de soulagement. C’était le premier sourire sincère qu’elle affichait depuis qu’ils l’avaient rencontrée.
Hélas, il fut dommage que ni la fille, qui regardait dans la direction opposée, ni le garçon, qui était parti chercher de l’eau, ni même le directeur, qui était occupé à griller le maïs, n’aient pu le voir.
— Hé ho ! Je ne savais pas quelle quantité faire, alors j’en ai fait plein !
Elles se retournèrent en direction de la voix et aperçurent le directeur en question avec, à la main, un panier rempli de maïs grillés.
— M-Monsieur le Directeur ! Comment allons-nous manger tout ça ?!
La remontrance de la secrétaire mit le directeur mal à l’aise.
— Mais ils sont encore jeunes... Je pensais qu’ils pourraient tout manger.
— Personne ne pourrait autant manger de maïs sans rien à côté ! ... On dirait qu’on va devoir aller préparer le dîner.... À ce propos, je suis encore jeune, moi aussi.
— J-Je suis désolé...
— Haa... Ce qui est fait est fait. Allez chercher Garçon.
Contrairement à ce que laissait entendre leur relation, c’était le directeur qui se faisait tirer les oreilles. Il repartit par le chemin par lequel il était venu avec un visage confus.
Une forte odeur se dégageait du panier qu’il avait laissé derrière lui. Apparemment, le directeur avait gentiment préparé deux types de maïs grillés. Certains étaient grillés sans aucun assaisonnement alors que les autres avaient été marinés dans de la sauce soja.
Les deux filles avalèrent leur salive sans rien dire.
— ... Je viens juste de me rappeler pour quelle autre raison je suis là.
— Hein ?
Elle se tourna en direction de la secrétaire qui venait de marmonner quelque chose.
La secrétaire continua, tout en fixant du regard le panier de maïs grillés.
— ... Je ne sais pas cuisiner.
— ... Hah.
Ce qu’on aurait pu appeler une brève conversation continuait de plus belle, même si leur regard était accaparé par le maïs.
— ... Le directeur est très doué pour ça. Vraiment.
— ... Je veux bien le croire.
Moins d’une minute plus tard, elles finirent par être libérées des chaînes de la bienséance et prirent d’assaut le maïs grillé.



— Ah... Aïeuh, arg...
— Ça t’apprendra à te goinfrer sans réfléchir ! On dirait qu’ils sont d’accord pour nous laisser dormir ici, alors allonge-toi un instant.
Le garçon fit un sourire narquois et posa un coussin en guise d’oreiller sous la véranda pour elle.
La source de son mal de ventre était évidemment le fait d’avoir trop mangé.
Pour l’instant, ils se rafraîchissaient avec des éventails sous la véranda à l’arrière de la boutique.
— Pff... C’était sûr que t’allais avoir mal au ventre après avoir mangé autant de maïs, non ?
— L-La ferme...
Même sa réponse manquait de mordant. Au final, elle avait mangé trois épis entiers de maïs. Alors sa douleur ne pouvait être mise sur le dos d’un mauvais système digestif.
Certes, il faut se rappeler que c’étaient des maïs fraîchement cueillis puis grillés. On dit que le maïs est meilleur juste après avoir été cueilli. Lui-même en raffolait, alors il ne pouvait pas la blâmer.
Sauf qu’elle avait déjà ingurgité pas moins de quatre tomates fraîches peu avant. Rien de plus naturel que même son estomac, que le garçon qualifiait parfois de gargantuesque, n’allait pas supporter l’arrivée massive d’autant de nourriture.
— Raaah...! Pourquoi est-ce que c’est si bon une fois grillé...!
Le garçon était surpris par ses plaintes sans fin mais préféra se taire, par peur des représailles. Par conséquent, il opta pour une réponse quelque peu réservée.
— Bah, ils venaient tout juste d’être grillés. Ça aurait été un crime s’ils n’avaient pas été bons.
— ... Ma parole... J’imagine que ce genre de choses nous convient mieux que des trucs haut de gamme genre crabes ou thon.
— Pas faux.
Le garçon acquiesça avec un sourire moqueur. Il faut dire qu’il était persuadé que la fille reviendrait sur ses mots au moment même où elle se retrouverait face à ces mets.
Entre parenthèses, le garçon avait été plus sage et n’avait mangé que deux tomates et deux épis de maïs, ce qui explique qu’il était rassasié mais pas de façon aussi « critique » que la fille.
À en juger par elle seule, il semblait avéré que les femmes avaient un plus gros appétit que les hommes.
La chaleur qui les avait tourmentés durant toute la journée s’était désormais un peu dissipée. Au loin, on pouvait entendre le tintement harmonieux de carillons qui dansaient avec le vent. Cette mélodie était accompagnée par le parfum de l’été — l’odeur de l’encens pour éloigner les moustiques.
Il posa soudainement son regard sur le jardin. Dans ce jardin particulièrement soigné étaient plantés des hortensias, dont la saison était déjà terminée, et tout un tas de fleurs typiques de l’été juste derrière.
Un groupe de magnifiques et immenses tournesols réfléchissait la lumière du soleil couchant avec leurs grands et larges pétales jaunes tel un substitut de ce qu’ils symbolisaient.
Plus loin dans le jardin, il pouvait voir une serre en plastique, qui avait apparemment été retapée par le directeur. Parce que c’était toujours l’été, il n’y avait que de la terre à l’intérieur.
Mais il semblerait qu’ils avaient déjà planté quelques pousses ; il y avait des petites plantes vertes arrangées dans des pots parfaitement alignés.
— ... Garçon...?
— Mhm ?
La fille s’adressa à lui avec une voix timide, mais avec un soupçon de nervosité.
Comme ils étaient seuls et que l’ambiance s’y prêtait, elle avait prononcé son nom. Mais elle n’avait rien à dire.
Évidemment incapable de continuer leur discussion sur la nourriture, elle ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois tel un poisson rouge.
— Um... Euh...
— Ce sont des fraises. Par contre, on ne pourra pas les cueillir avant l’année prochaine. Mais il faut déjà les planter dès maintenant.
Le garçon se tourna en direction de la voix qui provenait de derrière.
La fille, elle, ne pouvait que se tourner sur le côté, vu qu’elle était allongée. Le directeur ne sembla pas remarquer le regard contrarié de la fille.
— Pour tout vous dire, j’adore les fruits autant que les légumes. Ciel, j’attends l’année prochaine avec impatience !
Il était difficile pour le garçon et la fille de savoir s’il aimait les cultiver ou les manger, mais ils ne dirent rien. C’était sûrement les deux.
Directeur, comment va votre estomac ?
— Oh malheureux, si tu savais !
Le directeur s’assit à côté du garçon tout en tenant son estomac grognant de douleur.
Comme il avait préparé trop de maïs grillés, la secrétaire l’avait forcé à finir les restes. Autrement dit, manger tous les maïs qu’il restait.
Il allait sans dire qu’après avoir ingurgité une telle quantité de maïs riches en fibre, les toilettes devaient être devenues ses meilleures amies.
Mais ce qui l’avait encore plus étonné, c’était la secrétaire. Elle était facilement venue à bout de quatre épis et avait, en plus de ça, dévoré un concombre recouvert de sauce miso juste après, en guise de « dessert » d’après elle.
Étant donné l’état actuel de la fille, il pouvait difficilement en conclure que « les femmes ont un estomac plus résistant que les hommes », mais plutôt que les gens qui vivaient au milieu de la campagne devaient avoir une constitution différente des gens de la ville. Dans le bon sens du terme, évidemment.
— Alors vous avez réussi à tout finir ?
— ........ Désolé, il en reste encore un peu.
— Eh ben, on est passé de « beaucoup » à « un peu » c’est déjà ça.
Même si je n’irais pas jusqu’à dire que vous l’avez mérité, je n’ai pas particulièrement envie de vous aider non plus.
Puis soudain :
— Monsieur le Directeur. Venez par ici un instant.
Une voix l’appelait depuis la cuisine.
Le directeur se leva avec un pathétique « Oh hisse ! » et se dirigea vers la cuisine, où il finit par disparaître de leur champ de vision. Ils pouvaient cependant entendre en partie leur conversation.
— Est-ce qu’il y a encore autre chose ?
— Non. Nous avons presque terminé.
— Hein ? Mais pourquoi m’avoir appelé alors ?
— Je ne pense pas que vous pourriez comprendre, monsieur le Directeur.
— Pardon ?
— Peu importe ! Vous allez rester discuter avec moi ici quelque temps. Et pas de « mais ».
— Hah...
— Commençons par la météo.
— Pardon ?
Le garçon pouvait sans peine imaginer le visage ahuri du directeur.

La fille allongée tendit le pouce à la secrétaire dans sa tête. Bien joué !
Elle ne pouvait pas gâcher l’occasion en or que venait de lui donner la secrétaire.
Garçon.
— Mh ? répondit-il en rêvassant.
— Je veux allonger ma tête sur tes genoux.
— Quoi ?!
Tout en ignorant ses plaintes, elle rampa le long de la véranda en bois jusqu’à lui telle une chenille et s’installa tranquillement sur ses genoux.
Elle avait également posé le coussin qu’elle utilisait jusqu’alors comme oreiller sous son ventre pour atténuer la douleur.
— Ça devrait pas être l’inverse normalement ?
— C’est pas grave. Je suis vraiment malade.
— Alors maintenant le fait d’avoir mal au ventre par gloutonnerie, c’est être « malade » hein... Aï-Aï-Aïeuuuh ?!
Elle avait puni son insolente remarque par un pincement bien senti. Vivez au sens propre du terme le proverbe « Propos inconsidérés, bateaux coulés » !
— Raah... Il est vraiment dur cet oreiller...
— Demande pas l’impossible non plus !
Mais malgré cela, il déplaça doucement la tête de la fille vers une zone où il n’y avait pas d’os. Il sentait un poids agréable sur ses cuisses.
Puis s’ensuivit un long silence.
C’était l’un de ces moments de tranquillité, ceux-là mêmes qu’ils n’avaient presque jamais connu durant leurs longues journées à s’inquiéter pour le repas du jour ou l’essence du lendemain. Oui, écouter le tintement des carillons tout en étant confortablement installés et rassasiés sous une véranda était quelque chose qu’ils n’avaient jamais connu avant.
— ... Haa... Le bonheur...
— Ouais. Mais d’une certaine façon, je me sens mal de m’imposer comme ça chez eux.
— ... Si tu veux, on peut rester ici quelques jours ? On n’est pas pressés après tout, et ils ont aussi dit que ça les dérangeait pas.
— Et ça recommence. Qu’est-ce que tu répondrais si je disais oui ?
— Je ne serais pas d’accord. Il faut dire qu’on est en voyage. Même si je vois pas d’inconvénient à rester à un endroit pour y faire des provisions, j’ai pas l’intention de rester quelque part juste pour me reposer.
— Pas la peine de demander alors.
— Mais ça serait pas juste si je n’écoutais pas au moins ton avis avant.
C’était à se demander si cela servait à quelque chose vu que le résultat aurait été le même de toute façon.
— Bah, je te suivrai où que tu ailles.
— Je vois, dit la fille comme si elle avait tout compris avant de fermer les yeux.

En fait, le garçon leur avait donné un petit coup de main dans les champs ou en faisant un peu de ménage pendant que la fille récupérait tant bien que mal de sa gloutonnerie.
Il ne jugea cependant pas cela suffisant pour mériter d’être nourris, blanchis, logés l’espace d’une nuit. Mis à part pour le ménage, le directeur avait passé le plus clair de son temps à lui expliquer comment faire, alors il n’avait pas été d’une grande aide.
Et payer avec de l’argent n’était pas non plus possible. Dans cette région, où le ravitaillement avait été plus ou moins coupé, l’argent ne valait plus grand chose. Mais avait-il autre chose à leur proposer...?
Alors qu’il fouillait ses poches à la recherche de son portefeuille, un petit livre tomba sur le sol.
C’était un livret avec une couverture verte — le livret qui contenait ses informations de lycéen.
Il l’ouvrit et tomba sur sa photo et son nom en première page.
Cependant, son nom avait complètement disparu en face du champ correspondant.

— ... Ma photo s’est pas mal décolorée, hein...

Les couleurs de la photo, où il ne souriait pas, étaient passées du pastel pâle au presque noir et blanc.
À ce rythme, ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il ne devienne complètement livide, lui aussi.
Ce n’est que quelques minutes plus tard que le garçon se rendit compte que la fille respirait calmement sur ses genoux, profondément endormie.



Alors que la secrétaire était en train d’habiller la fille profondément endormie avec un pyjama, le garçon prépara leurs lits en sortant deux futons pour invités d’une armoire, aidé par le directeur.
Soudain, le garçon se rappela de quelque chose de plus important.
Directeur, auriez-vous de quoi réparer une moto dans cette maison ?
— Une moto ? ... Ah, oui. Vous êtes venus ici en moto. Elle est en panne ?
— Oui. Depuis cinq jours.
Le directeur ouvrit grand les yeux.
— ... Je compatis avec vous ! Dis-moi, de quoi as-tu besoin ?
— Vu qu’il me faut juste remplacer certaines pièces, quelques outils, et des pièces bien sûr... ainsi que de l’huile, devraient faire l’affaire.
— Mhm. Allons voir dans la réserve. Peut-être que nous trouverons ce qu’il te faut.
Sur ces mots, le directeur se dirigea vers le jardin, suivi par le garçon.



Il faisait nuit. Le soleil avait complètement disparu du ciel, et la petite épicerie au milieu des prairies n’y faisait pas exception. Elle aussi était enveloppée par les ténèbres de la nuit. Comme il n’y avait évidemment pas d’électricité, la seule et unique source de lumière provenait d’une de ces lanternes d’un autre temps. Néanmoins, sa flamme orangée était suffisamment brillante pour leurs yeux qui s’étaient habitués au noir et pour éclairer la pièce. Apparemment, la bougie utilisée était artisanale. Pour le garçon et la fille, cette bougie qui tanguait légèrement mais à l’éclat brillant semblait si particulière, si caractéristique de « l’endroit ».
De ce fait, il n’y avait ni ce bruit de voitures incessant, ni ce brouhaha caractéristique de la ville, auxquels ils étaient habitués. À la place, on pouvait entendre une chorale très variée formée par les divers insectes de l’été, ce qui pouvait vraiment être perturbant pour dormir pour qui n’y était pas habitué.
Dans le cas du garçon, ce bruit n’était pas si dérangeant. Il en avait vu d’autres en trois mois de voyage.
Cependant, il y avait des situations où même le garçon ne savait pas comment réagir.
Par exemple, quand il subissait une pression mentale intense — comme maintenant, où la fille dormait dans le futon juste à côté du sien.
Il avait du mal à imaginer le directeur faire une chose pareille, alors cela devait sûrement être un coup de la secrétaire. Les deux futons étaient placés côte-à-côte sans espace entre les deux, ce qui donnait l’impression qu’ils étaient un couple de jeunes mariés.
Mais la secrétaire faisait une erreur sur son compte. Elle devait sûrement croire qu’il allait se mettre à rougir comme une tomate avant de déplacer son futon. Mais dommage pour elle, il n’en était rien. Le garçon était un adolescent tout ce qu’il y a de plus normal — la situation actuelle, il en avait même rêvé. Tant que la fille ne lui en voudra pas trop.
Il s’assit à côté de leurs affaires et commença à s’occuper des préparatifs pour leur départ du lendemain tout en fredonnant une chanson.
Étant donné qu’ils n’allaient pas pouvoir prendre de légumes avec eux à cause de ce soleil de plomb, demander des provisions était hors de question. Par conséquent, le problème de la nourriture demeurait, mais cela ne servait à rien de s’en inquiéter pour le moment. Il n’y avait rien d’autre à faire, si ce n’était se remplir la bedaine autant que possible avant de partir.
Cependant, les choses avaient évolué positivement dans la soirée.
À savoir qu’il avait trouvé le moyen de réparer leur Super Cub.
Lorsqu’il était parti fouiller la réserve avec le directeur, ils étaient tombés sur plusieurs pièces utilisables. C’était même exactement le même type de bougie d’allumage, alors il était très probable qu’il y ait eu une Super Cub garée ici par le passé.
Avec ces pièces, il était sûrement possible de réparer la moto.
— ... Ah.
Il se saisit de leur journal après que cela lui soit revenu à l’esprit. Ce jour-là, c’était au tour de la fille, car la veille, c’était lui qui s’en était occupé. Mais il y a peu de chance qu’elle se réveille avant demain, alors je vais le laisser près de son oreiller.
— Mhh ? Quel est ce livre ?
Le garçon leva la tête au moment où il entendit la soudaine question.
À travers l’entrebâillement de la porte coulissante, il pouvait voir la secrétaire avec une bougie à la main. Elle tenait également une serviette, alors elle devait sûrement sortir du bain. Son pyjama un peu grossier combiné à ses cheveux mouillés la rendaient sexy.
Elle entra dans la pièce et s’assit à côté du garçon. Il lui adressa un sourire malicieux.
— C’est un journal... Ou peut-être devrais-je l’appeler un carnet de voyage ?
— Vous y racontez votre voyage ?
— Oui.
— Il est très beau en tout cas, hein... Est-ce qu’il vient de l’étranger ?
Une couverture épaisse renforcée avec du laiton. En plus de ça, il y avait même une serrure. S’il ne se trouvait pas sur un futon dans une maison japonaise, on aurait vraiment pu le prendre pour un grimoire magique.
— Aucune idée. Il n’y avait ni prix ni étiquette.
Il leva la tête. Puis il s’empara de la clé de la Super Cub, et de l’autre clé qui était avec, avant d’ouvrir la serrure du livre. Sur la page d’hier, on pouvait apercevoir son étrange écriture.
— La date d’hier... C’est ton écriture ?
— Oui. On fait ça chacun son tour, alors c’est à la fille de le faire aujourd’hui, dit-il avec un sourire en coin tout en pointant doucement son menton en direction de la fille profondément endormie.
— Mais bon, il n’y a rien à faire pour le moment. Je suis sûre que cela ne lui ferait pas plaisir si on la réveillait maintenant.
— La dernière fois que je l’ai réveillée, j’ai eu droit à la prise du cobra. Peut-être un roll-up la prochaine fois ?
La secrétaire éclata de rire en entendant sa réponse pleine de confiance.
— T’en vois de toutes les couleurs, toi aussi, n’est-ce pas ?
— Mais c’est quelque chose que j’ai choisi de mon propre chef. Exactement comme vous, Secrétaire.
Elle évita son petit coup de coude tout en gloussant.
— Mais c’est qu’il est insolent, le petit jeune. Au lieu de jouer les prétentieux, tu ferais mieux d’aller prendre un bain et de te coucher.
La secrétaire se retourna de façon élégante et quitta la pièce. Tout en la regardant de dos, il posa sa main sur son menton. Non pas parce qu’il était sous le charme de ses belles jambes longilignes. Non, il cogitait à propos d’une chose qu’elle avait dite et qui avait attiré son attention.
— ... Un bain......
Puis il se tourna en direction de la fille endormie.
— ... Un bain... Hein...
Puis il regarda en direction du bain.
Il n’eut pas à réfléchir bien longtemps.



Le lendemain tôt dans la matinée, à l’entrée de l’épicerie.

Les deux voyageurs se préparaient à partir tôt parce qu’ils voulaient profiter de la relative fraîcheur, le soleil étant encore bas dans le ciel.
— Nous ne pourrons jamais assez vous remercier de votre gentillesse, dit la fille en se courbant, ce que le garçon se dépêcha d’imiter en la voyant faire.
Le garçon avait réparé le moteur tôt dans la matinée et ce dernier ronronnait comme un chaton, comme si un vieil homme tremblotant avait retrouvé ses jambes de vingt ans. Il semblait donc que le moteur était au top de sa forme.
— Mille mercis de nous avoir préparé le petit déjeuner alors que vous en avez déjà tant fait pour nous.
— Il n’y a pas de quoi. Ce fut un plaisir de pouvoir reparler avec des jeunes. Mais quel dommage que vous ne puissiez pas rester plus longtemps.
Le garçon sourit en voyant le sourire enjoué de la secrétaire.
— Eh bien, nous sommes toujours en voyage.
— ... Je vois. Mais n’hésitez pas à nous rendre visite quand vous le voulez.
— Nous n’y manquerons pas. Même si ça ne sera pas pour tout de suite.
— ... J’y pense, je ne vous l’ai pas encore demandé, mais où vous rendez-vous ? demanda la secrétaire.
Les deux échangèrent un regard puis répondirent sans détour.

— À la fin du monde !

Comme on pouvait s’y attendre, la secrétaire écarquilla les yeux.
Leur réponse signifiait « se rendre à un endroit qui n’existe pas ». Cela voulait dire que cela ne les dérangeait pas de ne jamais arriver à destination. Et autrement dit, qu’ils n’avaient pas l’intention d’arrêter leur voyage.

— Un peu de nourriture vous serait utile alors, non ?
Le directeur apparut de la porte vitrée de l’épicerie, il tenait un gros objet rond dans ses mains.
C’était une pastèque incroyablement grosse avec des rayures vertes et noires sur sa brillante surface.
— Oh, eh bien, elle risque d’être certes un peu trop gorgée d’eau pour se remplir l’estomac, mais je peux vous garantir que cette pastèque sera succulente ! J’en ai choisi une qui arrivera à maturité d’ici quelques jours, l’attente rend les choses meilleures, après tout.
— Sérieusement ?! ... C’est génial... Mais... Comment on va mettre ça sur la moto ?
Le garçon accepta la pastèque tout en hésitant, et se rendit compte qu’elle était aussi lourde qu’elle en avait l’air. Pas aussi lourde que lui-même tout de même, mais suffisamment pour ne pas être évidente à transporter.
— Pourquoi ne pas utiliser un filet ? suggéra la fille avant d’en sortir un de leur matériel de couchage, dont ils se servaient à une époque comme d’un hamac.
Tout en chancelant, le garçon posa la lourde pastèque à côté de la moto.
— Non, ce que je veux dire, c’est où on va la mettre ? T’es déjà sur le siège passager, y’a plus de place devant non plus. Y’a bien de la place dans les poches latérales, mais il faut penser à l’équilibre aussi...
— Ok, je vais vous en chercher une autre dans ce cas !
La secrétaire gratifia le directeur d’un bon coup de coude suite à sa suggestion. Pff, malgré ses grandes responsabilités, il n’apprend jamais.
— Mais par contre... on pourrait utiliser de l’eau pour équilibrer.
Alors que le garçon coupa le moteur et commença à retirer leurs bagages, pour essayer une autre configuration, la secrétaire s’approcha discrètement de la fille.
À l’écart du directeur, qui aidait le garçon, leur discussion entre femmes pouvait commencer.

— ... Écoute-moi, jeune fille. Les hommes sont des loups, tu peux me faire confiance !
— A... Ahahaha... Je vais tâcher de garder ça à l’esprit.
On le lui avait déjà répété un nombre incalculable de fois depuis leur décision de partir en voyage ensemble.
— D’abord, ne jamais dormir dans le même lit que lui, quoi qu’il arrive ! Il y a un même adage qui dit qu’il ne faut jamais dormir avec un garçon qui a plus de sept ans !
— Même pas en rêve !
La bouche de la fille fut rapidement couverte.

La secrétaire s’agrippa à ses épaules.

Le secrétaire esquiva le regard suspicieux du directeur et prit la fille dans ses bras.
— ... Qui plus est, ne jamais, ô grand jamais, t’endormir devant lui !
— On croirait presque que vous avez été femme au foyer toute votre vie, répliqua la fille, contrariée.
La secrétaire s’agrippa aux épaules de la fille.
— Et Fille ! Si jamais vous veniez à tomber amoureux l’un de l’autre et à faire tu-sais-quoi, NE PAS OUBLIER LA CAPOTE !
— La ferme !!
La fille la poussa en arrière pour se venger et la secrétaire tomba sur le dos.

Le garçon, qui avait jeté deux-trois regards furtifs dans leur direction, avait une expression incrédule sur le visage.
— Ce qu’elles sont bruyantes. C’est quoi leur problème ?
— Mieux vaut ne pas s’en mêler. Elles sont du genre à demeurer un mystère pour nous autres hommes, et ce jusqu’à la fin des temps.
— Je sais pas pourquoi, Directeur, mais sorti de votre bouche, ça paraît convaincant et pas du tout à la fois...
— Eh bien, disons que c’est une question d’expérience.


Une bagarre sanglante entre deux femmes était sur le point d’éclater sous leurs yeux ébahis.
Comme il s’inquiétait pour la fille, le garçon voulait vraiment les arrêter, mais en témoigne l’Histoire, les chances de pouvoir mettre un terme à la querelle de deux femmes étaient, pour un homme, proches du néant. Au mieux, il se ferait passer un savon par les deux puis chasser. À coup sûr.
Tout en priant pour une issue pacifique entre elles, il parvint d’une façon ou d’une autre à ranger la pastèque sur la Super Cub.
Il se tourna en direction des deux chiffonnières.
— J’ai fini les préparatifs ! J’ai réussi à arranger nos affaires de façon à garder l’équilibre.
En entendant ça, la fille se calma immédiatement et courut vers lui.
— On y va alors ?
— Ok... mais t’es sûre que ça ira ?
Le garçon sortit un mouchoir de sa poche et épongea sa sueur. Il était bien trop tôt pour être trempé de sueur — surtout qu’ils étaient sur le point de rouler à moto sous un soleil de plomb.
Tandis que la fille défit sa cravate à cause de la chaleur, le garçon posa un casque demi-jet sur sa tête et se retourna vers leurs hôtes.
— Ok, on va y aller.
Il leur adressa un signe de la tête et s’approcha de la moto.
— Si jamais vous en avez marre de voyager, revenez nous voir ! Ah, et juste au cas où, les fraises seront mûres en mai !
— Compris !
Il actionna la pédale et monta en selle, les suspensions de la Super Cub s’affaissèrent alors d’un coup.
Ce après quoi, la fille s’assit à son tour sur le siège passager, l’envergure de la moto se retrouvant bien plus bas qu’à l’accoutumée.
— Est-ce que Cubby va tenir le coup ? On risque pas de la casser en deux, rassure-moi ?
— Qui sait...? Plus sérieusement, je suis sûr que tout ira bien !
Impossible de dire s’il avait ri de bon cœur ou s’il avait soupiré de détresse, mais le son que fit le moteur après le démarrage chassa toutes leurs inquiétudes en un instant.
Le garçon ne pouvait s’empêcher de sourire quand il sentit la légère mais puissante vibration de l’unique cylindre.
— ... Elle ne va pas tomber en panne sur le chemin, j’espère.
— T’en fais pas ! Allez, on y va.
— Mhm. Ok.
Elle attacha la sangle de son casque et s’agrippa aux hanches du garçon.
Le garçon lança un bref regard vers elle puis regarda à nouveau devant lui.
— C’est parti, mon kiki !
Il appuya fort sur l’accélérateur et la moto s’élança vers l’avant.
Au début, la moto fit quelques zigzags à cause du poids des bagages et des passagers, puis se stabilisa à mesure qu’elle prenait de la vitesse. Le directeur et la secrétaire, qui leur faisaient des signes d’au-revoir, devenaient de plus en plus petits avant de finalement disparaître du fait des montées et descentes de la route.
Tout en accélérant doucement, ils pouvaient enfin conduire à nouveau leur petite moto, sur cette longue route perdue au milieu de prairies.
Il était sept heures du matin et c’était toujours l’été. Tout en baignant dans la lumière brûlante de l’habituel soleil brillant, un nouveau jour de chasse à « l’eau fuyante » pouvait commencer.


Interlude[edit]


— ... Garçon ?
La fille avait parlé pour la première fois depuis un moment après qu’ils fussent partis.
— Mhm ?
— ... Le directeur a dit que les fraises allaient mûrir en mai de l’année prochaine, pas vrai ?
— ... Ouais.
— Tu crois qu’il tiendra jusque-là ?
— ... Aucune idée. Mais c’est une bonne question. Qu’est-ce qui arrivera en premier ? Sa « disparition » ou la cueillette des fraises ?
— ...
Un long silence s’installa entre les deux. La fille s’agrippait fermement au garçon.
Tenez bon, Secrétaire. Tenez bon !
Le vent emporta sa voix au loin, et, peut-être sans jamais atteindre qui que ce soit, disparut dans l’asphalte estival.



Le moteur plusieurs chevaux de la Super Cub fonctionnait toujours sans problème même après que l’épicerie du directeur ait disparu dans l’horizon. Le paysage qui se dessinait de part et d’autre n’était pas si différent de celui qu’ils avaient rencontré la veille, mais cette fois, ce fut assez rafraîchissant, du fait de la vitesse. Les rayons du soleil étaient toujours aussi meurtriers, mais la fraîche brise permettait de les supporter bien plus facilement.
— ... Au fait, Garçon ?
La fille lui adressa soudainement la parole. Avec une voix froide cette fois-ci.
— Oui. Que puis-je pour vous, madame ?
— Tu peux m’expliquer pourquoi je peux sentir une douce odeur de savon émaner de ton corps ?
Le garçon se mit à blêmir en un instant.
— C’est bizarre, ça... Je veux dire, « je » n’ai pas eu l’occasion de prendre un bain. Alors comment ça se fait ?
— ... Hier soir... Après que tu sois endormie... E-Enfin, tu te serais énervée si je t’avais réveillée, no-... Arg ?!
La fille avait mis ses doigts autour de son cou.
— Je vois. Une dernière parole peut-être ?
— A-Attends une-
Elle serra ses doigts.
— Ungh !
— Quel sans-cœur ! Est-ce que tu sais quand est-ce que j’ai pris un bain pour la dernière fois ?! Plus d’UNE SEMAINE !! Est-ce que tu peux imaginer ma souffrance ?! Tu vas ressentir la détresse d’une fille qui n’a pas pu se laver les cheveux depuis plus d’une semaine !!
Alors même que la vie du garçon était peu à peu aspirée par l’étreinte ferme de la fille sur son cou, la Super Cub argentée continua son petit bonhomme de chemin sur l’interminable route en ligne droite avec un puissant ronronnement.

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