Tabi ni Deyou:Volume 1 (FR)

From Baka-Tsuki
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Illustrations[edit]

Voici les illustrations incluses dans le volume 1 :



Prologue[edit]


— Est-ce que tu laisserais tout tomber pour partir en voyage avec moi ?
Je me demande combien de personnes pourraient répondre à ce genre de question sans réfléchir.
Mais peu importe ce nombre, j'en fais partie.
Cette scène ce jour-là restera à jamais gravée dans ma mémoire, telle une photo.
— Est-ce que tu laisserais tout tomber pour partir en voyage avec moi ?
Ma réponse fut « Oui ».


Chapitre 1 : Rêves[edit]


— ... Alors ? Tu peux la réparer ou pas ?
Une fille surveillait un garçon qui tenait une clé à molette dans la main. En guise de réponse, il poussa un gémissement avec le visage de quelqu’un qui avait enduré une semaine de constipation.
— Ça fait quatre jours que j’essaye, mais parti comme c’est, on aura atteint la prochaine ville avant que j’y arrive.
— C’est pas ce que je voulais entendre ! La prochaine ville est encore à des kilomètres d’ici.
Tout en riant jaune, la fille s’assit sur un banc. Le bois sec, abîmé par une exposition prolongée aux rayons du soleil, n’était guère agréable pour ses jambes nues, mais sur le moment, la fatigue l’emporta sur l’inconfort. Elle portait l’uniforme traditionnel des lycéens, mais du fait de la chaleur, elle avait retiré sa veste et s’éventait avec sa main.
— Peut-être que t’es pas doué pour réparer les choses, Garçon. T’attends pas à recevoir le moindre compliment pour avoir poussé une moto en panne sur plus de 220 kilomètres.
— Tu veux pas me lâcher avec ça, oui ? On reste jamais en place au même endroit, alors comment veux-tu que j’ai le temps de faire les réparations nécessaires ?
Le garçon, surnommé Garçon, se tapota ses épaules courbaturées avec la clé à molette. Il portait le même uniforme que la fille, mais celui pour les garçons évidemment. Il avait retiré sa veste et sa cravate, et avait également déboutonné son col.
Oui, il était limité dans les réparations qu’il pouvait faire. Pour leur voyage, ils avaient bricolé un siège passager sur leur Super Cub, monoplace à la base, et y avaient accroché diverses choses comme de la nourriture, des vêtements, de l’essence et de l’eau. Les bagages de deux personnes ne laissaient que peu de place à une véritable boîte à outils.
Boulons et écrous constituaient l’essentiel des pièces qu’ils avaient, ainsi que de l’huile et une bougie d’allumage. Et étant donné que leurs outils se limitaient à une clé anglaise, diverses clés polygonales et un couteau pliant Gerber, une réparation digne de ce nom aurait été du domaine du miracle.
— Peut-être qu’on ferait mieux de l’abandonner..., suggéra-t-il.
— Tu rigoles ? Et comment tu comptes porter toutes nos affaires, hein ? Sur ton dos ?
— Ngh.
Le garçon resta perplexe après avoir vu son idée irréaliste complètement balayée.
— Alors, est-ce que tu pourrais au moins m’aider à la pousser, Fille ?
— Et puis quoi encore.
La fille qu’il avait appelée Fille le fusilla du regard.
— Tu veux faire faire le sale boulot à une demoiselle ? L’humour non plus, c’est pas ton fort à ce que je vois.
— Hum, une fille inscrite en athlé qui se qualifie de « demoiselle » ? Je suis sûr que t’es plus musclée que moi.
En réponse, elle lui envoya un coup de pied dans les côtes.
La demoiselle n’a que peu goûté à la blague, on dirait. Ouch.
— Je crois qu’on va camper ici ce soir. Au moins, c’est mieux que de planter sa tente au beau milieu de la route, pas vrai ?
— Hum, pas faux.
Ils s’étaient arrêtés sur une aire de repos qui avait été construite pour les fermiers du coin. Il y avait juste des toilettes, une arrivée d’eau, et quelques bancs sous une poignée d’arbres, mais c’était amplement suffisant. Dans ces endroits où il n’y a rien d’autres qu’une longue route et des prairies à perte de vue, les aires de repos étaient telles des oasis au milieu du désert. Essayez de dormir sur du bitume pour voir : vous serez attaqués par des insectes, vous aurez mal au dos à cause de la dureté du sol et vous crèverez sous la chaleur matinale.
— Bon, préparons le campement dans ce cas. Il va bientôt faire nuit.
— Mm, acquiesça le garçon.
L’aiguille des heures sur sa précieuse montre affichait six heures passées. Certes, cette mécanique plutôt archaïque était loin d’être des plus précises, mais à en juger par la couleur rougeâtre du ciel, l’heure devait être dans ces eaux-là.
— Ok, Fille, tu t’occupes du dîner. Je vais préparer les lits.
— Compris, Garçon.
Ils commencèrent chacun leur tâche respective sans s’appeler une seule fois par leurs noms.
Du porte-bagage improvisé de la Super Cub qu’ils avaient étendu de chaque côté de la roue arrière au moyen de sacoches, le garçon sortit un gros paquetage qui contenait leur matériel de couchage, tandis que la fille se saisit d’un sac qui fut un temps rempli de nourriture mais qui ne contenait désormais quasiment que des ustensiles de cuisine. Puis chacun s’attela à sa tâche respective.
Le garçon se dirigea vers deux vieux bancs en bois placés côte-à-côte. Malgré leur état d’usure avancé, ils étaient parfait pour le but recherché : suffisamment longs pour pouvoir étendre les jambes et sans le moindre obstacle comme un dossier ou des accoudoirs. Mieux, les bancs étaient placés pile entre deux arbres. Parfait.
Il sortit lentement du paquetage quelques petits draps enroulés. Il y en avait huit au total, astucieusement pliés et rangés d’une façon qu’ils avaient eux-mêmes imaginée. Ainsi, ils allaient se retrouver avec chacun quatre draps. Sur chaque banc, il plia une paire de ces derniers trois fois et les posa de façon à faire un matelas. Puis il plaça un autre drap sur chaque banc en guise de couverture. Malgré le fait que c’était l’été, ils se trouvaient tout au nord d’une île, le temps pouvait donc se gâter d’un instant à l’autre. Il roula en boule les deux derniers draps pour en faire des oreillers.
Ensuite, il bricola un toit au moyen d’une corde à linge et d’un grand drap bleu. Il accrocha la corde aux arbres juste au-dessus de leurs lits improvisés, et tira le drap bleu par-dessus. Pour finir le toit, il plaça des cailloux à chaque coin du drap pour faire comme une tente. Cela devrait suffire à les protéger des rayons du soleil tout comme de la pluie. Le tout restait assez vulnérable au vent, mais l’accrocher à la Super Cub devrait lui permettre de rester en place en cas de rafales.
Enfin, il plaça une figurine creuse de cochon en céramique entre les bancs et y posa un serpentin anti-moustique.
Et voilà le travail !
— Oh ?
Juste après avoir terminé le campement, une odeur appétissante se mit à flotter dans l’air, et le garçon se retourna pour regarder.
Ce qui l’attendait n’était pas seulement un délicieux repas, mais également l’un des plus grands rêves de tout homme — une fille en tablier en train de préparer à manger. Elle utilisait un petit réchaud de camping et une petite poêle à frire pour faire cuire du corned-beef et des asperges blanches en conserve.
Même si les asperges ne lui faisaient pas vraiment envie, l’odeur du bœuf rôti mélangé au beurre réveillait son estomac vide et le garçon dut lutter pour le faire taire.
Elle partagea le petit repas en deux portions avec leur couteau de poche, sortit deux morceaux de pain de leur boîte hermétique et mit la moitié des ingrédients entre les deux, de façon à en faire un sandwich.
Malgré que le couteau ne fût pas vraiment adapté pour ça, la fille n’éprouvait aucun mal à l’utiliser et le sandwich fut prêt en un rien de temps. Il était assaisonné avec juste ce qu’il faut de moutarde, et la coloration brun-doré du pain grillé lui mettait encore plus l’eau à la bouche.
Cependant, le garçon se garda de manger le sandwich tout de suite.
Après tout, ils avaient décidé de toujours manger leur repas ensemble.
Tandis que la fille préparait un deuxième sandwich — avec une quantité différente de moutarde — pour elle, le garçon luttait pour retenir le torrent de salive qui s’amoncelait dans sa bouche.
— Bon, c’est prêt. Mangeons !
La fille ôta rapidement son tablier et s’assit sur son lit d’un soir.
— ...
Puis, elle remarqua le regard du garçon.
— ... Quoi ?
— Ah, rien. Je me disais juste que t’étais devenue plus... féminine.
Aïe ! Mon tibia !
— Qu’est-ce que tu sous-entends par là ?!
— Euh, c’est juste que... ta façon de cuisiner et d’enlever ton tablier te rendent assez...
Pour être honnête, elle ressemblait sans aucun doute à une femme au foyer, mais je ne crois pas pouvoir m’en sortir vivant si je dis ça.
— Bah, même toi tu finirais par t’y faire si tu devais jouer les cuistots de service pendant trois mois d’affilée !
— Je suis désolé de te faire faire la cuisine pour moi à chaque fois...! Enfin bref, bon appétit.
— Ouais, ouais.
La fille se rassit et prit son sandwich.
Ils s’échangèrent un bref sourire et croquèrent en même temps dans leur repas.
Tous deux demeurèrent silencieux, mais ils continuèrent à s’échanger des sourires de temps à autre.
Le mélange du succulent corned-beef et de la moutarde épicée aiguisait leur appétit, ils dévoraient donc littéralement leurs sandwiches. C’était tellement bon que le garçon ne sentait même pas le goût de l’asperge.
Le seul mauvais point était qu’il ne restait déjà plus qu’une bouchée.
Le garçon engloutit le dernier morceau avec une pointe de regret, et se frotta les mains pour faire partir les miettes de pain.
— Merci pour le repas.
— Ouais, de rien.
La fille croisa les bras.
— ... Au fait, Garçon.
— Mm ?
— ... On est à court de pain et de viande maintenant.
— Quoiiii ?!
La fille lui lança un regard sévère et froid.
— Ça fait une semaine qu’on n’a pas trouvé de nourriture. Si tu te grouilles pas de faire marcher cette moto, à partir de demain, ça sera un menu complet à base d’asperges !
— S-Serait-ce une menace ?!
— Bien sûr que non. Je t’informe juste, mon cher chauffeur.
Ce bref échange verbal fit tomber le garçon, alors sur son petit nuage, dans un abysse de désespoir. La fille, à qui cela ne posait aucun problème de manger des asperges, lui lança un grand sourire. Par contre, il la trouvait plus odieuse que triomphante. Bordel. Il va falloir sérieusement que je répare ce truc...!
En levant les yeux au ciel, il remarqua que le soleil était sur le point de passer complètement sous la ligne de l’horizon. La nuit tombait et le paysage s’assombrissait petit à petit.
Il se saisit alors d’une lampe composée d’une lampe stylo et de quelques bâtons fluorescents et l’alluma.
— Il fait déjà noir. Et si t’allais te coucher, Fille ?
— Hein ? Et toi, tu dors pas ?
La fille tourna nonchalamment la tête dans sa direction. Elle n’avait pas attendu le garçon pour aller se coucher.
— Il faut encore que je note ce qui s’est passé aujourd’hui dans le journal... D’ailleurs, t’as remarqué que ces derniers jours ont pris une tournure assez tragique ?
— Évidemment. Il s’est rien passé de bien depuis un moment. Et comme je te l’ai déjà dit, on va vraiment être à court de nourriture.
— Et l’eau ?
— Je crois que ça ira pour l’instant, mais tout ce qu’il nous reste vient du château d’eau, alors il va falloir qu’on la fasse bouillir demain avant de pouvoir la boire.
Ils étaient donc dans une situation vraiment critique. Ils avaient suffisamment d’essence pour la Super Cub, mais il aurait été trop dangereux de bouillir l’eau avec ça. Au mieux, ils pouvaient s’en servir pour faire du feu plus facilement.
Le garçon soupira profondément et se saisit d’un gros livre du sac où ils rangeaient diverses bricoles.
Ce n’était pas vraiment un livre, mais leur journal. La couverture était vierge, alors il était difficile de savoir exactement ce qu’il était censé contenir à la base, mais ces deux-là utilisaient cet imposant livre pour raconter leur voyage. Il devait faire dans les cinq centimètres d’épaisseur, et les coins de sa solide couverture étaient renforcés par des morceaux de laiton. Il y avait même une lanière qui allait de pair avec la serrure en laiton.
La clé du journal était sur le porte-clés de la clé de contact de la Super Cub. Comme toujours, le garçon ouvrit la serrure, tourna les pages jusqu’à atteindre celle du jour, et coucha son stylo sur le papier.
La lampe stylo blanche produisait plus de lumière qu’il ne lui en fallait pour écrire. Son éclairage artificiel contrebalançait l’éclat des étoiles dans le ciel nocturne. À l’inverse de l’infinité de points lumineux qu’il y avait là-haut, il n’y avait ici-bas guère que la lampe stylo et le serpentin anti-moustique qui brillaient.
Au bout de dix minutes, le garçon en avait fini avec les évènements du jour. Il referma le livre avec la clé et le rangea dans le sac. Puis il éteignit la lumière et se coucha dans son lit improvisé.
La lampe stylo avait laissé une image résiduelle verte dans ses rétines, et comme pour compenser son absence, les étoiles dans le ciel sombre semblaient briller dans ses yeux.
Tout ce qui était visible, c’étaient des orbes kaléidoscopiques recouvrant les cieux, des prairies à perte de vue s’étalant sur terre d’un horizon à l’autre, et une étroite route grisâtre traversant le paysage.
Et dans un coin de ce tableau, deux voyageurs qui s’endormaient tout doucement.



Ce fut une douleur au dos qui réveilla la fille le lendemain matin.
Elle ouvrit les yeux, et se rendit compte qu’elle était par terre. Son corps était contorsionné tel le cadavre d’une fille assassinée. Si on venait à dessiner le contour de son corps à la craie, on y aurait vraiment cru. Évidemment, elle n’avait pas été assassinée, mais était simplement tombée de son lit de fortune. Ne voyant aucune raison de paniquer, elle se releva et s’assit. L’autre lit était déjà vide. Quelques mètres plus loin, le garçon se battait avec la Super Cub, tout en brandissant une clé anglaise.
— ... T’es plutôt du genre matinal, toi, hein ?
— C’est pas très bon de faire la grasse mat’ quand on s’est couché tôt, tu sais ?
Malheureusement pour lui, la fille était désormais suffisamment réveillée pour ne pas laisser passer une remarque aussi insolente. Elle le gratifia d’un coup de pied dans le dos.
Satisfaite de voir le garçon se tordre de douleur, elle essaya de détendre son dos endolori au moyen de quelques étirements, en tortillant ses hanches de gauche à droite, avant d’étirer ses bras aussi haut qu’elle le pouvait. Elle envisagea ensuite la possibilité de faire quelques exercices de gymnastique, mais elle mit fin à ses étirements et poussa un soupir, faire ça toute seule serait après tout assez pathétique.
— Mais Garçon, tu t’es levé tôt juste pour pouvoir réparer la moto ?
— Bah ouais. Sinon il fera trop chaud avant que je finisse.
Le garçon retira ses gants de travail, qui étaient noircis par l’huile et la suie.
— Mais bon, dès que j’en ai fini avec ça, j’aurai fait tout ce que j’ai pu. Si elle ne fonctionne toujours pas, alors c’est impossible avec nos moyens actuels.
— Eh ben, maintenant, c’est « ça passe ou ça casse », hein.
La fille lui lança un sourire narquois et commença à rassembler le matériel nécessaire pour purifier leur eau.
Comme toute l’eau qu’il leur restait provenait d’une source non potable, elle se préparait à la stériliser en la faisant bouillir. Comme il aurait été peu judicieux d’utiliser leur petit réchaud à gaz pour faire bouillir une telle quantité d’eau, elle se mit plutôt en quête de branches et d’herbes sèches pour faire un feu. Après avoir constitué un tas, elle embrasa le tout au moyen du briquet Zippo du garçon.
Il était déjà sept heures passées et le soleil montait lentement mais sûrement dans le ciel matinal. Avant qu’ils n’aient le temps de dire ouf, l’air frais de la nuit passée avait été complètement chassé par le soleil d’été, qui brillait désormais avec la même intensité partout dans le pays.
Tandis que la fille travaillait d’arrache-pied à stériliser l’eau, le garçon continuait sa tentative de réparation.
Le moteur de la Super Cub était en réalité assez basique. En fait, le garçon était devenu doué pour démonter ce moteur uni-cylindrique à quatre temps.
Il ne pouvait hélas pas faire grand-chose si ce n’est ajuster les parties qui étaient sorties de leur alignement et resserrer quelques boulons. Il n’y avait pas assez de place sur la moto pour des pièces de rechange si jamais une venait à rendre l’âme. Si telle était la source de leurs problèmes actuels, alors ils étaient vraiment dans de beaux draps.
Leur moto avait connu la vie dure avec son précédent propriétaire ; une pièce cassée n’avait rien d’impossible. Des boulons étaient desserrés, des rivets étaient endommagés, le joint supérieur commençait à se fissurer, et l’huile était sale. Les pneus et les freins étaient devenus aussi lisses qu’un crâne rasé, et la suspension était usée jusqu’à la moelle. Malheureusement, il fallait que leur Super Cub tienne le coup encore un bon moment.

— Si seulement je pouvais mettre la main sur quelques pièces de rechange..., murmura le garçon.
Ou au moins un peu d’huile, ça me permettrait de nettoyer celles qu’on a. Mais cela n’allait pas servir à grand-chose si elles se retrouvent encrassées par l’huile sale du moteur.
— Alors, verdict ?
La voix venait de derrière le garçon.
— C’est pas gagné.
— Oh-ho. En gros, je dois me préparer à marcher, c’est ça ?
— Peut-être bien. Enfin, on va savoir ça tout de suite.
Il prit le guidon, sans prendre la peine d’enlever ses gants de travail, et posa son pied sur la pédale de démarrage.
... Dieu, je vous en supplie, faites que ça marche, pria-t-il, avant d’actionner la pédale de toutes ses forces.
Le moteur démarra plusieurs fois, tout en émettant un léger toussotement. Même la fille, qui n’y connaissait pas grand-chose en mécanique, avait compris que c’était peine perdue.
— ...
Pas du genre à abandonner si facilement, il réessaya. Cette fois, il supplia non seulement Dieu, mais aussi la Super Cub elle-même.
— Alleeeeeez !
Le moteur émit le même toussotement étouffé, mais s’arrêta cette fois-ci net avec un grand fracas métallique.
— ... Haa.
Ni Dieu ni la Super Cub ne semblaient avoir envie d’exaucer ses prières.

Après avoir abandonné l’idée de réparer la moto, ils se mirent à rapidement plier bagages.
Trois mois avaient passé depuis qu’ils avaient commencé leur périple, et depuis le temps, ils commençaient à effectuer leurs tâches quotidiennes avec efficacité. Ils versèrent leur eau tout juste stérilisée dans des bouteilles de deux litres et rangèrent quelques morceaux de bois potentiellement utiles dans un sac à part après les avoir cassés en petits morceaux. Ils réussirent à ranger leur équipement de camping, puis l’attachèrent à la silencieuse Super Cub.
Cela leur prit une demi-heure, mais ce fut suffisant pour qu’ils se retrouvent déjà dégoulinants de sueur.
Même s’ils se trouvaient très au nord, et qu’il n’était que neuf heures passées, le soleil d’été chauffait déjà impitoyablement le sol. S’ils le pouvaient, ils auraient aimé demander au soleil de chauffer moins, mais jamais leurs voix ne pourraient lui parvenir, à quelques cent cinquante millions de kilomètres de là.
— Est-ce qu’on va jeter Cubby finalement ?
Tout en tenant un casque dans une main, la fille tapota la selle de leur Super Cub argentée de l’autre. Le cuir synthétique noir était déjà trop brûlant pour pouvoir laisser sa main longtemps dessus.
— J’aurais aimé pouvoir la réparer d’une façon ou d’une autre. Dire qu’on avait fini par s’habituer à monter tous les deux dessus.
— Je vois où tu veux en venir. Aucun de nous deux n’est jamais monté dans un autre véhicule avant, alors peut-être qu’on aura du mal avec une autre moto, si tant est qu’on en trouve une déjà...
— La Super Cub est idéale pour les débutants parce qu’elle a été conçue de manière à être facile à conduire...
— Mais si elle ne marche plus...
— Alors ce n’est plus qu’un tas de ferraille !
La fille donna un coup de pied dans la Super Cub.
Juste à ce moment-là, comme pour protester contre le mauvais traitement infligé à son cher deux-roues, l’estomac du garçon gargouilla soudainement. En réponse, l’estomac de la fille se mit à en faire de même.
— ...
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?! J’ai pas pris de petit déj’ moi non plus, alors évidemment que j’ai faim !
— Ah, c’est juste que j’aurais jamais cru que ton estomac puisse faire aut-... Ah-aïeeeeeeuh !!
La fille le tira par l’oreille, coupant court à ses sarcasmes.
— Puisque c’est comme ça, ta part sera plus petite !
— Tu me prends pour un chien ou quoi ?!
— Si t’en es pas un, économise tes forces pour pousser la moto au lieu de blablater !
— ... Ça demande pas tant d’énergie que ça de parler...
La fille ne répondit rien, mais murmura simplement quelque chose tout en se saisissant d’une boîte dans le sac attaché à la roue arrière et s’assit sur le banc le plus proche.
— C’est des biscuits. T’as rien contre ça, pas vrai ?
— ... Mais c’est trop fade.
— Ben voyons ! Fais pas l’enfant pourri gâté !
— Tu te plains au moins autant que moi.
— La ferme. J’ai préparé un accompagnement. Regarde.
Elle posa quelque chose à côté des biscuits — un pot de confiture à la fraise.
— Content ? C’est tout ce qu’on a. Il nous en reste pas des masses, alors fais gaffe à pas trop en manger.
— Compris !
Avec juste une once de confiture, les biscuits secs et fades allaient se transformer en délicieux desserts. Après avoir ouvert le pot, une odeur aigre mais fruitée s’en échappa et renforça leur appétit.
— On mange ?
Ils sortirent une quantité suffisante pour un repas et mangèrent leur petit déjeuner avant de partir. Ayant repris un peu de forces, les pas du couple semblaient beaucoup plus légers que la veille.



En japonais, le mot « mirage » se traduit littéralement par « eau fuyante ». C’est la conséquence de la réfraction de la lumière par de l’air chaud sur une surface plate et brûlante, donnant l’impression de voir une immense flaque d’eau. Mais comme cela ne se voit que de loin, on ne peut jamais atteindre la flaque et l’eau est alors dite « fuyante ». Comme le garçon et la fille ont tous les deux grandis dans une grande ville, les mirages étaient quelque chose de nouveau pour eux, mais il ne fallut pas attendre longtemps avant que ce phénomène ne se mette à leur taper sur les nerfs.
Ils avaient déjà marché une demi-journée, tous deux cuits à feu vif par les rayons du soleil et par la chaleur du bitume. Mis à part quatre courtes pauses, ils avaient marché non-stop.
De temps à autre, ils pouvaient même sentir de la malice semblant émaner du soleil. Mais toute trace des émotions qu’ils pouvaient ressentir en réaction semblait se vaporiser littéralement dans l’air chaud. Ils progressaient péniblement avec une démarche de robots, tout en poussant la moto le regard vide.
Le paysage autour d’eux était exactement le même que le matin même : une simple route sans fin bordée de chaque côté par des prairies. La seule chose qui avait changé était l’angle selon lequel ils étaient cuits par le soleil.
— ... J’ai chaud, murmura la fille tout en poussant la Super Cub de la gauche.
— ... C’est marrant... Moi aussi, répondit le garçon qui poussait la moto en tenant le guidon par la droite.
C’étaient les premiers mots qu’ils s’échangeaient en une heure. Leurs pas étaient aussi hasardeux que ceux d’un somnambule, et sans la Super Cub sur qui s’appuyer, cela aurait fait longtemps qu’ils se seraient étalés par terre.
Le garçon avait retiré sa chemise et s’en servait comme parasol, tandis que la fille avait mis une petite feuille en plastique sur sa tête.

Leurs pas étaient aussi hasardeux que ceux d’un somnambule, et sans la Super Cub sur qui s’appuyer, cela aurait fait longtemps qu’ils se seraient étalés par terre.

La chaleur aurait pu être plus supportable s’ils avaient pu humidifier leur parasol de fortune, mais ce n’était pas comme s’ils pouvaient se le permettre. Il ne leur restait que dix litres d’eau, suffisamment pour tenir cinq jours tout au plus. Et comme ils ignoraient quand ils allaient tomber sur la prochaine source d’eau, un mauvais rationnement de ce qui leur restait pouvait les mener tout droit à leur mort.
Si tout fonctionnait normalement, ils auraient pu appeler à l’aide en utilisant leur téléphone portable. Mais comme le réseau cellulaire ne fonctionnait plus, ces derniers s’étaient transformés en vulgaires lampes de poches avec montre, calendrier, appareil photo et bloc-notes intégrés. Le portable du garçon était par ailleurs en rade de batterie, le rendant entièrement inutile.
— ... Il pourrait pas y avoir... une pente pour changer...
— ... Arrête... Si je repense... au fait qu’on fait que monter... je crois que je vais m’écrouler...
Ils étaient en train d’escalader la pire des côtes. La route continuait certes tout droit jusqu’à l’horizon, mais elle ne faisait que monter petit à petit. Les efforts nécessaires pour pousser la moto sur cette côte drainaient leur énergie à vitesse grand V, et ils avaient les jambes de plus en plus lourdes.
— Il y a encore du chemin... avant la prochaine ville... Est-ce qu’on va vraiment s’en sortir...?
— Tiens bon... Fille ! Regarde, on est presque... au sommet.
— ... J’espère que la pente sera suffisamment raide... pour qu’on puisse se laisser aller sur la moto.
Tout en acquiesçant silencieusement, le garçon fit quelques pas en avant. Il tenait fermement le guidon de la moto chargée comme une mule, et ils finirent par atteindre le sommet de la colline.
— Haaah, la fille haleta bruyamment.
Elle se retourna pour regarder le chemin qu’ils venaient de parcourir. La petite côte s’étendait sans fin jusqu’à ne faire qu’un avec le ciel. L’aire de repos d’où ils étaient partis le matin était déjà hors de vue.
— On a pas mal marché, hein...
Comme le garçon ne réagit pas, elle se retourna dans sa direction. Elle le vit en train de regarder à travers des jumelles qu’il avait sorties de leur sac.
— Tu vois quelque chose ?
— ... Là-bas...
Comme la fille ne semblait pas voir de quoi il parlait, le garçon lui tendit alors les jumelles.
Au début, elle fut surprise par la vision floue qui s’offrait à elle, mais après un rapide ajustement, elle vit une autre pente, symétrique à celle qu’ils venaient d’escalader. Quand elle leva les jumelles vers l’horizon, elle aperçut une petite zone où la couleur de la végétation était un peu différente. Elle n’était pas bien grande, mais une partie de la zone herbeuse était un peu plus verte qu’à côté.
— ...... C’est une ferme... et il y a une maison, Garçon !
L’image agrandie tremblait dans ses mains fatiguées, mais il était clair que quelqu’un habitait là. Aucun doute là-dessus : sur un côté de la route qui coupait ce paysage verdâtre, il y avait une maison, et sur l’autre, quelques champs.
Le terrain était séparé par ce qui paraissait être une clôture bricolée à la main et des fruits et des légumes semblaient y pousser. On pouvait même voir une rizière juste à côté. Le terrain était en bon état et on voyait bien qu’il était entretenu par quelqu’un.
Bien entendu, il était impossible de déterminer si cette personne était là depuis cette distance, mais un endroit habité se devait d’avoir un accès à l’eau. À en juger par l’état de la végétation, il devait sûrement rester de l’eau.
— Allons-y, Garçon ! C’est juste là-bas à l’horizon ! On y sera en un rien de temps !
— Ok !
La fille rangea les jumelles dans le sac et ils se remirent à pousser la moto dans la pente avec une énergie retrouvée. Malgré que la pente ne fût pas assez forte pour pouvoir se laisser aller sur la moto, leur destination maintenant en vue, ils ne ressentaient désormais plus la moindre fatigue.
Après avoir couru près de la moitié du chemin à toute vitesse, ils se rappelèrent que la distance à l’horizon variait en fonction du dénivelé.



— J’en peux plus.
— Moi non plus.
Leur conversation avait fini par se réduire à quelques mots de temps à autre. Mais c’était normal après tout, vu qu’ils venaient de pousser leur moto en courant sur distance dite « longue » en athlétisme. En plus de ça, ils avaient du mal à retenir la moto du fait que la pente était plutôt raide dans la deuxième partie, leur demandant plus d’efforts encore. Même si ce n’était pas pire que durant la montée, ça n’avait rien à voir avec une marche sur un terrain plat.
Néanmoins, ils finirent par atteindre la maison en question. Leurs ombres s’étaient allongées, et au loin, on pouvait entendre le meuglement d’une vache.
Il ne restait pas assez d’énergie à la fille ne serait-ce que pour lever la tête, de ce fait, c’est le garçon qui s’occupa de mettre en place la béquille de la moto avant de s’approcher du bâtiment.
— Serait-ce... l’association d’une épicerie et d’une ferme...? murmura-t-il à lui-même, tout en examinant la maison isolée et les champs des yeux.
À gauche de la route se tenait une épicerie qui servait également de maison, et à droite, se trouvaient les champs et ils montraient clairement des signes d’une maintenance humaine.
La route grisâtre traversant un panorama de prairies vertes couplée à ce petit « corps étranger » au milieu lui faisait penser à une voie de chemin de fer et une gare. Il pouvait également apercevoir beaucoup de légumes bons pour la récolte. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas vu pareille scène. Des tomates, d’un rouge vif avec la lumière du soleil, des concombres, si gros qu’il commençait à soupçonner les fermiers d’utiliser des produits chimiques, et d’autres légumes encore qu’il n’avait pas vus depuis un moment se balançaient dans le vent.
— Eh ben... Hé, Fille... Fille ? Hé ! Fille ! Ça va ?!
La fille, qui était censée être à côté de la Super Cub, était tombée à plat ventre sur le sol brûlant et ne bougeait plus. Il y avait de grandes chances que son visage rouge écarlate ne fût pas uniquement dû à la lumière rougeâtre du soleil couchant.
Le garçon se hâta de la soulever pour l’emmener vers les champs, en quête d’un point d’eau. Il devait y en avoir un. Peut-être qu’il allait se faire enguirlander pour être entré sans permission, mais c’était un cas de force majeure.
Mais, alors qu’il était sur le point de dépasser l’épicerie, quelque chose d’assez inattendu pour l’endroit attira son regard.
Une voiture de marque étrangère était garée à l’ombre du bâtiment — du genre haut de gamme.
Il y avait cette chose brillante sur son capot qui scintillait malgré le fait qu’elle était à l’ombre et qui ressemblait à l’insigne de Mercedes-Benz. Le garçon ne s’intéressait pas spécialement aux voitures, mais celle-ci sentait l’argent à plein nez rien qu’à regarder ses jantes en aluminium et les sièges en cuir véritable. L’image d’un chauffeur avec des gants blancs en train d’épousseter le capot de la merveilleuse voiture avec un plumeau collerait parfaitement à la scène.
Mais que viendrait faire le propriétaire d’une Mercedes dans ce coin perdu au milieu de nulle part ?
Il ne pouvait se défaire de son étonnement, mais sur le moment, la fille à qui il prêtait son épaule semblait sur le point de fondre comme neige au soleil, alors il se dirigea rapidement vers les champs.
Tout en admirant l’état parfait des tomates et concombres, il se glissa entre eux et s’enfonça encore plus dans les champs. Il n’était pas évident de chercher de l’eau tout en portant une fille exténuée, mais à son grand étonnement, il en trouva très rapidement.
C’était un point d’eau constitué d’un puits, il était situé pile au milieu du champ le long de la route.
Juste derrière se trouvait la façade d’une construction ressemblant à une petite colline, cette dernière était renforcée à l’aide de pierres et équipée d’un tuyau en PVC. De l’eau d’une clarté étonnante coulait du tuyau dans un bassin en béton rempli à ras bord.
Après avoir assis la fille sur le banc en pierre juste à côté, le garçon se saisit d’un bol en plastique qui flottait dans le bassin et commença à écoper l’eau.
Et ensuite :
— Réveille-toi, Fille !
Insolation, coup de chaleur, estomac vide et fatigue avaient pratiquement transformé la fille en seiche séché, et donc, pour l’aider, il l’aspergea énergiquement d’eau.
— ... Je peux savoir à quoi tu joues, crétin ?!
D’un geste rapide de la main droite, la fille arracha le bol des mains du garçon et le frappa avec au visage. Vide.
D’un côté, le garçon en train de se tenir le nez. De l’autre, la fille trempée de la tête aux pieds. Chacun prit une arme à portée de main, la remplit d’eau et se tint prêt, l’un en face de l’autre.
— ...
— ...

Ils étaient tous deux légèrement accroupis, en position de combat, et alors que la bataille d’eau était sur le point de commencer, une voix les interrompit.

— Bien le bonjour ! Seriez-vous des clients ?

Le garçon et la fille se retournèrent en direction de la voix tout en laissant l’eau de leurs bols couler sur le sol. Et là, ils furent abasourdis par ce qu’ils virent.

Ils étaient tous deux légèrement accroupis, en position de combat, et alors que la bataille d’eau était sur le point de commencer, une voix les interrompit.




Tout en épongeant sa sueur, un homme au grand sourire se tenait devant eux. Il devait probablement avoir la quarantaine, et était encore dans la fleur de l’âge. Il avait un chapeau de paille, une serviette, une paire de bottes en cuir, une chemise blanche et une veste Armani enroulée autour de la taille. Sa silhouette svelte mais trapue rappelait celle qu’ont les profs de sports et son sourire chaleureux suggérait fortement une appartenance aux classes aisées. Il était la preuve vivante qu’un gentleman demeurait un gentleman même en travaillant dans les champs.
Cependant, ce n’était ni son apparition soudaine, ni ses habits dépareillés qui les surprenaient, mais ses cheveux.
Ils n’étaient pas noirs comme ils auraient dû l’être, mais complètement blancs, comme s’il avait utilisé un décolorant très fort. En plus de ça, sa peau était quasiment aussi blanche que celle d’un albinos, sans la moindre trace de bronzage malgré le fait qu’il travaillait sous un soleil de plomb.
— Oh, vous ai-je fait peur ?
— Ah, non, hum...
— Excusez-nous de vous avoir dévisagé comme ça.
Elle baissa la tête. Le garçon se dit alors que les femmes étaient plus douées que les hommes pour s’excuser. Mais ce n’était pas vraiment le moment de penser à ça par contre.
Comme les deux voyageurs avaient flirté avec la mort et que l’homme était en train de faire une pause, ils décidèrent de s’asseoir sur le banc en pierre.
Ce dernier était suffisamment large pour cinq personnes et, grâce au toit qui était installé au-dessus, ils étaient protégés des attaques du soleil. Et comme l’eau coulait tout près, il faisait bien plus frais que sur la route de bitume. La terre avait été mouillée par l’eau que le garçon avait répandue, mais le soleil était déjà en train de la faire sécher. Bien sûr, cela s’appliquait également à la fille trempée jusqu’aux os.
— ... Ah, suis-je bête. Je ferais mieux de me présenter. Voilà qui je suis…
Il sortit de manière très gracieuse une petite boîte de sa poche, et leur tendit une des cartes de visites qu’elle contenait tout en acquiesçant.
Cette séquence de mouvements approchait déjà la perfection et montrait que l’homme avait fait ça toute sa vie.
« Société de transport, Président » était écrit dessus.
Il n’y avait ni le nom de la société, ni le nom de la personne.
Il ne semblait y avoir aucune trace d’erreur d’impression ou de tentative d’effacement ; c’est comme si les lettres s’étaient évaporées. Ou plutôt, c’est comme s’il avait fait faire ces cartes vides juste pour s’amuser.
Il fallait plisser des yeux pour voir le logo de la société, qui était légèrement imprimé sur un coin de la carte.
Je suis pas trop sûr, mais je crois qu’elle est assez connue, cette boite.
— ... Enfin, ce n’est pas comme si cela vous servait à grand-chose vu qu’il n’y a pas mon nom dessus.
Le garçon regarda avec réticence en direction de l’homme au sourire amer.
— Alors... vous l’avez « perdu » ?
— Exactement. Mon nom s’est évaporé, dit-il simplement. Du jour au lendemain, alors que je travaillais, les gens de mon département ont commencé à me dire qu’ils avaient oublié mon nom. J’ai eu un mauvais pressentiment au moment où je me suis rendu compte que quoi qu’ils fassent, ils n’arrivaient pas à s’en rappeler. J’ai alors mené ma petite enquête. J’ai ainsi découvert que mon nom avait complètement disparu : dans les documents de la société, sur ma propre carte de visite, et cætera. Mais le pire dans tout ça, c’est que moi-même je n’arrivais pas à m’en souvenir.
Tout en écoutant le ton indifférent de sa voix, le garçon et la fille s’échangèrent un regard et ramenèrent leur attention en direction de l’homme.
— Même mes associés avaient tous oublié mon nom. Pire, certains en étaient venus à oublier mon visage. Enfin, vous vous doutez bien à quel point il était ennuyeux pour moi de continuer à travailler dans ces conditions.
L’homme éclata de rire puis rangea la carte de visite dans la boite.
— À la fin, je ne voyais plus l’intérêt de continuer à travailler, alors j’ai tout plaqué du jour au lendemain. Après avoir erré un peu partout dans le pays, j’ai fini par m’installer ici... Voulez-vous vous joindre à moi ?
Il ne leur proposait pas de travailler à la ferme, mais de belles tomates rouge vif qui avaient été rafraîchies par la source d’eau voisine et qui réfléchissaient la lumière du soleil.
Il va sans dire que leur « Oui » ne tarda pas.



— ... Pour tout vous dire, j’ai toujours rêvé de travailler dans une ferme. Pourtant, j’ai terminé dans une entreprise de transport de légumes. Après avoir travaillé dur là-bas, je me suis retrouvé à la tête d’un département, ensuite directeur de gestion, puis directeur d’une filiale. Avant que je m’en rende compte, j’étais si jeune mais déjà président de la société.
— ... Mais il y a de quoi être fier, non ?
Le garçon avait posé ses yeux sur l’homme tout en croquant dans sa deuxième tomate.
La tomate merveilleusement douce était tellement juteuse que c’était comme si elle explosait littéralement à chaque bouchée. Il n’y avait pas photo entre du jus de tomate et la chair de ce merveilleux fruit frais. Une sensation de bien-être envahit son corps, qui n’avait pas eu droit au moindre légume frais depuis un moment.
Il n’aurait jamais cru pouvoir ressentir un tel sentiment avec une simple tomate. Désormais, il se sentait même d’attaque pour manger un honni poivron vert. Cru.
— Eh bien, j’imagine que cela peut paraître formidable pour les autres. Mais vous voyez, j’aimais mon travail et il semblerait que j’étais doué pour ça. J’étais intéressé, alors j’étais entièrement absorbé par ce que je faisais et j’avais gravi les échelons de l’échelle sociale sans m’en rendre compte. Mais dans le même temps, je m’étais peu à peu éloigné du travail que je voulais vraiment faire.
La fille était assise à côté du garçon et avait du mal à se décider entre ignorer le risque d’avoir mal au ventre et manger une troisième tomate.
— Et donc vous avez réalisé votre rêve de travailler dans une ferme grâce au fait d’avoir « perdu » votre nom. Oh-oh.
Son choix de mots était lourd de sous-entendus. Mais sans aucune méchanceté. C’était plus une sorte de sarcasme qu’elle mélangeait à ses mots pour le taquiner. Le directeur semblait en être parfaitement conscient et esquissa un sourire.
— C’est exact. Je sais que ce n’est pas très gentil envers mes anciens collègues de travail, mais je m’amuse tous les jours comme un petit fou ! ... Enfin, même si ce que j’ai appris à l’école et pendant mon expérience professionnelle ne me sont d’aucune utilité ici.
L’homme afficha un sourire complice.
— Pourquoi avoir fait tout ce chemin depuis Honshu ? Il y a des terres cultivables là-bas aussi, non ?
— Il n’y a pas de raison particulière. Ce n’est pas comme si j’avais prévu depuis le début de travailler dans les champs. Au début, je pensais juste faire un peu de tourisme, puis je suis tombé sur cette maison. À l’époque, une vieille dame tenait l’épicerie toute seule. Elle m’a laissé vivre ici et m’a appris comment faire pousser des légumes, tout en lui donnant un coup de main dans les champs.
— Comment va-t-elle maintenant ?
— ... Elle a disparu... en mars dernier.
— ... Je vois, dit le garçon avec compassion, tandis que la fille à côté de lui finit par céder à la tentation et croqua un gros morceau dans sa troisième tomate.
Et juste à ce moment-là...
— Oh, monsieur le Directeur ? Serait-ce des clients ?
Une voix féminine les interrompit soudainement.
C’était une voix magnifique, comme celles qui font les annonces dans les gares. Sa propriétaire se tenait au milieu d’un champ de maïs teinté par les couleurs du soleil couchant.
D’un coup, de derrière les plants de maïs qui étaient assez grands pour cacher quelqu’un apparut une secrétaire. Elle portait un tailleur. Il va sans dire qu’elle était d’une beauté éblouissante.
— .... Vous avez même une secrétaire ?!
Ils lui donnèrent un bon coup de coude dans l’estomac. Mais avec modération tout de même.

Après s’être remis de la douleur, le président présenta la femme qui venait de les rejoindre.
— ... Hum, c’est ma secrétaire. Comme elle a « perdu » son nom, elle s’appelle simplement Secrétaire.
— Je suis Secrétaire. Enchantée de faire votre connaissance.
La femme se courba de façon très élégante.
L’angle avec lequel elle se courba ainsi que la position de ses mains témoignaient de la perfection qu’elle avait atteinte de par son travail. Cependant, son tailleur était sale et sa peau, jadis blanche, était brûlée par le soleil. Un chapeau de paille recouvrait ses beaux et longs cheveux noirs et elle tenait des maïs tout juste cueillis. Elle avait une serviette sur ses épaules et elle ne portait pas de talons hauts mais des bottes en caoutchouc. Cela contrastait vraiment avec le haut.
Elle leur fit un grand sourire, après quoi les deux se regardèrent. L’heure était venue pour eux de se présenter.
— Euh... Je suis Garçon. Mon aliment préféré pour le moment, c’est les tomates.
— Je suis Fille. Mon aliment préféré est provisoirement la tomate. Mais j’envisage de passer rapidement au maïs.
Ils se courbèrent ensemble et répondirent au rire de la secrétaire avec un qui était l’exemple même du rire aux éclats.
Au final, elle décida de faire une pause à son tour et de se joindre à eux. Il était dix-huit heures. L’endroit était parfait pour se reposer avec l’air qui était d’une fraîcheur très plaisante avec la température qui diminuait peu à peu et l’eau environnante.
— Vous voyagez ?
— Oui. On a tout plaqué et on est partis en voyage. Alors c’est un peu comme ce qu’a fait le directeur, hein ?
La secrétaire gloussa une fois de plus en entendant la réponse assurée de la fille.
— Alors comme ça, tu t’es enfuie avec ton petit copain ?
— ...
Tandis que la femme semblait persuadée d’avoir vu juste, le visage de la fille se figea dans une expression gênée. Puis, avec exactement la même expression, elle se tourna vers le garçon avec un regard mêlant doute et attente.
— Est-ce que tu es... mon petit copain ?
Elle n’y allait pas par quatre chemins. Tout en réfléchissant à ce qu’il devait répondre, le garçon se tint le menton et médita sur la question.
— ... Hum, on n’a jamais dit ça... je crois.
À peine eut-il donné sa réponse qu’il se vit gratifier d’un coup de pied de la part de la fille, sans raison particulière. C’est ce qu’on appelle l’absence de logique.
La secrétaire gloussa une nouvelle fois.
— Je vois que vous vous entendez bien tous les deux. Vous me rendez jalouse !
Ce après quoi, la fille arrêta de frapper le garçon et se remit à manger sa tomate.
— Mais c’est valable pour vous aussi, non, Secrétaire ? Je veux dire, vous avez accompagné le directeur quand il a abandonné sa société, et maintenant vous travaillez même à la ferme. D’un certain point de vue, vous allez bien ensemble, non ?
— Oh ? Mais je n’ai jamais abandonné mon travail, dit la secrétaire d’une voix étonnée, cernée par trois regards inquisiteurs.
— Vous voyez, mon travail consiste à apporter mon soutien au directeur. Je n’ai jamais abandonné mon poste. Seul le directeur l’a fait.
— C-Comment peux-tu dire ça ?! Certes, tu es venue ici à cause de moi, mais jamais je ne t’ai forcée, non ?
— Ce n’est pas la question ! Malgré le fait que je vous ai suivi dans le cadre de mon travail, vous m’avez demandé de laver les tomates et d’aller chercher de l’eau pour les radis, et ainsi de suite. Quand ai-je été en mesure de refuser le moindre de vos ordres ?
Elle plissa les lèvres, « Hmph ! » et mit de force le panier de maïs dans les mains du directeur.
— Du coup, je me suis complètement habituée au travail à la ferme. Quoi qu’il en soit, je vais aller préparer du thé pour nos invités, alors veuillez rincer ces maïs et les faire griller tant que vous y êtes, môssieur le Directeur.
— C-Compris.
Après s’être débarrassée de cet immense tas de maïs — comme si c’était une pile de documents — elle s’en alla à bonne vitesse pour aller leur préparer du thé. Le directeur la suivit, laissant le garçon et la fille seuls près du puits.
Ni le directeur ni la secrétaire n’avaient montré le moindre signe d’étonnement quand ils ne leur donnèrent pas leurs noms.
Le champ de maïs bruissa avec la légère brise. Derrière, ils pouvaient apercevoir le soleil couchant à l’horizon.
— ... Garçon ?
— ... Mhm ? répondit-il à son murmure sans la regarder.
— Le directeur est vraiment pâle, hein ?
— ... Ouais.
Ses cheveux étaient devenus complètement blancs. Il devait avoir entre 38 et 45 ans. Avoir des cheveux aussi blancs à cet âge serait normalement presque inconcevable, mais cela n’est valable que pour les gens normaux.
Il en était de même pour sa peau. Celle-ci était dépourvue de pigmentation, comme celle d’un albinos. En comparaison, la secrétaire qui devait avoir effectué le même travail ou presque que lui était toute bronzée.
— ... Il fait chaud aujourd’hui, hein ?
— ... Bah, on est déjà en août...
Le bruit des pas pressés de la secrétaire les coupa dans leur conversation futile.
Elle posa un plateau sur le banc en pierre et, avec un son rafraîchissant, remplit leur tasse de thé. Il était probable qu’en tant que secrétaire, elle sache faire du délicieux thé, mais malheureusement, il devait être assez difficile de mesurer l’ampleur de son talent avec du thé d’orge.
Le thé servi était préparé avec de l’eau fraîche provenant du puits ; elle était tellement froide que de la fumée s’échappait des tasses.
La fille but sa tasse d’une traite, comme si c’était la tradition ici.
Sa façon d’ingurgiter son thé n’avait rien d’élégant, par contre.
— Ah, c’est vrai !
Les deux filles se tournèrent vers le garçon.
— Que se passe-t-il, Garçon ?
— Ah, c’est pas comme si c’était urgent ou quoi que ce soit, mais j’envisageais de remplir nos réserves d’eau si les vôtres ne sont pas limitées, bien entendu.
— Ah, je vois...
Deux regards instigateurs se posèrent sur la secrétaire.
— Oui. Je pense que ça ira ! Ce puits semble puiser son eau d’une source naturelle après tout.
— Super ! À nous l’eau fraîche !
Avec de l’eau aussi claire, il ne doit pas être nécessaire de la faire bouillir avant de la boire. Mh... Dans ce cas, on ferait mieux de jeter celle qu’on a, ça fera plus de place pour de la fraîche. C’est un peu du gâchis vu tout le mal qu’on s’est donné pour la purifier, mais on n’a pas trop le choix.
— Ok, je vais aller remplir nos bouteilles dans ce cas.
— Hein ? Attends, je vais t’aider.
— T’en fais pas, je peux me débrouiller tout seul... En échange, garde-moi quelques maïs !
Le garçon tendit son doigt devant les lèvres de la fille, donnant du poids à ses mots, ce après quoi la fille se rassit.
La secrétaire le regarda partir chercher l’eau tout en s’éventant à cause de la chaleur, et marmonna avec un regard malicieux :
— ... Il a l’air très gentil. Dépêche-toi d’en faire ton petit ami !
La fille recracha sa gorgée de thé. Par la bouche principalement. Mais peut-être également un peu par le nez...?
La secrétaire sourit tout en lui tapotant le dos.
— Il n’y a vraiment pas de quoi s’étonner. Deux ados qui s’enfuient de l’école pour partir en voyage à moto — qu’est-ce ça pourrait être d’autre ?
— Q-Qui sait ? Il existe bien d’autres relations entre une fille et un garçon à part femme, amoureuse ou sœur que je sache, non ?
Sa voix était rauque à cause du thé qui était entré dans sa trachée.
— Par exemple, la relation entre un directeur et sa secrétaire ?
La secrétaire se mit à glousser, mais la fille détourna son regard, visiblement gênée.
— Mais vous avez suivi le directeur jusqu’ici alors que vous n’êtes pas ensemble, pas vrai ?
— Oui. Parce que je suis sa secrétaire.
— ... Alors vous ne ressentez rien de spécial pour lui ?
— Eh bien... En l’état actuel des choses, non.
— Ce qui signifie donc que vous entretenez une simple relation d’employé-employeur ?
— Oui. Après tout, il m’a toujours appelée par mon nom de famille, et encore, alors peut-être qu’il n’a même jamais su mon nom complet ? dit-elle avant de marquer une pause. Mais la vérité demeurera un mystère à jamais.
La fille ne pouvait comprendre la voix indifférente de la secrétaire et son sourire amusé.
Mais elle ne pouvait qu’être d’accord avec cette vague explication. La fille n’avait pas l’intention d’exprimer ses pensées par des mots, mais en la regardant dans les yeux, elle comprit également que la secrétaire ne recherchait pas à être comprise de toute façon.
— Et son égoïsme ne vous dérange pas ? Vous vous retrouvez quand même à l’aider dans les champs.
— Non, du tout. Parce que c’est une décision que j’ai prise de mon propre chef.
— D’aller dans cette ferme ?
— Non. De le suivre.
Son sourire confiant était très calme, mais empreint d’une profonde volonté.
Pour une raison ou une autre, la fille se retrouva profondément gênée et sentit qu’elle rougissait jusqu’aux oreilles malgré le fait qu’il n’était pas question d’elle.
Dans l’incapacité de résister, elle détourna son regard et regarda dans la direction opposée.
— ... Jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
— Bien entendu.
La fille pouvait percevoir comme de la fierté dans sa voix et ne put résister à l’envie de se gratter la tête.
— ... Vous avez tout mon soutien.
La secrétaire fut un peu surprise par ce cri soudain et indirect, mais elle répondit avec un sourire radieux :
— Merci.
Ce n’était pas l’un de ces sourires artificiels qu’elle utilisait pour le travail, ni même un air de soulagement. C’était le premier sourire sincère qu’elle affichait depuis qu’ils l’avaient rencontrée.
Hélas, il fut dommage que ni la fille, qui regardait dans la direction opposée, ni le garçon, qui était parti chercher de l’eau, ni même le directeur, qui était occupé à griller le maïs, n’aient pu le voir.
— Hé ho ! Je ne savais pas quelle quantité faire, alors j’en ai fait plein !
Elles se retournèrent en direction de la voix et aperçurent le directeur en question avec, à la main, un panier rempli de maïs grillés.
— M-Monsieur le Directeur ! Comment allons-nous manger tout ça ?!
La remontrance de la secrétaire mit le directeur mal à l’aise.
— Mais ils sont encore jeunes... Je pensais qu’ils pourraient tout manger.
— Personne ne pourrait autant manger de maïs sans rien à côté ! ... On dirait qu’on va devoir aller préparer le dîner.... À ce propos, je suis encore jeune, moi aussi.
— J-Je suis désolé...
— Haa... Ce qui est fait est fait. Allez chercher Garçon.
Contrairement à ce que laissait entendre leur relation, c’était le directeur qui se faisait tirer les oreilles. Il repartit par le chemin par lequel il était venu avec un visage confus.
Une forte odeur se dégageait du panier qu’il avait laissé derrière lui. Apparemment, le directeur avait gentiment préparé deux types de maïs grillés. Certains étaient grillés sans aucun assaisonnement alors que les autres avaient été marinés dans de la sauce soja.
Les deux filles avalèrent leur salive sans rien dire.
— ... Je viens juste de me rappeler pour quelle autre raison je suis là.
— Hein ?
Elle se tourna en direction de la secrétaire qui venait de marmonner quelque chose.
La secrétaire continua, tout en fixant du regard le panier de maïs grillés.
— ... Je ne sais pas cuisiner.
— ... Hah.
Ce qu’on aurait pu appeler une brève conversation continuait de plus belle, même si leur regard était accaparé par le maïs.
— ... Le directeur est très doué pour ça. Vraiment.
— ... Je veux bien le croire.
Moins d’une minute plus tard, elles finirent par être libérées des chaînes de la bienséance et prirent d’assaut le maïs grillé.



— Ah... Aïeuh, arg...
— Ça t’apprendra à te goinfrer sans réfléchir ! On dirait qu’ils sont d’accord pour nous laisser dormir ici, alors allonge-toi un instant.
Le garçon fit un sourire narquois et posa un coussin en guise d’oreiller sous la véranda pour elle.
La source de son mal de ventre était évidemment le fait d’avoir trop mangé.
Pour l’instant, ils se rafraîchissaient avec des éventails sous la véranda à l’arrière de la boutique.
— Pff... C’était sûr que t’allais avoir mal au ventre après avoir mangé autant de maïs, non ?
— L-La ferme...
Même sa réponse manquait de mordant. Au final, elle avait mangé trois épis entiers de maïs. Alors sa douleur ne pouvait être mise sur le dos d’un mauvais système digestif.
Certes, il faut se rappeler que c’étaient des maïs fraîchement cueillis puis grillés. On dit que le maïs est meilleur juste après avoir été cueilli. Lui-même en raffolait, alors il ne pouvait pas la blâmer.
Sauf qu’elle avait déjà ingurgité pas moins de quatre tomates fraîches peu avant. Rien de plus naturel que même son estomac, que le garçon qualifiait parfois de gargantuesque, n’allait pas supporter l’arrivée massive d’autant de nourriture.
— Raaah...! Pourquoi est-ce que c’est si bon une fois grillé...!
Le garçon était surpris par ses plaintes sans fin mais préféra se taire, par peur des représailles. Par conséquent, il opta pour une réponse quelque peu réservée.
— Bah, ils venaient tout juste d’être grillés. Ça aurait été un crime s’ils n’avaient pas été bons.
— ... Ma parole... J’imagine que ce genre de choses nous convient mieux que des trucs haut de gamme genre crabes ou thon.
— Pas faux.
Le garçon acquiesça avec un sourire moqueur. Il faut dire qu’il était persuadé que la fille reviendrait sur ses mots au moment même où elle se retrouverait face à ces mets.
Entre parenthèses, le garçon avait été plus sage et n’avait mangé que deux tomates et deux épis de maïs, ce qui explique qu’il était rassasié mais pas de façon aussi « critique » que la fille.
À en juger par elle seule, il semblait avéré que les femmes avaient un plus gros appétit que les hommes.
La chaleur qui les avait tourmentés durant toute la journée s’était désormais un peu dissipée. Au loin, on pouvait entendre le tintement harmonieux de carillons qui dansaient avec le vent. Cette mélodie était accompagnée par le parfum de l’été — l’odeur de l’encens pour éloigner les moustiques.
Il posa soudainement son regard sur le jardin. Dans ce jardin particulièrement soigné étaient plantés des hortensias, dont la saison était déjà terminée, et tout un tas de fleurs typiques de l’été juste derrière.
Un groupe de magnifiques et immenses tournesols réfléchissait la lumière du soleil couchant avec leurs grands et larges pétales jaunes tel un substitut de ce qu’ils symbolisaient.
Plus loin dans le jardin, il pouvait voir une serre en plastique, qui avait apparemment été retapée par le directeur. Parce que c’était toujours l’été, il n’y avait que de la terre à l’intérieur.
Mais il semblerait qu’ils avaient déjà planté quelques pousses ; il y avait des petites plantes vertes arrangées dans des pots parfaitement alignés.
— ... Garçon...?
— Mhm ?
La fille s’adressa à lui avec une voix timide, mais avec un soupçon de nervosité.
Comme ils étaient seuls et que l’ambiance s’y prêtait, elle avait prononcé son nom. Mais elle n’avait rien à dire.
Évidemment incapable de continuer leur discussion sur la nourriture, elle ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois tel un poisson rouge.
— Um... Euh...
— Ce sont des fraises. Par contre, on ne pourra pas les cueillir avant l’année prochaine. Mais il faut déjà les planter dès maintenant.
Le garçon se tourna en direction de la voix qui provenait de derrière.
La fille, elle, ne pouvait que se tourner sur le côté, vu qu’elle était allongée. Le directeur ne sembla pas remarquer le regard contrarié de la fille.
— Pour tout vous dire, j’adore les fruits autant que les légumes. Ciel, j’attends l’année prochaine avec impatience !
Il était difficile pour le garçon et la fille de savoir s’il aimait les cultiver ou les manger, mais ils ne dirent rien. C’était sûrement les deux.
Directeur, comment va votre estomac ?
— Oh malheureux, si tu savais !
Le directeur s’assit à côté du garçon tout en tenant son estomac grognant de douleur.
Comme il avait préparé trop de maïs grillés, la secrétaire l’avait forcé à finir les restes. Autrement dit, manger tous les maïs qu’il restait.
Il allait sans dire qu’après avoir ingurgité une telle quantité de maïs riches en fibre, les toilettes devaient être devenues ses meilleures amies.
Mais ce qui l’avait encore plus étonné, c’était la secrétaire. Elle était facilement venue à bout de quatre épis et avait, en plus de ça, dévoré un concombre recouvert de sauce miso juste après, en guise de « dessert » d’après elle.
Étant donné l’état actuel de la fille, il pouvait difficilement en conclure que « les femmes ont un estomac plus résistant que les hommes », mais plutôt que les gens qui vivaient au milieu de la campagne devaient avoir une constitution différente des gens de la ville. Dans le bon sens du terme, évidemment.
— Alors vous avez réussi à tout finir ?
— ........ Désolé, il en reste encore un peu.
— Eh ben, on est passé de « beaucoup » à « un peu » c’est déjà ça.
Même si je n’irais pas jusqu’à dire que vous l’avez mérité, je n’ai pas particulièrement envie de vous aider non plus.
Puis soudain :
— Monsieur le Directeur. Venez par ici un instant.
Une voix l’appelait depuis la cuisine.
Le directeur se leva avec un pathétique « Oh hisse ! » et se dirigea vers la cuisine, où il finit par disparaître de leur champ de vision. Ils pouvaient cependant entendre en partie leur conversation.
— Est-ce qu’il y a encore autre chose ?
— Non. Nous avons presque terminé.
— Hein ? Mais pourquoi m’avoir appelé alors ?
— Je ne pense pas que vous pourriez comprendre, monsieur le Directeur.
— Pardon ?
— Peu importe ! Vous allez rester discuter avec moi ici quelque temps. Et pas de « mais ».
— Hah...
— Commençons par la météo.
— Pardon ?
Le garçon pouvait sans peine imaginer le visage ahuri du directeur.

La fille allongée tendit le pouce à la secrétaire dans sa tête. Bien joué !
Elle ne pouvait pas gâcher l’occasion en or que venait de lui donner la secrétaire.
Garçon.
— Mh ? répondit-il en rêvassant.
— Je veux allonger ma tête sur tes genoux.
— Quoi ?!
Tout en ignorant ses plaintes, elle rampa le long de la véranda en bois jusqu’à lui telle une chenille et s’installa tranquillement sur ses genoux.
Elle avait également posé le coussin qu’elle utilisait jusqu’alors comme oreiller sous son ventre pour atténuer la douleur.
— Ça devrait pas être l’inverse normalement ?
— C’est pas grave. Je suis vraiment malade.
— Alors maintenant le fait d’avoir mal au ventre par gloutonnerie, c’est être « malade » hein... Aï-Aï-Aïeuuuh ?!
Elle avait puni son insolente remarque par un pincement bien senti. Vivez au sens propre du terme le proverbe « Propos inconsidérés, bateaux coulés » !
— Raah... Il est vraiment dur cet oreiller...
— Demande pas l’impossible non plus !
Mais malgré cela, il déplaça doucement la tête de la fille vers une zone où il n’y avait pas d’os. Il sentait un poids agréable sur ses cuisses.
Puis s’ensuivit un long silence.
C’était l’un de ces moments de tranquillité, ceux-là mêmes qu’ils n’avaient presque jamais connu durant leurs longues journées à s’inquiéter pour le repas du jour ou l’essence du lendemain. Oui, écouter le tintement des carillons tout en étant confortablement installés et rassasiés sous une véranda était quelque chose qu’ils n’avaient jamais connu avant.
— ... Haa... Le bonheur...
— Ouais. Mais d’une certaine façon, je me sens mal de m’imposer comme ça chez eux.
— ... Si tu veux, on peut rester ici quelques jours ? On n’est pas pressés après tout, et ils ont aussi dit que ça les dérangeait pas.
— Et ça recommence. Qu’est-ce que tu répondrais si je disais oui ?
— Je ne serais pas d’accord. Il faut dire qu’on est en voyage. Même si je vois pas d’inconvénient à rester à un endroit pour y faire des provisions, j’ai pas l’intention de rester quelque part juste pour me reposer.
— Pas la peine de demander alors.
— Mais ça serait pas juste si je n’écoutais pas au moins ton avis avant.
C’était à se demander si cela servait à quelque chose vu que le résultat aurait été le même de toute façon.
— Bah, je te suivrai où que tu ailles.
— Je vois, dit la fille comme si elle avait tout compris avant de fermer les yeux.

En fait, le garçon leur avait donné un petit coup de main dans les champs ou en faisant un peu de ménage pendant que la fille récupérait tant bien que mal de sa gloutonnerie.
Il ne jugea cependant pas cela suffisant pour mériter d’être nourris, blanchis, logés l’espace d’une nuit. Mis à part pour le ménage, le directeur avait passé le plus clair de son temps à lui expliquer comment faire, alors il n’avait pas été d’une grande aide.
Et payer avec de l’argent n’était pas non plus possible. Dans cette région, où le ravitaillement avait été plus ou moins coupé, l’argent ne valait plus grand chose. Mais avait-il autre chose à leur proposer...?
Alors qu’il fouillait ses poches à la recherche de son portefeuille, un petit livre tomba sur le sol.
C’était un livret avec une couverture verte — le livret qui contenait ses informations de lycéen.
Il l’ouvrit et tomba sur sa photo et son nom en première page.
Cependant, son nom avait complètement disparu en face du champ correspondant.

— ... Ma photo s’est pas mal décolorée, hein...

Les couleurs de la photo, où il ne souriait pas, étaient passées du pastel pâle au presque noir et blanc.
À ce rythme, ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il ne devienne complètement livide, lui aussi.
Ce n’est que quelques minutes plus tard que le garçon se rendit compte que la fille respirait calmement sur ses genoux, profondément endormie.



Alors que la secrétaire était en train d’habiller la fille profondément endormie avec un pyjama, le garçon prépara leurs lits en sortant deux futons pour invités d’une armoire, aidé par le directeur.
Soudain, le garçon se rappela de quelque chose de plus important.
Directeur, auriez-vous de quoi réparer une moto dans cette maison ?
— Une moto ? ... Ah, oui. Vous êtes venus ici en moto. Elle est en panne ?
— Oui. Depuis cinq jours.
Le directeur ouvrit grand les yeux.
— ... Je compatis avec vous ! Dis-moi, de quoi as-tu besoin ?
— Vu qu’il me faut juste remplacer certaines pièces, quelques outils, et des pièces bien sûr... ainsi que de l’huile, devraient faire l’affaire.
— Mhm. Allons voir dans la réserve. Peut-être que nous trouverons ce qu’il te faut.
Sur ces mots, le directeur se dirigea vers le jardin, suivi par le garçon.



Il faisait nuit. Le soleil avait complètement disparu du ciel, et la petite épicerie au milieu des prairies n’y faisait pas exception. Elle aussi était enveloppée par les ténèbres de la nuit. Comme il n’y avait évidemment pas d’électricité, la seule et unique source de lumière provenait d’une de ces lanternes d’un autre temps. Néanmoins, sa flamme orangée était suffisamment brillante pour leurs yeux qui s’étaient habitués au noir et pour éclairer la pièce. Apparemment, la bougie utilisée était artisanale. Pour le garçon et la fille, cette bougie qui tanguait légèrement mais à l’éclat brillant semblait si particulière, si caractéristique de « l’endroit ».
De ce fait, il n’y avait ni ce bruit de voitures incessant, ni ce brouhaha caractéristique de la ville, auxquels ils étaient habitués. À la place, on pouvait entendre une chorale très variée formée par les divers insectes de l’été, ce qui pouvait vraiment être perturbant pour dormir pour qui n’y était pas habitué.
Dans le cas du garçon, ce bruit n’était pas si dérangeant. Il en avait vu d’autres en trois mois de voyage.
Cependant, il y avait des situations où même le garçon ne savait pas comment réagir.
Par exemple, quand il subissait une pression mentale intense — comme maintenant, où la fille dormait dans le futon juste à côté du sien.
Il avait du mal à imaginer le directeur faire une chose pareille, alors cela devait sûrement être un coup de la secrétaire. Les deux futons étaient placés côte-à-côte sans espace entre les deux, ce qui donnait l’impression qu’ils étaient un couple de jeunes mariés.
Mais la secrétaire faisait une erreur sur son compte. Elle devait sûrement croire qu’il allait se mettre à rougir comme une tomate avant de déplacer son futon. Mais dommage pour elle, il n’en était rien. Le garçon était un adolescent tout ce qu’il y a de plus normal — la situation actuelle, il en avait même rêvé. Tant que la fille ne lui en voudra pas trop.
Il s’assit à côté de leurs affaires et commença à s’occuper des préparatifs pour leur départ du lendemain tout en fredonnant une chanson.
Étant donné qu’ils n’allaient pas pouvoir prendre de légumes avec eux à cause de ce soleil de plomb, demander des provisions était hors de question. Par conséquent, le problème de la nourriture demeurait, mais cela ne servait à rien de s’en inquiéter pour le moment. Il n’y avait rien d’autre à faire, si ce n’était se remplir la bedaine autant que possible avant de partir.
Cependant, les choses avaient évolué positivement dans la soirée.
À savoir qu’il avait trouvé le moyen de réparer leur Super Cub.
Lorsqu’il était parti fouiller la réserve avec le directeur, ils étaient tombés sur plusieurs pièces utilisables. C’était même exactement le même type de bougie d’allumage, alors il était très probable qu’il y ait eu une Super Cub garée ici par le passé.
Avec ces pièces, il était sûrement possible de réparer la moto.
— ... Ah.
Il se saisit de leur journal après que cela lui soit revenu à l’esprit. Ce jour-là, c’était au tour de la fille, car la veille, c’était lui qui s’en était occupé. Mais il y a peu de chance qu’elle se réveille avant demain, alors je vais le laisser près de son oreiller.
— Mhh ? Quel est ce livre ?
Le garçon leva la tête au moment où il entendit la soudaine question.
À travers l’entrebâillement de la porte coulissante, il pouvait voir la secrétaire avec une bougie à la main. Elle tenait également une serviette, alors elle devait sûrement sortir du bain. Son pyjama un peu grossier combiné à ses cheveux mouillés la rendaient sexy.
Elle entra dans la pièce et s’assit à côté du garçon. Il lui adressa un sourire malicieux.
— C’est un journal... Ou peut-être devrais-je l’appeler un carnet de voyage ?
— Vous y racontez votre voyage ?
— Oui.
— Il est très beau en tout cas, hein... Est-ce qu’il vient de l’étranger ?
Une couverture épaisse renforcée avec du laiton. En plus de ça, il y avait même une serrure. S’il ne se trouvait pas sur un futon dans une maison japonaise, on aurait vraiment pu le prendre pour un grimoire magique.
— Aucune idée. Il n’y avait ni prix ni étiquette.
Il leva la tête. Puis il s’empara de la clé de la Super Cub, et de l’autre clé qui était avec, avant d’ouvrir la serrure du livre. Sur la page d’hier, on pouvait apercevoir son étrange écriture.
— La date d’hier... C’est ton écriture ?
— Oui. On fait ça chacun son tour, alors c’est à la fille de le faire aujourd’hui, dit-il avec un sourire en coin tout en pointant doucement son menton en direction de la fille profondément endormie.
— Mais bon, il n’y a rien à faire pour le moment. Je suis sûre que cela ne lui ferait pas plaisir si on la réveillait maintenant.
— La dernière fois que je l’ai réveillée, j’ai eu droit à la prise du cobra. Peut-être un roll-up la prochaine fois ?
La secrétaire éclata de rire en entendant sa réponse pleine de confiance.
— T’en vois de toutes les couleurs, toi aussi, n’est-ce pas ?
— Mais c’est quelque chose que j’ai choisi de mon propre chef. Exactement comme vous, Secrétaire.
Elle évita son petit coup de coude tout en gloussant.
— Mais c’est qu’il est insolent, le petit jeune. Au lieu de jouer les prétentieux, tu ferais mieux d’aller prendre un bain et de te coucher.
La secrétaire se retourna de façon élégante et quitta la pièce. Tout en la regardant de dos, il posa sa main sur son menton. Non pas parce qu’il était sous le charme de ses belles jambes longilignes. Non, il cogitait à propos d’une chose qu’elle avait dite et qui avait attiré son attention.
— ... Un bain......
Puis il se tourna en direction de la fille endormie.
— ... Un bain... Hein...
Puis il regarda en direction du bain.
Il n’eut pas à réfléchir bien longtemps.



Le lendemain tôt dans la matinée, à l’entrée de l’épicerie.

Les deux voyageurs se préparaient à partir tôt parce qu’ils voulaient profiter de la relative fraîcheur, le soleil étant encore bas dans le ciel.
— Nous ne pourrons jamais assez vous remercier de votre gentillesse, dit la fille en se courbant, ce que le garçon se dépêcha d’imiter en la voyant faire.
Le garçon avait réparé le moteur tôt dans la matinée et ce dernier ronronnait comme un chaton, comme si un vieil homme tremblotant avait retrouvé ses jambes de vingt ans. Il semblait donc que le moteur était au top de sa forme.
— Mille mercis de nous avoir préparé le petit déjeuner alors que vous en avez déjà tant fait pour nous.
— Il n’y a pas de quoi. Ce fut un plaisir de pouvoir reparler avec des jeunes. Mais quel dommage que vous ne puissiez pas rester plus longtemps.
Le garçon sourit en voyant le sourire enjoué de la secrétaire.
— Eh bien, nous sommes toujours en voyage.
— ... Je vois. Mais n’hésitez pas à nous rendre visite quand vous le voulez.
— Nous n’y manquerons pas. Même si ça ne sera pas pour tout de suite.
— ... J’y pense, je ne vous l’ai pas encore demandé, mais où vous rendez-vous ? demanda la secrétaire.
Les deux échangèrent un regard puis répondirent sans détour.

— À la fin du monde !

Comme on pouvait s’y attendre, la secrétaire écarquilla les yeux.
Leur réponse signifiait « se rendre à un endroit qui n’existe pas ». Cela voulait dire que cela ne les dérangeait pas de ne jamais arriver à destination. Et autrement dit, qu’ils n’avaient pas l’intention d’arrêter leur voyage.

— Un peu de nourriture vous serait utile alors, non ?
Le directeur apparut de la porte vitrée de l’épicerie, il tenait un gros objet rond dans ses mains.
C’était une pastèque incroyablement grosse avec des rayures vertes et noires sur sa brillante surface.
— Oh, eh bien, elle risque d’être certes un peu trop gorgée d’eau pour se remplir l’estomac, mais je peux vous garantir que cette pastèque sera succulente ! J’en ai choisi une qui arrivera à maturité d’ici quelques jours, l’attente rend les choses meilleures, après tout.
— Sérieusement ?! ... C’est génial... Mais... Comment on va mettre ça sur la moto ?
Le garçon accepta la pastèque tout en hésitant, et se rendit compte qu’elle était aussi lourde qu’elle en avait l’air. Pas aussi lourde que lui-même tout de même, mais suffisamment pour ne pas être évidente à transporter.
— Pourquoi ne pas utiliser un filet ? suggéra la fille avant d’en sortir un de leur matériel de couchage, dont ils se servaient à une époque comme d’un hamac.
Tout en chancelant, le garçon posa la lourde pastèque à côté de la moto.
— Non, ce que je veux dire, c’est où on va la mettre ? T’es déjà sur le siège passager, y’a plus de place devant non plus. Y’a bien de la place dans les poches latérales, mais il faut penser à l’équilibre aussi...
— Ok, je vais vous en chercher une autre dans ce cas !
La secrétaire gratifia le directeur d’un bon coup de coude suite à sa suggestion. Pff, malgré ses grandes responsabilités, il n’apprend jamais.
— Mais par contre... on pourrait utiliser de l’eau pour équilibrer.
Alors que le garçon coupa le moteur et commença à retirer leurs bagages, pour essayer une autre configuration, la secrétaire s’approcha discrètement de la fille.
À l’écart du directeur, qui aidait le garçon, leur discussion entre femmes pouvait commencer.

— ... Écoute-moi, jeune fille. Les hommes sont des loups, tu peux me faire confiance !
— A... Ahahaha... Je vais tâcher de garder ça à l’esprit.
On le lui avait déjà répété un nombre incalculable de fois depuis leur décision de partir en voyage ensemble.
— D’abord, ne jamais dormir dans le même lit que lui, quoi qu’il arrive ! Il y a un même adage qui dit qu’il ne faut jamais dormir avec un garçon qui a plus de sept ans !
— Même pas en rêve !
La bouche de la fille fut rapidement couverte.

La secrétaire s’agrippa à ses épaules.

Le secrétaire esquiva le regard suspicieux du directeur et prit la fille dans ses bras.
— ... Qui plus est, ne jamais, ô grand jamais, t’endormir devant lui !
— On croirait presque que vous avez été femme au foyer toute votre vie, répliqua la fille, contrariée.
La secrétaire s’agrippa aux épaules de la fille.
— Et Fille ! Si jamais vous veniez à tomber amoureux l’un de l’autre et à faire tu-sais-quoi, NE PAS OUBLIER LA CAPOTE !
— La ferme !!
La fille la poussa en arrière pour se venger et la secrétaire tomba sur le dos.

Le garçon, qui avait jeté deux-trois regards furtifs dans leur direction, avait une expression incrédule sur le visage.
— Ce qu’elles sont bruyantes. C’est quoi leur problème ?
— Mieux vaut ne pas s’en mêler. Elles sont du genre à demeurer un mystère pour nous autres hommes, et ce jusqu’à la fin des temps.
— Je sais pas pourquoi, Directeur, mais sorti de votre bouche, ça paraît convaincant et pas du tout à la fois...
— Eh bien, disons que c’est une question d’expérience.


Une bagarre sanglante entre deux femmes était sur le point d’éclater sous leurs yeux ébahis.
Comme il s’inquiétait pour la fille, le garçon voulait vraiment les arrêter, mais en témoigne l’Histoire, les chances de pouvoir mettre un terme à la querelle de deux femmes étaient, pour un homme, proches du néant. Au mieux, il se ferait passer un savon par les deux puis chasser. À coup sûr.
Tout en priant pour une issue pacifique entre elles, il parvint d’une façon ou d’une autre à ranger la pastèque sur la Super Cub.
Il se tourna en direction des deux chiffonnières.
— J’ai fini les préparatifs ! J’ai réussi à arranger nos affaires de façon à garder l’équilibre.
En entendant ça, la fille se calma immédiatement et courut vers lui.
— On y va alors ?
— Ok... mais t’es sûre que ça ira ?
Le garçon sortit un mouchoir de sa poche et épongea sa sueur. Il était bien trop tôt pour être trempé de sueur — surtout qu’ils étaient sur le point de rouler à moto sous un soleil de plomb.
Tandis que la fille défit sa cravate à cause de la chaleur, le garçon posa un casque demi-jet sur sa tête et se retourna vers leurs hôtes.
— Ok, on va y aller.
Il leur adressa un signe de la tête et s’approcha de la moto.
— Si jamais vous en avez marre de voyager, revenez nous voir ! Ah, et juste au cas où, les fraises seront mûres en mai !
— Compris !
Il actionna la pédale et monta en selle, les suspensions de la Super Cub s’affaissèrent alors d’un coup.
Ce après quoi, la fille s’assit à son tour sur le siège passager, l’envergure de la moto se retrouvant bien plus bas qu’à l’accoutumée.
— Est-ce que Cubby va tenir le coup ? On risque pas de la casser en deux, rassure-moi ?
— Qui sait...? Plus sérieusement, je suis sûr que tout ira bien !
Impossible de dire s’il avait ri de bon cœur ou s’il avait soupiré de détresse, mais le son que fit le moteur après le démarrage chassa toutes leurs inquiétudes en un instant.
Le garçon ne pouvait s’empêcher de sourire quand il sentit la légère mais puissante vibration de l’unique cylindre.
— ... Elle ne va pas tomber en panne sur le chemin, j’espère.
— T’en fais pas ! Allez, on y va.
— Mhm. Ok.
Elle attacha la sangle de son casque et s’agrippa aux hanches du garçon.
Le garçon lança un bref regard vers elle puis regarda à nouveau devant lui.
— C’est parti, mon kiki !
Il appuya fort sur l’accélérateur et la moto s’élança vers l’avant.
Au début, la moto fit quelques zigzags à cause du poids des bagages et des passagers, puis se stabilisa à mesure qu’elle prenait de la vitesse. Le directeur et la secrétaire, qui leur faisaient des signes d’au-revoir, devenaient de plus en plus petits avant de finalement disparaître du fait des montées et descentes de la route.
Tout en accélérant doucement, ils pouvaient enfin conduire à nouveau leur petite moto, sur cette longue route perdue au milieu de prairies.
Il était sept heures du matin et c’était toujours l’été. Tout en baignant dans la lumière brûlante de l’habituel soleil brillant, un nouveau jour de chasse à « l’eau fuyante » pouvait commencer.


Interlude[edit]


— ... Garçon ?
La fille avait parlé pour la première fois depuis un moment après qu’ils fussent partis.
— Mhm ?
— ... Le directeur a dit que les fraises allaient mûrir en mai de l’année prochaine, pas vrai ?
— ... Ouais.
— Tu crois qu’il tiendra jusque-là ?
— ... Aucune idée. Mais c’est une bonne question. Qu’est-ce qui arrivera en premier ? Sa « disparition » ou la cueillette des fraises ?
— ...
Un long silence s’installa entre les deux. La fille s’agrippait fermement au garçon.
Tenez bon, Secrétaire. Tenez bon !
Le vent emporta sa voix au loin, et, peut-être sans jamais atteindre qui que ce soit, disparut dans l’asphalte estival.



Le moteur plusieurs chevaux de la Super Cub fonctionnait toujours sans problème même après que l’épicerie du directeur ait disparu dans l’horizon. Le paysage qui se dessinait de part et d’autre n’était pas si différent de celui qu’ils avaient rencontré la veille, mais cette fois, ce fut assez rafraîchissant, du fait de la vitesse. Les rayons du soleil étaient toujours aussi meurtriers, mais la fraîche brise permettait de les supporter bien plus facilement.
— ... Au fait, Garçon ?
La fille lui adressa soudainement la parole. Avec une voix froide cette fois-ci.
— Oui. Que puis-je pour vous, madame ?
— Tu peux m’expliquer pourquoi je peux sentir une douce odeur de savon émaner de ton corps ?
Le garçon se mit à blêmir en un instant.
— C’est bizarre, ça... Je veux dire, « je » n’ai pas eu l’occasion de prendre un bain. Alors comment ça se fait ?
— ... Hier soir... Après que tu sois endormie... E-Enfin, tu te serais énervée si je t’avais réveillée, no-... Arg ?!
La fille avait mis ses doigts autour de son cou.
— Je vois. Une dernière parole peut-être ?
— A-Attends une-
Elle serra ses doigts.
— Ungh !
— Quel sans-cœur ! Est-ce que tu sais quand est-ce que j’ai pris un bain pour la dernière fois ?! Plus d’UNE SEMAINE !! Est-ce que tu peux imaginer ma souffrance ?! Tu vas ressentir la détresse d’une fille qui n’a pas pu se laver les cheveux depuis plus d’une semaine !!
Alors même que la vie du garçon était peu à peu aspirée par l’étreinte ferme de la fille sur son cou, la Super Cub argentée continua son petit bonhomme de chemin sur l’interminable route en ligne droite avec un puissant ronronnement.


Chapitre 2 : Ailes[edit]


Le garçon leva la tête en direction d’épais nuages noirs dans le ciel.
À peine quelques instants plus tôt, le ciel était encore d'un bleu éclatant, mais les nuages s'étaient peu à peu amoncelés et le paysage s’était assombri. Tout cela se produisit à une vitesse folle et la couleur bleu n'était déjà plus qu'un lointain souvenir, il était désormais impossible de savoir où était le soleil.
Impassible, le vert environnant n'avait pas changé d'un iota. De temps à autre, ils tombèrent sur des fermes dévastées par les chutes de neige de l'hiver précédent, mais aucune ne pouvait leur servir d'abri.
— ... Eh ben, on dirait qu'il va bientôt se mettre à pleuvoir. J'espère juste qu'on aura trouvé un toit d'ici là...
— T'en fais pas ! On m'a toujours dit que j'étais bénie par le soleil.
— Dommage. Moi, on m'a toujours surnommé « l'attire-pluie ». Je te laisse deviner pourquoi.
— Allons bon…
La fille gloussa tout en se retournant. La masse de nuages qui s'épaississait au fil des secondes semblait être sur le point de les bombarder d'eau d'un instant à l'autre.
Certains pourraient se demander en quoi être un peu mouillé pourrait poser problème. Mais c'est toujours plus facile de se dire ça quand on sait qu'on a une tasse de café chaud et une serviette sèche qui nous attend à la maison.
Il leur fallait utiliser de l'essence pour allumer un feu digne de ce nom, et ainsi se réchauffer et sécher leurs vêtements. Sans compter qu'ils auraient de gros problèmes s'ils venaient à tomber malade. Même sans considérer le pire scénario possible, les deux courraient le risque de mourir de faim si jamais ils étaient forcés de rester à un même endroit pendant plusieurs jours.
— Si ça continue comme ça, on va tous les deux attraper la crève. Et qui va jouer le docteur du dimanche du coup ?
— Généralement, c'est celui qui est le moins malade qui doit s'occuper de l'autre.
— Alors c'est un concours pour savoir qui guérira le premier !
— Mouais... Mon petit doigt me dit que c'est toi qui gagneras ce concours, mais au final, c'est moi qui rira le dernier.
— ... Comment ça ?
— Bah, je t'imagine déjà retomber malade après t'être déclarée gagnante en te prétendant « guérie » un peu trop vite. Mais il n'en sera rien, évidemment.
— ...........
Il avait vu juste. La fille avait tendance à être têtue et aller un peu vite en besogne de temps en temps. Effectivement, la situation qu'il avait décrite était tout à fait à même de se produire.
— Et donc, je mangerai la pastèque tout seul ! Après tout, ça te donnerait mal au ventre sinon, pas vrai ?
— N'importe quoi ! On mangera la pastèque qu'après avoir procédé à un concours de piñata ! Compris ?!
La grosse pastèque que le directeur leur avait offerte, comme il l'avait prédit, était presque mûre, produisant un joli bruit quand on toquait dessus. Alors que le garçon attendait simplement le meilleur moment pour la manger, la fille avait apparemment déjà pris sa décision. La tenue d'un concours d'éclatement de pastèque était prévue — sans avoir pris l'avis du garçon en considération.
— Je dois dire que ton idée a l'air pas mal... Sauf que tu te rends compte qu'on n'a pas de batte ?
— Hum... Pourquoi ne pas utiliser ça ? dit la fille, en donnant un petit coup de pied dans le silencieux de Cubby.
— Mais t'es folle ou quoi ? On risque de le casser.
En vérité, Cubby pourrait très bien survivre sans silencieux, mais il prit bien garde de le lui dire. Primo, il n'avait pas la moindre intention de rouler avec le bruit assourdissant d'un gang de motard, et deuxio, amputer sa chère Cubby juste pour une pastèque alors qu'il venait enfin de la réparer quelques jours plus tôt lui paraissait bien trop cruel.
— Mh, pas le choix alors. On va devoir trouver une batte digne de ce nom par terre.
— Pourquoi vouloir à tout prix la casser avec une batte ? C'est pas comme si c'était impossible avec un couteau.
Hélas, son idée n'avait aucune chance d'être approuvée. La fille avait déjà pris sa décision et celle-ci était irrévocable. Et lui n'avait pas son mot à dire.
— Ah, un endroit avec de l'eau serait parfait. Je veux la manger froide.
La fille, qui avait (comme prévu) complètement ignoré son avis, tapota la pastèque posée sur le porte-bagage.
Le garçon était parfaitement d'accord avec elle sur le fait que la large pastèque atteindrait tout son potentiel culinaire qu'une fois découpée en bonne et due forme. Ça aurait été du gâchis d'en faire un simple dessert. Sur ce point-là, les deux étaient sur la même longueur d'onde.
C'est juste que le garçon n'était pas aussi optimiste que la fille.
Même en faisant abstraction de la batte, il lui semblait improbable de tomber si facilement sur un endroit avec de l'eau fraîche. Bien sûr, un cours d'eau pourrait faire l'affaire, mais il fallait également prendre en compte l'état actuel du ciel. Il était bien trop dangereux de se trouver près d'une rivière dans ces conditions.
Mais il préféra se taire, comme il ne voyait pas de raison de la décourager.

Peu après, les deux voyageurs et leur Super Cub continuèrent leur bonhomme de chemin pendant un moment, traversant occasionnellement des carrefours à toute allure sans même prêter attention aux feux tricolores.
Évidemment, la faute en revenait à la météo. Le temps n'avait de cesse de se dégrader, avec des nuages toujours plus épais que l'instant d'avant : même s'il était midi passé, il faisait déjà aussi sombre que le soir, et de temps à autre, ils pouvaient apercevoir un éclair tomber d'entre les nuages, qui ressemblaient d’ailleurs à des moutons serrés les uns contre les autres. De ce qu'ils pouvaient en juger, il ne restait que peu de temps avant que l'orage n'éclate.
Puis, vers quatre heures passées, un peu plus loin sur l'interminable route en ligne droite, ils aperçurent quelque chose.
— C'est quoi ça ? On dirait un entrepôt ou quelque chose comme ça, non ?
— Aucune idée... Difficile à dire d'ici.
Un peu plus loin, il y avait un chemin de terre en angle droit avec la route principale qui traversait le paysage verdâtre. Et plus loin encore, il pouvait apercevoir quelque chose qui ressemblait à un entrepôt constitué de tôles de métal complètement rouillées.
À l'œil nu, il ne pouvait évidemment pas mieux voir que la fille qui avait les jumelles, mais ils avaient dû voir à peu près la même chose à cette distance.
Par ailleurs, s'il était capable de pouvoir le voir sans jumelle, cela voulait dire que cela ne prendrait que quelques minutes avec Cubby pour l'atteindre. Étant donné qu'ils n'avaient pas vraiment de meilleure alternative, ils décidèrent de s'approcher du bâtiment.

Quelques minutes plus tard.

Il était clairement rongé par la rouille, mais il n'y avait pas de trous visibles, ni sur les murs, ni sur le toit.


En même temps que le cri de protestation des freins de Cubby, ils s'arrêtèrent et leur lourd chargement fit profondément plier la suspension avant. Une chaleur vaporeuse s'échappa du moteur, ce qui venait sûrement du fait que le garçon n’avait pas lâché l’accélérateur de tout le trajet.
L'entrepôt en question était dans un bien meilleur état que prévu ; il était clairement rongé par la rouille, mais il n'y avait pas de trous visibles, ni sur les murs, ni sur le toit.
La fille descendit de la moto et le garçon gara la Super Cub sous un abri situé dans une zone de déchargement.
Il était sur le point de pleuvoir, alors on peut dire qu'ils l'avaient échappé belle.
— Pfiou, dieu merci, on est arrivés à temps, dit la fille, visiblement soulagée.
— Ouais. Il ne pleut pas encore, mais je crois qu'on devrait être tranquilles ici.
Il jeta un œil en direction de l'entrepôt derrière lui.
Le bâtiment en tôles, qui se tenait au milieu d'une verdure sans fin, n'était en fait pas si grand que ça. En termes de taille et de forme, il était similaire à un petit gymnase.
Devant se trouvait une porte coulissante en métal par laquelle pouvait transiter toutes sortes d'objets de taille plus ou moins importante, mais comme le bâtiment en lui-même, elle était dévorée par la rouille. À vue de nez, l'endroit n'était pas très entretenu. Normalement, on se serait attendu à trouver au moins l'enseigne de la société propriétaire du lieu, mais il n'y avait rien qui y ressemble, alors il y avait de fortes chances pour que personne n'utilisait cet entrepôt à ce moment-là.
Après avoir éteint le moteur et retiré son casque, un gros camion à côté de l'entrepôt attira son regard.
Garé le long du bâtiment décrépi de la tête au pied qui semblait sur le point d'être réduit en poussière d'une seconde à l'autre, le camion avait un container argenté accroché à lui. Il était en bien meilleur état que le reste de l'endroit et n'était pas visible depuis la route, car garé sous un auvent.
— ... Il y a un camion. On dirait qu'on va pouvoir mettre la main sur un peu d'essence.
— Pourquoi ne pas prendre le camion ? Un voyage avec la clim, ça serait le pied !
— Mais oui. T'as cru que j'avais le permis camion ? dit le garçon avec un sourire narquois, puis il mit la béquille de la moto après l'avoir déplacée plus près du bâtiment, afin qu'elle ne soit pas trop mouillée par la pluie.
Bien entendu, il avait fait attention à vérifier l'équilibre du tout du fait de leurs bagages fragiles.
— On s'en fout d'avoir le permis. On n’a pas croisé le moindre bonhomme en uniforme, ni même de voiture de police pendant notre voyage. Et puis, aucun de nous deux n'a le permis moto non plus et on conduit quand même une Super Cub.
— Ce que je veux dire, c'est que j'ai pas la moindre idée de comment ça se conduit ! Ce truc a rien à voir avec une mobylette où tu peux te débrouiller à partir du moment où tu sais conduire un vélo. Tu crois vraiment que je vais pouvoir conduire un quatre tonnes comme ça alors que j'ai encore jamais mis les pieds dans un seul d'entre eux de toute ma vie ?
— Dans ce cas, demande à quelqu'un qui sait de t'apprendre, dit la fille, légèrement intimidée.
Le garçon haussa les épaules.
— Bien entendu. Le jour où on rencontrera quelqu’un qui sait ça.
— Eh bien, là ! déclara-t-elle, attirant le regard du garçon dans sa direction.
Un air incrédule se lisait sur son visage.
— Regarde, des empreintes de pas, dit la fille, tout en pointant du doigt les traces à ses pieds.
Les empreintes sèches semblaient différentes de celles de leurs baskets et il y en avait un peu partout sur le sol.
— À en juger par la taille, c'est un homme. Il semble porter des chaussures de sport, alors il est vraisemblable qu'il ait notre âge. À vue de nez, je dirais que ces empreintes datent du dernier orage, il y a deux semaines.
— ... En gros, il y avait quelqu'un ici y'a pas longtemps et peut-être qu'il est toujours dans le coin ?
— Exactement ! Alors qu'est-ce que tu dis de ça ? C'est ce que j'appelle un raisonnement à la Sherlock Holmes dans toute sa splendeur.
Elle prit ses grands airs, tout en posant ses mains sur ses hanches, tandis que le garçon poussa un soupir.
— ... Mais s'il a notre âge, y'a peu de chances qu'il sache conduire un camion, non ?
— ...
La fille se figea sur place.
— Et puis, si ces traces de pas étaient celles d'un adulte qui sait conduire un camion, tu crois vraiment qu'il aurait abandonné celui-là ici ?
Elle resta sans voix.
Même la fille savait à quel point il était risqué d'abandonné son véhicule au milieu de cette terre barbare... Non, disons plutôt cette terre « immense ».
Bien sûr qu'elle le savait ! Comment pourrait-elle oublier leurs déboires avec le moteur de Cubby qui les avait lâchés quelques jours auparavant ?
— Bah, si on a de la chance, on pourra au moins récupérer un peu d'essence. Mais il me semble que les camions de ce genre roulent au diesel, alors y'aura-t-il de l'essence ?
— ........
Sa bouche était toujours fermée. Apparemment, le fait que son raisonnement se retrouve entièrement démonté point par point ne lui faisait pas vraiment plaisir.
Il tourna le dos à sa boudeuse de partenaire et se mit à crier :
— Héhooooooo ? Y'a quelqu'un ?
Aucune réponse. Les murs étaient faits en tôle, alors il y avait de grandes chances pour que sa voix puisse les pénétrer sans problème.
— Bon, et si on entrait, tant qu'il pleut pas encore ? Et puis, peut-être qu'on trouvera un bâton qui pourra faire office de batte pour éclater la pastèque.

Un énorme grincement se fit entendre à l'ouverture de la porte.
Ils choisirent d'entrer par la grande porte qui semblait avoir été conçue pour faire passer divers objets de grande taille. Il était difficile pour le garçon de l'ouvrir à mains nues, mais la porte principale juste à côté était scellée avec des barbelés enroulés autour de la poignée et la porte arrière était fermée. Par conséquent, c'était la seule entrée possible. Bien entendu, ils auraient très bien pu se contenter de casser une fenêtre, mais ils n'avaient pas envie d'en arriver à de telles extrémités.
Ils ignoraient si la porte scellée était du fait des « habitants », mais à en juger par la rouille qui recouvrait les barbelés, elle ne semblait pas avoir été ouverte depuis des mois.
Mais, la même chose pouvait s'appliquer à la porte coulissante. Cela devint une évidence quand de la rouille commença à tomber du haut de la porte à mesure que le garçon l'ouvrait avec difficulté en poussant de ses mains et de ses pieds.
Et donc, celle-ci ne semblait pas être utilisée très souvent non plus. Le propriétaire des lieux devait sûrement utiliser la porte arrière.
— Eeeet... voilà...!
Dans le même temps, de la rouille pleuvait sur sa tête.
Il finit par réussir à ouvrir la porte en enfonçant son épaule et ses jambes dans l'entrebâillement qu'il avait réussi à créer. Comme quoi, l'usage de la force n'est pas un moindre mal de temps en temps.
— Bon, eh bien voilà... Héhooooooo ? Y'a quelqu'un ?
La fille entra dans l'entrepôt sans même essayer de comprendre le mal qu'il s'était donné pour ouvrir la porte. En ce qui le concernait, il était en train d'étirer ses jambes sur le sol et haletait fortement. Et la cerise sur le gâteau était la rouille qui le recouvrait de la tête aux pieds.
De ce qu'ils pouvaient voir, il n'y avait aucun trou par lequel la pluie pouvait pénétrer et le bâtiment semblait suffisamment solide pour supporter l'orage. Il faisait également assez frais, donnant un sentiment général de « confort » — en faisant abstraction du reste ! Hélas, en raison de l'odeur nauséabonde de moisissure et de l'atmosphère sombre et lugubre qu'il y régnait, ils leur étaient parfaitement impossible de qualifier cet endroit de « confortable ».
Vu de dehors, on aurait dit un simple bâtiment de tôles, mais ce n'était pas exactement le cas. Alors que le sol avait été laissé tel quel, des isolants thermiques avaient été utilisés pour le plafond et il y avait également des lampes fluorescentes, éteintes pour le moment. Il y avait même des hottes de refroidissement sûrement à des fins de travail.
En tous les cas, cet endroit était mille fois mieux que camper dehors. Et c'est pourquoi ils décidèrent de se servir de l'entrepôt comme toit pour la nuit.
Tout en s'époussetant la rouille qu'il avait sur les mains, le garçon regarda autour de lui.
— On dirait bien que ce bâtiment ne sert pas d'entrepôt.
— Comment ça ?
Tout en détachant ses cheveux — elle utilisait un élastique parce qu'ils pouvaient gêner sinon — elle se tourna vers le garçon.
— Est-ce que tu vois la moindre marchandise ici ? Ou ne serait-ce qu'une trace ? Tout ce qu'il y a ici...
Il parlait des objets assez inhabituels que l'on pouvait voir ici et là. Par exemple, il y avait des sortes de points de fixation artisanaux. Sur des bureaux, des établis apparemment, il y avait des outils bien, bien meilleurs que ceux qu'il possédait, et divers ustensiles à la forme étrange ainsi que des instruments de mesure.
Dans l'ensemble, c'est comme s'ils servaient à quelque chose de bien particulier.
Oui, c'était comme si...
— ... Un garage ?
— Ouais. Je pense que ces outils servent à la maintenance ou l'assemblage de quelque chose.
Tous les outils étaient orientés en direction des points de fixation au centre de la pièce et le tout dégageait une certaine cohérence. Le garçon ignorait ce qui était censé y être attaché, mais il avait le sentiment que cet endroit devait avoir été arrangé de façon à permettre à beaucoup de gens de travailler sur un même objet.

— Qui est là ?

Les deux furent surpris par la soudaine voix et orientèrent rapidement leur regard de l'autre côté de l'entrepôt, et une fois encore, ils n'étaient pas au bout de leur surprise.
— Tss...! Vous êtes pas gênés, vous, à ouvrir la porte des gens et à vous installer chez eux sans permission... Qu'est-ce que vous foutez chez moi ?

Il devait avoir dans les vingt-cinq ans. Il portait un simple pantalon et un T-shirt, et sans aller jusqu'à dire qu'il avait un corps d'Apollon, on sentait qu'il était sportif.
Mais.
Mais ce qui les choqua plus encore était son visage.
Il était d'un blanc pur. La décoloration du directeur n'avait rien à voir avec celle-ci. Tout ce qu'on pouvait voir de sa peau était complètement blanc, comme s'il sortait tout droit d'une photo en noir et blanc.
Non, étant donné qu'il y avait des contrastes, il serait inapproprié de dire blanc pur. Il lui manquait tellement de couleurs qu'on avait l'impression de le regarder à travers un filtre monochromatique.
— Bah quoi ? C'est si rare les visages comme le mien ?
— ... Oui, assez. C'est la première fois que je vois quelqu'un chez qui c'est allé aussi loin...
— Je suis pas une bête de foire. Alors dégagez si vous avez rien à voir avec moi.
— Oh, en fait, si. On dirait qu'il va bientôt pleuvoir et notre moto ne pourra pas nous mener bien loin. Pourriez-vous nous laisser passer la nuit ici ? Ah, et pourrions-nous également vous emprunter un bâton ou quelque chose du genre qui pourrait servir à éclater une pastèque ?
L'homme fronça les sourcils.
— ...... Un bâton ?
— Oui. Une gentille personne que nous avons rencontrée en chemin nous a offert une énorme pastèque, mais nous n'arrivons pas à mettre la main sur de quoi l’éclater, vu que nous nous sommes dit qu'il serait plus amusant de faire comme ça. Malheureusement, nous n'avons pas ce qu'il faut dans nos affaires, dit la fille d'une traite avec un sourire parfaitement mielleux tandis que l'homme la fixa du regard quelques instants d'un air suspicieux.
— ... Servez-vous, vous pouvez prendre ce que vous voulez, mais pas touche aux trucs dont je me sers ! dit-il, après qu'il eut abandonné, et prit congé d'eux en se dirigeant vers un lit qui était installé au fond de la pièce.
Apparemment, il utilisait un coin de l'entrepôt, qu'il avait isolé du reste, comme une salle de repos.
La fille poussa un léger soupir et se tourna vers le garçon.

— T'as entendu le monsieur, Garçon ? Profitons de sa générosité et allons chercher un bâton.
— O-Ouais...
Un frisson lui ayant parcouru le dos, il se joignit aux recherches. Il faut dire que son sourire insistant laissait supposer qu'elle ne lui laissait pas le choix.
Après tout, il était préférable de ne pas la défier dans ces moments-là.
Pour commencer, les deux se dirigèrent vers une rangée de rails, où étaient stockés des outils et d'autres choses, et commencèrent à chercher un objet qui pourrait faire l'affaire.
Garçon ? Qu'est-ce que tu dis de ça ?
— T'as l'intention de couper une pastèque avec une clé anglaise ? ... Et, en plus de ça, c'est beaucoup trop court.
— Et ça alors ?
— Un marteau, hein... Tu veux en faire de la bouillie ou quoi ?!
— Mmmhh... Dans ce cas, ça sera ça.
— Qu'est-ce que t'as l'intention de faire avec un dénudeur ?
Le garçon était un poil estomaqué par la fille qui lui montrait tous les objets qui lui tombaient sous la main.
Mais il remarqua que là aussi, les outils étaient un peu étranges.
Il y en avait de toutes sortes, mais ils étaient tous assez petits. Il pensait pouvoir trouver des boulons et des écrous de différentes tailles, mais même les plus gros étaient bien plus petits que les standards.

L'homme était assis sur une chaise en tubes d'acier et les regardait avec des yeux ternes alors qu'ils s'activaient dans leurs recherches.
— ... Hmph. Une virée en amoureux hein ? Rien à foutre de l'école, c'est ça ? Les jeunes de nos jours...
La fille avait très bien entendu le marmonnement derrière elle.
Sans arrêter ses gestes maladroits, elle s'aventura dans une contre-attaque avec une petite voix.
— Vraiment ? Je pense que c'est toujours mieux que d'être un poivrot incapable de tenir sur ses deux jambes à cette heure de la journée.
La tension monta d'un cran. Il l'avait parfaitement entendue.
— ... Comme si une gamine comme toi pouvait me comprendre...
— Oh, mais je crois pouvoir vous comprendre au moins un tout petit peu !
Elle se leva rapidement et se tourna vers lui — elle lui lança quelque chose si rapidement qu'il était impossible de savoir ce que c'était.
L'objet qui avait atterri aux pieds de l'homme avec ses pages ouvertes voltigeant dans les airs était sans aucun doute son carnet d'étudiant, qu'elle gardait toujours sur elle.
— Regardez bien la première page.
— ........ À quoi bon...
L'homme ramassa le carnet à contrecœur mais écarquilla les yeux quand il l'ouvrit — comme s'il voyait quelque chose qui n'avait pas de sens.
La photo qui était collée en première page était tellement décolorée qu'il était difficile de dire s'il y avait quelque chose dessus.
Son nom et son numéro d'étudiant avaient entièrement disparu, ce qui montrait que cela faisait un certain temps qu'elle avait commencé à « disparaître ».
L'homme écarquilla ses yeux encore plus.
— Mes symptômes ne sont pas aussi poussés que les vôtres, mais ce n'est qu'une question de temps si vous voulez mon avis ! se vanta-t-elle pour une obscure raison, ce après quoi l'homme la regarda bizarrement, même s'il détourna le regard presque immédiatement après.
— .... Hmph. C'est vraiment juste un peu...
— Que...!
Pour l'empêcher de riposter, il lui rendit son carnet en le lui lançant et leur tourna le dos.
— ..... Vous feriez mieux de manger cette pastèque en vitesse et de dégager d'ici.
Sur ces mots, il se leva, tira le rideau et disparut de leur champ de vision.



Leurs recherches s'avérèrent bien plus difficiles que prévues ; la montre indiquait dix-neuf heures quand ils quittèrent l'entrepôt abandonnant leurs recherches à l'intérieur.
Il ne pleuvait toujours pas, mais comme il n'y avait pas de soleil, il faisait tellement sombre dehors que personne ne pouvait rien faire sans lampe.
— Raaah !! Pour qui il se prend, ce vieillard ivrogne ?!
— Étant donné son âge, « vieillard » est un peu fort, tu trouves pas ?
— Quoi ? T'es de son côté maintenant ?
Le garçon esquissa un sourire narquois, en la voyant donner un coup de pied dans un poteau de l'entrepôt en forme de H pour se défouler.
— Tu peux dire ce que tu veux, mais... il nous laisse bien lui emprunter un bâton quand même.
— En attendant, toujours aucun signe de ce fichu bâton ! C'est pour ça que je t'avais dit de prendre ce truc là-bas.
— Mais ce « truc » comme tu l'appelles, c'est le tuyau d'évacuation de la clim. Et elle marchera plus très bien si on enlève ça !
— Et alors, qu'est-ce qu'on s'en fout ?
— Dis pas ça ! dit le garçon en rigolant et en se saisissant de deux lampes de poche qui étaient dans le sac attaché à la Super Cub, avant d’en tendre une à la fille.
— Comment se porte notre pastèque ? marmonna-t-il avant de tapoter cette dernière avec un doigt.
Elle répondit par un merveilleux son étouffé ; elle était parfaitement mûre. On pouvait sans aucun doute affirmer qu'il leur restait jusqu'au lendemain pour la manger dans les meilleures conditions. Ce après quoi, elle allait être trop mûre. S'ils ne trouvaient rien d'ici là, ils allaient devoir la couper à la main.
Soudain, le garçon se rappela du camion qui était garé à côté de l'entrepôt.
Il s'arrêta un moment pour réfléchir et remonta la fermeture éclair du sac.
— Alors au final, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
— Mh... Et si on allait jeter un œil à ce camion ?
— Le camion ? Ah, celui qui est dehors ?
— Il y a des chances pour qu'il y ait des choses dedans, déclara-t-il — l'air sûr de lui, au grand étonnement de la fille qui le suivit d’un air perplexe.
Après qu'ils eurent refermé la porte rouillée en se dirigeant vers le camion, le rideau de la salle de repos bougea légèrement.

Comme il faisait vraiment trop sombre, le garçon alluma sa lampe.
Vu de loin, il avait vraiment l'impression que c'était un camion normal, mais une fois devant, il était en fait bien plus grand que prévu.
Le container argenté contrastait vraiment avec l'état délabré de l'entrepôt. Le fait que les roues du camion étaient à peine sales montrait que ce dernier n'était pas souvent utilisé.
— On dirait que c'est un camion de location. Tu vois ce caractère sur la plaque[1] ? dit la fille en pointant cette dernière du doigt.
— Mh, c'est lui qui l'a loué ? Je me demande bien pourquoi.
— Bah, sûrement pour transporter quelque chose. Mais je suis sûre que la date de fin de location est déjà dépassée. Ce type est un voleur, c'est moi qui te le dis.
Ils l'examinèrent sommairement, tout en faisant le tour, puis se rendirent compte qu'au moins, le container n'était pas fermé.
Même s'ils ignoraient ce qu'il y avait à l'intérieur, ils pouvaient tenter de le deviner. Après tout, c'était un camion de location garé le long d'un entrepôt arrangé pour y monter quelque chose.
— ... Alors... à l'intérieur, il y a quelque chose qui était dans l'entrepôt ?
— Je pense. S'il n'est plus dans l'entrepôt, c'est qu'il doit être là, expliqua-t-il en attrapant simplement la poignée du container.
Il sauta sur la marche et tira la poignée aussi fortement que possible, ce après quoi la double porte s'ouvrit avec un léger grincement.
Le garçon avait failli tomber parce qu'il avait utilisé trop de force, mais il réussit plus ou moins à se rattraper en se tenant à la porte.

— ......... Hein ? C'est quoi ça ?
— ... Ce doit être...

Le garçon en restait bouche bée. Non pas parce qu'il était déçu, mais parce que justement son contenu dépassait ses attentes.
Les deux se hissèrent jusqu'au container comme s'ils étaient irrésistiblement attirés par ce dernier.
La lumière froide de sa lampe torche éclairait le container et était réfléchie par le film translucide qu'il y avait sur une longue planche. Même si l'objet, qui était constitué de matériaux de couleur blanc neige, était extrêmement petit, sa longueur était telle qu'il remplissait toute la place du container du camion quatre tonnes.
Dans cet harmonieux jeu d'ombres et lumières, le simple mais très sophistiqué film et ses courbes artistiques étaient la grâce incarnée.
— ..... Touchez pas à ça.
Ils se tournèrent immédiatement et aperçurent l'homme.
La fille était quelque peu déçue parce qu'elle s'attendait à une nouvelle prise de bec comme lors de leur rencontre. Elle descendit du camion, mais pour une raison ou une autre, le garçon n'en fit pas de même.
L'homme se tourna vers lui et lui décocha un regard louche.
— ... Tu sais ce que c'est ?
— Oui. C'est un avion à propulsion humaine. Pour de longues distances en plus de ça, répondit-il brièvement, faisant perdre sa langue à l'homme.
Oui. Cet objet extrêmement long en forme de planche était en fait l'aile principale d'un avion à propulsion humaine. La transparence était due au fin film polymère qui était collé à sa surface, afin d'augmenter son aérodynamisme.
L'objet aurait dû être noir du fait de sa composition en polymère renforcé de fibres, mais celui-ci était blanc.
— ... Exact. Il était censé participer au vol en huit au Pas-de-Calais.
— Trop fort !
Le garçon se tourna à nouveau vers l'intérieur.
Un avion à propulsion humaine classique a une envergure moyenne de trente mètres, mais une seule des ailes de celui-ci faisait déjà dans les vingt mètres. C'était sans conteste un avion longue distance.
— ... Alors cet entrepôt servait à assembler cet avion..., dit la fille en soupirant, avant de s'éloigner du camion maintenant qu'elle avait tout compris.
Cependant, un détail la turlupinait et elle s'arrêta.
— ...? Hein ? Pourquoi l'assembler dans un endroit aussi éloigné ? Vous aviez quand même pas l'intention de voler du Japon jusqu'en Angleterre, si ?
— C'était juste pour un vol d'essai. Le Pas-de-Calais est situé entre l'Angleterre et la France, alors c'est pas évident d'obtenir un permis de voler. Je suis pas assez fou pour me rendre à un truc pareil sans m'entraîner avant, répondit-il en se grattant légèrement la tête.
— ... Pourquoi est-ce qu'il est toujours en pièces détachées alors ?
— ... C'est parce que tous mes collègues ont disparu le jour même où on est arrivés ici, murmura-t-il, laissant la fille sans voix. Alors que le projet était à moitié terminé, tous les membres furent touchés chacun leur tour par la maladie. Presque tous avaient quitté leur job, vu que la plupart en avait un, et on continuait à travailler sur le projet en utilisant l'argent qu'on avait mis de côté pour nos vieux jours. Bah, au final, on aura juste réussi à terminer les différentes pièces de l'avion..., continua-t-il avec un ton indifférent, alors que la fille avait inconsciemment détourné le regard. Je suis le dernier à avoir chopé cette saloperie et donc le dernier encore en vie. Et il doit pas me rester bien longtemps... Hé, gamin, quand est-ce que tu vas descendre de là ?
Mais le garçon ne semblait pas être de cet avis.
— ... Vous n'allez pas le faire voler ?
Il regardait l'homme du haut de la plateforme du camion.
— C'est pas que je veux pas, c'est que je peux pas. Comment est-ce que je pourrais monter ce truc tout seul, hein ? Et puis, c'est pas vos oignons.

Le garçon poussa un long soupir, puis dit :
— Ok. Dans ce cas, on peut s'en servir pour couper notre pastèque alors, non ?

Il venait de dire quelque chose de complètement aberrant.
— Hein ?!
La première personne à douter de sa raison mentale par un cri de stupeur fut la fille.
— T'as pas écouté ce qu'il vient juste de dire ?! Garçon ! C'est quelque chose de très important pour lui ! C'est le fruit de la collaboration entre cet ivrogne et ses collègues !
— Mais c'est plus qu'un tas de ferraille si personne ne va l'utiliser, non ?
La fille pouvait virtuellement ressentir la colère qui envahissait l'homme à côté d'elle. Sa gorge se noua et elle fit un pas en arrière.
— Gamin... Est-ce que tu peux au moins ne serait-ce qu'imaginer la quantité de travail que ça nous a demandé...?
— Pas vraiment ! Mais je sais que fabriquer un truc aussi incroyable sans le moindre soutien financier est loin d'être évident.
— Alors pour-...
Le garçon lui coupa la parole :
— Mais pourtant, vous n'allez pas le faire voler, n'est-ce pas ? Vous avez vous-même dit qu'on pourrait utiliser tout ce qui ne vous sert à rien. Et vous ne l'utilisez pas, je me trompe ?
L'homme resta de marbre.
— Au final, qu'on y touche ou pas, ça reviendra exactement au même vu que tout votre dur labeur aura été pour rien ! Si de toute façon, vous allez le laisser pourrir ici, autant qu'on s'en serve pour notre pastèque.
— ..... Raconte pas de conneries !
Surprise par son accès de colère, la fille fit un nouveau pas en arrière. Bien que sa devise était « Une dispute ? Génial ! Me voilà ! », elle n'était pas trop faite pour les attaques qui reposaient sur la logique.
Le garçon, quant à lui, était bien meilleur qu'elle pour frapper son adversaire là où ça fait mal.
— Des conneries ? Vraiment ? Je pense que la connerie ici, c'est de laisser moisir cet avion dans ce camion jusqu'à la fin des temps. Il ne va pas se bonifier comme du bon vin, après tout.
Il arborait un sourire machiavélique au contraire de l'homme, dont le visage était contorsionné.
— ... Dans ce cas... qu'est-ce que je suis censé faire, hein ?!
— Ben, par exemple... Est-ce que ça serait pas mieux de l'utiliser ce pour quoi il a été conçu ?
— ... Quoi...?
— Faisons-le voler !
L'homme resta coi — la fille à côté de lui arborait un visage mêlant surprise et confusion.
Le ton provocateur du garçon avait soudainement disparu et il continuait à sourire comme s'il parlait à un bon ami :
— Vous avez besoin d'aide pour l'assembler, pas vrai ? Vous n’êtes plus seul maintenant, on est trois !
L'homme desserra son poing et dirigea son regard vers l'avion dans le container.
— ........ T'es en train de me dire de voler dans ce truc tout seul, malgré la disparition de mes collègues...? murmura-t-il.
Le garçon sourit malicieusement.
— Évidemment. Il a été conçu pour une seule personne de toute façon. Vous faites vous aussi partie de cette équipe, pas vrai ?
— ........ C'est trop tard pour se rendre à Douvres maintenant. Alors ça ne sert plus à rien de le faire voler, tu sais...
— Mh, voyons voir... La vitesse de disparition varie d'une personne à l'autre... mais vous êtes clairement en phase terminale. De toute façon, ça aurait déjà pas été de la tarte de se rendre à Douvres vu la situation actuelle, même avec une bonne dose de chance.
— On était allés aussi loin... parce qu'on voulait battre le record de traversée du Pas-de-Calais... Voler ici ne battrait aucun record... Et même si ça avait été le cas, j'aurais emporté ce record avec moi au moment de ma disparition...
Il semblait plus parler à lui-même qu'au garçon.
— Je vois. Mais pourquoi abandonner ses plans pour le lendemain juste parce qu'on risque de mourir le surlendemain ? On va le faire ce vol d'essai, comme prévu !
— Même s'il restera un simple vol d’essai ?
— Oui. C'est mille fois mieux que de tout abandonner.
Le garçon descendit de la plateforme et se tint à côté de la fille.
— ... Et qu'est-ce que vous auriez à y gagner...?
— Hum... En échange de notre aide, nous vous demandons de partager un peu de votre essence et de votre nourriture avec nous, répondit le garçon sans réfléchir bien longtemps — à la grande surprise de l'homme.
— ... Je vois. Alors vous n'allez pas le faire gratuitement.
Puis, pour la première fois, il esquissa un sourire.

Il avait à peine bougé ses muscles faciaux, alors on ne pouvait pas vraiment appeler ça un sourire, mais c'était le premier qu'ils voyaient de sa part depuis qu'ils l'avaient rencontré.



— On dirait que tu nous as trouvé du travail sans avoir demandé mon avis, hein ?
— Je... Je suis désolé !
Il s'était préparé à prendre quelques coups, mais ce fut finalement encore pire. La fille avait glissé son bras droit sous le sien et pressait très fort contre ses côtes.
— Maintenant, écoute bien. Contrairement à toi, j'y connais rien aux avions, alors en assembler un, n'en parlons même pas. Pigé ?
— B-Bah, moi non plu-... Aïeeeeeeeeeeuh !!
— Mais je dis pas non plus que ça m'intéresse pas, tu sais.
Le garçon fut alors libéré de sa terrible torture. Alors qu'il tomba par terre tout en toussant, elle lui murmura avec un sourire :
— Ouais, ça c'est quelque chose... un avion...

Les deux allèrent jusqu'à leur moto et commencèrent à préparer ce dont ils allaient avoir besoin pour manger et dormir. Vu qu'ils avaient perdu beaucoup de temps à chercher un bâton, il était assez tard.
Heureusement, l'orage s'était un peu calmé et il n’avait toujours pas plu. La chorale bruyante des insectes qui se cachaient dans les herbes autour de l'entrepôt avait visiblement pris fin ; ils avaient semble-t-il décidé de reprendre leur souffle.
— Tu m'as bien surpris, Fille. Alors comme ça, tu t'intéresses aux avions ?
— Bah, pas plus que ça. J'en ai vu qu'un seul dans ma vie, quand j'étais en voyage.
— Un voyage scolaire ?
— Nan. Un voyage en famille. Vers une île du sud.
— Je vois... C'était comment ?
Il était difficile de dire s'il demandait ses impressions sur l'île ou sur le vol, mais la fille considéra que c'était la deuxième option.
— Oh eh bien... Je ne pouvais même pas voir dehors parce que j'étais assise tout au milieu ! En plus de ça, il y avait des passagers qui avaient peur de voler. Alors imagine l'agitation qu'il y avait.
— Aah... Pas de bol. C'est vraiment dommage.
— Ouais, exactement. Je veux pas paraître méchante, mais grâce à un passager qui ne voulait pas arrêter de crier, je suis restée plutôt calme tout le long du vol ! dit-elle avec un sourire en coin avant de se saisir d'une couverture.
— Même si ça me fait de la peine pour cette personne qui a dû prendre l'avion tout en en ayant peur.
— Pas faux.
Un sourire s'échappa de ses lèvres quand elle se remémora le souvenir vague mais cocasse de ce jour-là.
Je me demande...
S'il y a toujours des gens sur cette île.
Est-ce que les gens plein de joie et les magnifiques filles du casino se portent bien ?

— Désolé de vous déranger en pleine réflexion, mais vous aurez même pas le loisir de vous en faire pour la peur de l'altitude quand vous serez sur cet avion.
Ils se retournèrent en entendant la voix derrière eux.
— Après tout, il faut produire sa propre énergie cinétique ici. Si on pédale pas comme un taré avant de se faire dessus, c'est le crash assuré.
Il leur fallut quelques secondes pour se rendre compte que c'était l'homme.
Il avait rasé sa barbe débraillée et avait troqué son T-shirt sale contre un nouveau. Même ses cheveux, qui étaient courts à la base, avaient l'air soigné, maintenant qu'il s'était apparemment coiffé avec un peigne.
Pour eux, il avait l'air d'avoir rajeuni de quatre ou cinq ans par rapport au moment où ils l'avaient vu plus tôt. Maintenant, il pourrait même se faire appeler « Aniki
[2] ». — Oh, vous êtes plus beau gosse que je le pensais.
— ... Je suis pas assez fou pour monter sur notre avion avec ce look de minable, tu sais.
« Beau gosse » faisait évidemment référence à son apparence naturelle, mais l'homme semblait l'avoir pris comme un commentaire sur son apparence soignée. Seulement, personne n'a envie de répéter un compliment une deuxième fois. D'autant plus quand on est sincère.
La fille demeura délibérément silencieuse, tout en sortant les draps du garçon et en les roulant sous son bras.
— Alors, qu'est-ce qui se passe ? demanda le garçon, avec un sourire qui, bien entendu, était bien loin de son attitude désobligeante précédente.
L'homme fut assez étonné par ce sourire, et détourna le regard tout en se grattant la tête.
— ... Je sais que notre accord porte juste sur le vol d'essai, mais vous faites désormais partie de l'équipe. Et ça me dérangerait si jamais vous attrapiez froid à dormir par terre. Y'a des petits lits à l'intérieur, vous pouvez les utiliser.
Ils saisirent le sens de son murmure aussi lentement qu'une lampe halogène met de temps à s'allumer.
— Hein, sérieux ?! Mais il en reste au moins un pour vous, j'espère, Boss ?!
Boss ? s'exclama l'homme en fronçant les sourcils en entendant le ton joyeux de la fille.
— Vous avez dit qu'on formait une équipe, non ? C'est comme ça qu'on appelle celui qui la dirige !
— Non, je crois que c'est juste un a priori...
Mais la remarque du garçon fut totalement ignorée.
— « Boss » fera l'affaire. Il faut qu'on décide d'un nom de toute façon.
— Dans ce cas, choisissez un truc du genre « responsable » ou « directeur »...
— Non. Ça fait trop intellectuel.
En gros, elle sous-entendait qu'il n'avait pas l'air intelligent.
Au final, tous les autres avis n'avaient pas d'importance et le surnom de l'homme devint « Boss ». À cet égard, elle n'avait pas le droit de critiquer le garçon qui choisissait de façon unilatérale leur trajet. Ce qu'il se garda bien de dire évidemment. Le garçon n'était pas fou.
— ... Ah, et vous pouvez faire un peu de cuisine. Il y a une petite cuisine dans l'annexe.
— Ok, Garçon ! Je m'occupe du dîner !
— T'es sûre ?
— Ouaip. Prépare nos lits pendant ce temps !
La fille étrangement joyeuse balança les draps dans les bras du garçon et se rua vers l'arrière de l'entrepôt.
Elle devait sûrement être ravie de pouvoir enfin dormir dans un vrai lit. Et s'il devait être honnête, lui aussi était du même avis.

— ... Dis...
Le garçon se retourna. Le boss, qui regardait la fille partir, continua :
— Vu qu'elle « en » souffre, j'imagine que toi aussi, pas vrai ?
— Oui. C'en est qu'au stade préliminaire, mais mon nom a déjà « disparu ». Et j'imagine que je serai bientôt méconnaissable sur ma photo, dit-il d'un ton neutre.
La réponse se fit un peu attendre.
— ... Qu'est-ce que vous cherchez ? Pour quelle raison vous êtes venus ici au milieu de nulle part ?
Sa question avait été noyée dans le bruit du vent balayant les prairies autour d'eux, enveloppées dans l'obscurité.
— ... Je veux voyager jusqu'à la fin du monde, avec elle.
Cela ressemblait vraiment à un fantasme. Mais ce qu'il avait dit n’avait rien d’incongru et, par-dessus tout, il était sérieux.
— ... Et qu'est-ce que vous comptez faire quand vous l'aurez atteint ?
— On trouvera bien la réponse sur le chemin ! ... Mais bon, peut-être que ça sera un voyage autour du monde pour montrer la suprématie de la Super Cub au monde entier !
— Ça a l'air d'être une chouette idée.
Il esquissa un sourire complice, il était loin d'être ironique et somme toute honnête. La confiance du garçon sortait vraiment de nulle part, mais elle témoignait d'une volonté sans faille.
Peu importe si c'était du domaine du possible ou pas, car là n'était pas son rêve après tout. Mais le boss sentait que cela allait être amusant, plus que n'importe quel jeu ou travail.
Il était désormais incapable d'en faire de même.
Mais il avait son propre rêve.
Il se tourna et se dirigea en direction de l'entrepôt.
— Ok, pour aujourd'hui, allez manger un morceau et reposez-vous. On commencera le travail demain. Ça nous prendra au moins la moitié de la journée pour l'assembler, alors le vol pourrait avoir lieu après-demain.
— On va pas s'ennuyer, hein ? ... Ah, c'est vrai ! Est-ce que vous avez de l'eau ici qu'on puisse utiliser pour garder notre pastèque au frais ?
— Il y a une citerne avec de l'eau purifiée. Enfin, c'est loin d'être de l'eau froide, mais ça devrait faire l'affaire.
— Parfait. ... Ah, mais on a toujours pas trouvé de bâton.
— Mh... Et ça alors ?
Il pointa du doigt le tuyau d'évacuation qui était rattaché au climatiseur au plafond — ce même tuyau que la fille voulait utiliser un peu plus tôt. Mais...
— La clim marchera plus si on l'enlève, non ?
— Gné ? Tout le courant qu'on a provient de la dynamo, je te signale ! Il faudrait être fou pour allumer la clim en sachant ça. Ça serait du gâchis, lâcha-t-il, en faisant tomber le tuyau avec un bon coup de pied.
Quelques vis rouillées volèrent avec un léger craquement, et le moment d'après, un tuyau métallique tomba dans les mains du garçon. Il faisait un peu plus d'un mètre de longueur, ce qui était idéal pour ce dont ils avaient besoin.
— ... Je sais pas pourquoi, mais je sais pas trop quoi penser de tout ça...
Le reste de son monologue ne fut pas entendu.

Disposés en cercle autour du feu qu'ils avaient fait à partir de bouts de bois qu'ils avaient placés au centre de l'entrepôt, les trois avaient commencé leur réunion tout en mangeant. Malheureusement, les provisions du boss étaient certes différentes en quantité, mais pas en qualité : le menu du jour était des biscuits secs.
— Tss. C'est ce que vous entendiez par « provisions » ? Et moi qui m'attendais à un festin...
— C'est pas comme si c'était tout ce que j'avais, mais le reste est encore emballé. Ça prendrait du temps de tout déballer.
— Où avez-vous mis la main sur ces biscuits d'ailleurs ?
Les étiquettes des boîtes étaient en anglais, avec la traduction japonaise juste en-dessous. En outre, il y avait le logo de l'ONU dessus.
— Les villes de coin étaient déjà désertes quand on est arrivés. Alors du coup, on est allés y faire un tour, si vous voyez ce que je veux dire, expliqua-t-il en mimant des guillemets avec ses doigts.
Son caractère venait de devenir un peu plus douteux encore à leurs yeux.
— Bah quoi ? demanda le boss en fronçant les sourcils.
— Ah, rien, laissez tomber.
Ils esquissèrent un sourire espiègle et continuèrent à manger.
Voler était un crime bien sûr, mais ils ne pouvaient pas lui en vouloir. S'introduire dans des boutiques abandonnées pour ramasser quelques objets ici et là n'avait rien de rare, car c'était le seul moyen de survie en ces temps troublés.

— Au fait, ça consiste en quoi au juste, assembler un avion ? demanda la fille, ce après quoi le boss mit sa boîte de côté.
— ... Hum... D’abord, on va devoir assembler l'ossature. Puis viendront les pièces mobiles et leurs réglages. Enfin, on fera un test au sol puis évidemment en l'air. On devrait pouvoir s'en sortir vu qu'on a un manuel explicatif, mais ça prendra toute la journée.
— Est-ce que ça demande des compétences particulières ?
— Pas pour la partie assemblage. Mais il y a des choses qui demandent de l'expérience, alors vous vous occuperez principalement des petites tâches mineures.
— Est-ce que je pourrai monter à bord, moi aussi ?
— Non. C'est mon avion, refusa-t-il à la manière d’un enfant, suite à quoi la fille gonfla ses joues.
— Quel radin. Alors donnez-nous votre camion !
— Désolé, ça va pas être possible non plus.
— Pourquoi ça ?
— Y'a plus d'essence parce que j'ai pas pu faire le plein dans le village le plus proche. En plus de ça, j'ai utilisé beaucoup d'essence pour des petites choses comme faire du feu, alors vous vous retrouveriez à sec avant d'atteindre la prochaine ville, expliqua-t-il simplement.
— E-Espèce d'idiot ! s'écria-t-elle, Qu'en est-il de notre super voyage avec toit, lit et air conditionné inclus ?! On a encore moins de raison de vous aider maintenant !
— Moi, j'aime beaucoup notre Super Cub...
— Toi, LA FERME !
Le garçon, qui avait désormais même perdu le droit à la parole, n'avait plus qu'à se concentrer sur son repas — ce qui était hélas, plus facile à dire qu'à faire. Le boss et la fille étaient occupés à voler la part de l'autre.
— Ma promesse de vous donner de l'essence tient toujours ! Il en reste encore plein dans la dynamo. Assez pour que vous puissiez atteindre la prochaine ville.
— Et qu'en est-il de la nourriture ?
— Il reste encore quelques boîtes de conserve. Vous n'allez pas cracher sur un peu plus de nourriture en conserve, pas vrai ?
— Hum... Ça me paraît équitable, dans ce cas...
Le garçon se leva d'un coup.
— Oh, où tu vas ?
— Je veux pas que nos bagages soient mouillés par la pluie, alors je les ramène à l'intérieur. Je vais aussi voir comment Cubby s'en sort, on l'a pas ménagée aujourd'hui !
— Mh, compris. Te fais pas attraper par des chupacabras[3] !
— Comme s'ils existaient !

Le garçon sortit par la porte entrouverte et poussa un bref soupir. Il était soulagé que la tension entre la fille et le boss se soit apaisée.
Non pas qu'il s'attendait à ce que tout le monde soit ami avec tout le monde, mais comme il était impossible de rencontrer le monde entier de toute façon, il voulait au moins créer une relation positive avec les gens qu'ils rencontraient.
Sa provocation un peu plus tôt entrait également dans cette optique. Enfin, ils se sont retrouvés avec une tâche loin d'être de tout repos, mais ils n'étaient pas pressés, après tout.
Ils allaient passer les jours suivants ensemble, alors autant que ce soit dans une ambiance aussi bonne que possible.
Du moins, c'est ce qu'il se disait à ce moment précis. Hélas, quand il revint une vingtaine de minutes plus tard, après avoir fait un peu de maintenance, il leur en voulut un peu.

— Oh allez quoi ! Vous deux alors, franchement...
— Hein...? C'est quoi ton problème, Garçooooon ?
Elle avait soudainement mis son bras autour de son cou, ce qu'il se dépêcha d'enlever. La fille avait tendance à trop se lâcher une fois saoule.
— Où est-ce qu'il cachait ça...?
— Il a dit qu'ils en avaient acheté un tas pour fêter la réussite du vol d'essai ! Mais tout est déjà périmé... Mais c'est toujours bon, tu sais ?
— Écoute, Fille. On est toujours lycéens, tu te rappelles ? Alors l'alcool...
— Tout le monde s'en cogne de cette vieille loiiii de nos joooours... répondit la fille en rigolant, sa peau bronzée ayant viré au rouge vif.
Les canettes de bière et de shōchū[4] vides étalées par terre autour des deux compères étaient la preuve qu'une beuverie avait eue lieu pendant les vingt minutes où le garçon avait été en train de faire la maintenance de leur moto.
— Mais tu sais, boire trop d'alcool en période de croissance va avoir des effets néfastes sur...
— J'ai déjà seize ans, tu sais. Comme si j'étais encore en période de croissance !
La fille gloussa tout en s'agrippant à son dos.
Elle n'avait pas forcément tort, mais à en juger ce poids sur son dos, certaines parties de son corps avaient tout de même besoin de grandir. Mais le garçon n'était pas fou, alors il préféra se taire. Il tenait bien trop à la vie.
D’ailleurs, le garçon était un non-buveur d'alcool invétéré. À tel point que sa peau avait viré au rouge vif quand on lui avait appliqué un coton imbibé d'alcool lors d'une visite médicale au collège.
Pour ce qui était du boss, qui était manifestement un habitué, il buvait sa bière sans dire mot. Même si son visage avait l'air sérieux quand il regardait en l'air, il était assurément saoul, étant donné la rougeur de sa peau. Il était sûrement du genre à devenir silencieux une fois ivre.
— Ça fait longtemps qu’on n’a pas bu d'alcool... Et on sait pas quand on en aura l'occasion la prochaine fois...
Le garçon abandonna l'idée de convaincre la fille qui ne s’arrêtait pas de glousser.
Il jugea alors qu'il était préférable de ne pas s'occuper de ces deux-là plus longtemps. Et puis, comme aucun des deux n'avait encore tenté de le faire boire, les dégâts demeuraient encore limités.
Le garçon décida alors de s'éclipser rapidement en direction de la zone de repos où il pourrait écrire dans le journal avant d'aller se coucher.

« Zone de repos » sonnait peut-être bien, mais c'était en fait juste un coin de l'entrepôt divisé en cloisons contenant au total cinq lits. Mais pour le garçon et la fille, qui n'avaient pratiquement que dormi sur des draps posés à même le bitume, c'était le paradis.
Il se coucha sur un lit et tira une couverture sur lui pour ne pas attraper froid. Il fut rapidement assailli par la fatigue pendant qu'il écrivait dans le journal.
Peu après, la seule voix encore perceptible, celle de la fille, s'éteignit petit à petit et le garçon tomba dans un léger sommeil.



Le jour s'était levé.
Un bruit d'une énorme intensité réveilla en sursaut le garçon et la fille.
— Q-Qu'est-ce qui se passe ?!
Le garçon, complètement abasourdi, sortit en trombe de la salle de repos, tirant les rideaux sur le côté, et comprit l'origine du bruit.
Le boss était en train de garer le camion en marche arrière au niveau de l'entrée principale pour faciliter le déchargement de son contenu.
Dehors, le silence était tel qu'il pouvait entendre les oiseaux chanter au loin. Apparemment, il faisait beau.
— Hé, vous deux ! Vous allez vous lever ou quoi ? On va commencer !
— O-Oui !
Où était passée sa morosité de la veille ? Il se dépêcha d'enfiler une chemise et passa une de ses jambes dans son pantalon tout en sautillant avec l'autre.
La fille qui dormait dans le lit d'à côté goûtait avec déplaisir aux réjouissances de la gueule de bois.
En laissant de côté sa tenue hautement provocante, qui ne consistait qu'en un chemisier et des sous-vêtements, ses yeux vides étaient ceux d'un mort. Son corps tout entier suintait l'odeur de l'alcool et ses cheveux étaient tellement en pagaille qu'on aurait pu la prendre pour la Méduse.
Elle avait apparemment continué à boire encore même après que le garçon soit parti se coucher, en témoignaient les profondes cernes sous ses yeux qui ne faisaient que s'ajouter à sa chute de tension.
— Hum... Bah, tu nous rejoindras quand tu te sentiras mieux !
Il prit une boîte d'aspirine de leur trousse de premier secours et la posa à côté de la fille qui s'était partiellement transformée en zombie.
Son expérience personnelle le faisait penser qu'il lui faudrait quelques heures avant d'être à nouveau opérationnelle. Il y avait de fortes chances pour qu'elle n'ait même pas entendu ce qu'il venait de dire.
Le moteur s'arrêta avec un bourdonnement de l'autre côté des rideaux.
Il mit ses vêtements en ordre et referma les rideaux. Il ne le fit pas par considération pour la demoiselle, mais plutôt par crainte des conséquences douloureuses qu'un tel manque de considération envers elle pourrait avoir.

— Ok, Boss. Par quoi on commence ?
— ... Le ménage.
— Le ménage...?
Il était sur le point de demander à quoi bon faire le ménage alors qu'ils n'avaient encore rien fait, mais il fut immédiatement estomaqué par la scène que lui offrait le hall.
Il y avait le feu qu'ils avaient allumé la veille au centre de l'entrepôt. Enfin, il était presque éteint, vu qu'ils ne l'avaient pas utilisé pour se réchauffer de toute façon, mais le problème résidait en ce qui se trouvait autour.
Un nombre impressionnant de canettes vides et d'emballages en tous genres trônaient à même le sol. Et le pire restait le vomi éparpillé ici et là.
— Vous étiez pas obligés de boire jusqu'à en vomir...
— J'ai pas d'excuse... Pardon, mais je me souviens pas bien.
Tout comme le boss, le garçon laissa tomber ses épaules en poussant un soupir.
Il se demandait sérieusement si le cerveau de la fille était doté d'une capacité d'apprentissage après ce qui lui était arrivé avec l'histoire du maïs quelques jours auparavant.
— Enfin bon, je m'occuperai de nettoyer... ce truc. J'ai encore deux-trois choses à faire, alors occupe-toi de ranger l'intérieur en attendant.
— Pigé...
Après avoir poussé un nouveau soupir, il se dirigea vers le casier qui se trouvait dans un coin de la salle et où étaient entreposés des balais et autres brosses.
— ... Au fait, qu'est-ce qui lui arrive à la petite ?
— Elle récupère de sa gueule de bois. Et croyez-moi, elle bougera pas d'un pouce avant quelque temps !
— ...
Décontenancé, le boss épongea les mares avec une serpillière et jeta cette dernière dans un seau.
Vous allez le dire que vous regrettez de lui avoir servi de l'alcool ?! murmura le garçon à lui-même tout en le regardant vider le seau, la mine plein de dégoût comme s'il portait un tas de déchets hautement radioactifs.
Quoi qu’il en soit, il était temps de se mettre au travail, mais il y avait quelque chose à faire avant cela.
Le garçon, de bonne humeur, s'accroupit devant leurs affaires et en sortit un cochon. Il était bien entendu question du cochon anti-moustique en céramique !
Qu'on soit à l'intérieur ou à l'extérieur, on n'est jamais trop prudent. Ils n'y avaient pas prêté trop attention quand ils étaient à moto, mais étant entourés de prairies, il y avait plein d'insectes. Il était donc nécessaire de prendre certaines mesures quand on reste dans un même endroit pendant un certain temps.
Ainsi, il plaça le serpentin anti-moustique au centre de l'entrepôt où le feu avait été allumé et commença à nettoyer le sol.

Contrairement au garçon qui avait commencé à travailler dans la joie et la bonne humeur, le réveil de la fille fut accompagné d'une pénible sensation.
Sa tête lui faisait horriblement mal et elle souffrait de brûlures d'estomac.
La raison était évidente. C'était sûrement dû au fait qu'elle avait ingurgité beaucoup trop d'alcool la veille — tout du moins, il n'y avait que peu d'autres possibilités.
Folle de joie à la vue de l'alcool qu'elle n'avait pas vu depuis belle lurette, elle s'était laissé aller sans le vouloir. Ou pour être précis, elle ne se souvenait même pas de s'être trop laissé aller, alors peut-être que c'était la pire cuite qu'elle n'avait jamais eue ?
Elle était désormais d'accord avec le fait qu'il faut boire avec modération — enfin, à la base, une fille de son âge ne devrait pas être autorisée à boire.
— ... Ueh... gh...
Elle se couvrit instinctivement la bouche en ressentant du vomi remonter lentement dans sa gorge, et réussit à éviter ainsi de salir sa précieuse couverture tout en se frottant l'estomac.
— On dirait... Que je me suis un peu laissé emporter...
Elle avait un arrière-goût bizarre dans la bouche et ses dents étaient étrangement lisses, ce qui laissait supposer qu'elle avait vomi plusieurs fois. Pire, elle avait le ventre vide malgré le fait qu'elle avait mangé et bu tard la veille. En plus de ça, sa gorge était sèche et sa voix dans un sale état.
Mais comme on dit, l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ! Tout en mettant de côté sa couverture, elle enfila les baskets qui étaient à côté de son lit.
C'est alors que quelque chose tomba à ses pieds avec un léger bruit.
Tout en fronçant les sourcils, elle le ramassa tant bien que mal.
— ... Des cachets d'aspirine...?
Sur le paquet à moitié vide, il y avait une petite note qui disait « N'en fais pas trop et repose-toi » avec une écriture qui lui était familière. Elle n'était pas signée, mais il était aisé de deviner qui en était l'auteur.
Soudain, elle remarqua la bouteille d'eau sur la table basse à côté de son lit.
C'était une de leur bouteille de deux litres qu'ils utilisaient pour stocker l'eau. Juste à côté, se trouvait un verre à l'envers.
— ... Pff... Monsieur se montre bienveillant aux moments les plus inattendus... dit-elle avec un sourire en coin avant de verser de l'eau dans le verre.
Elle tint la bouteille contre elle quelques instants pour faire tomber la température de son corps, elle pouvait sentir l'eau rafraîchissante à travers la fine paroi en plastique.
Puis, acceptant la faveur faite par le garçon, elle prit deux cachets du paquet et les lança dans sa bouche. Après les avoir avalés avec de l'eau, une sensation de froid parcourut son estomac.
Avec ses manches, elle essuya les gouttes d'eau qui coulaient le long de sa bouche et trouva un autre objet sur la table basse.
Une serviette mouillée.
— Il voulait que je m'éponge ? ... Sérieux... Je connais personne de mieux préparé que lui... soupira-t-elle dans un mélange de joie et stupeur et accueillit à bras ouvert sa bienveillance une fois de plus.

Midi. Le ciel était bleu et dégagé.

— Oh, c'est toi ? T'as déjà récupéré de ta gueule de bois ? dit le boss, qui venait juste de poser une pelle à poussière dans un coin de la salle, tout en s'épongeant la sueur avec la serviette qu'il avait sur les épaules.
— Oui. C'est pas encore ça, mais je me sens beaucoup mieux.
Elle ne mentait pas. Grâce aux mystérieux effets de l'aspirine, la douleur qui tourmentait ses tempes et son front avait presque entièrement disparu, et elle se sentait fraîche et dispo après s'être lavée et avoir enfilé des sous-vêtements propres. Même si elle n'était pas encore pleinement opérationnelle, c'était déjà suffisant pour de petites tâches.
— Enfin bon ! Désolée de vous avoir fait nettoyer le bazar que j'ai laissé derrière moi.
— Y'a pas de lézard, ma petite. Et puis, on peut pas vraiment savoir qui de nous deux a fait ça de toute façon.
— Pas faux.
Elle en aurait bien rigolé, si elle ne se souvenait pas vaguement avoir été responsable d'au moins la moitié des dégâts.
— Au fait, où est Garçon ?
— Il est allé jeter les ordures. Il devrait revenir d'une minute à l'autre.
Par ordures, il sous-entendait sûrement canettes vides et autres emballages de la veille. Il semblerait que c'était un nouveau signe de sa dépendance envers les bons soins du garçon.
— Sinon, vous avez du travail à me donner ? demanda-elle en regardant le sol — qui était désormais propre.
La plupart des restes de la beuverie de la veille avaient été nettoyés. Il ne restait plus que des cendres et un peu de charbon de bois au centre. Il était probable qu'elle n’allait pas avoir à se joindre au ménage.
— Hum... Ça te dit de me donner un coup de main sur du vrai travail ? dit le boss avec un grand sourire.
Elle hésita un peu, mais elle le suivit malgré tout jusqu'au container du camion.
— Ok, on va décharger les pièces de l'avion.
— O... Ok...
Ils montèrent dans le container. Sans trop savoir pourquoi, l'avion à propulsion humaine démonté lui semblait bien plus grand que la veille. Elle connaissait ce genre de véhicule uniquement de nom. Elle n'avait pas la moindre idée des fonctions de chaque pièce.
— T'en fais pas. Je te demande pas de le monter toute seule.
— Mais...?
— Assemble juste les pièces que je te donne comme c'est indiqué dans le manuel là-bas. On va commencer par les petites, on s'occupera des plus grosses quand le garçon sera revenu, dit-il en s'enfonçant un peu plus dans le container.
Bien que l'avion chargé dans le quatre tonnes fût assez large, son volume n'était pas particulièrement important. Il y avait beaucoup d’espace vide, alors il leur était aisé de se déplacer. En termes de poids, l'avion était plus léger que la fille. Elle n'en revenait pas.
— Ok. Voici la première. Tu peux la mettre sur le plan de travail ?
Il lui tendit une pièce. Elle n'y connaissait peut-être rien en mécanique, mais elle pouvait reconnaître celle-ci. C'était un axe fusionné avec deux pales — plus connue sous le nom de « hélice ».
— Compris.
Au moment où elle s'en saisit, elle comprit immédiatement pourquoi il l'avait manipulée avec autant de facilité.
Elle était vraiment légère. Elle fut surprise — non seulement parce qu'elle était aussi fine qu'une feuille de papier, mais aussi par le fait qu'elle pouvait la tenir avec juste deux doigts, malgré que les deux pales fassent dans les 1,40 mètres de long.
— Incroyable...
— Pas vrai ? On peut presque dire que l'hélice détermine si tu vas avoir besoin de beaucoup pédaler ou pas, alors on a passé beaucoup de temps dessus.
Il y avait un petit quelque chose dans son regard qui fixait l'hélice. La fille ne savait pas grand-chose de lui et de ses collègues, mais elle se dit que toutes ces pièces, et même la planche extra légère, transpiraient leur rêve et leur détermination.
Vu sous cet angle, l'hélice dans ses mains parut soudain peser une tonne.
Jusqu'à atteindre le plan de travail, elle la mania comme si elle tenait un bébé dans ses bras, avec les plus grands soins — non pas par considération pour le boss, mais plutôt parce qu'elle en avait envie.
— Mais dites, c'est normal la forme bizarre qu'elle a ?
Pour la fille, une hélice était normalement composée de deux ou trois pales de rotor droites. Ou plutôt, c'était comme ça qu'elle les imaginait.
Mais, l'hélice sous ses yeux était certes à deux pales, mais la forme était quelque peu non conventionnelle. Les pales formaient une courbe en demi-lune et du coup, ressemblaient plus à celles de la ventilation d'une cuisine que celles d'une hélice. Aussi, elle se demandait pourquoi elle était peinte en jaune, alors que toutes les autres pièces étaient blanches.
— Ah, c'est vrai, c'est un autre de ses points forts. Elle a été conçue de façon à être optimale à faible vitesse de rotation.
— Mais pourquoi il y en a deux ?
Oui, c'est ce qui l'étonnait le plus : il y en avait deux.
— Euh... C'est... un secret.
— Beuh, c'est pas sympa.
Le boss fit alors un grand sourire tout en regardant la fille vexée.
— Un peu de patience. Tu verras quand tout sera fini. Sinon, voilà la suivante. Va la placer sur le point de fixation marqué « A ».
— Whoa whoa !
Il lui tendit une sorte d’énorme bloc depuis le container, qu'elle tenta, surprise, de prendre dans ses mains.
C'était un objet fuselé qui ressemblait un peu à un parallélogramme avec des bords arrondis, il était constitué d'un matériau blanc et faisait la taille du boss.
Cependant, il était aussi léger qu'une plume, contrairement à l'impression laissée par son apparence. La fille pouvait presque le tenir d'une main.
Tout en le maintenant en l'air, elle l'amena jusqu'à l'endroit demandé tout en tremblotant un peu. Tout semblait avoir été conçu spécialement pour l'objet, alors il s'inséra parfaitement dans le point de fixation.
— Mais ce bloc est fait... en plastique ?
Le matériau qui constituait le bloc était complètement blanc et au toucher, à sa connaissance, il était fait en plastique.
— Ouais, c'est ça. Mais c'est pas du plastique ordinaire, mais du PRF.
— Du PRF ?
— Du plastique renforcé de fibres. C'est une « ossature » faite de fibres de carbone qui sont pour ainsi dire tissées en elle. Et c'est vraiment solide, tu peux me croire, expliqua-t-il avec un petit sourire satisfait.
Il donna un petit coup dans l'objet blanc en souriant comme un petit garçon qui venait de recevoir un nouveau jouet.
— ... Haa... Dire que je vais pouvoir voler avec cet engin... J'ai l'impression de rêver !
— Vous voulez que je vous pince ? Peut-être que ça vous réveillera, dit la fille entre ses dents.
Le boss éclata de rire tout en continuant à travailler.
— Je suis désolé de te décevoir, mais je volerai avec cet engin que ce soit un rêve ou pas.
Elle inspira un grand coup.
Elle pouvait sentir que cet avion léger comme une plume était le travail de toute une vie, le rêve même de l'homme en face d'elle.
— Tiens, voilà la première aile. Prends l'autre côté.
— Ouah !
Elle se dépêcha de saisir un des bouts de l'aile qui apparut du container.
L'aile, qui avait l'air d'un squelette, était couverte d'une matière qui semblait être du vinyle transparent. À tel point qu'elle murmura sans le vouloir :
— On dirait des baguettes dans leur emballage...
— T'as pas tort en fait, vu que c'est juste une sorte de film macromolécule qu'on a enveloppé autour du squelette en PRF.
Comparée au bloc qu'elle avait transporté juste avant, l'aile était bien plus imposante et pesait assez lourd. Comme il en était de même avec sa longueur, le boss et la fille devaient se déplacer avec la plus grande prudence.
— E-Elle est pas un peu trop longue ? Ça risque pas de se casser en l'air ?
— Elle va se plier, mais t'en fais pas : on l'a conçue pour qu'elle ne casse pas. Et puis, il faut qu'elle soit aussi longue pour pouvoir voler ! Si on considère son rapport hauteur/largeur...
— Épargnez-moi les détails. La physique et moi, ça fait deux.
La fille avait immédiatement abandonné toute tentative de comprendre les principes de fonctionnement de l'avion et posa avec attention le côté qu'elle tenait sur l'étau prévu à cet égard.
— Mais c'est cool, la physique, tu sais. Et ça sert dans ta vie de tous les jours.
— Je préfère la gym.
— Gh... C'est sûr que c'est pratique aussi...
Tout en acceptant sa réponse pour une raison douteuse, il posa à son tour le côté qu'il tenait.
Maintenant qu'ils avaient placé quelques pièces, il devenait clair que les fixations avaient été positionnées de façon à ce que l'avion se tienne en diagonale dans l'entrepôt, plutôt que face à l'entrée.
Ce qui pouvait être compréhensible, vu que c'était la seule façon de faire tenir les gigantesques ailes dans la salle.
— Bon, ensuite, l'aile gauche. Montre-moi ce que t’as dans le ventre, l'accro du sport.
— Ok !
La fille, qui s'était maintenant habituée au travail, monta dans le container.



— Pfiou... Ça m'a pris plus de temps que prévu.
Le garçon s'effondra sur un tatami, tout en regardant le vif feu à côté.
Il se trouvait dans une petite remise en préfabriqué derrière l'entrepôt. Apparemment, elle servait à l'origine de salle de repos pour les travailleurs et était en fait assez bien construite. Il y avait même une arrivée d'eau, même si elle ne fonctionnait plus.
Dehors, il y avait un bidon sur un bloc de ciment, en dessous de quoi le feu brûlait. Ça ressemblait beaucoup au traditionnel bain-baril — sauf qu'ici l'eau était bouillante, ce qui en faisait plus une marmite qu'autre chose.
Il y avait un couvercle sur le baril, qui était connecté par un tube central à un autre baril, positionné un peu plus bas. Sur le côté de ce second baril, se trouvait un autre tube, qui lui était connecté au couvercle d'un troisième plus petit baril.
Même si un habitant d'un monde civilisé se serait sans aucun doute demandé quel genre de rite c'était, dans le Japon de nos jours, ce n'était pas rare de voir ce genre de dispositif. C'était un épurateur d'eau.
Les deux premiers barils contenaient de l'eau de pluie. L'eau du premier était bouillie, produisant de la vapeur qui allait ensuite dans le deuxième baril pour être refroidie par l'eau fraîche qui entourait le tube. Au moment d'atteindre le troisième et dernier baril, le tout s'était à nouveau transformé en eau.
En gros, en utilisant la vapeur une fois évaporée, ils obtenaient de l'eau purifiée de toute pollution ou bactérie.
Il y avait beaucoup d'eau au Japon, mais la grosse majorité n'était pas suffisamment pure pour être bue. Seul un petit nombre de conduits d'eau demeuraient intacts en ces sombres temps de ruines, alors ils avaient souvent aperçu ce genre d'épurateur durant leur voyage — et avaient fini par s'y faire.
Soit dit en passant, le combustible utilisé par cet épurateur était des déchets. La raison était apparemment pour se débarrasser de ces derniers tout en purifiant de l'eau dans le même temps. Le garçon s'inquiétait un peu pour l'émission de dioxine, mais il se rassura en se disant qu'il n'y avait pas tant de déchets que ça. Ce n'était pas comme s'il n'avait utilisé que des ordures ; il avait également mis quelques morceaux de bois.
S'il était fatigué, c'était parce qu'il avait dû verser l'eau de pluie stockée dans les barils. Ils n'étaient pas si gros que ça, mais ils pouvaient contenir dans les quarante-quatre gallons, ce qui faisait deux cent litres. Étant donné que le seau qu'il avait utilisé pouvait contenir environ cinq litres, il avait dû répéter pas loin de quarante fois le même geste. Même si son jeune âge lui épargnait des douleurs aux lombaires, il allait tout de même souffrir de quelques courbatures le lendemain matin.
Mais le travail seul avait ses bons côtés : le garçon s'installa confortablement au sol, tout en étirant au maximum ses bras et ses jambes.
L'odeur du tatami en dessous de lui et la légère brise lui donnaient envie de dormir.
Il était enveloppé par un sentiment de léthargie et sentait qu'il pouvait s'endormir à tout instant. La seule chose qui maintenait, de peu, ses yeux ouverts, c'était le chant des cigales au loin.
Même si cela faisait longtemps que le garçon avait abandonné l'idée d'enfiler la veste de son uniforme d'hiver, la température estivale était devenue difficilement supportable.
Il se trouvait certes dans une région nordique, mais l'été était tout de même chaud ici, ce qui pouvait être dans un sens l'avantage d'habiter un pays avec quatre saisons.
Soudain, le garçon remarqua en écarquillant les yeux une différence avec sa cravate, qui était d'un bleu ordinaire et qui faisait partie de l'uniforme imposé par son école. La chaleur l'avait tellement desserrée qu'on aurait dit un employé de bureau à une fête un peu arrosée.
La cravate était censée avoir l'emblème de l'école cousu dessus.
Mais, il n'y avait aucune trace de ce dernier à l'endroit où il devait se trouver, la transformant en vulgaire cravate toute bleue.
— .... Haa. Finalement, même le nom de mon lycée a disparu, hein...
Le phénomène qui rongeait petit à petit le monde n'avait pas de nom officiel.
Ni dans le monde médical, qui était toujours à même de donner de longs noms à coucher dehors à tout et n'importe quoi, ni dans la communauté scientifique, qui essayait généralement de trouver des formules compliquées, on n'avait baptisé le phénomène.
Même les médias de masse qui adoraient tant donner des noms de mauvais goût n'avaient pas réussi à trouver un nom à ce mystérieux phénomène.
Un jour, quelqu'un commença à utiliser le terme générique « la disparition », qui finit par se propager jusqu’à être adopté par tout le monde.
Personne ne semblait en mesure d'expliquer d'où venait la maladie.
Des chercheurs renommés de toute la planète avaient depuis tenté d'en percer les mystères de toutes leurs forces, mais jusqu'ici, aucun n'avait trouvé d'explication rationnelle. Personne non plus ne savait pourquoi les symptômes étaient différents entre les hommes et les animaux.
La maladie commence en fait sans véritable dégât.
Primo, on perd son « nom ». Personne n'arrive à s'en rappeler, pas même la personne atteinte par la maladie. Le nom disparaît sans laisser de traces de tout livre, documents numériques, et partout ailleurs.
Deuxio, on perd son « visage », c'est-à-dire qu'on disparaît de toutes les photos où l'on apparaît. Peu importe si c'est une photo numérique, une peinture ou même la mémoire des autres.
Tertio, c'est au tour de notre « couleur ». Notre apparence devient monochrome comme si on était un acteur d'un film en noir et blanc.
Quarto, on perd son « ombre » et même la lumière nous traverse.
Enfin, on perd son « existence » même et on disparaît dans le néant. Tout ce que l'on a transmis disparaît, que ce soit des peintures, des textes, des impressions ou des enregistrements.
La seule chose qu'il reste, ce sont les souvenirs des gens qui nous ont connu, sous la forme de sentiment du genre « tu me rappelles quelqu'un ». Un souvenir ambigu qui ne comprend ni nom ni visage. Tout est fini si ces souvenirs viennent à s'effacer complètement à leur tour.
Tout ce qu'on a laissé en ce monde, et même soi-même, disparaît sans laisser la moindre trace.
La vitesse de progression varie grandement d'un individu à l'autre. Certains disparaissent le jour même où la maladie se déclare, alors que pour d'autres, la maladie s'arrête d'un coup, leur permettant de rester en vie. Mais on peut dire qu'en général, elle progresse extrêmement lentement. Quatre mois avaient déjà passé depuis que le garçon avait « perdu » son nom.
Il n'y a aucun point commun entre les personnes qui en sont atteintes — la maladie se propage de façon complètement aléatoire. Alors que le gouvernement s’était retrouvé dans l'incapacité de faire le moindre progrès dans leurs recherches — il était même impossible d'évaluer le nombre de victimes de la maladie — le pays s'était petit à petit arrêté de fonctionner correctement.
Un peu plus d'un an s'était écoulé depuis. Le gouvernement n'existait plus et la production de vivres était devenue incertaine.
Les habitants qui restaient ici et là avaient dû commencer à travailler presque bénévolement, tout en se battant pour maintenir une zone habitée en vie.
Mais l'ambiance ici au nord était complètement différente du désordre régnant dans la ville où le garçon et la fille habitaient.
Il n'y avait aucun signe de dévastation, ce qui était vraisemblablement dû à une faible densité de population, et seul l'étrange fait qu'il n'y avait personne marquait les esprits.

— HÉ, GARÇON !! Arrête de glander ! Debout là-dedans !
— Ouah ?!
Le cri énervé qui provenait de la fenêtre ouverte avait fait sursauter le garçon.
— Espèce de feignasse... Comment oses-tu te taper une sieste en me laissant faire tout le sale boulot ?
Il était littéralement mort de trouille sous le regard meurtrier de la fille qui le fixait par la fenêtre.
Je vais en prendre pour mon grade. Danger.
— P-Pigé. J'arrive !
— Alors mets-toi au boulot ! Et que ça saute !
Menacé par un martèlement sur la fenêtre, il enfila ses baskets et sortit de la remise.
— Pas la peine d'être aussi énervée... T'as fait la grasse mat' ce matin, toi...
— Parce que je me suis couchée tard hier.
— ... Volontairement, par contre.
Ce après quoi il fut frappé par un coup rapide comme l'éclair et non retenu qui le transperça avec une extrême précision là où ça fait le plus mal, lui faisant voir une pluie d'étoiles.

Quand ils revinrent, le boss leur lança un regard interrogateur.
— Hein ? Maintenant c'est toi qui es blanc comme un linge ?
— ... Fichez-moi la paix !
Le boss resta perplexe en entendant la voix super aigüe du garçon, mais il se remit rapidement au travail.
— ... Alors, où en êtes-vous depuis tout à l'heure ?
— On a sorti toutes les pièces et tous les outils. C'était pas de tout repos, tu sais, fanfaronna-t-elle en pointant du doigt les pièces parfaitement agencées.
Le camion qui occupait jusqu'ici une grosse partie de l'assez spacieux entrepôt avait déjà été garé ailleurs. Tout un chacun pouvait se demander, au regard du poids des objets ici présents, s'il était vraiment nécessaire d'avoir recours à un quatre tonnes pour les transporter.
Cependant, la taille de chaque pièce n'y étant pas étrangère, il fallait bien ce container et sa capacité pour les ranger.
— Un avion à propulsion humaine pourrait être composé de plus petites pièces, non ?
— Mm ? Ah, jette un coup d'œil à ça.
Le boss se dirigea vers le plan de travail et rapporta avec lui ce qui ressemblait à un plan. Il n'était pas très détaillé, sûrement destiné à indiquer comment assembler les pièces entre elles.
— Plus tu as de composants, plus tu as besoin de pièces pour faire la jointure. D'un point de vue poids, mais aussi d'un point de vue stabilité, c'est pas génial. Particulièrement parce que les matériaux utilisés sont en plastique — et on ne peut pas vraiment utiliser des boulons et des écrous ici, vu que ça risque d'endommager les pièces.
— Alors cette grande aile est... une pièce en elle-même ?
— Ouaip ! On a utilisé une méthode à base de plastique renforcé de fibres et de moulage par injection pour grosses pièces qu'on a passé des nuits à développer.
— ... À base de quoi ? demanda la fille sans enthousiasme, ayant du mal à le suivre mais n'ayant pas l'air vraiment intéressée en même temps.
Le boss, lui, dégaina une fois de plus. S'il n'avait pas perdu ses couleurs, son visage aurait sans doute rougi d'excitation. Ouais, aucun doute là-dessus.
— Ok, ma petite, ouvre grand tes oreilles : quand on modèle le plastique, en gros, on assemble deux gros moulages ensemble et on injecte le matériau, mais on les a construits de façon à ce que les parties mobiles soient déjà prêtes au moment d'enlever les moulages.
— Ah bon ? C'est génial ça... Je crois ?
Sa réponse creuse était aussi vague qu'elle en avait l'air, à mi-chemin entre la compréhension et l'incompréhension, mais elle voulait probablement qu'il s'arrête là. Cela pouvait littéralement se lire sur son visage.
— Et c'est vous-même qui avez développé cette technique ?
— Ouais. On s'est inspiré de techniques existant déjà, mais on est les seuls à avoir fait un truc de cette taille... répondit-il au garçon en bombant le torse... avant de laisser tomber ses épaules.
— ... Sauf que... Y'a juste un petit hic.
— U-Un hic ?
Le garçon fut surpris par la vitesse à laquelle le boss se retrouva démoralisé alors qu'il venait de se vanter. Apparemment, il était souvent sujet à des sautes d'humeur.
Le boss reposa le plan sur la table de travail et donna un petit coup sur le fuselage qui était attaché aux points de fixation.
— ... Les matériaux ne peuvent pas être recyclés.
— Recyclés ?
— Ouais. Tu sais sûrement qu'il est difficile de recycler du plastique, pas vrai ? Le meilleur moyen est de le faire fondre et de lui donner une nouvelle forme, mais ici, il y a des nanotubes de carbone à l'intérieur. Du fait de ces composants, on ne peut pas le recycler. Et à cause du carbone, il n'est pas évident de le casser en morceau et de le jeter dans une décharge, où l'on se débarrasse généralement des déchets plastiques.
— ... Donc en gros, il est difficile de le jeter ?
— Exactement. Pire, malgré son extraordinaire souplesse et élasticité, ça reste du plastique, donc ça manque de solidité. Et donc, il présente le gros désavantage d'être difficile à détruire tout en étant facile à casser ! De nos jours, c'est pas évident de se faire de l'argent avec des technologies qui ne prennent pas en compte l'écologie... dit-il en soupirant et tout en continuant de tapoter le fuselage.
Peut-être que c'était sa personnalité qui était à l'origine de l'état végétatif dans lequel il se trouvait quand ils l'ont rencontré.
— Laissons le passé où il est, Boss. Allons manger plutôt.
Bien joué, Fille ! Comme quoi, sa gloutonnerie d'habitude inquiétante pouvait s'avérer utile de temps à autre. Le garçon lui tendit le pouce dans sa tête.
— Mh ? C'est déjà l'heure ?
— Il est déjà une heure ! J'ai pas mangé de petit déj', je crève la dalle du coup.
Elle se vautra dans une chaise en tube, et se frotta l'estomac.
La gueule de bois du fait de sa cuite de la veille ne semblait plus être qu'un lointain souvenir pour elle. Si on pouvait mesurer la puissance de son estomac, le résultat obtenu serait sans aucun doute immense. Même ce plastique machin-bidule qui posait problème au boss pourrait sûrement être digéré par son estomac.
— Hm... C'est pas une mauvaise idée. Enfin, j'ai que des trucs en conserve, alors à part des nouilles instantanées, j'ai pas grand-chose à vous offrir...
— Ah ! Ça me va ! J'ai envie d'en manger !
La fille avait ouvert la voie, et même le garçon commençait à s'en lécher les babines.
— Q-Quoi ? Ça a quoi de spécial ?
— Eh bien, vous savez, on voyage en moto. Et du coup, on peut pas transporter beaucoup d'eau avec nous, et on doit donc éviter les plats qui en nécessitent beaucoup...
Entre parenthèses, le garçon et la fille avaient chacun leurs tâches respectives. Tandis que le garçon était le chauffeur et responsable de la maintenance de la moto, la fille était la cuisinière et en charge des provisions. Le garçon n'avait pas son mot à dire dans le contrôle de leurs réserves ni sur le menu. Elle était étonnamment stricte à ce sujet. Vraiment.
— Bah, si vous y tenez tant, allons déjeuner. J'en ai mangé une bonne partie, alors il doit pas en rester des masses, mais ça devrait être suffisant.
— Génial ! Hé, Garçon ! De l'eau chaude, et que ça saute !
— Oui, oui.
Le garçon partit précipitamment, poussé par une fille insistante.

— ... Ça fait bizarre de se retrouver à court d'eau parce que malgré les éclairs menaçants d'hier, il n'a pas plu.
Il appuya sur le bouton et une flamme bleue commença à caresser le fond de la bouilloire.
Le garçon et les deux autres étaient assis dans la salle de repos de trente mètres carrés de la remise. Grâce à une ventilation naturelle, il faisait bien plus frais à l'intérieur que dehors, malgré l'absence de climatiseur. Une humidité plus faible aurait vraiment été la cerise sur le gâteau, mais c'était déjà bien suffisant.
— Dire qu'il y a une semaine, on aurait pu se noyer tellement il pleuvait fort... C'est vraiment rageant de toujours devoir économiser notre eau quand on en a le plus besoin !
— D'ailleurs, au début, j'ai essayé de boire directement l'eau de pluie.
— ... Et qu'est-ce qui s'est passé ?
— Enfin, je l'ai filtrée d'abord. Mais ça n'a pas suffi, vu que j'ai eu la courante le lendemain et j'ai perdu plus d'eau que j'en avais bue.
— Beurk..., fit la fille de dégoût en réponse à la description crûe du boss.
Il sortit un large sac en plastique et se saisit de divers types de nouilles instantanées. Il y avait des sachets de toute sorte, sûrement parce qu'il les avait achetés tous en même temps.
— Mais je m'en sors mieux depuis que j'ai construit ce chauffe-eau. Heureusement qu'il y a des tas de barils qui traînent dans le coin. Et on peut même se contenter d'herbe sèche pour nourrir le feu.
— Une fois de plus, je me rends compte à quel point c'est difficile de rester au même endroit...
— Tout comme les voyages, ajouta le garçon.
Une atmosphère songeuse s'installa.
Comme pour briser ce silence pesant, la bouilloire sur le réchaud portable en face d'eux se mit à siffler.
Comme on dit, « Tout vient à point à qui sait attendre », et parler d'autre chose les avait bien aidé à patienter.
La discussion sérieuse n'était plus qu'un lointain souvenir : les bêtes affamées se ruèrent sur leurs paquets en moins de temps qu'il n'en faut pour dire ouf, les ouvrirent et attendirent que le garçon ne leur verse de l'eau chaude. La fille réussit même à étonner ces deux messieurs en demandant de l'eau dans deux gobelets en même temps.
Puis, le silence s'installa de nouveau entre eux.
L'appétit décuplé par la faim après un dur labeur, et bien sûr, du fait qu'ils n'avaient pas mangé de nouilles depuis un moment, les baguettes du garçon et de la fille bougeaient sans s'arrêter.
— Burp... Je me suis bien rempli la panse...
— ... Tu pourrais pas dire l'estomac pour changer ? J'ai l'impression que t'oublies que t'es une fille des fois...
— Pas la peine de chipoter.
Cependant, se pencher en arrière en s'éventant tout en ayant deux gobelets vides devant elle faisait qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à un homme débraillé d'âge moyen, et la scène aurait même sûrement refroidi le premier de ses prétendants.
Si la mansuétude du garçon n'était pas aussi grande que l'océan, il l'aurait sûrement repoussée avant même de considérer déclarer sa flamme.
— Mais n'empêche, peut-être que c'était une erreur de manger des nouilles avec cette chaleur moite... Je suis couverte de sueur.
— Pour ton info, y'a une baignoire, fit remarquer le boss.
Son visage s'illumina d'un coup.
— C'est vrai ?
— Ouais. Je vous préparerai un bon bain une fois qu'on aura terminé.
— Yahou !
Elle bondit de joie, lança en l'air l'éventail et agrippa le garçon par le bras.
— On n'a pas une seconde à perdre ! Il faut qu'on finisse le boulot pour pouvoir prendre un bon bain !
— T-T'en as tant envie que ça ?
— Évidemment, banane ! Les trois plaisirs de la vie sont « manger », « prendre un bain » et « dormir » !!
— Tu ferais une horrible femme au foyer.
Sa remarque incisive fut silencieusement ignorée, et à la place, il fut poussé en direction de l'entrepôt sans même avoir le temps d'enfiler ses chaussures correctement.



Même si leurs avancées n'étaient pas sans difficultés, il n'y eut aucun contretemps majeur.
D'après le boss, la personne qui avait écrit les instructions d’assemblage était du genre pointilleuse et avait non seulement calculé l'angle des points de fixation, mais avait aussi pris en compte la position des outils et l'état mental des travailleurs. Même les amateurs qu'étaient le garçon et la fille pouvaient voir le sens du détail avec lequel elles avaient été écrites— il aurait été vraiment difficile de faire quelque chose de travers.
Ils n'étaient certes pas sûrs d'avoir voulu avoir cette personne en face d'eux, mais les deux apprentis ingénieurs en aviation à propulsion humaine ne pouvaient suffisamment le remercier.
Ils finirent d'inspecter chacune des pièces et purent enfin s'atteler à l’assemblage.
Avec grand soin, ils attachèrent la queue de l'avion à l'arrière de l'ossature au centre de l'entrepôt, qui correspondait par ailleurs à la colonne vertébrale chez les hommes. En connectant la queue — étonnamment en forme de Λ et non de V — au fuselage, dont la coupe transversale devenait plus fine vers le bas, comme un triangle renversé, on avait vraiment l'impression que l'avion était à l'envers.
— ... Dites... J'y connais pas grand-chose en avions, mais... normalement, la queue devrait pas être orientée vers le haut ?
Sa question, qui omettait — comme à son habitude chez la fille — toute considération technique, fit éclater de rire le boss.
— Bah, celles que tout le monde connait, ouais. Généralement, on veut que le centre de gravité soit au centre de l'engin parce que ça rend l'avion plus maniable. Mais on change rarement d'angle quand on vole en APH[5], c'est pour ça qu'on met la queue vers le bas, pour que le tout soit plus stable. Comme ça, on peut voler horizontalement sans problème.
Ce type de queue en forme de Λ était néanmoins peu utilisé en pratique, du fait des problèmes liés au décollage et à l'atterrissage. Il était par ailleurs quelque peu ironique que le seul cas connu qui utilise ce procédé soit un drone de reconnaissance piloté à distance d'un certain grand pays.
— ... Autrement dit, c'est la même chose que les avions en papier qui n'ont pas de queue verticale ?
— Hmm, eh bien, on peut dire ça, même si c'est pas exactement ça non plus.
La fille le regarda avec un air dubitatif.
Il prit deux câbles fins à la base de la queue et tira doucement dessus.
Avec un bon déclic, une paire de roues sortit des deux extrémités orientées vers le bas.
— Le train d'atterrissage est à l'intérieur. C'est bien mieux que de construire un container à part, pas vrai ?
— Quoi ? Cet avion peut atterrir ?
— Tu t'attendais à quoi ?
— Je pensais que vous alliez voler jusqu'à Douvres.
— ... Hé, gamine, ne me dis pas que tu croyais que ce truc sortait tout droit du show du lac Biwa[6].
— C'est pas le cas ?!
— Ben, le record qu'on veut battre demande de tout faire tout seul, du décollage à l'atterrissage. Contrairement à cette compétition, il faut pouvoir faire ça aussi.
Tout en continuant son explication, il appela le garçon et lui demanda de l'aider à fixer la queue de l'avion.
Apparemment, le garçon savait ce qu'il y avait à faire ; il ouvrit la boîte à outils à côté et sortit quelques outils dont une clé anglaise et un tournevis, puis commença à aider le boss.
— ... Mais ce genre de queue ne peut pas servir de gouvernail, non ? demanda le garçon tout en continuant son travail.
Le boss lui répondit tout en serrant un boulon. Les deux étaient assez pro.
— Les ailes feront l'essentiel de la navigation. La queue ne sert vraiment que pour l'équilibre. En fait, on aurait pu se contenter d'une seule aile volante, mais l'équilibre est vraiment pas évident à garder.
— ... Hé, vous parlez en quelle langue, les gars ?
La fille les regardait avec un regard mal à l'aise et un peu solitaire, sûrement du fait que la conversation qu'ils avaient en parallèle de leur travail était parsemée de mots qui lui étaient inconnus.
À mesure qu'ils progressaient et qu'ils s'habituaient à leur travail, chacun commença à s'atteler à une tâche différente.
Le boss faisait le gros du travail, tandis que le garçon le soutenait dans sa tâche. La fille, quant à elle, était chargée de leur apporter diverses petites pièces et des outils. Et quand il y avait besoin de force, ils s'y mettaient ensemble.
Par exemple, le raccord des grandes ailes, qui occupaient toute la diagonale de l'entrepôt, à l'ossature avec leurs forces unies fut conclu par un tonnerre d'applaudissements et de cris de joie. Principalement venant de la fille, bien entendu.
Hélas, dès qu'ils eurent fini d'attacher le cockpit en forme de cageot en dessous du fuselage, elle n'avait plus grand chose à faire ; ne restait désormais que du travail de précision.
— Est-ce que le siège est bien en place ? demanda le boss.
Le garçon vérifia alors la stabilité de la selle de vélo en essayant de la secouer. Cette dernière était bien plus solidement fixée qu'on aurait pu s'y attendre étant donné qu'elle était simplement attachée au corps en plastique.
— Ça m'a l'air bien. C'est stable.
— Ok, dans ce cas, pourrais-tu procéder au câblage du gouvernail principal ? Mais fais attention avec les câbles s'il te plaît ; c'est vraiment pénible de les changer une fois cassés. Il y a suffisamment de matériel de rechange dans le camion, mais on manque de temps.
— ... Pigé.
Le garçon, maintenant assez tendu, tira lentement le câble en nylon qui pendait au-dessus de lui jusqu'au manche à balai, en le déroulant via plusieurs poulies qui étaient positionnées dans le cockpit.
— Quelle chance... J'ai envie de m'asseoir là, moi aussi.
— On fait pas ça pour s'amuser, tu sais.
— Mais c'est le cas pourtant, c'est un passe-temps, quoi que t'en dises.
Elle disait vrai. Il faisait ça sans contrepartie, alors c'était juste pour s'amuser. Le boss voulait lui rétorquer quelque chose, mais il ne savait pas quoi répondre, étant donné qu'elle avait vu juste.
— Il faut faire avec. Si elle pète un câble maintenant, elle va réduire l'avion en mille morceaux avant qu'on termine de l'assembler, expliqua le garçon au boss, ce qui irrita la fille.
— Pour qui tu me prends au juste ?
— Une bête féroce.
L'instant d'après, un gros bruit résonna et le poing de la fille heurta le garçon.
Il avait été envoyé voler hors du cockpit, dont les parois n'avaient pas encore été fixées, et tomba sur le sol.
— ... On dirait qu'il n'est plus en état de travailler. Je vais prendre sa place.
— ... Comme tu voudras.
Plus qu’une approbation, c’était plutôt une supplication de ne pas abîmer sa machine adorée qui se lisait sur le visage du boss, horrifié comme s'il regardait un animal carnivore dévorer sa proie.
— Ces câbles contrôlent la courbure des ailes, d'accord ? Raccorde celui avec un embout rouge à l'avant du manche à balai et celui avec un embout bleu à l'arrière.
— La courbure ?
Malgré sa grande curiosité, ses mouvements étaient très minutieux. Même la fille savait à quel point il tenait à cet avion.
Elle avait manifestement fait attention à ce que son coup de poing quelques instants plus tôt n'abîme pas la machine.
— Cet engin n'a ni gouvernail ni de moyen de prendre de la hauteur, alors c'est l'orientation des ailes qui fait l'essentiel du travail.
— Elles vont vraiment bouger avec ce mécanisme ? L'avion ne risque pas de se crasher ?
— T'en fais pas. Je vais juste faire un aller-retour, alors j'ai pas vraiment besoin de changer de trajectoire ! Enfin, le décollage et l'atterrissage seront assez difficiles, mais ça dure que quelques instants.
— Et vous allez faire un looping ?
— T'as cru que j'allais faire des cascades avec un avion qui peut à peine voler ?
Il lui donna un petit coup de coude, ce qui la fit rire.
La fille continua sa tâche — avec une étonnante habileté — tout en riant, et elle finit de raccorder les câbles en un rien de temps.
— Est-ce qu'on doit les ajuster maintenant ?
— On s'en chargera quand on aura fini d'assembler le reste. Ensuite, on va s'occuper du moteur... Enfin, c'est juste quelques roues dentées assemblées entre elles.
La fille s'émerveilla devant la boîte de vitesses qu'il lui tendit.
— Boss, elles sont aussi en plastique ?
À sa connaissance, les roues dentées étaient généralement faites en métal.
Les engrenages dans la boîte qu'il lui avait donnée semblaient cependant faits en un matériau qui ressemblait à du plastique, alors que la boîte en elle-même était en acrylique. Chacun d'entre eux était plein de petits trous et pas aussi lourds qu'ils en avaient l'air.
— C'est du polystyrène. La boîte est en acrylique. Tu vois, ils n'ont pas besoin de tourner vite, et comme ça, on peut presque se passer d'huile.
— ... Vous tenez vraiment à ce qu'il soit le plus léger possible, hein...
— Évidemment ! Plus c'est léger, mieux c'est. Sinon, ça ne marcherait pas à propulsion humaine.
— Il serait possible d'installer le moteur de Cubby dessus et de voler jusqu'à l'étranger ?
— Non.
Elle était persuadée que c'était une idée géniale, mais celle-ci fut immédiatement balayée du revers de la main.
Dommage. J'aurais vraiment voulu voyager à l'étranger.

Quand ils eurent fini d'attacher le moteur, le boss reprit les choses en main, étant donné que la connexion entre le moteur et les ailes demandait beaucoup de doigté.
La courroie du moteur, qui ressemblait à une chaîne de vélo, était connectée à l'axe principal juste en dessous du fuselage, le tout avait enfin l’air de « quelque chose susceptible de voler ».
— Bizarre. Les hélices sont pas à l'avant d'habitude ? dit la fille en tapotant le fuselage blanc neige.
Elle ne trouvait pas illogique le fait que les ailes s'étendaient au-dessus du cockpit. Mais les hélices ne se trouvaient pas tout à l'avant, mais sur une pièce mécanique qui était située au milieu du fuselage.
— On pourrait tout aussi bien les mettre à l'avant. En fait, ça aurait été plus simple et plus stable.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas l'avoir fait ?
— C'est une question d'efficacité. Si on les mettait à l'avant, le vent produit toucherait partiellement l'avion en lui-même. À part ça... une préférence personnelle peut-être ?
— Mais la préférence ne devrait pas passer en second plan quand il est justement question d'efficacité...?
— Qu'est-ce que tu racontes ?! cria le garçon à la fille au sourire de travers.
Après s'être fait éjecter du cockpit, il n'avait eu plus d'autre choix que de ranger les points de fixation non utilisés pendant que les deux autres continuaient à s'atteler à la tâche, mais maintenant, il serrait le poing et se lança dans un discours enflammé.
— Rah, les filles, j'vous jure ! Vous comprenez rien à la beauté de la mécanique ! Les hélices ne sont que des décorations sur un avion à propulsion humaine, tu sais ! On ne peut certes rien pour ces longues ailes élégantes, mais on peut faire ce qu'on veut avec ces hélices !
— ... Ah... Ok. J'ai pigé. Je veux pas perdre une miette de cette conversation, alors va nous chercher du thé.
— ... Ok.
Sa passion restait incomprise. Avec une bouilloire pour l'instant bien légère dans une main, il se dirigea vers la remise, où ils avaient préparé du thé d'orge.
— ... Haa, c'est si difficile de comprendre toutes ces passions bizarres que les hommes ont tendance à avoir... soupira la fille en sentant que quelque chose qu'on pourrait appeler motivation ou moral avait quitté son corps en même temps que son soupir.
— Bah, c'est normal. C'est sans doute une question de sexe.
— Ah bon ? Vous ne croyez pas que l'environnement dans lequel on a grandi a une influence ?
— Ça pourrait être le cas, du moins, en partie. Mais qu'est-ce que tu penses de tous ces gamins à travers le pays qui sont fans des effets spéciaux, des méchas et tout ça ? Ça ne viendrait pas de leur nature ?
La fille gémit en entendant ses mots.
— T'en fais pas. La passion pour les machines et les aventures est au moins aussi profondément ancrée dans notre ADN que celle pour les femmes.
— Quelle galère.
Sa voix, qui aurait pu être un soupir ou un léger rire en même temps, se mélangea aux chants des cigales qui traversaient les murs de tôles, et disparut sans atteindre qui que ce soit.

Ils progressaient petit à petit, et à la nuit tombée, quand la température était un peu plus agréable, ils avaient terminé à 90%.
Pendant ce temps, ils avaient fait preuve d'une excellente capacité de communication, bien plus qu'on ne pouvait en attendre de personnes qui venaient de se rencontrer la veille. Par exemple, quand il fut question d'inspecter l'avion, le garçon, qui avait perdu sa place au profit de la fille, fut de nouveau mis à contribution, et leur première tâche collective commença avec le boss leur donnant des instructions.
À ce moment-là, le garçon se trouvait dans le cockpit.
Il était en train d'examiner ce que lui disait le boss tandis que ce dernier était en train de feuilleter un épais manuel qui contenait la liste des choses à vérifier.
— Ensuite, pousse le manche vers la droite.
— Vers la droite ? Ok.
Au moment où il poussa le manche en bois vers la droite, les câbles en nylon se tendirent en grinçant, et les ailes de chaque côté se courbèrent dans des directions opposées.
— C'est fait.
— Tout est nickel, dit le boss en apposant un tampon sur la check-list. Maintenant essaye de la bouger vers la gauche.
— Ok, vers la gauche.
Simple et précis, mais également monotone — la fille avait immédiatement rendu les armes, comme ce n'était pas le genre de tâche qui lui convenait, et était en train de les observer, assise sur un des lits qui étaient disposés pour faire une sieste.
Silencieusement, elle les regardait progresser lentement mais sûrement, tout en faisant attention à ne pas les déranger. Était-ce dû au fait de les voir très bien se débrouiller sans elle ? Ou était-ce de la jalousie ? Incapable de faire le point sur ses sentiments, elle s'étala sur le lit. Elle saisit la couverture roulée en boule qui faisait office d'oreiller et la posa sous sa tête.
Le garçon et le boss ressemblaient à deux frères ayant une certaine différence d'âge quand ils travaillaient comme ça ensemble.
Sans faire attention à la fille et comme s'ils étaient obsédés par quelque chose, mais tout en ayant les yeux brillants d'un enfant, ils mettaient littéralement corps et âme dans cet avion.
Peut-être qu'ils étaient plus comme un senpai et un kohai[7]. Cela faisait trois mois que le garçon et la fille avaient quitté l'école, mais l'image qu'elle en avait n'avait pas encore perdu sa couleur.
Hélas, elle avait déjà oublié les visages de la moitié des personnes de sa classe. Elle était incapable de savoir si c'était dû à « la disparition » ou simplement suite à un oubli naturel.
Si on lui demandait si elle s'inquiétait pour eux, elle aurait répondu « oui ». Qu'est-ce qu'ils étaient devenus ? Les centaines de kilomètres qui les séparaient étaient comme un monde en ces temps troublés où Internet n'existait plus et où les téléphones ne fonctionnaient plus.
Ça aurait sûrement été une distance insurmontable de leur vivant sans l'aide de Cubby. Il y avait même des chances qu'ils fussent déjà morts à l'heure qu'il est sans elle.
La fille n'avait aucune intention de rentrer chez elle.
Elle ignorait ce qu'en pensait le garçon, mais elle voulait continuer leur voyage.
Leur voyage n'avait pas de destination précise. Plusieurs personnes leur avaient demandé où leur pénible voyage les menait, mais ils avaient toujours répondu la même chose :
« À la fin du monde. »
Elle ne se demanda jamais le sens de leur voyage, pas plus qu'elle ne s'inquiétait pour les problèmes à venir. Pas une seule fois elle n'avait pensé à leur destination.
La fille n'était pas spécialement fan de lecture, mais il y avait une citation, que le garçon lui avait apprise, qui l'avait particulièrement touchée.
C'étaient les paroles d'une certaine reine du pays des miroirs[8].
« Ici, tu vois, tu dois courir aussi vite que tu peux pour rester immobile. Si tu veux aller ailleurs, tu dois courir au moins deux fois plus vite que cela ! »
La fille continuait le voyage afin de pouvoir rester avec le garçon.
Elle avait abandonné tout ce qui pouvait la gêner. La seule option qui lui restait, c'était d'aller de l'avant.
S'ils venaient à revenir dans leur ville, ça aurait été après qu'ils aient fait le tour du monde.

— Contrôle terminééééé !
Le boss balança la check-list en l'air, alors que le garçon poussait un gros ouf de soulagement avant de s'asseoir sur une chaise.
Contrairement à la phase d'assemblage, il n'y avait quasiment pas de travail physique, mais ils avaient pu se rendre compte assez rapidement que fatigue physique et fatigue mentale n'étaient pas forcément équivalentes.
Ils avaient prié les cieux pendant leur contrôle pour que la machine qu'ils avaient montée de leurs propres mains fonctionne correctement, alors rien d’étonnant à ce qu’ils aient mal au cou.
— C'est bon, on a fini ?
— Ouais. On a vérifié les réglages du GPS et de l'anémomètre et de tout le reste. Les pièces ont l'air de fonctionner à merveille. Il ne reste maintenant plus que le vol en lui-même, dit-il avec un grand sourire tout en tapotant gentiment le fuselage de l'avion.
Du haut de ses 38,2 mètres de large, ses 10,4 mètres de haut et ses 30 kilogrammes, le mince avion à propulsion humaine, qui transpirait la fierté, la passion et l'attachement du boss et de ses défunts collègues, était fin prêt.
— Comment vous sentez-vous ? Heureux...?
— Non, infirma le boss, ce après quoi le garçon le regarda.
Le boss posa doucement sa main sur l'aile et la caressa gentiment comme si c'était son propre enfant.
— Pas avant le vol. Les danses de joie, ce sera pour demain, après le vol. Cet engin est un avion après tout, pas un bibelot, pas vrai ? déclara-t-il avant de se retourner en direction du garçon avec un visage qui, contrairement à ses dires, cachait maladroitement son excitation.
— ... Oui. C'est un avion. On l'a pas monté ensemble pour qu'il pourrisse dans un coin.
— Ouais. Il est encore trop tôt pour se réjouir. Sa véritable valeur se mesure en vol.
Ces paroles n'étaient pas adressées au garçon, mais à lui-même. Et donc, le garçon se retint de répondre et épongea la sueur sur son front, juste avant d'expirer un bon coup.
— J'espère qu'il fera beau demain.
— Tu plaisantes ? Bien sûr qu'il fera beau ! Sinon, j'attaque le ciel en justice.
Il était presque obligé de rire.
Oh là là, je ferai mieux de faire un teru teru bôzu[9] avec quelques mouchoirs. C'est loin d'être une bonne idée d'utiliser ça sans savoir quand on pourra en retrouver, mais une fois de temps en temps, ça ne fait pas de mal.

— Oufwah !
La première chose qui se fit entendre après cet étrange cri fut un bruit sourd, qui venait de la fille tombant de son lit. Apparemment, elle s'était assoupie sans le vouloir alors qu'elle s'était allongée.
Elle s'assit négligemment et son regard erra jusqu'à atterrir entre eux et l'avion.
— ... Fini ?
— Ouais, on a fini.
— ... Bravo, les félicita-t-elle, toujours à moitié endormie, avant de s'approcher de l'avion. ... Et c’est quoi son petit nom ?
— Hein ?
— Celui de l'avion.
Le garçon et le boss s'échangèrent un regard.
Sa question les avait vraiment pris par surprise.
— ... Raaah ! Fallait s'y attendre... Vous pensiez qu'à l'assembler, au point d'en oublier le plus important !
Généralement, ce sont plutôt les hommes qui ressentent le besoin de baptiser les objets inanimés, mais le bon sens ne s'appliquait pas à elle.
— Avec vos camarades, vous avez pas réfléchi à un nom...? Ah, je vois. Il a disparu, hein ?
En abandonnant les deux hommes silencieux, elle farfouilla dans une boite à outils qui était à côté d'elle.
— Allez, à vous de décider, Boss, lui dit-elle tout en lui tendant un banal marqueur noir à pointe très épaisse.
Enfin, il n'y avait rien d'autre pour écrire, étant donné qu'ils n'avaient ni pistolet à peinture, ni bombe.
— Je dois vraiment décider tout seul ?
— En échange, y'a intérêt à ce que ce nom nous plaise. Si vous lui donnez un nom pourri, vous allez m’entendre.
Le boss haussa les épaules, marcha sur le côté du cockpit, et fixa du regard le film en polymère transparent.
Après quelques instants d'hésitation, il déboucha le marqueur et commença à écrire. Les lettres finales étaient...
— ... « Jonathan », hein...? dit le garçon avec de gros yeux, puis le boss se retourna.
— Ouais. C'est le nom de la mouette la plus connue du monde.
Cinq caractères en katakana étaient écrits sur le film coupe-vent translucide.
— ... Mais votre écriture ressemble vraiment à des gribouillis... Et pire, c'est en katakana ! Pourquoi ne pas avoir utilisé des caractères latins ? Surtout si vous voulez voler avec en Europe !
— M'en fiche. Je vais voler ici. Et puis, c'est toi qui m'as dit de trouver un nom !
— ... Je sais pas, c'est juste que c'est du gâchis, comme si on avait voulu ajouter la touche finale en lui ajoutant une paire d'yeux, mais en se retrouvant sans le vouloir avec des poils de nez à la place.
— C'est si nul que ça ?!
— Oh, et puis zut. Allons manger. Ma sieste m'a ouvert l'appétit.
— ... Les femmes changent vite de sujet, hein...
— Mais c'est pas pour vous déplaire, pas vrai ? Quoi qu'il en soit, on va fêter ça ce soir ! Mais si c'est encore de la nourriture en conserve, je fais grève.
Le boss poussa un soupir et regarda successivement la fille, puis l'avion. Puis il posa ses mains sur ses hanches.
— Évidemment... Ce soir, c'est le réveillon du vol d'essai, vu qu'on a fini les préparatifs avec succès. Enfin, il me reste pas grand-chose niveau nourriture, alors on va devoir se contenter de curry.
— Du curry ?! Et pas du curry en boîte, hein ?!
— Ouais. On n’aura pas le choix pour les carottes et la viande, mais les pommes de terre et le riz sont frais, et qui plus est, le roux est un mélange spécial d'épices.
Du curry. À la seconde même où ce simple mot atteignit leurs oreilles, leur corps commença à produire une quantité phénoménale de salive dans leur bouche. Cela faisait des mois qu'ils n'avaient pas mangé du vrai curry préparé.
— Un mélange spécial d'épices...
— C'est le type qui a écrit le manuel qui l'a fait. Il aimait cuisiner à ses heures perdues, vous savez. Il venait tout le temps me voir en me disant qu'il avait essayé d'utiliser 2% de plus de curcuma ou qu'il avait augmenté la dose de ses poivres noirs...
— ...
Le garçon pouvait plus ou moins compatir avec lui, tout comme il était en mesure de deviner à quel point il n'était pas évident d'avoir un ami aussi bizarre.

Ils décidèrent de faire la cuisine ensemble. Une des raisons à cela était bien entendu par souci d'économie d'électricité, maintenant que le soleil était couché, les cris de famine de leurs estomacs vides n'étaient pas non plus à sous-estimer. Et il était également vrai qu'ils n'avaient plus rien d'autre à faire.
Le riz fut lavé, les pommes de terre épluchées, les boîtes de carottes et de bœufs ouvertes, et deux feux allumés, ce sur quoi ils posèrent une casserole pour faire cuire le riz et une autre pour le curry.
Ils commencèrent à cuisiner sans se soucier des rôles de chacun, et après un temps exceptionnellement court, ils avaient terminé de préparer le dîner.
Bien que la quantité d'ingrédients utilisée fût très faible, il y en avait largement pour tout le monde. Ils sautèrent ensuite sur leur repas, visiblement déterminés à vider les deux casseroles de leur contenu.
Comme le garçon n'avait pas spécialement envie de voir une bouillie collante infâme qui ressemblerait à du nattō[10] le lendemain matin — ce en quoi le riz au curry se serait transformé à cause de la chaleur et de l'humidité de l'été — il se trouva que même lui, qui essayait généralement de ne remplir son estomac qu'à 80%, mangea pour deux.
Soit dit en passant, ils avaient plus ou moins réussi à trouver un endroit frais pour la pastèque que le directeur et la secrétaire leur avaient donnée, le résultat fut d'une maturité exceptionnelle. La fille insista pour être la première à essayer de la casser et s'était même déjà bandée les yeux. Tout en ignorant complètement les instructions incompréhensibles du boss au profit de celles très claires du garçon, elle cassa la pastèque d'un coup sec.
Il va sans dire que son goût dépassa toutes leurs espérances.

Quand le grand rush fut terminé et une fois les assiettes vidées de leur contenu, le boss demanda tout à coup alors qu'il se saisissait d'une deuxième part de pastèque :
— Est-ce que vous comptez aller dans la ville voisine ?
— Mh, sûrement. Ou plutôt, ça va être difficile de continuer notre voyage si nous ne visitons pas toutes les villes sur notre passage. On a fait plusieurs arrêts en chemin, alors le suivant sera sûrement ce village, ouais.
— Je vois.
— Pourquoi cette question ? Y'a un problème ? demanda la fille tout en se frottant son estomac ballonné.
Tout en croquant dans sa part, le boss lui répondit :
— Non, du tout, au contraire. Ça serait une erreur, même si c'est assez vivant là-bas.
— Vivant ?
— Des réfugiés se sont rassemblés là-bas et ont créé une communauté autonome. C'est juste sur la côte, et ils avaient déjà expédié plusieurs bateaux de pêche quand j'y étais il y a quelques mois, alors j'imagine que la ville doit prospérer encore mieux qu'avant.
— ...
Le garçon et la fille s'échangèrent un regard.
En ces temps-là, une grande concentration de population impliquait déjà beaucoup de choses. Il était difficile pour une personne d'obtenir de la nourriture juste pour elle, mais il était bien plus facile pour une centaine de personnes d'obtenir de la nourriture pour cent.
Après tout, l'union fait la force.
Quand il y a des gens, il y a de la richesse. Et les deux voyageurs allaient être sur le point de pouvoir en bénéficier à leur tour.



Le temps que le garçon et la fille soient repus après avoir annihilé toute trace du curry, du riz mais aussi de la pastèque, la nuit était déjà tombée et les coassements rafraîchissants des grenouilles autour de l'entrepôt se faisaient entendre.
La lune et les étoiles dans le vaste ciel dégagé brillaient de mille feux, ils s'attendaient donc à ce qu'il fasse beau le lendemain.
Hélas, il allait falloir encore un peu de temps avant que l'humidité ambiante ne commence à diminuer. Tous trois transpiraient à grosses gouttes à cause du curry qui avait fait monter leur température corporelle.
— Hé, Boss, vous pouvez me dire où est le bain ? demanda soudainement la fille en se rappelant de leur conversation un peu plus tôt.
Oui — ça lui était complètement sorti de la tête à cause du festin au curry, mais à la base, elle voulait finir le travail aussi vite que possible afin de pouvoir prendre un bain.
— Bien sûr, il est derrière la remise. Je l'ai rempli d'eau et j'ai allumé un feu, ça devrait être bon maintenant.
Tout en étant le seul à qui il semblait rester un peu de place dans l'estomac, le boss se leva et leur fit signe de le suivre.
Le garçon devait l'avouer : il avait bien trop mangé ce soir-là. Tout en se tenant l'estomac, qui se plaignait bruyamment d'un taux de remplissage trop important, il suivit le boss jusqu'à l'arrière de la remise.
Et là, ils trouvèrent le bain.
Comme le garçon l'avait prévu, les attentes de la fille volèrent en éclat.
— On dirait que c'est à la bonne température. Je vous laisse y aller les premiers.

Ce qu'ils découvrirent était sans l'ombre d'un doute un baril qui faisait office de baignoire.

C'était une installation sophistiquée sans égale, longée ici et là par des tôles en métal et éclairée par une simple ampoule nue. Pour couronner le tout, il y avait même du shampoing et des serviettes qui n'attendaient qu'à être utilisés. L'absence de toit donnait une vue imprenable sur le ciel étoilé et sur les alentours tout en pataugeant dans l'eau chaude.
— ... Aaah...
À en juger par les sentiments contradictoires facilement lisibles sur son visage, il semblait être intéressé. Mais, même le garçon n'avait encore jamais pris de bain de cette façon.
On devrait demander s'il y a une marche à suivre, pensa le garçon.
Boss, comment on rentre là-dedans ?
— Ben, comme d'habitude ! Y'a une chaise en bois à l'intérieur pour que ce soit pas trop chaud, tout ce qu'il y a à faire, c'est allumer un feu et entrer dedans. Et je veux pas entendre de plainte quant à l'absence de douche.
Ayant apparemment remarqué dans la voix du garçon leur absence d'expérience en la matière, il donna un petite tape amicale dans le dos de la fille.
— O-Ok...
— Ah, et au fait, celui qui ne se baigne pas doit mettre du bois sur le feu.
Il leur fallut un long moment avant de comprendre ce qu'il venait de dire l'air de rien. Comme cela dépassait leur compréhension, il leur était nécessaire d'imaginer la scène dans leur tête.
— Une seconde... Vous nous dites de prendre un bain ensemble ?!
— ... Hein ? Parce que tu crois pouvoir rentrer à deux dans ce petit baril ? Un de vous deux va devoir surveiller le feu pendant que l'autre est dans le bain. Comme un apprenti cuistot.
— Vous rigolez ? Je suis une fille, vous savez ?!
— Bah, je sais bien. Mais ça te dérange pas si c'est lui, pas vrai ? Vous sortez ensemble après tout.
— ... Qui a dit ça ?!
Alors saisi par le col, le boss était complètement abasourdi.
— J-Je me trompe ? J'étais persuadé que vous sortiez ensemble vu que vous voyagez que tous les deux...
Tout en grognant, elle le lâcha.
Bien que la situation était effectivement troublante, l'idée qu'ils soient vus comme un couple ne la dérangeait pas tant que ça. Mais, ce n'était pas le moment. Il était encore trop tôt.
— ... Je ne peux pas mettre le bois moi-même ?
— Non, regarde la hauteur du baril. Tu peux pas toucher le sol une fois dedans, si ?
Évidemment. Comme il l'avait dit, le baril rouillé était déjà plutôt grand en soi, mais comme il était en plus posé sur des blocs de béton pour le feu en dessous, il était impossible de toucher le sol une fois dedans. Qui plus est, ça aurait été loin de son tant attendu paradis si elle devait sans cesse penser au feu.
— Effectivement... Je vois qu'il n'y a pas d'autre choix, il va devoir s'occuper du feu.
— Euh...
Évidemment, ce genre de décisions importantes étaient sans cesse prises sans l'avis du garçon. Il y était habitué.
En ce qui le concernait, la peur de « se faire tuer s'il regardait » surpassait de loin son désir de le faire quand même.



— Je te tue si tu regardes, compris ?
Menacé exactement comme il l'avait imaginé, le garçon acquiesça d'un air gêné.
Ses mains étaient attachées dans le dos et ses yeux couverts par un bandeau, il se sentait tel l'otage d'un terroriste. Tout en se demandant s'il allait entendre une autre demande inconsidérée du genre « Bouge pas ! Mains en l'air », il soupira.
— Écoute, je vais pas regarder. Si tu me laisses comme ça, comment je vais faire pour m'occuper du feu ? Et tu veux pouvoir profiter au maximum du bain, pas vrai ?
— Je te détacherai qu'une fois que je serai dans l'eau, alors tiens-toi tranquille jusque-là.
La fille se trouvait quant à elle plutôt coopérative.
Étant donné leur relation, qui n'était pas encore au stade de l'amour, cette situation était, comment dire... trop stimulante ! C'était quelque chose qui ne devrait arriver qu'une fois avoir passé chaque étape une à une.
Quoi qu'il en soit, la fille commença à se déshabiller suffisamment loin du garçon pour qu'il ne puisse pas l'atteindre quoi qu'il fasse. Elle aperçut un caillebotis tout neuf sur le sol et posa ses chaussures dessus.
Même si c'était l'été, ils se trouvaient au nord d'une île. La nuit était fraîche et le vent soufflait sur sa peau nue.
À ce propos, elle avait également considéré la possibilité que le boss puisse regarder et avait donc demandé au garçon de surveiller.
Il fallait par contre se demander comment le garçon était censé faire avec les yeux bandés, mais elle était persuadée qu'il pourrait au moins l'entendre approcher.
Une fois dans le plus simple appareil, elle s'enroula une serviette plutôt large autour d'elle et partit à la rencontre de l'inhabituel bain.
Elle monta sur les marches en blocs de béton sur la pointe des pieds et entra doucement dans la baignoire.
— Oh, c'est pas aussi chaud que je l'aurais cru.
— Bah, évidemment ! Après tout, si tu m'avais pas attaché, j'aurais pu ajuster la température pendant ce temps.
Elle ne pouvait pas s'en empêcher, mais le baril avec sa forme cylindrique posée sur le feu lui rappelait désespérément la casserole de curry.
Heureusement, il y avait un caillebotis et une chaise en bois dans l'eau, alors elle pouvait entrer sans trop d’effort.
Elle trouvait dommage le fait de ne pas pouvoir allonger les jambes, mais elle n'allait pas faire la fine bouche.
— Ok, Garçon, approche-toi, je vais te détacher.
Après s'être traîné dans sa direction dans une position semi-assise, il fut libéré des câbles de nylon qui entravaient ses poignets.
Après s'être calmé, il chercha à tâtons la chaise en tubes métalliques qui était prêt de lui et s'assit dessus.
Fille, comment est l'eau ?
— Excellente, excellente. Mais elle serait encore mieux si elle était un peu plus chaude.
— Ok d'ac'. Vos désirs sont des ordres, madame !
Il se saisit d'un morceau de bois et le jeta dans le feu sous le baril. Le bandeau qui était fermement attaché autour de sa tête l'empêchait de voir, mais il était toujours en mesure de situer où se trouvait le feu grâce à la chaleur et la lumière qu'il produisait.
Quand il l'attisa, le feu s'embrasa et brûla plus fort.
— Hah...
— Alors ? Il est comment ton premier bain dans un baril ? demanda le garçon avec un sourire en coin tout en écoutant la voix très détendue de la fille.
— Oh... C'est encore meilleur que je le pensais... C'est la première fois que je me retrouve dans une baignoire aussi profonde, par contre.
— Pas étonnant.
— Mais maintenant, je crois que je sais ce que ressentent les ingrédients.
— Hahaha.
Il pouvait seulement entendre sa voix, mais il lui était aisé d'imaginer son visage. Elle devait ressembler à une loque. C'était ce que son instinct lui disait.

Il pouvait seulement entendre sa voix, mais il lui était aisé d'imaginer son visage. Elle devait ressembler à une loque.

Comme elle n'avait pas pu profiter du bain chez le directeur alors qu'elle adorait ça plus que n'importe qui au monde, il savait que ça devait lui faire encore plus plaisir que d'habitude.

— ... Garçon...? Est-ce que tu crois qu'il volera vraiment demain ?
Quelque temps après qu'il eut commencé à s'occuper du feu, la fille lui adressa soudainement la parole. Il s'arrêta d'attiser le feu.
— ... Pourquoi cette question ?
— Pour rien, vraiment. C'est juste que... ça paraît si irréel.
S'ensuivit une éclaboussure, et la tête du garçon se retrouva trempée.
Avec la lumière qui venait juste de s'estomper, il pouvait en juger qu'elle regardait dans sa direction.
— Ce que je veux dire, c'est que c'est pas trop notre domaine de compétence. Quand on est en contact avec eux, c'est généralement de façon indirecte, non ? Par exemple, quand on suit une traînée des yeux, ou quand on monte dedans pour partir en voyage.
— Tu veux dire que tu penses pas qu'il puisse voler ?
— C'est pas tout à fait ça, répondit-elle avant de continuer avec une voix calme et rêveuse. Tu sais, construire un avion, c'est un peu de la magie.
Du moins, pour moi. C'est pas comme si j'étais incapable d'imaginer la logique qu'il y a derrière. Mais je sais pas, j'ai du mal à accepter que ce truc puisse voler.
— ... En gros, cet avion, c'est un peu le « balai de la sorcière ».
— ... Plus ou moins. Ça résume plutôt bien ma pensée — on dirait que ça revient au même si quelqu'un m'explique que ça marche avec telle ou telle force ou par magie. Mais plus sérieusement, est-ce que ce truc peut vraiment voler ? Il ressemble plus à une grosse carcasse vide, demanda la fille avec un sourire narquois.
Tout en souriant à son tour, le garçon répondit :
— Bien sûr ! C'est le rêve du boss et même le nôtre.
— Nos rêves pourraient lui donner du plomb dans l'aile.
— Peut-être bien. Mais je suis sûr que le boss saura surmonter ça avec sa force mentale.
Malgré le bandeau, il pouvait voir très clairement l'image du sourire de la fille alors qu'elle gloussait.
— ... Aaah ! J'aimerais bien pouvoir monter dedans, moi aussi !
— Alors c'est à ça que tu pensais, en fait ? dit le garçon en rigolant avant de jeter un nouveau morceau de bois dans le feu.
— Oh, la ferme. Moi aussi, j'ai mes rêves. J'ai le droit, non ? Tu monopolises déjà Cubby pour toi tout seul, après tout. Je rêverais de pouvoir t'emmener à la fin du monde avec cet avion.
— Il est monoplace, je te rappelle.
— No soucy. Je t'attacherai juste quelque part sur le toit.
— C'est du suicide...
— Mais pas du tout ! ... Ah, au fait, tu peux m'aider à me laver les cheveux ?
— Les yeux bandés ?
— Ouaip. Mais fais gaffe, ok ? Si jamais du savon entre dans mes yeux, tu vas m'entendre. Et pas qu'un peu.
— ...
Du fait de la succession interminable de demandes insensées de la fille, il était condamné à plus de dur labeur que pendant la journée, et n'avait pas le temps de tergiverser.
Le temps que la fille quitta le bain, il était déjà complètement lessivé. Bien entendu, à cause de la tension permanente qui dépassait le fait de devoir surveiller le feu.
Environ une heure s'était écoulée depuis que la fille l'avait détaché et il pouvait enfin pousser un ouf de soulagement dans l'entrepôt.
— ... Je suis crevé.
— Quoi ? Mais quelle chochotte celui-là. Juste à cause de ça...?
Elle est pas croyable, celle-là. Vraiment. Et d'après toi, c’est à cause de qui, hein ?
Après avoir défait son bandeau après plus d'une heure, même l'entrepôt était aveuglant, alors qu'il était peu éclairé.
Enfin, la fille qui sortait du bain et qui portait donc son chemisier sans l'avoir mis dans sa jupe était dans un certain sens aveuglante, elle aussi.
— Raah... Pourquoi les filles passent-elles autant de temps dans le bain ?
Tout à coup, la vision de la fille fut bouchée. Ses cheveux étaient essuyés de façon grossière avec une serviette qui avait été posée sur sa tête.
B-Boss ! Arrêtez... Ça suffit ! se plaignit-elle d'être traitée comme une gamine avant de s'échapper de ses griffes.
Mais sa tentative fut couronnée de succès ; l'humidité de ses cheveux n'était plus, laissant derrière elle uniquement une impression de confortable chaleur.
— Vous voulez y aller maintenant, Boss ? Ça me dérange pas d'y aller en dernier.
— Non, je vais faire une petite sieste d'abord. Je suis super crevé parce que j'ai dû bouger le camion tôt ce matin... Ah, au fait, les gars, vous couchez pas trop tard ! Il devrait faire beau demain, à en juger le ciel, mais le meilleur vent souffle tôt le matin. Ah, et pour finir : j'ai l'habitude d'utiliser cette baignoire, alors j'ai pas besoin d'aide.
— À quelle heure on devrait se lever ?
— Vers quatre heures. Soyez pas en retard !
La fille écarquilla les yeux en l'entendant.
— Si tôt que ça ?! C'est mort ! Jamais je pourrai me lever à une heure pareille !
— T'en fais pas. Y'a un réveil.
— C'est pas le problème ! rétorqua-t-elle, en criant presque d'horreur, ce après quoi le garçon lui tapota le dos.
— ... Je te réveillerai, ok ?
Le garçon était parfaitement conscient de l'ampleur de la tâche qui lui était imposée.
— Il est seulement neuf heures. Si on s'arrange pour dormir d'ici une heure, ça devrait être possible, tu penses pas ?
— Euh...
Le garçon poussa un bref soupir, voyant qu'elle était toujours sceptique.
— Ok, pendant que je vais piquer un roupillon, va prendre un bain. Ah, et Garçon. Je parie qu'elle a bien profité de toi, pas vrai ? Maintenant, c'est à ton tour d’en faire de même avec elle ! dit le boss avant de se tourner en direction de la zone de repos.
La fille voulut répondre, mais le garçon n'aurait ô grand jamais raté une occasion pareille. Il s'approcha rapidement d'elle et lui banda les yeux au moyen de la serviette qu'il avait dans les mains.
— Whoa ! Hé !!
— « Je te tuerai si tu regardes », pas vrai ? Faisons en sorte que tu ne puisses rien voir.
— P-Pas la peine de faire ça là !
— Oh, c'est pas grave. Allons-y. À cause de toi, je suis trempé !
Pour une fois que c'était lui qui menait la danse, sur sa bouche se dessinait un sourire machiavélique. S'elle n'avait pas eu un bandeau sur les yeux, la fille aurait découvert le côté obscur du garçon à ce moment-là.
Tout en l’emmenant presque comme un otage, il tira la fille avec lui.
— Attends ! Je vais tomber ! Allez, laisse-moi l'enlever pour l'instant !
— Tout ira bien, t'en fais pas.

Le garçon avait feint l'ignorance jusqu'au bout, en faisant comme s'il n'avait pas remarqué que le boss n'avait plus d'ombre quand il se tenait à la lumière.
C'était là l'une des dernières étapes avant la « disparition ».



Le garçon se réveilla en sursaut. Il ignorait complètement la raison pour laquelle il s'était réveillé, alors c'était sûrement la meilleure façon de le décrire.
Tout ça lui semblait bizarre parce que dernièrement, il n'était réveillé que par les coups de la fille quand elle bougeait en dormant ou encore par des bruits. Sans raison apparente, sans même être passé par un état de somnolence, il s'était réveillé d'un coup.
Il se redressa lentement et s'extirpa de sa couverture.
Les aiguilles lumineuses du chronographe indiquaient deux heures du matin, alors il n'y avait rien d'étonnant à ce que le soleil ne soit pas encore levé.
Comme il ne semblait pas pouvoir se rendormir, il décida de se lever pour le moment. Son jeune corps ne ressentait aucune fatigue, ce qui pouvait être dû au festin qu'il avait eu, ou tout simplement au fait qu'il s'était couché tôt.
Par contre, cela ne s'appliquait pas à la fille qui dormait encore à poings fermés dans le lit voisin.
Elle était couchée dans le lit, toujours dans la même position que quand elle était en train d’écrire dans le journal, qui se trouvait à côté de son oreiller, et ronflait fortement. Qui plus est, le pantalon qu'elle avait l'habitude d'utiliser comme pyjama était au niveau de ses genoux, laissant ses fesses à découvert, uniquement couvertes par sa culotte blanche.
Il sourit intérieurement à la vue de cette puérile position, et tira la couverture sur elle de façon à ce qu'elle n'ait pas trop froid. Soit dit en passant, il jeta également un œil au journal, où il tomba sur un passage assez hilarant.
Le contenu en soit n'avait rien de spécial, mais le texte devenait de plus en plus obscur vers la fin : le même mot apparaissait trois fois dans la même phrase, une autre phrase n'était pas terminée, et plus loin, le texte était complètement incompréhensible, son écriture s'étalant sur toute la page. Il y avait même de mystérieuses lignes en dehors de la page. Ça prouvait qu'elle avait essayé de lutter contre le sommeil.
Après avoir poussé un gloussement, il versa un peu d'eau d'une bouteille et but une petite gorgée.
Le son qui lui parvenait de l'autre côté du mur en tôles lui indiquait comment était le temps — il pouvait entendre le vent souffler le long des prairies. Il semblait ne pas pleuvoir.
Certes, ils avaient été en mesure de prévoir la météo avant cela, mais en voyant que leur prévision s’avérait exacte, il avait l'impression que c'était comme si leurs prières avaient été exaucées. Il va vraiment falloir que je remercie le teru teru bôzu qu'on a accroché avant de dormir.
Puis, poussé par un soudain pressentiment, il glissa sa main entre les rideaux qui séparaient la zone de repos du reste de l'entrepôt et les tira légèrement sur un côté.
Il y avait un avion blanc immobile au centre, dont les ailes élégantes étaient légèrement courbées par la gravité. Bien qu'il ait assisté à son assemblage quelques heures auparavant, la vue était toujours à couper le souffle.
Devant l'avion, il aperçut le boss assis en tailleur en face du nez.
Il n'était pas certain de son contenu parce qu'elle était cachée par l'ombre des ailes, mais il y avait une canette de bière dans la main du boss et environ dix autres sur le sol, formant un cercle avec lui.
Le boss était immobile, et ce qu'il ressentait demeurait un mystère pour le garçon. Au final, il ne put se résoudre à interrompre la scène.
Un peu plus tard, le garçon se rendormit.
Il ne se souvint pas avoir eu de rêve cette nuit-là.



Le lendemain matin, les trois protagonistes sortirent l'avion à grandes ailes hors de l'entrepôt et procédèrent à une dernière inspection.
Même s'il manquait au moins cinq mètres de largeur à l'entrée principale par rapport à la largeur totale de l'avion, en suivant les lignes blanches dessinées sur le sol tel que décrit dans le manuel, ils réussirent finalement à le sortir, un peu comme s'ils résolvaient un casse-tête chinois.
— ... J'en reviens pas.
— Ouais, je me demande sérieusement à quoi ressemblait son cerveau ! murmura le boss tout en fixant du regard l'avion sur la route en ligne droite.
— Le cerveau de qui ?
— Du type qui a écrit ce manuel.
— ...
Est-ce que celui qui avait écrit ce parfait et précis manuel d'instructions, dont plus personne ne se souvenait ni du visage ni du nom, avait réellement réfléchi au transport de l'avion pendant la phase de préparation ? Elle ignorait complètement qui il était, mais elle aurait bien aimé le rencontrer. Enfin, ce n'était hélas plus vraiment possible.
En premier lieu, ils commencèrent à retirer les roulettes de transport comme décrit dans le manuel.
Celles-ci avaient été détachées des points de fixation, et étaient maintenant retirées avec des outils spécifiques afin de ne pas endommager la machine. Sans effort particulier, ils réussirent à toutes les enlever.
Sans même avoir recours à un cric ou autre, l'élégant corps de l'avion se tenait sur ses propres roues, pointé vers l'horizon sur la longue route de bitume. C'était une vue vraiment splendide.
— ... C'était quoi ça ? Un tour de magie ?
— Qui sait. Enfin bref, les préparations sont terminées.
Le boss se tourna en direction du garçon, qui était en train de prendre quelques mesures, notamment la vitesse du vent, et qui était en train de revenir en trottinant.

Tous les préparatifs étaient fin prêts.

Boss, vous êtes prêt ? Surtout mentalement, demanda la fille.
— Non, j'ai l'impression que mon cœur pourrait sortir de ma poitrine à n'importe quel moment, répondit-il en rigolant tout seul.
Son corps était déjà dans le cockpit. La dernière vérification à l'avant de l'avion était opérée par le garçon qui tenait le manuel dans ses mains. Après tout, le boss était le moteur de cet engin — une pièce primordiale. Le contrôle devait donc impérativement passer par lui aussi.
— De vraies paroles de casse-cou. De toute façon, c'est impossible d'être prêt mentalement, alors dépêchez-vous de monter.
— T'as pas tort.
Le boss esquissa un sourire en entendant les encouragements indifférents de la fille et jeta un coup d'œil dans le cockpit.
Il y avait un siège pour lui dans une cage faite en PRF. Constitué entièrement de plastique et de film transparent, le siège était de couleur blanc neige. Les seuls objets de couleur noire étaient le GPS, l'altimètre, l'anémomètre et l'émetteur-récepteur pour la communication. Tous étaient attachés à côté du manche.
Le fin film de polymère entourant la cage était éclairé par la lumière aveuglante du soleil matinal et luisait intensément.
Il était forcé de plisser les yeux. Une atmosphère mystérieuse et solennelle semblable à celle à la vue d'une vitre tâchée dans une église emplit l'air de l'étroit cockpit — mais fut complètement dissipée quand le garçon entra soudainement sa tête dedans.
— Je vais fermer la porte, boss ! Vous avez votre mouchoir, pas vrai ? Et votre panier repas ?
— J'en ai pas besoin !
— Ok, s'il vous reste autant d'énergie, tout ira bien. Bonne chance, dit le garçon en rigolant avant de refermer le grand pare-brise sur lui.
Vu que tous les équipements et fonctionnalités avaient été réduits à leur strict minimum, il n'y avait évidemment pas de porte ouvrante. Il était donc nécessaire de visser le pare-brise après être monté à bord de l'avion.
Il était obligé de leur demander de l'enfermer dans cet espace étroit.
Malgré le sentiment d'être prisonnier, bizarrement, il ne ressentait aucune pression. Uniquement une interminable euphorie.
Sur le moment, il se sentait capable de soulever des montagnes.
— Le pare-brise est attaché. Maintenant, c'est quand vous voulez.
Il entendit une voix dans l'oreillette à son oreille.
— Paré au décollage. Je vais commencer à pédaler maintenant, retire le butoir à mon signal, dit-il avant de poser ses pieds sur les pédales.
Afin de ne pas trop accabler inutilement le moteur relativement sensible, il commença lentement, puis augmenta petit à petit la vitesse de rotation. Dans le petit miroir attaché à l'intérieur du cockpit, il pouvait voir les hélices contrarotatives dont il était si fier tourner.
Vous en faites pas, il va décoller !
— Maintenant !
— Ok.
C'était un ordre simple et précis.
Le véritable combat était sur le point de commencer. Ses camarades avaient construit l'avion, le garçon et la fille l'avaient monté avec lui, et il devait le faire voler.
C'était son premier et ultime devoir. Le monde qui allait s'ouvrir à lui n'allait appartenir qu'à lui et à lui seul.


— Allez, Garçon, plus vite ! dit la fille en courant.
Elle avait terminé son travail rapidement et s'était rendu jusqu'à la Super Cub, qui était arrêtée sur le côté de la route. Les bagages avaient presque tous été retirés afin de pouvoir rouler à côté de l'avion.
— Je sais. T'en fais pas, il s'envolera pas comme ça !
Il essaya tant bien que mal de calmer la fille, mais apparemment, il était lui-même bien excité : il éprouva du mal à insérer la clé dans le contact.
Quand il parvint finalement à tourner la clé et à démarrer le moteur, le cœur de Cubby commença à rugir bruyamment. Il actionna la pédale plus violemment que d'habitude, appuya légèrement sur l'accélérateur et s’engagea sur la route.
Cependant, l'avion était encore là, avançant tout droit à la vitesse d'un lent vélo.
Les hélices contrarotatives jaunes tournaient correctement, coupant le vent, mais il n'y avait toujours pas de signe de prise de hauteur.
Pour l'instant, il choisit de suivre l'avion par l'arrière en diagonale à la même vitesse, afin de ne pas le gêner.
— Est-ce que tout va bien ? Est-ce qu'il va voler ?
En réponse à la question de la fille inquiète, le garçon dit tout en rigolant :
— T'en fais pas. Il va bientôt atteindre une pente, et il a même un vent contraire. Il va voler !
Comme le garçon l'avait annoncé, dès que l'avion arriva à la pente, l'accélération jusqu'ici très lente commença à augmenter petit à petit.
Ce n’était pas comme si le garçon savait ce qui était nécessaire pour le décollage d'un avion à propulsion humaine. Mais il pouvait deviner qu'une vitesse suffisamment importante était nécessaire.
Le compteur de Cubby indiquait vingt kilomètre-heure. Il supposait que l'avion n'allait pas tarder à commencer à planer.
Le boss, qu'ils pouvaient voir à travers le pare-brise transparent, ne leur prêtait pas la moindre attention. Il regardait droit devant lui, tout en pédalant de toutes ses forces.
À cet instant, il vit le boss tirer sur le manche.
Les câbles de nylon qui étaient reliés à ce dernier transmirent le mouvement aux ailes et les firent se courber légèrement.
La légère ascension qui s'en suivit fit planer légèrement au-dessus du sol l'avion ultra léger.
— Il vole !
— Pas encore !
Tout en réprimant la fille qui était sur le point de sauter de joie, il laissa un peu plus d'espace entre lui et l'avion, juste pour être sûr.
L'avion, qui planait au ras du sol, rentra ses roues sous sa queue et le cockpit, et continua son instable vol à une hauteur inquiétante.
Pour le moment, l'avion planait simplement grâce à l'effet de sol généré par la position des ailes par rapport à la route. Il lui fallait s'élever plus haut pour que ce soit un « vol ».
Le boss pédalait comme un dératé, mais la hauteur augmentait à peine.
— Est-ce que ça va vraiment aller pour lui ?
— T'en fais pas. Il y est presque. Il est presque à vingt-cinq kilomètre-heure.
Sa voix était plus forte qu'il l'avait voulue, mais il s'en fichait pas mal.
Il va voler ! Il ne va pas tomber !
Comme pour montrer sa confiance inébranlable, le garçon appuya sur l'accélérateur de Cubby. Tandis que la fille, surprise, s'accrochait à lui, il déplaça la moto à côté des ailes.
Si l'avion venait à tomber, ils allaient sûrement être pris dans le mouvement.
Mais il n'y avait pas de « si » qui tiennent. Le boss allait s'en sortir d'une façon ou d'une autre. Il en était persuadé.
Puis, enfin, l'ascension provoquée par les longues ailes s'accentua suffisamment pour soutenir le poids de l'avion grâce à la vitesse.
Le vol instable se stabilisa d'un coup et les ailes de presque quarante mètres de large s'élevèrent comme si elles étaient tirées vers le ciel.
— Il a décollé !
— Il a réussi !
Ils crièrent presque en même temps, ce qui fit zigzaguer Cubby qui se retrouvait alors sans conducteur.

L'avion s'éleva comme s'il était aspiré par le ciel et refléta le soleil matinal.

L'avion s'éleva comme s'il était aspiré par le ciel et refléta le soleil matinal.
Il se dirigeait droit vers le nord à une altitude aux alentours de quarante mètres. Le vol s'était entièrement stabilisé.

— Vous avez réussi, Boss !
— Ouais, je l'ai fait !
Ils pouvaient entendre une voix aux anges dans l'émetteur-récepteur. Il n'était pas difficile d'imaginer son visage au son de sa voix excitée.
— C'est sensas...! Comme si c'était mon premier vol... Non, même encore mieux !
— Savourez-le jusqu'à la dernière miette alors. On ne va pas pouvoir en profiter, après tout.
La fille, elle aussi, souriait sans le vouloir en entendant l’ivresse de sa voix.
— J'ai l'impression de pouvoir aller jusqu'au bout du monde... Je pourrais jamais assez vous remercier, les gars...
— Remerciez-nous comme il se doit alors. Avec de l'essence.
Sa remarque matérialiste ne fut pas cependant pas sujette à une réponse ironique.
— Bien sûr ! Prenez tout ce que vous voulez ! Cette sensation, c'est tout ce dont j'ai besoin ! ... Je voulais montrer ce paysage à tout le monde aussi, mais... Même s'ils étaient là maintenant, il n'y a de la place que pour moi... Alors au final, quoi qu’il arrive, ça n'aurait été que pour moi, hein...
L'avion devant la Super Cub commença à tanguer vers la gauche et la droite.
Le boss était sûrement en train de jouer avec le manche à cause du trop plein d'émotions. Cependant, l'avion était conçu pour des vols en huit ; tout en supportant la plupart des mouvements, il n'était pas capable d'en faire de petits.
Mais malgré tout, l'immense avion blanc était d'une beauté qu'aucun mot ne pourrait décrire alors qu'il dessinait une courbe tout en s'inclinant légèrement.

— Hum, Boss ? Vous pouvez me laisser voler avec, moi aussi ?
Le garçon répondit au marmonnement de la fille dans l'émetteur-récepteur par un petit coup de coude.
— Hé, Fille, c'est l'avion du boss ! On n'a pas le droit de lui demander ça...
— Mais on l'a aidé, non ? Je veux monter dedans au moins une fois !
— Tu sais pas le piloter, non ?
— Mais y'a quelqu'un qui sait ici, non ? Booooss, s'il vous plaît !
Ignorant sa tentative de la retenir, elle s'adressa au boss au travers de l'émetteur-récepteur avec une voix implorante.
Enfin, ce n'était pas comme si le boss allait céder si facilement, alors le garçon la laissa faire sans broncher.
— Bah, sans problème ! J'ai envie de vous montrer ça, les gars !
— Hein ?! lâcha le garçon avec une voix bizarre, ses prédictions s'avérant complètement fausses.
Apparemment, la bonne humeur du boss dépassait complètement ses attentes.
De son côté, la fille saisit cette opportunité et parla tout en se penchant en avant vers l'émetteur-récepteur :
— Hum... Si jamais je me crashe, vous me pardonnerez, pas vrai ?
— Mais bien sûr ! Une ou deux bosses seront faciles à réparer ! On a même un fuselage de rechange ! On peut le réparer autant de fois qu-

Sa voix se tut d'un coup.

Boss...? demanda la fille, incrédule.
Aucune réaction.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Aucune idée. Le son a coupé d'un coup.
Le garçon se saisit de l'émetteur-récepteur avec la main gauche et regarda l'écran LCD. La batterie n'était pas vide. Le boss était toujours à portée de signal. Et il ne semblait pas cassé non plus.
— ... Hein ? Garçon, qu'est-ce que...?
La fille pointa du doigt le ciel. Pour être plus précis, elle pointait l'avion blanc neige.
Les hélices contrarotatives, que le boss avait fièrement peintes en jaune pour les rendre visible de loin, avaient presque arrêté de tourner. Elles ne semblaient pas bouger d'elles-mêmes, mais à cause du vent.
Le magnifique avion blanc qui avait arrêté de bouger commença à descendre petit à petit, en penchant sur le côté.
Il s'écrasa sur sol vert inégal.



Garçon !
— Je sais !
La fille s'agrippa rapidement à ses hanches, tandis que le garçon appuyait sur l'accélérateur de la Super Cub comme pour lui répondre.
Il tourna le guidon sur le côté et quitta la route pour ce qu’on pourrait appeler de l’herbe haute.
Ils se ruèrent vers le site du crash qu'ils pouvaient apercevoir de loin tout en arrachant l'herbe sur leur passage, qui leur arrivait environ au niveau des hanches.
Les lames aiguisées de l'herbe coupaient leurs joues et leurs bras nus, mais ils n’y prêtèrent aucune attention.
Puis, Cubby arriva à l'endroit où l'herbe était plus basse.
Inconsciemment, ils retinrent leur souffle.
À cet endroit, qui était de la taille d'un petit square, se trouvait l'avion blanc neige.
Son nez était enfoncé dans le sol, le siège du cockpit avait été complètement détruit, l'aile était cassée à cause de la violence de l'impact, et le film transparent s'agitait dans le vent.
Les seules pièces qui avaient survécu au crash, le fuselage en lui-même et la queue, étaient coincées dans le sol, en pointant vers le ciel, le tout ressemblant presque à une sculpture futuriste.
Les deux jeunes gens, qui étaient complètement figés sur place, reprirent finalement leurs esprits et descendirent de la Super Cub et se ruèrent vers le « truc qui avait été, fut un temps, un avion », sans se soucier de Cubby, qui tomba sur le sol.
Garçon ! Est-ce qu'on peut le bouger ?!
— Ouais ! Prends ce côté !
Ils saisirent l’engin qui était coincé dans le sol et le soulevèrent en faisant levier dessus.
Ils pouvaient clairement entendre les ailes se tordre, mais encore une fois, ce n'était pas le problème.
La queue toucha le sol tandis que le cockpit fracassé fit son apparition.
Boss !
La fille arracha littéralement le pare-brise et jeta un œil à l'intérieur — il n'y avait personne.
Pas même ses vêtements.

Ils n'échangèrent quasiment aucun mot après cela. Tout simplement parce qu'il n'y avait qu'une seule possibilité.
Le boss avait « disparu ». Pas seulement lui, mais également ses vêtements et chaussures. Le micro de l'émetteur-récepteur qu'il portait était également introuvable.
Les deux savaient ce que cela signifiait.
Le boss avait « disparu ».
En un minimum de mots, ils décidèrent de ramener les débris de l'avion dans l'entrepôt. Cela ne servait pas à grand-chose, mais pour une raison ou une autre, ils n'avaient pas envie de le laisser dehors comme ça, et donc ils s'y attelèrent sans même vraiment en discuter.
Comme il ne restait plus grand chose de l'avion, le transport en lui-même fut assez simple.
Ils démontèrent ce qu'ils purent et coupèrent à coups de hachette à bois ce qu'ils ne pouvaient pas démonter, et rapportèrent ensuite les pièces avec eux.
Le peu de temps que cela leur prit sembla improbable après les efforts que cela leur avait demandés pour l'assembler.
Le grand ciel bleu et le soleil brillant sans fin n'avaient pas changé en une heure, mais sans trop savoir pourquoi, ils leur paraissaient bien fades.
Ils se tenaient devant les débris de l'avion dans l'entrepôt.
— ... Je me demande où est parti le boss, murmura la fille.
Le garçon hocha la tête de gauche à droite.
— Désolé. Je n'en sais rien.
— ... Personne ne sait. Peu importe à qui on pose la question, personne ne sait où ils disparaissent.
Aucun d'eux ne suggéra qu'il pouvait tout simplement avoir disparu dans le néant, car c'était ce qu'ils craignaient, eux et le reste du monde.
Ils ne croyaient pas non plus à l'enfer et au paradis, mais ils ne voulaient pas non plus croire que ceux qui avaient disparu s'étaient simplement volatilisés comme le mot le sous-entendait.
— Qu'est-ce qu'on va faire... de ça ? demanda la fille en s'accroupissant devant les débris de l'avion et en fixant du regard son état détérioré.
Le cockpit qui consistait en un minimum de matériel avait complètement perdu sa forme originelle à cause de l'impact direct avec le sol.
Les pédales et le moteur étaient encore plus ou moins intacts, mais la déformation et les dégâts de ces derniers étaient importants, signifiant qu'il y avait peu de chances qu'il puisse revoler un jour.
Les ailes s'étaient complètement disloquées, et ils ignoraient comment réparer leur armature tordue ou le film déchiré. Le fuselage était toujours en un morceau, mais les pièces qui le reliaient aux ailes et au moteur, qui était lui attaché au cockpit, étaient complètement déformées. Les hélices jaunes étaient cassées en morceaux et il manquait deux pales. Du fait que l'avion s'était crashé tête la première, la queue était intacte, mais cela ne changeait pas grand-chose.
La fille n'y connaissait rien en mécanique, mais elle pouvait facilement deviner le destin qui attendait ces débris.
— Je crains qu'il n'y ait pas grand-chose à faire.
— ... J'imagine.
— Mais comme l'a dit le Boss, il y a des pièces de rechange dans le container, murmura le garçon.
La fille leva la tête.
— Est-ce qu'on peut le réparer alors ?
— J'en sais rien. Il a dit qu'il y avait suffisamment de pièces pour construire un deuxième avion, mais sans vérification, on ne sait pas si ça sera réellement suffisant.
La faible lueur en vue était bien trop frêle pour être qualifiée d'espoir.
Les deux n'avaient fait que suivre les instructions du boss. Ils ignoraient complètement comment devait être assemblé l'avion ou les choses auxquelles ils devaient faire attention. Et par-dessus tout, cela ne servait plus à rien de monter un deuxième avion vu que le boss n'était plus là.
— On s'en va alors ? suggéra la fille en se levant.
— Où ça ? demanda le garçon.
La file lui répondit avec un sourire légèrement forcé :
— On reprend notre voyage. Le boulot du boss est terminé, mais notre voyage ne l'est pas encore, pas vrai ?
Après avoir rajusté ses vêtements, elle se dirigea vers la zone de repos.
— ... C'est vrai. Ouais, on a encore du chemin à faire, dit-il avant de secouer la tête pour reprendre ses esprits.
Oui. Ils se dirigeaient vers la fin du monde, après tout. Ils n’avaient ni de raison ni le temps de se morfondre ici.
La fille sortit un petit morceau de film de sa poche.
C'était un tout petit morceau de film polymère, qui ressemblait à un emballage à première vue. Dessus, était écrit en noir « Jonathan » avec un marqueur. Dans ces gribouillis, ils pouvaient sentir son aura.
Elle inséra le morceau de film comme un marque-page dans l'épais manuel d'instruction et posa ce dernier devant les débris de l'avion blanc.
Les deux se dirigèrent ensuite vers la zone de repos pour rassembler leurs affaires.
Comme elles étaient en pagaille après ces deux derniers jours, il leur fallut un certain temps, mais comme ils y étaient néanmoins habitués, ils réussirent à charger le tout sur Cubby en une vingtaine de minutes.
Comme ils en avaient convenu avec le boss, ils remplirent le réservoir de Cubby d'essence et décidèrent également d'emporter un peu de nourriture, comme quelques boîtes de conserve qui semblaient pouvoir tenir quelque temps et du riz, avec eux.
Après ça, d’un commun accord silencieux, ils commencèrent à faire un peu de ménage dans l'entrepôt et dans la remise.
Le temps de finir les préparatifs et de se retrouver devant leur Super Cub devant l'entrepôt, il était huit heures du matin.
— Qu'est-ce qu'on va faire du camion ? demanda la fille.
— Est-ce qu'on en a vraiment besoin ? Pas vraiment, non ?
— ... Allons bon ! Alors le voyage crevant sur Cubby est pas prêt de s'arrêter, hein...
— Dis pas ça, ou Cubby va bouder et tomber en panne !
— Et on serait mal, dit-elle avec un sourire malicieux tout en inspectant leurs provisions de nourriture.
— Il nous reste de l'eau ?
— Ouais, j'ai rempli nos bouteilles.
Le garçon avait terminé de vérifier la Super Cub, lui aussi, et avait enfilé son casque.
— Ok. On est prêts ?
— Ah...
Le garçon enfonça un casque sur sa tête alors qu'elle poussait un cri étrange.
— Quoi ? Il manque quelque chose ?
— Hum... Non, je crois pas. Normalement, répondit-elle de façon ambigüe.
Le garçon demeura pantois et demanda s'ils devaient rester un peu plus longtemps, mais sa proposition fut rejetée.
— D'après ce que le Boss nous a dit, la ville la plus proche est assez loin, non ? Plus tôt on partira, mieux ce sera.
— Ouais, t'as pas tort. Alors t'es vraiment sûre de toi ?
— Ouais. Allez, allez !
Tout en se faisant tapoter dans le dos, le garçon s'assit sur Cubby.
Il tourna la clé de contact, puis s'ensuivit un léger toussotement qui résonnait comme d'habitude.
Après s'être assuré que la fille s'agrippait bien à lui, il appuya sur l'accélérateur et la moto s'éloigna, tout en résistant à la faible poussée qui en résulta.
En y repensant, ils n'avaient passé que deux jours ici.
C'était sûrement ce qu'on ressentait quand on quittait un endroit à contrecœur. Tout en sachant qu'il n'y avait pas le moindre intérêt à rester dans cet entrepôt, ils avaient l'impression d'abandonner quelque chose — quelque chose qui leur était cher. Ils ne pouvaient rien faire pour cette réticence qui les animait.
Il sentit que la fille pressait sa tête contre son dos et serra fort la poignée.
Il ne fallut que quelques minutes avant que l'entrepôt ne disparut des rétroviseurs derrière les collines.


Interlude[edit]


Le garçon ne s'était pas arrêté, même quand le soleil eut fini son tour dans le ciel et était en train de disparaître à l'horizon. Il était également vrai qu'ils avaient pris du retard parce qu'ils avaient par erreur prit la mauvaise route, mais la raison principale était d'ordre émotionnel.
Quand il fermait les yeux, tout ce dont il pouvait se souvenir du visage du boss était devenu affreusement vague à cause de la disparition. La même chose pouvait s'appliquer à sa stature, sa voix et la façon dont il s'adressait à eux. Presque tout ce qui définissait le boss avait perdu forme comme de la glace qui fond au soleil, se mélangeant alors aux divers souvenirs du garçon.
À chaque fois qu'il essayait de se souvenir de son apparence, qui avait déjà perdu sa forme, il ne pouvait que ressentir une sensation de déjà-vu. Quand il fouillait plus profondément, cet effort indéfini se tordait et disparaissait, ne laissant derrière lui qu'une inconfortable nausée.
— Et si on se reposait ici ?
Il ne pouvait se résoudre à émettre cette suggestion.
Il caressait souvent les mains de la fille qui étaient enroulées autour de ses hanches pendant qu'il conduisait. La perte d'un être proche avait éveillé en lui une inquiétude quant à l’existence de la fille, surtout après avoir partagé pratiquement tout avec elle lors de ces trois derniers mois. Rien que de penser au fait qu'elle allait disparaître à son tour, il était frappé par une insécurité qui lui déchirait les entrailles et ressentait le besoin de lui caresser à nouveau la main.
Dans sa tête, il comprenait très bien qu'il y avait peu de chance qu'elle disparaisse du jour au lendemain étant donné qu'elle n'était atteinte que des premiers symptômes. Néanmoins, il avait l’impression qu'elle pouvait disparaître à n'importe quel moment si jamais il venait à l'oublier et n'arrivait pas à se calmer.
Visiblement consciente de ses sentiments, la fille s'accrochait fermement à lui, en pressant son corps contre le sien.
En voulant lui parler, il ouvrait la bouche à la recherche d'un sujet de conversation, la fermait puis la rouvrait pour finalement la refermer. Après avoir répété plusieurs fois cet inutile ballet :

— ... Garçon ?

Surpris par sa voix soudaine, ses mains gelées se crispèrent et actionnèrent les freins.
Elle cria à cause de ce soudain freinage et la Super Cub commença à devenir hors de contrôle. Ce fut apparemment suffisant pour réveiller son cortex moteur primaire — il se dépêcha de reprendre le contrôle de la moto et l'arrêta.
— ... D-Désolé. Rien de cassé ?
— Hé... T'es sûr que ça va ?
Le garçon doutait de son état mental avant même sa question. Ce qui était arrivé au boss ne pouvait justifier à lui seul sa réaction.
Il serra les dents, vexé d’avoir un esprit aussi fragile, et regarda en direction du ciel.
— ... Hum. Et sinon, qu'est-ce que tu voulais me dire ?
— ... Regarde aux alentours, on dirait pas un village ?
Elle étira ses bras puis tourna le guidon.
Les feux avant de leur Super Cub éclairèrent les environs et révélèrent un bâtiment abandonné.
— T'as raison...
Ils ne pouvaient pas voir clairement du fait que la lumière produisait beaucoup d'ombre, mais c'était clairement la maison de quelqu'un. Et il n'y en avait pas qu'une ou deux. Maintenant qu'il y pensait, le paysage de prairies sans fin s'était soudainement arrêté, au profit de bosquets ou de champs.
La fille sortit la carte de leur sac et y jeta un coup d'œil.
— Ouais. C'est difficile à dire car les noms ont disparu, mais il s'agit sûrement d'un petit village !
Le garçon arrêta le moteur et sortit deux lampes de poche.
Éclairé par ces deux sources de lumière, l'apparence du village prit forme.

Il entendait la fille retenir son souffle derrière lui.

Des ruines. Ils étaient tombés sur des ruines.
À la base, ce devait sûrement être un village d'une taille honorable. Il y avait de grands champs, plusieurs maisons, et de grands locaux — comme d'habitude sur cette île — avec de petits camions garés à côté.
Hélas, il n'y avait pas âme qui vive. Il n'y avait pas un chat dans ce village.
La plupart des bâtiments s'étaient écroulés à cause des chutes de neige de l'hiver dernier, ce qui donnait l'impression qu'ils avaient été piétinés par un géant, et ceux qui ne l'étaient pas avaient des trous dans leur toit. Les linges qui étaient encore accrochés sur les cordes à linge s'étaient transformés en chiffons.
À un endroit, ils aperçurent un petit camion dont la porte était ouverte. Autre part, ils découvrirent un cartable au beau milieu de la route. Au milieu d'un champ, il y avait un tracteur qui tombait en ruine.
Même s'il y avait des traces de signes de vie ici et là, il n'y avait personne. Seuls les cris des insectes et le bruit du vent emplissaient l'air.
Il sentait que son cœur commençait à battre difficilement. Il connaissait ce sentiment.
La capitale, cette métropole sans nom qu'ils avaient abandonnée, cette ville qui avait perdu plus de 80% de sa population et l'ensemble de ce qui la caractérisait, était dans le même état.
La supérette sur le chemin de l'école, la passerelle au-dessus du grand carrefour qui s'était vidé de ses voitures et où les feux tricolores avaient arrêté de fonctionner, le gratte-ciel sans lumière qu'il regardait depuis l'école au coucher du soleil.
Son cœur était déchiré par le pénible manque de gens là où il devrait y en avoir.
— ... Garçon.
Elle tira sur la manche de sa chemise.
Il se retourna et vit la fille collée à lui, tremblant comme une feuille morte.
Garçon... Je n'aime pas cet endroit, marmonna-t-elle tout en regardant fixement quelque chose en particulier.
L'objet qui la terrorisait tant était un cartable rouge qui traînait par terre dans la rue.
— Partons d'ici. Je ne veux pas rester plus longtemps.
— ... Ouais...
Il acquiesça et rangea rapidement la lampe dans sa poche.
Il démarra le moteur, enfila son casque, accéléra assez violemment et s'engagea à nouveau sur la route nocturne.
Ce village ressemblait tellement à leur ville.
Des souvenirs enfouis avaient refait surface et cela leur donnait froid dans le dos.

Le silence enveloppa à nouveau le village.

Notes[edit]

  1. Au Japon, la plupart des voitures de location ont le caractère わ sur leur plaque.
  2. Aniki signifie littéralement grand frère en japonais.
  3. De l'espagnol « suceur de chèvres ». Créature qui est décrite par des témoins comme ayant des yeux rouges, deux trous pour les narines, une bouche avec des crocs saillants vers le haut et vers le bas et qui serait couverte de poils noirs. Elle fait partie de la culture populaire dans toute l'Amérique latine, notamment au Mexique et sur l'île de Porto Rico.
  4. Boisson alcoolisée japonaise distillée à partir de riz, d'orge, de sarrasin, de pomme de terre ou de patate douce, principalement. Contient environ 25 % d'alcool (parfois jusqu'à 43 %).
  5. Avion à propulsion humaine.
  6. Référence au « Birdman Rally », une compétition de deltaplanes, planeurs et APH artisanaux ouverte à tous. Cette compétition s’est notamment tenue en 2006 au lac Biwa au Japon.
  7. Senpai désigne une personne qui a plus d’expérience que soi, kohai désignant l’inverse.
  8. Référence au roman De l'autre côté du miroir de Lewis Carroll qui fait suite aux Aventures d'Alice au pays des merveilles.
  9. Petite poupée artisanale fabriquée avec du papier ou du tissu blanc que l'on accroche aux fenêtres des maisons avec une corde les jours de pluie au Japon en chantant une comptine traditionnelle qui tient lieu de prière pour le beau temps.
  10. Aliment japonais traditionnel à base de haricots de soja fermentés, consommé le plus souvent comme accompagnement du riz nature dans la cuisine japonaise, notamment au petit déjeuner.


Chapitre 3 : Voyage[edit]


— ... Ça craint, ronchonna-t-elle, assise sur le siège passager tout en regardant par la fenêtre de devant les nuages qui recouvraient tout le ciel telle une couverture en vieille laine sale.
— Ouais... Peut-être que le soleil a fini par t’abandonner ? dit-il en plaisantant alors qu’il essorait ses chaussettes mouillées dans l’entrebâillement de la porte.
La pluie ininterrompue dehors semblait ne pas être prête de s’arrêter, tout comme les vêtements qu’ils avaient enlevés étaient loin d’être secs.

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis qu’ils avaient quitté l’entrepôt du boss. Ils avaient suivi la route désormais vide en direction de la ville voisine, comme ils l’avaient prévu. Bien qu’ils aient fait un petit détour en se trompant de chemin, ils avaient fini — avec plus ou moins d’efforts — à réduire la durée du contretemps à une journée.
Hélas, à la fin de cette journée, ils s’étaient retrouvés assaillis par la pluie.
Peu de temps après qu’il se soit mis à pleuvoir des cordes, ils se retrouvaient déjà trempés jusqu’aux os.
Bien entendu, ils n’étaient pas fous. Ils avaient toujours des K-way avec eux, et ils avaient une toile bleue qui pouvait faire office de tente — ils avaient déjà dû faire face à plusieurs orages depuis trois mois.
Cela dit, ces objets ne leur furent d’aucune utilité cette fois-ci.
Il était peu raisonnable de conduire Cubby tout en tenant un parapluie en plastique, et leurs K-ways bon marché, achetés dans une supérette, ne faisaient pas le poids face à cette pluie. En plus de ça, la force du vent les empêchait d’installer leur tente.
Ils n’eurent donc pas d’autres choix que de partir en quête d’un abri vêtus de leurs inutiles K-ways tout en priant ciel et terre.
Il était difficile de dire si c’étaient les dieux qui avaient entendu leurs prières, ou si c’était un démon qui avait eu pitié d’eux, mais après plusieurs heures, quand la pluie avait pénétré chaque millimètre de leur corps frissonnant de la tête aux pieds, le garçon était tombé sur une voiture — un break — abandonnée sur le côté de la rue.

Comme les sièges arrière pouvaient se rabattre, ils scindèrent le break en deux en installant un drap en vinyle au milieu et décidèrent de se changer. Ils n’en étaient pas à leur premier coup d’essai, ils savaient donc exactement comment s’organiser. Heureusement, la voiture semblait être parfaitement étanche : il ne semblait y avoir aucune fuite ni moisissure.
Ils enlevèrent chaque vêtement un à un, entrouvrirent la porte chacun de leur côté et l’essorèrent tant bien que mal avant de passer au suivant. Leurs vêtements n’allaient pas sécher si facilement, mais sans ça, ils allaient moisir. Le temps qu’ils enlèvent tous leurs vêtements, changent de sous-vêtements et se soient enveloppés dans des serviettes, ils se sentaient complètement secs.
— Mh, il est quelle heure ?
— Euh... Presque vingt-deux heures. On est bien en retard pour le dîner !
— Aah... Alors c’est pour ça que je crève la dalle... dit-elle en se frottant l’estomac.
Le garçon était parfaitement d’accord avec elle.
— J’étais sur le point de nous préparer un peu de thé, tu veux manger quelque chose de léger avec ça ?
— Avec joie. Ça fera office de dîner.
Le garçon ouvrit leurs bagages et sortit un réchaud de camping et une petite bouilloire. Comme il n’avait pas vraiment envie de se retrouver à court d’oxygène, il laissa la porte entrouverte. La pluie qui pénétrait par l’ouverture était supportable tant que cela ne durerait pas trop longtemps.
Il posa une planche en bois qu’il avait trouvée dans le coffre sur le siège du milieu et commença à faire bouillir l’eau. Avec le cliquetis de la pluie qui s’ajoutait à l’ambiance silencieuse, leur conversation s’était finalement complètement arrêtée. Jusqu’à ce que l’eau commence à bouillir, l’intérieur du break n’était animé que par le son des gouttes de pluie.


Dès que l’eau bouillit, le garçon éteignit immédiatement le réchaud et referma la porte pour éviter que l’air chaud ne s’échappe. Il versa ensuite l’eau dans leurs tasses et glissa un sachet de thé dans chacune d’elles.
Le silence qui s’était de nouveau installé fut rapidement rompu par l’éternuement de la fille.
— T’as froid ?
— Nan, ça va. Et toi ? La pluie a dû te toucher plus que moi, après tout, demanda-t-elle avec un sourire en coin.
Le garçon répondit en riant :
— Vous en faites pas, Madame ! Je ne tombe pas malade si facilement, vu que je suis un homme ! Mais vous êtes une dame, alors vous devriez vous installer confortablement et bien vous couvrir.
Aussi étrange que cela puisse paraître, la couverture marron avec laquelle la fille s’était enveloppée ressemblait à une élégante robe quand il parlait de cette façon.
— Madame, votre thé.
Il lui tendit sa tasse bleue.
— Hm, pas mal. Je te félicite.
Elle se saisit de la tasse et contempla le liquide brunâtre qu’elle contenait. Un fort parfum s’en dégageait en même temps qu’une vapeur aussi chaude qu’un être vivant, et chatouilla le nez de la fille. C’est beaucoup trop fort ! Mais bon, il l’a fait pour moi, alors j’ai pas à me plaindre
Le garçon lui tendit quelques carrés de sucre, qu’elle plongea dans sa tasse et remua le tout. Un arôme quelque peu amer mais parfumé la réchauffa de l’intérieur après qu’elle eut avalé une gorgée.
— ... C’est chaud...
— Faut dire que ça sort tout juste de la bouilloire...
— ... et super amer...
— Désolé...
Ils éclatèrent de rire ensemble.
Après avoir terminé leur simple repas consistant en quelques biscuits et du thé noir, ils s’attelèrent à quelques tâches telles que ranger leurs bagages et vérifier leurs provisions, et se couchèrent aussitôt après avoir terminé.

Elle se saisit de la tasse et contempla le liquide brunâtre qu’elle contenait.


Au final, ils se réveillèrent quand la montre indiqua sept heures du matin — il pleuvait toujours dehors. Malgré l’impression que la pluie s’était un peu calmée, les nuages étaient aussi épais que la veille et ne laissaient passer aucun rayon de soleil.
Le garçon tortilla son corps et essaya de s’étirer dans l’étroit siège passager. Il avait dormi plus longtemps que prévu, il en conclut alors qu’il devait être apparemment très fatigué. Il était pour ainsi dire courbaturé, et à chaque fois qu’il se tordait tel un poisson résistant à un pêcheur, un craquement résonnait de quelque part dans son corps.
Agacée par ses mouvements étranges — ou peut-être simplement en train de se réveiller — la boule sur le siège arrière, c’est-à-dire la fille, commença à remuer.
Sa tête sortit de la boule, examina la situation dehors et replongea sous la couverture. Tout en poussant un soupir déprimé, la boule finit par s’asseoir.
— Salut...
— Mh, salut.
Comparativement à ses difficultés récurrentes le matin, elle s’était levé assez rapidement pour une fois, ce qui pouvait sûrement être attribué au fait qu’elle avait dormi comme un loir. Ils avaient récupéré de la majorité de la fatigue liée au trajet de la veille.
Maintenant que leur besoin de dormir était satisfait, l’arrivée du besoin suivant était imminente. L’estomac du garçon manifesta son déplaisir par un bruyant gargouillement.
— Je crois que je vais manger maintenant — tu veux quelque chose, toi aussi ?
— ... Nan merci.
Le garçon était estomaqué.
C’était la première fois en trois mois de voyage que ce n’était pas elle qui se plaignait d’avoir le ventre vide.
— Tu te sens bien ?
— Hé là... Tu me prends pour une morfale ou quoi ?
— Bah ouais.
Se préparant à recevoir un coup aussitôt après, il se protégea la tête.
Cependant, il n’y eut rien de tout cela. Quelque chose clochait, aucun doute là-dessus.
— Laisse-moi prendre ta température.
— Non, vraiment, je vais bien...
— Non. Objection rejetée.
À bien y regarder, la couleur de sa peau n’était pas du tout normale. Sa peau bronzée était devenue bien pâle.
Le garçon se glissa entre le siège passager et le siège conducteur, toujours emmitouflé dans sa couverture, et s’accroupit au niveau de la fille. Dans sa main droite, il tenait un thermomètre qu’il avait pris dans leurs bagages.
— Tu te sens mal, pas vrai ? Y’a pas de honte à avoir devant moi, alors prends ta température.
— ... Ok.
Ayant fini par céder, elle se saisit sans discuter du thermomètre et le bloqua sous son aisselle tant bien que mal. Comme elle ne portait rien d’autre que ses sous-vêtements sous la couverture, le garçon s’était retourné juste pour être sûr.
Pendant ce temps, il ouvrit leur trousse de premiers secours et regarda combien de médicaments il leur restait.
— Je me demande ce que c’est. T’as pris froid ou quoi ?
La fille détourna la tête sans lui répondre.
— ... La pluie, j’imagine. Mais c’est bizarre, j’ai eu aucun problème, moi...
Le moment d’après, la fille l’agrippa par le col et le fusilla du regard.
— Il y a ce moment vraiment pénible que toutes les filles connaissent une fois par mois !! s’écria-t-elle, ce après quoi il battit en retraite et s’agenouilla.
— V-Veuillez pardonner mon manque de tact, Madame...
— ... On dirait que t’as compris. Je crois que ça va durer un moment, mais bon, de toute façon, on est coincés ici vu qu’on pourra pas repartir avant que la pluie s’arrête.
— ... Franchement, j’ai aucune idée de ce que ça fait, vu que je suis un garçon, alors... Ça va aller ?
— Hm... D’habitude, les miennes sont assez légères... mais on dirait que c’est pas le cas cette fois-ci... expliqua-t-elle tout en se recroquevillant, en serrant son ventre.
— Tu veux un peu d’aspirine ?
— En fait, j’en ai déjà pris avant de dormir. L’effet s’est déjà estompé...?
Les hommes ne sont pas d’une grande utilité dans ces moments-là. Bien qu’ils géraient les médicaments ensemble, le garçon n’avait aucun contrôle sur ses affaires hygiéniques, alors il prit simplement un cachet d’une boîte qui prétendait être efficace contre les maux de tête et les douleurs menstruelles.
— Tiens, et un peu d’eau.
La fille s’assit péniblement et se saisit de l’eau et du cachet.
— ... En fait, je voulais refaire nos stocks quand on était à l’entrepôt. Enfin, j’aurais dû en emprunter un peu à la secrétaire, mais ça m’était complètement sorti de la tête.
— Alors c’est ça que tu cherchais ?
— Ouais.
Elle avala le cachet avec un peu d’eau et lui rendit le verre. Habituellement, elle l’aurait vidé de son contenu, mais cette fois-ci, il en restait encore. Sûrement que son estomac était lui aussi affecté.
Il ingurgita le contenu restant et s’essuya la bouche.
— Tu veux manger quelque chose ?
— ... Non merci.
Il aurait sûrement été plus sage de lui faire manger quelque chose, mais il n’avait pas envie de la forcer. À la place, il lui tendit de la gelée vitaminée qu’il avait trouvée.
Sa température était de 37,9°C. Plutôt élevée.



Il était quatorze heures.
Il pleuvait toujours et l’état de la fille avait radicalement empiré.
Au début, elle s’asseyait pour se changer par exemple, mais dans l’après-midi, elle avait arrêté de bouger et alternait léger sommeil et éveil.
Malgré l’utilisation de leur dernier antifébrile, sa fièvre avait dépassé la barre des 38°C. Même le garçon avait réalisé que ça ne pouvait pas être simplement dû à cette chose mensuelle. Il suspectait qu’elle avait attrapé un rhume en plus de ça. Étant donné qu’elle avait été exposée pendant un long moment à une énorme quantité de pluie, il ne pouvait pas écarter la possibilité d’une inflammation pulmonaire.
Même sans aller jusqu’à une pneumonie, comment était-il censé gérer ce type de maladie ? Les seuls médicaments qu’ils avaient se résumaient à quelques cachets d’aspirines, des médicaments contre le rhume et un peu de pommade. Il n’avait rien pour traiter des maladies plus sérieuses qu’un banal rhume. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était mettre un tissu gorgé d’eau de pluie sur son front.
Sa vie était en danger.
Il ne pouvait qu’admettre son manque de discernement en n’ayant pas considéré pareille éventualité durant les trois mois de voyage. Il était en fait surprenant que ça ne leur fusse pas arrivé plus tôt, ce qui pouvait être mis sur le compte d’une forte chance et d’un heureux concours de circonstances.
Hélas, il n’avait pas le temps de se morfondre sur son erreur. Le garçon se retrouvait confronté à un choix bien plus difficile que tous les examens qu’il avait pu passer durant ces neuf années passées à l’école.

Rester ici et tout miser sur le système immunitaire de la fille ?
Ou se rendre seul à la ville voisine à la recherche d’un docteur ?

Les deux solutions comportaient des défauts qui s’accumulaient pour atteindre une hauteur digne du Mont Everest.
o Il ignorait certes si son système immunitaire pouvait venir à bout de cette maladie, mais d’un autre côté la situation en était arrivée là justement parce que ce même système immunitaire était affaibli. Et si jamais c’était une maladie qui ne pouvait être guérie sans un traitement particulier nécessitant le concours d’un médecin ?
o Si jamais il partait chercher un docteur, quelle était la probabilité pour que ce dernier accepte de le suivre ? Et s’il n’en trouvait pas ? Qui allait s’occuper de la fille pendant son absence ? Avait-il assez d’essence pour l’aller-retour ?
Quel que soit le choix, c’était du quitte-ou-double — et il n’était même pas sûr que ses efforts servent au final à quelque chose. Tous les risques étaient portés par la fille.
Devant son impuissance, le garçon serra les dents, puis jeta un œil vers le ciel et la pluie incessante.
Le temps passa, il changea la serviette mouillée sur son front et prit la main de la fille dans la sienne.
Tout en continuant de regarder en direction des nuages dehors, c’est alors qu’une idée saugrenue lui vint à l’esprit.

Se frayer un chemin jusqu’à la ville voisine en emmenant la fille avec lui.

Comme la ville était censée être assez peuplée, il devait bien y avoir un ou deux docteurs, et si jamais ce dernier refusait de l’examiner, le garçon pouvait toujours le menacer.
De cette façon, il n’avait seulement besoin d’essence que pour un voyage, et le docteur pouvait l’examiner deux fois plus rapidement que s’il partait seul pour le ramener avec lui. Même s’il allait être dans l’incapacité de s’occuper d’elle tout en conduisant, il pouvait toujours s’arrêter de temps à autre pour surveiller son état.
Cependant, cette solution comportait encore plus de risques que les deux précédentes. Transporter une personne très malade sur une Super Cub sous une pluie battante tenait du suicide quoi qu’on en dise. Même le garçon, instigateur et exécuteur de l’idée, était sur le point d’abandonner cette solution.
Mais. Mais pendant qu’il réfléchissait, elle souffrait — affaiblie par la maladie, malgré qu’elle pesait six kilos de moins que lui pour la même taille.
Dans l’incapacité même de pouvoir crier à l’aide, sa chère compagne de voyage souffrait.
Il ne pouvait ni ne voulait ignorer ces faits.
Le temps était compté.

Le garçon commença à plier bagages plus rapidement et efficacement que jamais.
Il savait qu’il ne pouvait partir dans leur position assise habituelle. Porter quelqu’un dont les forces avaient été complètement drainées est une tâche des plus difficile — pire encore qu’un mannequin rempli d’eau. Même en l’attachant à lui, la mettre sur le siège passager faisait courir le risque que ses jambes se fassent prendre dans la roue arrière.
Il n’y avait qu’une seule solution possible : l’attacher à lui face à face et conduire tout en la maintenant contre lui avec un bras. Hasard heureux peut-être, la Super Cub était conçue pour pouvoir faire autre chose en même temps, et donc pouvait être conduite d’une main. S’il était en mesure de supporter pareille situation, c’est-à-dire rouler à pleine vitesse d’une main, restait encore à prouver, mais il n’avait pas la moindre intention de se laisser intimider par des problèmes qui ne demandaient que des efforts de sa part.
Pour ce qui était de ses vêtements, une jupe aurait été peu appropriée vu que cela ferait diminuer la température de son corps. Il lui enfila deux vestes qu’ils avaient en réserve et l’enroula dans un K-way après l’avoir recouverte avec une fine couverture.
Changer les vêtements de la fille inconsciente dans l’étroite voiture demandait de contorsionner son corps tel un casse-tête chinois, mais la pression mentale liée au fait de la voir à moitié nue dans toutes ces positions n’était rien comparé à ce qu’on ressent enfermé dans un labyrinthe.
Tout en luttant contre la tentation de céder à ses désirs primaires, il lui enfila un pantalon. Il était trop large pour elle, mais il résolut le problème en serrant la ceinture.
Il avait un temps envisagé abandonner leurs bagages, mais il renonça à cette idée.
S’il ne trouvait pas de docteur rapidement, il allait devoir continuer ses recherches tout en manquant de nourriture, et si jamais il venait à en trouver un, il était possible que ce dernier demande compensation. Cela allait certes le ralentir, mais il n’avait pas le choix. Il devait faire confiance à la vitalité de la fille.
Il l’attacha à lui avec le filet du hamac et la corde à linge et s’assura de pouvoir se déplacer correctement avec elle accrochée à lui. La fille lui aurait fait passer un sale quart d’heure si elle avait pu voir la scène.
Mais il était prêt à tout pour qu’elle guérisse.
Il enfila à son tour un K-way et sa veste à moitié trempée. La fibre synthétique mouillée qui la composait était lourde, mais c’était sa tenue de combat.
Après avoir dit adieu à la voiture qui leur avait servi d’abri temporaire, il s’aventura sous la pluie battante.
Accessoirement, il ferma la porte derrière lui.
La dernière inconnue était de savoir si la Super Cub fonctionnait toujours après avoir été exposée à tant d’eau.
Le réservoir d’essence était plein. Hélas, même s’il avait protégé la moto avec un drap en vinyle, elle avait tout de même été exposée à la pluie. Il restait maintenant à voir si elle pouvait démarrer correctement.
Mais pour le moment, le garçon n’avait pas la tête à s’inquiéter pour l’état de Cubby.
Il sauta en selle et vérifia que la fille était fermement assise. Il accrocha tous leurs bagages sur le siège passager pour maintenir l’équilibre de l’ensemble.
Tout en écoutant le son de la pluie tombant sur leurs K-ways, il mit son casque.

Super Cub ! Montre-moi ce que t’as dans le ventre !

Il actionna violemment la pédale de démarrage.
Il ignorait si sa Super Cub lui avait répondu « Fais-moi confiance ! », mais le puissant rugissement émis par le moteur uni-cylindrique à quatre temps lui parut plus rassurant que n’importe quelle autre forme de réponse.

La Super Cub roulait le long de la longue route en ligne droite sous une pluie battante.
Le compteur de vitesse oscillait juste après l’indicateur maximal et les gouttes de pluie qui auraient été en temps normal inoffensives s’abattaient sur lui telles des billes de plomb. Sa poigne sur le guidon, elle, ne montrait néanmoins aucun signe de faiblesse.
Tout en étant enlacée dans ses bras, la fille était à la frontière entre conscience et inconscience.
Bien qu’elle apprécie les bons soins du garçon, elle ne pouvait en fait rien se rappeler de ce qui s’était passé l’après-midi.
Son champ de vision tremblait comme s’il y avait un tremblement de terre — elle se disait que cela devait venir de la fièvre.
Le ronronnement bruyant de Cubby juste à côté de ses oreilles était insupportable. Elle pouvait sentir le garçon et son K-way agréablement frais, elle se demandait du coup si par hasard, elle ne se trouvait pas dans les bras du garçon.
Elle avait du mal à appréhender la position dans laquelle elle se trouvait du fait du léger sentiment de vertige dont elle souffrait depuis la matinée qui avait empiré. Elle avait l’impression d’avoir la tête dans le tambour d’un lave-linge.
Pour ne pas arranger les choses, c’était comme si une révolution se préparait dans son estomac. Un mélange horrible de nausée et de douleurs au ventre la faisait souffrir le martyr. Ça lui faisait mal comme si quelque chose d’aussi pointu qu’un crocodile ou une châtaigne était à l’intérieur de son ventre.
Mais bizarrement, on garde la tête froide dans ces moments-là ; malgré le fait qu’elle tremblait dans ses bras, elle pouvait toujours imaginer la scène quelque part dans un coin de sa tête.
Elle peinait à comprendre ce qui se passait, car non seulement sa vue et son ouïe avaient été réduits à néant, mais également son odorat et son sens du goût. Peut-être qu’elle délirait à cause de la fièvre, mais quelque part, elle n’y prêtait aucune espèce d’attention.
N’empêche, pensa-t-elle, est-ce que tous les garçons ont le corps aussi froid ?
Il était vrai qu’il pleuvait des cordes, mais c’était toujours l’été. Et pourtant, le garçon était gelé.
— Ah, réalisa-t-elle d’un coup.
Elle était brûlante. L’écart de température en était donc la cause.
Mais... pensa-t-elle à nouveau, depuis quand mes règles sont devenues aussi violentes ? J’ai trop honte !
Bien entendu, elle se doutait qu’elles étaient sur le point d’arriver depuis quelques jours, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’elle se retrouve dans un état pareil. Rah, ce que ça peut être vraiment nul d’être une fille des fois.
Quand elle s’endormait dans ces moments-là, elle n’avait jamais de beaux rêves.
Mais bon, si c’est pour qu’il s’occupe de moi comme ça, se dit-elle, c’est pas si mal d’avoir de la fièvre de temps à autre.
Après tout, de cette façon, elle pouvait être enlacée sans vraiment l’être et surtout sans avoir à se sentir gênée !
Mais pour une raison ou une autre, elle ne fut pas sujette au moindre cauchemar pendant le temps qu’elle passa dans ses bras.

— Ça craint... Sa fièvre a encore empiré... marmonna-t-il en posant sa main sur son front.
Tout en tenant la fille dans ses bras, il avait arrêté la moto et se tenait debout sur ses jambes.
Comme elle n’arrêtait pas de trembler, il ne lui avait donné qu’un chauffe-main jetable, mais il n’y avait aucune chance que cela suffise. Elle n’était plus pâle comme un linge, mais désormais rouge comme une tomate et elle respirait péniblement.
Peut-être qu’il devait s’estimer heureux dans pareilles circonstances que la pluie se soit calmée après deux heures de route, mais il n’y avait toujours aucun signe de ciel bleu. Il avait également utilisé leur dernière lingette rafraîchissante sur elle, mais il restait à déterminer si cela avait été d’une quelconque utilité...
Il avait fait tout ce qu’il avait pu. Tout ce qui lui restait à faire, c’était se diriger tout droit vers la ville voisine, tout en faisant confiance au métabolisme de la fille.
Rassemblant ses forces dans son bras gauche engourdi pour la maintenir contre lui, il la serra plus fort encore contre lui.
Le moteur de Cubby qui était bien chaud maintenant ronronnait sans faillir.



Il était dix-huit heures passées quand la « ville voisine » dont le boss leur avait parlée était enfin en vue. Comme il l’avait dit, elle semblait être une ville portuaire : derrière le brumeux paysage urbain se dessinait une vaste mer bleue. Ils approchaient du port.
Environ quatre à cinq kilomètres les séparaient encore, alors il était difficile pour lui de discerner précisément quoi que ce soit.
Il enleva alors ses lunettes de protection et jeta un œil au travers des jumelles, mais en vain, étant donné la météo exécrable et le faible grossissement.
Il n’y avait pas à s’inquiéter si c’était une ville paisible. Hélas, dans ces temps de chaos, ce genre de villes n’était pas légion. Il y en avait même qui avaient été laissées à l’abandon à cause de pillages et autres émeutes.
Les pires d’entre elles étaient celles qui avaient décidé de vivre en autarcie et qui étaient prêtes à tout pour protéger leurs habitants, n’hésitant pas à éliminer le moindre intrus sans exception.
Il ignorait à quelle catégorie cette ville appartenait.
Il chassa l’anxiété qui avait soudainement pris forme dans son cœur.
Il ne pouvait plus faire marche arrière. Il allait devoir prendre les mots du boss pour argent comptant et croire que c’était une ville animée.
Il posa sa main sur la joue de la fille, qui se trouva être extrêmement brûlante. La lingette rafraîchissante n’avait pas eu l’effet escompté. Il lui fallait impérativement trouver un docteur, ou au moins mettre la main sur des médicaments.
Il allait atteindre l’entrée de la ville d’ici quelques minutes après avoir redémarré le moteur.

Malheureusement, il fut accueilli à l’entrée par un obstacle auquel il ne s’attendait pas... Ou pour être plus précis, des « obstacles ».
— ... C’est quoi ce bordel... murmura-t-il, abasourdi.
Et c’était à raison ! Le nombre de bâtiments avait fini par s’accroître à mesure qu’il pénétrait dans la ville. Mais, au milieu de la route, il tomba sur un minibus renversé au milieu de la route. Et même deux.
Quoi qu’on en dise, cela ne semblait pas naturel. Les deux bus barraient complètement les deux voies de la route, et dans le petit espace entre eux et le trottoir étaient parquées des camionnettes, bloquant ainsi complètement le passage.
Tous les espaces entre les véhicules étaient comblés par des sacs de sable et les bus en étaient eux-mêmes remplis. C’était manifestement une barricade pour éloigner les intrus.
Le fait que c’était une barricade — un moyen de repousser les plus violentes des invasions — signifiait qu’ils n’étaient pas particulièrement accueillants envers les étrangers.
— ... Merde...!
Il y avait de grandes chances pour qu’elle ait été construite par crainte des pilleurs. Il n’était pas si difficile de traverser la barricade à partir du moment où l’on avait quelque chose pour monter dessus, mais l’objectif était d’empêcher les véhicules de pénétrer dans la ville. Les pilleurs n’attaquent généralement que quand ils se savent nettement avantagés. Les habitants se sont sûrement dit que de tels hors-la-loi n’oseraient pas s’aventurer dans une ville qui semblait être bien gardée.
Hélas, cela signifiait qu’il ne pouvait pas aller plus loin avec Cubby. Aussi géniale que pouvait être leur moto, elle n’aurait jamais pu sauter par-dessus un minibus. Il n’y avait donc pas d’autre choix qui d’y aller à pied. Il allait devoir escalader cette maudite barricade et partir à la recherche d’un docteur.
Ayant pris sa décision, il n’y avait pas de raison de reculer. Il défit la corde qui l’attachait à la fille et la porta sur son dos.
Il était assez difficile de monter sur un de ces bus avec une seule main, mais ce fut la bonne décision. Du fait qu’il se trouvait en hauteur, il pouvait facilement voir les pièges qui avaient été installés ici et là. On pouvait voir un champ de trous et autres pièges à loup disposés pour empêcher les gens de contourner les bâtiments. Qui plus est, dans le cas improbable où quelqu’un réussissait à percer la barricade, il y avait une énorme tranchée derrière qui pouvait contenir plusieurs voitures.
Les intrus étaient censés tomber dedans s’ils décidaient de passer en force. C’était également efficace contre ceux qui tentaient d’escalader la barricade un peu trop rapidement — et ils pouvaient s’estimer heureux s’ils s’en sortaient avec quelques os cassés. Les habitants n’avaient pas fait les choses à moitié.
Plus il avançait vers ce qui lui semblait être le centre-ville, moins il y avait de voitures. « Semblait », parce qu’il se basait sur la largeur des routes et sur le paysage pour progresser dans la ville, vu que le nom des rues avait entièrement disparu des plaques.
Le nombre de voitures illégalement garées, non, « abandonnées », dans la rue frôlait désormais le zéro après qu’il eut dépassé un feu tricolore.
Il ignorait si elles avaient été transportées ailleurs parce qu’elles gênaient ou si c’était parce qu’elles étaient utilisées à d’autres fins, mais il semblait évident que cette ville était dirigée par des hommes. Et apparemment, plutôt organisés : quand il jeta un œil aux comptoirs des boutiques, il remarqua que tout avait été transporté ailleurs. Sans aucun signe apparent de pillage avec ça. Vraisemblablement, quelqu’un les avait méthodiquement déplacés.
Il n’y avait pas âme qui vive, mais porter quelqu’un sur son dos consommait plus d’énergie qu’on ne pourrait le penser. Leur différence de poids était d’environ six kilogrammes, ce qui signifiait que ses jambes devaient supporter environ le double de poids qu’en temps normal.
Après avoir conduit sa moto pendant un long moment sous une pluie battante, ses pas devenaient de plus en plus lourds.
En plus de ça, ses bras et ses jambes étaient de plus en plus engourdis au niveau des coudes et des genoux du fait de la basse température de son corps. De ce fait, les ampoules à ses pieds ne se manifestaient plus que par une douleur sourde. Le fait que son sens de l’équilibre commençait à fléchir n’était par contre pas bon signe. Si jamais il tombait maintenant, il aurait été incapable de se relever.
Tout en accélérant le pas après avoir rassemblé son courage, son champ de vision s’éclaircit et il put apercevoir une grande école.

C’était sûrement un lycée. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas vu ce genre de bâtiments si particuliers.
Comme d’habitude dans les écoles avec trop de terrains, la cour était vraiment immense. Il ne pouvait voir personne dehors, mais les lumières étaient allumées dans plusieurs salles de l’école.
Peut-être que des réfugiés vivaient ici. Les écoles étaient des lieux habituels de refuge. Et puis, ces lumières étaient sans aucun doute de nature électrique.
— Mh ?
Il y avait quelqu’un. À l’entrée du gymnase à côté du bâtiment principal se trouvait un homme.
Il plissa les yeux afin de déterminer s’il était amical ou hostile.
Il devait probablement être proche de la trentaine. Vêtu d’un costume, il se tenait droit comme un i sous la corniche du gymnase.
Il ne semblait pas porter d’arme et du moins, avait l’air normal.
Résolu à lui demander où il pouvait trouver un médecin, le garçon s’approcha du portail de l’école.
Mais au moment où il était sur le point de traverser ce dernier, le doute s’installa dans son esprit.
Était-ce vraiment sans danger d’entrer comme ça ? Ne valait-il pas mieux la cacher quelque part avant d’aller négocier seul ?
Il secoua la tête et chassa ces soudaines pensées négatives.
Cela ne servait à rien de se mettre à douter maintenant. S’il était attaqué, il n’avait aucune chance de toute façon, même s’il arrivait à se débarrasser d’un ou deux d’entre eux. Se frayer un chemin à travers une barricade tout en portant une fille malade sur le dos était mission impossible. Et puis, il ne pourrait même pas revenir jusqu’à l’entrepôt avec l’essence qui lui restait.
Cette fois-ci, il n’avait pas d’autre choix que de compter sur sa poisse à lui et sa bonne étoile à elle.

Après s’être assuré qu’elle tenait fermement sur son dos, il franchit le portail et traversa la cour en direction du gymnase.
— Hé ho ! Excusez-moi !
En l’entendant crier, l’homme regarda immédiatement dans sa direction. De plus près, le garçon remarqua qu’il était face à quelqu’un de plutôt grand, il faisait bien vingt centimètres de plus que lui. L’homme portait un costume bien taillé avec une cravate parfaitement nouée. Il était plutôt bel homme pour ainsi dire, sa coupe de cheveux courte lui allait bien. Son instinct avait tiqué à la vue de son apparence assez tape-à-l’œil, mais il était trop tard pour faire marche arrière.
Quant à lui, l’homme ne bougea pas d’un iota, tout en écarquillant les yeux.
Après avoir claqué sa langue dans sa tête, il se remit à s’avancer en direction de l’homme.
Après dix secondes de perplexité, l’homme finit par réaliser la situation dans laquelle les deux se trouvaient et trottina jusqu’à eux. Il semblait ne pas prêter attention à la pluie.
— Que se passe-t-il ?
— Hum... Cette fille se sent mal... Y aurait-il un médecin dans les parages ?
Tout en serrant un peu plus sa poigne sur la fille qui était en train de glisser de son dos, il pria pour qu’il y en ait un.
— Alors tu voudrais qu’un médecin l’examine ? J’espère que tu as apporté ta carte d’assurance avec toi.
— Quoi ?
— Ne te méprends pas. Je ne parle pas d’une carte qui atteste que tu sois affilié à une assurance maladie, mais plutôt de quelque chose qui prouve que tu détiens suffisamment sur toi pour payer les frais médicaux.
Les muscles des joues du garçon eurent presque un mouvement convulsif.
— ... Autrement dit, je dois offrir quelque chose de valeur équivalente ?
— Tu n’espérais tout de même pas pouvoir t’offrir les services d’un docteur contre rien, n’est-ce pas ?
La voix indifférente de l’homme fit hérisser les poils du garçon. La seule raison pour laquelle il ne lui asséna pas de coup à ce moment-là était parce qu’il ne pouvait pas utiliser ses mains qui tenaient la fille.
— ... Une Super Cub en bon état, des provisions pour une semaine, et deux sacs contenant divers objets. Prenez ce que vous voudrez !
— Eh bien, voilà qui me paraît excessif. Mais ce sont tes jambes et ta nourriture, n’est-ce pas ? Comment as-tu l’intention de t’en sortir sans eux ?
— Je trouverai bien quelque chose quand elle ira mieux, dit-il en dévisageant l’homme.
L’homme nonchalant esquissa un sourire puis le regarda de haut :
— Et si cela s’avérait insuffisant ?
— Je prendrai sur moi et, après l’avoir guérie, je me vengerai.
— Oh là ! Tu es vraiment prêt à te mettre toute la ville à dos ? dit-il avec un rire perplexe.
Mais le garçon répondit à ce rire avec un regard noir.
— Si besoin, oui.
— ... Oh ?
L’homme esquissa un sourire. Non pas un de ces sourires ridicules comme précédemment, mais un petit sourire intéressé.
— Je suis peut-être pas Superman, mais pour elle, je suis prêt à vendre mon âme au diable s’il le faut.
— ... Je vois. Très bien !
L’homme avait un grand sourire sur son visage. Même si la forme de son sourire n’avait pas changé, le garçon ne pouvait néanmoins pas sentir la moindre mauvaise intention ni le moindre sarcasme.
— Pour commencer, emmenons-la dans l’école.
— Hein ? ... Non, j’ai besoin d’un médecin là...
— Je suis en charge de l’éducation sanitaire ici, tu sais. Alors je suis plus ou moins docteur. Suis-moi, je vais te montrer où est l’infirmerie.
Le garçon était complètement interloqué par ce qu’il venait de dire.
— Mais et l’histoire de la compensation et tout...
— C’était juste pour discuter. Je voulais voir ce que tu allais me répondre. Allez, viens par ici.
Après être resté abasourdi quelques instants, il suivit l’homme avec beaucoup de difficulté du fait de la pluie, en direction de l’école.



Plusieurs minutes plus tard et après les habiles soins de l’homme, la fille était couchée dans un lit dans l’infirmerie de l’école. Elle avait bien meilleure mine qu’avant, ce qui était sûrement dû à l’injection d’anti-inflammatoire qu’il lui avait donnée.
— ... Vous nous avez vraiment sauvés... Merci du fond du cœur, dit le garçon en courbant la tête.
Mais l’homme rigola en réponse :
— Mais de rien, mon garçon. Et tu me désespères en te montrant aussi poli juste après ton discours de tout à l’heure.
Il avait enfilé une blouse blanche et des lunettes à monture argentée. Sans cet accoutrement, jamais on aurait pu croire qu’il était responsable de l’infirmerie. À l’exception faite de sa stature de professeur de sport.
— Comment va Fille ?
L’homme fronça légèrement les sourcils, visiblement intrigué par la façon dont le garçon avait appelé la fille, avant de s’asseoir sur une chaise.
— Hm... Elle est probablement tombée malade à cause de ses règles qui ont affaibli son métabolisme. À en juger par les symptômes, ce n’est qu’un simple rhume. Enfin, tu t’en es bien sorti avec tes premiers soins, alors elle devrait être remise sur pied après un peu de repos.
— ... Je ne sais pas si on peut qualifier ça de « soin ». Je n’ai fait que refroidir son front et bien la couvrir, après tout. Pire, je l’ai emmenée avec moi sous une pluie battante.
— Ce n’est pas bien grave, tu sais. Certaines personnes, quand elles sont face à des personnes malades, se contentent de leur donner des anti-inflammatoires, puis des anti-diarrhéiques, puis de l’aspirine et ainsi de suite. D’ailleurs, sa fièvre était assez élevée. Si tu étais resté sur place, elle aurait pu contracter une pneumonie. Tu as fait le bon choix en l’emmenant avec toi.
Sur ces mots, l’homme se leva.
— Bon, je vais aller chercher de la glace. Tu peux t’occuper de la serviette humide pendant mon absence ?
— Oui. Je vous remercie infiniment.
— ... Franchement, pas la peine d’être aussi poli, dit-il avec un sourire en coin avant de sortir de l’infirmerie par la porte coulissante.

Après avoir fait quelques pas dans le couloir vide, il se retourna en direction de la lumière qui s’échappait de l’infirmerie.
— ... Eh bien. Tester un patient. On dirait que ces derniers jours ont fait de moi une bien pire personne que je ne l’aurais pensé.
Sans être entendu par qui que ce soit, son léger murmure disparut dans le sombre couloir désert.

Il essora fortement la petite serviette et posa cette dernière sur le front de la fille.
Il y avait de la glace dans le seau, ce qui, malgré la faible quantité, était bien plus efficace que l’eau de pluie. Son visage avait repris des couleurs, et sa respiration s’était également calmée.
Reprenant enfin son souffle, il jeta un œil autour delui, et s’assit à côté du lit où était allongée la fille.
La pièce avait tout d’une infirmerie. Vu de l’intérieur, il pouvait en juger qu’elle fonctionnait toujours et qu’elle était toujours utilisée comme telle.
Il y avait un bureau et une étagère remplie de médicaments et trois lits équipés de rideaux. Sur les deux lits restants, un était jonché de boîtes en carton, et l’autre avait ses rideaux fermés. Peut-être qu’il y avait un autre patient.
Ils avaient pris l’entrée principale pour arriver dans cette salle. Cependant, à sa surprise, les couloirs n’étaient pas du tout poussiéreux.
L’étagère ici était dans la même situation : même s’il semblait apparent que le stock de médicaments avait diminué, il n’y avait aucun signe d’abandon.
Il n’avait pas la moindre idée de combien d’élèves fréquentaient cette école, mais il y avait peu de chances qu’ils soient assez nombreux pour que les cours aient toujours lieu. Ainsi, la situation la plus probable était que le bâtiment était utilisé comme abri pour les réfugiés.
Pour être honnête, le garçon ne faisait pas entièrement confiance à l’homme.
Non pas qu’il doutait du fait qu’il soit en charge de l’infirmerie ou non, étant donné que ses soins avaient l’air appropriés et son utilisation des équipements naturelle et habile, mais il se demandait si sa sortie n’était pas un prétexte.
Peut-être qu’il avait simplement prétendu aller chercher de la glace et allait en fait revenir avec un groupe de brutes armées jusqu’aux dents.
Ce qui lui avait paru le plus suspect étaient les questions à leur rencontre. Un médecin dans son état mental normal n’aurait jamais fait une chose pareille — et encore moins quand il était clair que le garçon portait quelqu’un de malade sur le dos.
En tous les cas, le garçon était déterminé à rester sur ses gardes.
Durant les dix premières minutes, du moins.

— Oh...? s’exclama l’homme avec les yeux écarquillés en revenant avec une glacière à la main.
Durant son absence, le garçon avait apparemment négligé la tâche qui lui avait été assignée, c’est-à-dire s’occuper de la fille, et s’était assoupi sur sa chaise tout en ayant la tête posée sur le lit de la fille.
Il posa la glacière sur le sol et tenta de secouer légèrement le garçon par les épaules. Cependant, même après avoir essayé de le secouer plus fort, le garçon ne semblait toujours pas vouloir se réveiller.
L’homme ne pouvait pas le laisser comme ça ou il risquait de tomber malade à son tour. Cela dit, toujours était-il que le garçon avait dû se plier en quatre pour transporter la fille jusqu’ici. Il était tout à fait naturel qu’il soit fatigué. L’homme ne pouvait se résoudre à le réveiller.
Il essaya de l’extirper de la chaise.
— Euh, et maintenant ? se demanda-t-il.
Il pouvait difficilement le laisser là telle la victime d’un meurtre.
— Hmm, murmura-t-il avant de diriger son regard vers le lit voisin, où il put apercevoir ce à quoi il s’attendait : une pile de cartons qui ressemblait à la Tour de Babel, tous remplis de médicaments qu’il avait récupérés dans l’hôpital du coin.
Tout d’abord, il se servait plus ou moins de cette infirmerie comme d’une clinique et il restait là quand il était de garde la nuit, ainsi, le lit où la fille dormait était vide uniquement parce qu’il s’en servait pour faire ses siestes.
Tout en méditant sur son style de vie des plus négligés, il poussa un soupir.
De toute façon, il lui était impossible de déplacer tous ces cartons pour l’instant. Et donc, il n’avait guère d’autres choix.
— ... Ho... hisse...!
L’homme attrapa le garçon par les bras et le souleva sur le lit de la fille. Il l’allongea ensuite à côté d’elle et tira la couverture sur les deux — quand il se souvint soudainement qu’elle était en sous-vêtements, vu qu’il l’avait déshabillée parce que ses vêtements étaient trempés.
Mais, il se dit que ce n’était pas grave, vu qu’ils devaient sûrement être en couple de toute façon.



Elle se réveilla en sursaut.
Après avoir apparemment suffisamment dormi, elle n’était pas somnolente du tout.
Comme elle n’avait pas rêvé non plus, elle avait l’impression de s’être assoupie la seconde d’avant. Le fait que ses souvenirs peu avant de s’endormir étaient flous la mettait dans un état de confusion sur la situation dans laquelle elle se trouvait.
Dans son champ de vision, elle pouvait apercevoir la lumière blanche d’une lampe fluorescente — la première depuis un moment — et un plafond blanc qui ne lui était pas familier. À moins que son cerveau ait pourri du fait d’avoir trop dormi, elle n’avait jamais vu ce plafond avant.
« ... Hum... où... on est ? », était-elle sur le point de demander au garçon, mais qui ne semblait pas être là.
Elle était partie du principe qu’il était toujours à ses côtés, mais malheureusement, le lit à côté du sien était jonché de cartons et pas de garçon en vue.
Après un léger soupir, elle se retourna.

Et vit le garçon.
Son visage endormi occupait tout son champ de vision, et sans qu’elle ne s’en rende compte, elle le fixait longuement du regard depuis quelques secondes.
Aaah... il a de longs cils pour un garçon ! Il a toujours l’air un peu terne comme mec, mais maintenant qu’il dort et vu de près, il a vraiment un visage d’ange ; rah, pourquoi est-ce qu’il a les lèvres aussi pulpeuses ?! J’aimerais bien lui demander le secret de sa beauté, mais d’un autre côté, je me dis que ça le fait pas pour une fille, et de toute façon, j’espère sincèrement qu’il m’a rien fait
Pendant l’espace d’une seconde, elle avait oublié sa situation et était tout près de tomber sous le charme de la scène. Reprenant ses esprits, qui s’étaient perdus dans les limbes du monde d’Orphée, elle commença à calmement analyser la situation.
Selon toute vraisemblance, elle se trouvait dans un bâtiment. Le garçon l’avait sûrement transportée à l’hôpital parce qu’il s’inquiétait pour elle. Il était fort probable qu’il s’était dirigé vers la « ville voisine ».
D’où le fait qu’elle était allongée dans un lit. Elle pouvait comprendre cette partie.
Mais ça n’expliquait pas ce qu’il faisait là à côté d’elle.
Elle ne pouvait pas s’empêcher de rougir en pensant à la situation. Ils dormaient ensemble. Dans le même lit ! Dit de façon plus neutre, ils partageaient un lit. Mais le problème n’était pas dans la façon de le décrire.
Étant donné qu’il était encore tout habillé, elle savait très bien qu’il ne s’était pas « glissé » là, mais il n’empêche qu’ils dormaient ensemble !
En plus de ça, elle se trouvait pour une raison qu’elle ignorait en sous-vêtements, laissant sa chair nue sans défense, mais avait toujours ses chaussettes malgré tout, ce qui faisait très fétichiste.
À cet instant précis, la fille se retrouva confrontée à deux choix. Soit elle approuvait la situation et continuait à dormir avec lui, soit elle la refusait et poussait un cri.
Que faire ? Que faire, Fille ? Une telle occasion ne se présentera pas de sitôt. Mais c’est encore trop tôt ! Que faire ? Est-ce que je suis censée au moins l’embrasser, en préparation pour le futur ? Ou devrais-je aller plus loin
Elle était sur le point de retrouver sa fièvre à force de tergiverser encore et encore, quand soudain, le garçon bougea de façon apathique.
— Mh... Oh...? Fille...?
À son plus grand regret, son poing fut plus prompt que sa tête. Pardonne-moi, Garçon.
— Phgh !!
— Whoa ?!
Pris de surprise par le garçon qui avait volé du lit tel un avion, l’homme faillit faire tomber la bassine qu’il tenait dans les mains. Il manqua de peu de faire tomber l’eau gelée sur la fille tout juste requinquée.
— Tu es encore souffrante bon sang de bonsoir ! Reste allongée !
— O-Oui !
Elle n’avait pas la moindre idée de qui il était, mais la fille obtempéra tout de même par réflexe en voyant sa blouse blanche.
Après avoir posé sa tête sur l’oreiller et s’être caché la moitié du visage sous sa couverture, elle jeta timidement un regard en direction de l’homme en blouse blanche.
— Hum... Puis-je savoir où je me trouve ?
L’homme posa la bassine sur le lavabo et lui esquissa un sourire.
— Tu es dans l’infirmerie dont est en charge un médecin sans nom d’un lycée sans nom d’une ville sans nom.
— ... Alors il m’a vraiment transportée jusqu’ici...
— On dirait bien. Tu t’es dégotté un petit ami digne de confiance : on dirait qu’il a fait des pieds et des mains pour t’emmener jusqu’ici.
— C’est pas mon petit ami !!
L’objection de la fille rouge tomate fit s’écarquiller les yeux de l’homme.
— Ah bon ?
— Il n’est pas mon petit ami !
Voyant sa réponse du tac au tac, il posa son regard sur la fille sur le lit, puis sur le garçon qui était par terre.
— ... Oh, toutes mes excuses alors. Vous aviez tellement l’air d’un couple d’amoureux, j’étais persuadé que vous étiez ensemble. Alors j’imagine que ce n’était pas une bonne idée de vous faire dormir dans le même lit.
— ... Je pense qu’il est surtout étonnant de faire dormir une personne en bonne santé à côté d’une autre qui est malade, lui reprocha-t-elle avec les joues rouges.
L’homme, quant à lui, ne semblait pas du tout se considérer en tort.
— ... Ma foi, il semblerait que tu sois en pleine forme, alors ce n’est pas bien grave. Par contre, le garçon par terre ne bouge plus.
— ... Hein ? Est-ce que j’y suis allée un peu trop fort ?
Elle descendit du lit et se tourna en direction du garçon qui avait été envoyé au sol quelques minutes auparavant.
Après avoir reçu un coup de poing en plein visage, il avait été mis KO en un seul coup et était allongé par terre, inconscient et le nez en sang.
La seule et unique chose pour laquelle il pouvait s’estimer heureux était le fait qu’il se trouvait déjà à l’infirmerie.

Le résultat de l’examen indiqua une contusion et une commotion cérébrale. D’après ce qu’on avait expliqué au garçon, l’homme les aurait pris pour des amoureux et l’avait allongé sur le lit à côté de la fille, lui donnant ainsi le plaisir de faire connaissance avec son poing de fer. Quelle catastrophe. Vraiment horrible. Pourquoi, oui, pourquoi ne s’était-il pas réveillé avant elle ?
— ... Eh bien, content de voir que tu vas mieux. Vraiment.
— Hum, euh, désolée...
Le garçon, qui avait l’air de mauvaise humeur, jeta le mouchoir qu’il avait dans le nez dans la poubelle.
Au début, les mouchoirs étaient ensanglantés, mais l’hémorragie semblait s’être calmée à mesure qu’il en changeait.
— Pas la peine d’en faire tout un plat. Prends ça comme une expérience enrichissante, dit l’homme en ricanant.
Le garçon le fusilla du regard.
— Vous pouvez parler, c’est de votre faute tout ça... Mais je vais bien, vraiment. J’ai l’habitude de ses coups.
— J-Je suis pas toujours aussi violente !
— Mais oui, mais oui.
Il n’avait ni affirmé ni infirmé sa déclaration. Ce genre de choses marque très souvent les victimes alors qu’elles sont rapidement oubliées par leurs auteurs.
— Enfin bref, petite princesse ?
— Oui ?!
Elle s’était redressée quand il se tourna vers elle. « Petite princesse » ne lui allait pas du tout, pensa-t-elle, mais elle choisit délibérément de garder le silence.
— Ta fièvre est presque tombée et tes douleurs menstruelles devraient avoir disparu également, alors tu peux te détendre maintenant. Par contre, il y a des risques de rechute, alors tu vas devoir rester ici jusqu’à demain.
— D’accord. Est-ce qu’il peut rester, lui aussi ?
— Je n’y vois aucun inconvénient. Mais le lit d’à côté est encombré, alors aidez-moi à ranger ça, vous voulez ? dit l’homme avec un grand sourire.
Le garçon regarda en direction de la montagne de cartons qui recouvrait le lit voisin et poussa un soupir.
— Une compensation de valeur égale, j’imagine...? murmura le garçon.
À sa surprise cependant, la réponse ne fut pas affirmative.
— Tu plaisantes ? Vous allez devoir me payer un jour ou l’autre. Ce petit coup de main suffira à peine pour la location de la salle.
Les deux voyageurs s’échangèrent un regard.
— Je vous préviens : ça ne va pas être gratuit. Il y a relativement beaucoup de médecins dans cette ville, mais malheureusement, mes tarifs sont particulièrement élevés.
Les deux poussèrent un cri perçant dans leur esprit.
— Ah, et appelez-moi « Doc », d’accord ? D’abord, il vaudrait mieux vous changer. Je vous ai apporté des vêtements qui devraient être à votre taille.
Un pyjama pour femme, et un T-shirt et un jean pour homme avaient été posés sur le lit.

— T’as fini de te changer ?
— Ouais.
Derrière les rideaux qui avaient été fermés se trouvait la fille, qui portait désormais un pyjama blanc à rayures bleues.
Maintenant qu’elle s’était calmée, elle avait l’air un peu plus malade qu’avant.
Comme la plupart de leurs vêtements n’étaient plus en état d’être portés, le garçon n’avait pas d’autre choix que d’accepter l’offre de Doc, et avait pris à contrecœur les vêtements qu’il lui avait prêtés. Le jean avait l’air tout neuf, alors il était pas mal, mais le T-shirt noir avec son énorme inscription en blanc posait un peu plus problème. Sur le devant, il était écrit « Sortis tout droit de l’enfer » et sur le dos « Enfants de l’anarchie ». Il ne s’estimait pas faire partie d’un gang de motards débiles, après tout. Il pouvait sans peine sentir la malice de l’ignoble médecin, mais il n’était pas en position de faire le difficile.
— Reste au lit jusqu’à ce que tu te sentes mieux. On dirait qu’on va avoir un peu de provisions et d’eau, alors t’en fais pas pour ça.
— Ok, merci.
La fille s’allongea sur le lit et tira la couverture sur elle jusqu’au niveau de sa bouche. En la voyant faire quelque chose d’aussi mignon, il ne pouvait s’empêcher de sourire. Comme elle avait semblé percevoir que ça lui faisait plaisir, ses joues virèrent au rouge.
Garçon...?
— Hm ?
La fille tourna la tête à l’opposé de lui.
— ... Merci pour tout.
Il tendit la main et lui caressa la tête.
— ... Y’a pas de quoi...



Après avoir pris un petit déjeuner tardif avec la fille et s’être un peu calmé, le garçon commença à déplacer les cartons avec le docteur.
Apparemment, ils étaient remplis de médicaments provenant d’un hôpital. Mais le Mont Everest n’était pas évident à démonter.
Pour commencer, il fallait un escabeau pour pouvoir prendre les cartons du haut ! Le numéro d’équilibriste que cela imposait l’empêchait en plus de faire attention à leur contenu.
Soudain, un objet pointu transperça le carton que le garçon était en train de porter.
— Whoa, Doc ! C’est quoi ça ?! C’est une aiguille ! Y’a une aiguille !
— Ah, en effet, il y a des seringues dans ce carton. Des déchets provenant de l’hôpital. Je ferais mieux de m’en débarrasser la prochaine fois.
— Si vous pouviez éviter de laisser traîner ce genre de choses ! Qu’est-ce que vous feriez si je venais à me piquer avec l’une d’entre elles ?!
— Ne t’en fais pas. J’ai des tonnes de désinfectants.
— C’est pas le problème ! rétorqua-t-il désespérément avant de poser le carton qui contenait les seringues usagées par terre.
Maintenant, il n’y avait plus le moindre espace libre sur le sol de l’infirmerie. Ils étaient désormais obligés de mettre en ordre les cartons. Ils avaient déjà tenté de les empiler dans le couloir, ce qui donnait par contre l’impression qu’ils étaient perquisitionnés par la police.
Dans l’impossibilité de supporter la situation plus longtemps, la fille sortit la tête de son lit et demanda :
— Hé, vous avez besoin d’un coup de main ?
Hélas, sa bonne volonté fut immédiatement balayée du revers de la main.
— Sois sage et tais-toi ! Tu ne ferais que nous gêner. Tu me sembles être quelqu’un de maladroit, qui plus est.
— Que...?! Qu’est-ce que vous venez de dire ?! Ne jugez pas les gens sur leur apparence ! Je suis à même de faire de simples tâches ménagères— s’écria-t-elle avant de passer sa main à toute vitesse dans la bassine posée sur le lavabo.
L’eau à l’intérieur, qui était particulièrement gelée du fait de la glace qui s’y trouvait, atterrit avec une précision incroyable sur le garçon.

— Euh... C’était très bien, ouais. Tu peux te reposer maintenant. Le reste ne peut être fait que par un médecin de toute façon.

Toujours trempé, le garçon avait été chassé de la salle comme un malpropre.
Il faisait tellement beau dehors qu’on aurait cru que la pluie battante de la veille n’avait été qu’un mauvais rêve. Le ciel dégagé, maintenant libéré de toute pollution, était d’un bleu éclatant et il n’y avait pas le moindre nuage à l’horizon. Il appréciait regarder cette scène — mis-à-part le fait qu’il était trempé jusqu’aux os.
— J’imagine que ça n’aurait pas changé grand-chose si j’avais attendu le lendemain avant de l’emmener ici... murmura-t-il inconsciemment à lui-même tout en souriant.
Enfin, dans ce cas, il aurait eu le plaisir de la porter tout le long sous un soleil de plomb. Ça aurait été tout aussi pénible, ou du moins il tenta de s’en convaincre.
Le soleil brûlait sa peau avec ses chauds rayons et commença à sécher ses vêtements trempés. Au final et avec l’aide de sa propre température corporelle, ses vêtements furent presque secs en moins de temps qu’il n’en fallait pour qu’on puisse appeler ça une pause.
Soudain, un objet familier derrière lui attira son regard.
C’était leur Super Cub argentée, celle-là même qu’il avait dû abandonner devant la barricade la veille.
— Qu’est-ce qu’elle fait là...? Il est allé la chercher pour nous ?
Il n’y avait aucune chance pour que Cubby se soit déplacée jusqu’ici d’elle-même. Même s’il était amusant d’imaginer une scène pareille, il était hautement improbable que leur excellente mais banale Super Cub fusse dotée d’une telle fonctionnalité d’autopilotage.
— Hé, gamin.
— Oui ?
Il se tourna en direction de Doc en entendant sa voix. Pas que ça me dérange, mais c’est mon nouveau nom ou quoi ? Le médecin ne semblait pas être un mauvais bougre, mais il ne pouvait s’empêchait de se sentir un peu offensé.
— J’ai presque terminé de préparer ton lit. Tu peux aller chercher ton futon maintenant. Il est dans le vestiaire au deuxième. Pour t’y rendre... Eh bien, tu verras bien par toi-même. Tu devrais le trouver sans problème.
— D’accord. Où sont les...
« Clés », voulait-il dire, mais ces dernières volèrent dans sa direction avant qu’il eut le temps de finir. Un petit bout de plastique était attaché au porte-clés.
— Quand tu auras fini, ce sera l’heure de déjeuner. ... Enfin, ne t’attends pas à quelque chose d’incroyable, par contre.
— Hein, vous êtes sérieux ?
— Évidemment. Après tout, de cette façon, ta dette ne fait que s’agrandir à longueur de journée, n’est-ce pas ? dit-il en ricanant.
Le garçon avait des frissons dans le dos.
— Pour ta gouverne, c’est moi qui me suis arrangé pour que ta moto soit récupérée, et je n’ai pas encore reçu le paiement pour le traitement de ton amie... Oh, voyons voir — qu’est-ce que je vais bien pouvoir te demander en échange...
Pour le garçon, c’était comme si le grand sourire de Doc avait atteint ses oreilles. Une queue de démon poussant dans son dos était également inclue dans l’image.

— Ghwaa... aahm...
À ce moment précis, la bouche de la fille s’ouvrit à plus de 45° sous la puissance du bâillement. Tout en ouvrant la bouche si largement sans se soucier d’une possible dislocation de la mâchoire, bailler est un phénomène physiologique qui peut être observé chez la plupart des mammifères. En règle générale loin d’être la grâce incarnée, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle se retienne.
Autrement dit, la fille s’ennuyait.
Tous ceux qui ont déjà dû rester enfermés chez eux à cause d’un rhume devraient comprendre ce qu’elle ressentait. Plus on approche de la guérison totale, et plus on s’ennuie. Malgré le fait qu’on est sur le point de retrouver la santé, le médecin ne nous permet qu’en de rares occasions de sortir du lit — et du fait de la nature de l’homme, il est inévitable que notre esprit rebelle ne finisse par émerger et nous donner envie de filer à l’anglaise dès que le docteur a le dos tourné.
Elle se glissa dans ses baskets et s’enfuit.
Bien entendu, elle n’avait pas l’intention de quitter la ville. Tout ce qu’elle voulait, c’était respirer un peu d’air frais—

— Excusez-moi...

La fille put littéralement sentir son cœur sortir de sa poitrine en entendant cette soudaine voix inconnue qui provenait de la pièce où elle était censée être seule.
Était-elle malade au point d’entendre des voix ? Tout en cherchant un endroit dans l’infirmerie où quelqu’un pouvait se cacher... elle en trouva un : le troisième lit, sous ses yeux à côté de la fenêtre.
La fille leva la tête avec hésitation.
— Hum, excusez-moi, dit la voix, ce après quoi le rideau fut tiré sur le côté.
La fille fit un bond en arrière. Elle se cogna le mollet contre le coin du lit derrière elle, ce qui lui fit perdre l’équilibre, avant de tomber de l’autre côté sans avoir le temps de se retourner.
Un gros bruit résonna comme si un catcheur venait de s’écrouler, et l’instant d’après, la porte s’ouvrit.
Le médecin et le garçon entrèrent et écarquillèrent les yeux, avant de les plisser d’un air perplexe.
— ... À quoi tu joues ?
— Euh... Eh bien... essaya-t-elle d’expliquer, mais en vain.
Mais il n’y avait aucun mot pour décrire comment elle s’était retrouvée à faire le poirier contre son lit en pyjama et baskets.

Mais il n’y avait aucun mot pour décrire comment elle s’était retrouvée à faire le poirier contre son lit en pyjama et baskets.


— Excusez-moi... Je dormais à poings fermés jusque-là, dit une fille, qui devait avoir le même âge que la fille, tout en se courbant.
— Non, c’est à moi de m’excuser d’avoir été aussi bruyante.
La jeune inconnue dormait dans le lit aux rideaux fermés. Apparemment, elle n’était pas au courant de leur arrivée, car elle avait dormi pendant tout ce temps.
— Ce n’est rien, plus on est fou, plus on rit, dit-elle en rigolant.
Elle était en phase terminale.
Sa peau et ses cheveux étaient d’un blanc neige — plus encore que chez un albinos. Étant donné que la « disparition » ne provoquait aucun problème de santé particulier, si ce n’est la perte totale de toute pigmentation, elle n’avait pas l’air en mauvaise santé. Sa peau blanche la faisait presque ressembler à une fée.
Vu qu’elle était japonaise, ses yeux auraient dû être soit noirs soit marron foncé, mais les siens était d’un gris cendré clair. C’était sans aucun doute les symptômes de la phase terminale de la « disparition ».


Elle n’était pas encore complètement monochrome, mais cela n’était plus qu’une question de temps. Même s’il était vrai que la progression de la maladie n’était pas nécessairement linéaire et variait d’un individu à l’autre, il était évident qu’il ne lui restait que peu de temps.
— Eh bien, je crois que je vais faire les présentations, dit le médecin en se tenant à côté d’elle, cette petite beauté fait ses études dans ce lycée. Elle vit principalement ici du fait de sa santé fragile.
La fille en question se courba de façon un peu gênée, ce qui, par contre, était vraiment gracieux et collait parfaitement à l’image de la beauté malchanceuse.
— Elle doit avoir à peu près le même âge que vous, c’est-à-dire seize ans. On la surnomme...
— ... Docteur...!
Elle tira sur sa blouse blanche et protesta tout en murmurant avec des joues rouges. En voyant son désespoir, le garçon et la fille échangèrent un regard.
— ... Voyons, ce n’est pas quelque chose que tu peux cacher. Il n’y a pas à s’en faire. Ok, hum... Son surnom est « Princesse ».
— « Princesse » ? répondit la fille, surprise.
La fille qui venait d’être surnommée « Princesse » baissa les yeux tout en rougissant comme une tomate. Effectivement, cela semblait être le surnom parfait pour elle. Elle ressemblait vraiment à une princesse.
— ... J-Je n’aime pas ce nom parce que c’est vraiment gênant à porter, mais le docteur refuse de m’écouter et m’appelle tout le temps comme ça. Du coup, tout le monde en ville en fait de même maintenant...
— Mais il te va à merveille, dit le garçon.
Avec un sourire naturel qui exaspéra la fille.
J’espère que tune la dragues pas, petit saligaud !
— Excuse-moi... murmura Princesse en direction de la fille.
— Oui ? répondit la fille en la regardant.
— Excuse-moi... mais pouvez-vous me donner vos noms ? Ce n’est pas juste que je sois la seule...
— Je vois. Tu as raison. Je suis « Fille » !
— De la même façon, je suis « Garçon ». Enchanté de faire votre connaissance, votre majesté !
Une fois de plus, il esquissa un sourire mielleux. Cette fois-ci, la fille décocha son attaque spéciale du coup de coude — droit dans ses côtes.

Le temps que leur groupe, qui comptait désormais quatre personnes, ait fini leur léger repas qui consistait en quelques petits pains et de la salade d’algues, la fille était de nouveau en pleine forme. Il y avait juste au niveau des jambes où elle n’était pas complètement remise, du fait de son rhume.
Mais il ne faut pas oublier que c’était une sportive et une battante même si elle ressemblait encore à un cadavre la veille. Retrouver la pleine possession de ses moyens d’ici le lendemain allait être un jeu d’enfant pour elle.
— Ok, gamin. Il est temps pour toi de te mettre au travail, dit le médecin en se levant de son tabouret bon marché.
Tout en posant l’assiette en aluminium qui était la propriété de l’école, le garçon poussa un soupir intérieur. Il commençait à s’habituer peu à peu à son attitude suffisante.
Princesse a pour habitude de faire des balades en ville l’après-midi, tu sais. Malheureusement, j’ai un impératif extrêmement barbant mais également très important, je dois me rendre à une réunion à l’hôpital.
D-Docteur... rétorqua la princesse d’un air confus, mais il l’ignora.
— Par conséquent, Garçon, tu seras son escorte aujourd’hui. Profites-en pour visiter la ville tant que t’y es.
— Hé, Doc ! Et moi alors ?! répliqua la fille.
Le médecin pointa son index devant elle et dit :
— Je t’interdis de mettre le nez dehors. Et donc, je confisque ça.
Il tenait dans sa main un sac en papier qui contenait les vêtements qu’elle portait à son arrivée, ainsi que ses baskets.
— Que-Quand est-ce que...?!
Elle essaya immédiatement de les récupérer, mais il l’évita.
— Bon, tu sais quoi faire. Ne t’en fais pas, je reviendrai tôt dans la soirée.
Il leur lança un bref signe de la main et disparut aussitôt.
Ne restaient dans la salle qu’un garçon et une fille perplexes, et une princesse rouge comme une tomate le regard fixé sur le sol.

Au final, le garçon accepta d’escorter la princesse et partit avec elle en direction de la ville. La délicate princesse utilisait une chaise roulante pour se déplacer, et donc, fort heureusement, il n’allait pas devoir marcher main dans la main avec elle.
Mais ce n’était pour le moins pas suffisant pour calmer la colère de la fille, et elle le fusilla du regard tel un démon à cornes tout droit sorti de l’enfer.
— Hum... Je suis sincèrement désolée. On pourra revenir dès que tu en auras marre...
— Hm ? T’en fais pas. J’ai une dette envers le docteur, et de toute façon, il est trop tard pour calmer la fille maintenant, répondit-il avec conviction tout en poussant la chaise roulante.
Un soleil radieux brillant toujours autant que d’habitude les accueillit au moment où ils sortirent du bâtiment.
Il la poussa le long de la rampe en béton qui devait avoir été aménagée récemment si on se fiait à son apparence et traversa lentement la cour boueuse de l’école.
— Tu veux une ombrelle ?
— Pas encore, merci.
— D’accord, dit-il sans insister.
D’après ce qu’avait compris le garçon, les gens souffrant d’albinisme — une maladie congénitale qui est le fruit de l’héritage de gêne allélomorphe récessif — étaient très sensibles aux rayons ultraviolets du fait du déficit en mélanine dans la peau.
À la différence que la perte de couleur dans le cas de la « disparition » n’était pas due à un manque de cette même mélanine. La mélanine en elle-même devenait simplement incolore, et donc elle défendait toujours aussi bien que dans le cas du garçon contre les rayons ultraviolets, malgré qu’elle fût devenue complètement blanche.
Mais, comme l’exposition directe au soleil n’était pas bon pour elle, étant donné son cœur fragile, il avait pris une ombrelle avec lui juste au cas où.
— Par où commence-t-on, Princesse ?
— J-Je n’ai vraiment pas envie de te déranger, alors on peut rentrer si tu...
— Dis pas ça. C’est l’occasion rêvée pour moi de faire le tour de la ville, alors sois mon guide.
Princesse leva les yeux jusqu’au sourire sur son visage.
— ... Oui ! Tu peux compter sur moi !
Elle rayonnait de bonheur.
— Haha ! Dire que mon guide touristique est une prince-, commença-t-il avant de s’arrêter au milieu de sa phrase parce qu’il pouvait sentir la colère noire de quelqu’un dans son dos.
Pour une raison qu’il ignorait, il avait l’impression qu’une sombre aura s’échappait à travers les espaces des rideaux d’une certaine pièce de l’école derrière eux.
— E-Euh... Bon, allons-y maintenant !
— H-Hein ?
Le garçon commença à pousser la chaise roulante à une allure assez rapide, alors que Princesse, un peu étonnée, commença à lui parler de la ville.

Pendant ce temps, à l’infirmerie.
— UGAAAA !!
Sur cet étrange cri, la fille sauta du lit.
Scandaleux ! C’est un véritable scandale ! Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ?
Étant donné le léger côté tombeur des dames malgré lui du garçon, il devait déjà avoir charmé Princesse un nombre incalculable de fois sans même s’en rendre compte. Ce n’était pas juste une hypothèse, c’était une caractéristique même de son existence.
... Du moins, c’était l’effet qu’il avait sur elle.
Une délicate princesse, hein, pensa-t-elle. Je l’avais pas vue venir, celle-là...!
Elle avait été complètement prise par surprise par l’apparence de sa nouvelle rivale qui avait de plus une personnalité extrêmement féminine, ce qu’elle ne pourrait jamais imaginer avoir, même dans ses rêves les plus fous.
Enfin, bien entendu, rien de tout ça ne serait arrivé si elle n’était pas tombée dans les pommes après avoir attrapé un rhume.
Tout en réalisant que la situation était de sa faute, elle ne lui restait plus qu’une option : empêcher cette comédie romantique d’aller plus loin. Hélas, elle avait été privée de ses vêtements de tous les jours et de ses chaussures, tout ce qu’elle avait était le pyjama qu’elle portait. Même dans les jeux de rôle, le joueur commence généralement avec quelque chose qui ressemble plus ou moins à de simples vêtements, un bâton en bois et une paire de sandales. Par ailleurs, aussi téméraire qu’elle fût, sa pudeur l’empêchait de sortir dehors avec juste un pyjama.
— Arg... Il faut que j’arrête cette tournure comico-romantique que les choses sont en train de prendre...!
À la recherche d’objets utiles, elle fouilla la pièce.
Elle tomba sur la blouse blanche de l’infâme médecin scolaire sur le dossier de la chaise devant son bureau.
— ... Bon, je vais tenter le coup, je crois.
Elle l’enfila à contrecœur, mais une fois revêtue, elle l’aimait en fait plutôt bien. Comme elle était longue et avait des boutons, elle était mille fois mieux qu’un pyjama.
— Ne reste plus que les chaussures...
Malheureusement, il n’était pas évident de trouver ce genre de choses. Il était rare de retirer ses chaussures à l’école, après tout. D’après le docteur, il y avait des gens dans les classes, mais en tant que fugitive, elle préférait éviter les zones peuplées. D’un autre côté, même si le sol en linoléum de l’infirmerie ne posait pas de problème, elle n’avait pas non plus envie de marcher pieds nus sur le bitume.
Après avoir erré dans l’école ici et là, elle tomba sur une paire de sandales dans les toilettes du gymnase. Comme elle n’avait pas vraiment d’autre choix, elle choisit de les utiliser.
En laissant de côté le bâton en bois, qui ne lui était pas nécessaire, elle avait réussi à s’équiper d’une blouse blanche sale, d’un pyjama et d’une paire de sandales.
Elle trottina de bonne humeur et sortit de l’école — où elle tomba sur quelqu’un qu’elle ne connaissait que trop bien.
— Oh, c’est Cubby !
C’était sans l’ombre d’un doute leur ange gardien argenté, leur Super Cub.
En considérant le timing, il y avait peu de chances que le garçon soit allé la chercher, alors elle soupçonnait l’infâme médecin scolaire d’être derrière ça.
Les bagages trempés avaient été étendus sur le sol devant l’entrée et étaient en train de sécher au soleil avec Cubby elle-même.
Maintenant qu’elle y pensait, environ un quart de sa guérison était grâce à Cubby parce qu’elle n’aurait jamais pu atteindre cette ville sans ses roues.
Du fait d’avoir roulé à pleine vitesse pendant une demi-journée tout en étant exposée à la pluie toute la journée, sa peinture argentée était tâchée par des saletés et de la boue.
Elle fut soudain submergée par une espèce de sentimentalité qui était difficile à décrire avec des mots.
— ... Bon, ok ! T’as mérité un bon bain !
Les réparations et la maintenance étaient le travail du garçon, mais elle était certaine de pouvoir laver une moto toute seule.
Tout en respirant bruyamment par le nez, elle fouilla les parterres de fleurs et trouva un tuyau d’arrosage et un robinet. L’école est une étrange institution qui oblige ses utilisateurs et clients, à savoir les élèves, à faire le ménage, et donc, elle dénicha un seau et un chiffon en un rien de temps. Pour une raison inconnue, il y avait même du cirage pour voiture.
Son objectif principal, à savoir s’échapper, lui était complètement sorti de l’esprit.



— Salut ! Pas avec Doc aujourd’hui, Princesse ?
— N-Non. Bonne journée à vous.
— À toi aussi ! Hé le jeunot, occupe-toi bien d’elle, ok ?
— Oui. Vous pouvez compter sur moi.
Il y eut plusieurs salutations ici et là pendant leur balade. La description du boss, à savoir « ville vivante », s’avérait être exacte, ou peut-être qu’elle l’était devenue encore plus que quand le boss était là.
Les quartiers résidentiels, les centres de loisirs et autres avaient été abandonnés, et la plupart des habitants avaient déménagé dans l’école et d’autres grands bâtiments publics. Apparemment, il était plus facile de cette façon de contrôler combien de gens avaient disparu et ainsi garder la ville intacte.
Incapables de continuer à fonctionner, la plupart des boutiques du centre-ville étaient fermées. D’après Princesse, les épiceries et les poissonneries de la ville soit avaient également fermé boutique soit étaient simplement utilisées pour leurs installations étant donné qu’il n’était plus nécessaire de passer par eux pour la distribution de nourriture. Les portes des papeteries et autres libraires étaient grandes ouvertes, accueillant quiconque ayant besoin de quelque chose.
— Mais n’empêche... pensa le garçon avant de dire, tout le monde t’aime bien, pas vrai, Princesse ?
— C-Ce n’est pas ce que tu crois, essaya-t-elle de nier tout en rougissant, mais du fait qu’absolument tous les gens qu’ils avaient rencontrés jusque-là l’avaient saluée et taquinée, ces paroles ne pesaient pas bien lourd.
— C’est juste que j’aime me balader...
— Je vois. Autrement dit, tu es l’idole de cette ville.
— L’idole...
Il pensa avoir perçu de la mélancolie dans sa voix pendant l’espace d’une seconde, mais quand il regarda dans sa direction, elle souriait comme l’instant d’avant.
Ils avaient descendu une longue pente raide et avaient atteint l’endroit qui était en quelque sorte le marché de la ville, où les objets de la colline et les prises de poissons de la mer étaient échangés ou distribués. Comme l’heure d’ouverture du marché de poissons, qui était un entrepôt portuaire retapé, avait été légèrement décalée, il y avait peu de monde. Mais il n’empêche que cela faisait des mois qu’il n’avait pas vu pareille densité de population.
— Excuse-moi, Garçon, est-ce que tu aimerais voir la mer ?
— La mer ?
— Oui. Comme c’est une ville portuaire, on peut même voir le littoral !
— Bonne idée. Peut-être même que je devrais me baigner tant que j’y suis.
— Tu ne devrais pas sous-estimer nos côtes, ou la prochaine fois que tu reviendras dans cette ville, ce sera en tant que noyé.
— Hein ? dit-il en tordant le visage.
— L’eau n’est pas si chaude que ça même en été, et les vagues sont très fortes. Et il n’y a pas de plages non plus.
— ... Je vais tâcher de ne pas oublier ça.
Tout en poussant la chaise roulante, le garçon se jura de refuser catégoriquement si jamais la fille l’implorait d’aller se baigner dans la mer.
Après avoir continué à travers la ville, puis une large colline, pendant une quinzaine de minutes tout en suivant ses indications, la mer bleu foncé qu’il pouvait jusqu’ici vaguement voir au loin se trouvait désormais juste sous ses yeux.
C’était un port de pêche pas si large que ça avec quelques bateaux de pêche flottant sur l’eau et un imposant phare sur le côté. Une brise marine leur chatouilla les narines et firent voler leurs cheveux.
Sous leurs yeux se trouvait la mer sans fin.
— Elle est vraiment grande...
— La mer ?
— Non, cette île. Je suis né et j’ai grandi dans la capitale, tu sais. C’est juste que je m’y ferai jamais.
— Hein...? Corrige-moi si je me trompe, mais vous avez fait tout ce chemin depuis la capitale ?
— Ouais. Ça nous a pris trois mois, par contre.
— Avec la fille ?
— Avec elle, ouais.
Visiblement très surprise, Princesse écarquilla les yeux.
— Une telle distance... en trois mois...
— Bah, si on n’avait pas eu notre moto, on aurait été en train de rôtir dans un coin avant même d’avoir pu quitter l’île principale, dit-il en rigolant.
— Vous avez mis toutes vos affaires sur la moto ?
— Ouais. On a pris avec nous quelques couvertures pour dormir, de la nourriture et de l’eau. Et bien entendu, des vêtements et quelques bricoles de tous les jours. On n’aurait vraiment jamais pu y arriver sans notre Super Cub.
— Cub ?
— Ah, j’imagine que ce nom ne te dit rien. C’est le nom d’une mobylette qu’on utilise souvent pour les livraisons de journaux ou de pizzas.
— Cubby-chan, n’est-ce pas ? Quel joli nom !
Enfin, « Cubby » avait été promue en « Cubby-chan ». Mais ce n’était que lui rendre justice, étant donnés les services rendus par cette dernière. « L’étape suivante serait « Cubby-tan », j’imagine ? » rêva-t-il futilement.
— Je sais pas si on peut la qualifier de mignonne ou pas, mais je peux te garantir que c’est du solide ! Comme elle a été conçue pour ça, elle est résistante et peut supporter beaucoup de poids.
— Une vraie bosseuse, hein ?
— Exactement. Et elle tombe rarement en panne.
— ... Est-ce que je pourrais monter dessus rien qu’une fois ?
La demande de Princesse lui avait ôté les mots de la bouche.
— Eh bien...
— Hein ?
Tout à coup, un fort coup de vent coupa le garçon. Ils avaient rapidement fermé les yeux et regardaient le vent souffler.
Cette soudaine bourrasque les dépassa et laissa un silence entre eux.
— ... On dirait que le vent s’est levé. On rentre ?
— ... Oui, c’est une bonne idée.
Sans répondre à sa question précédente, le garçon commença à pousser la chaise roulante.
Tout en regardant la pente qu’il venait de descendre, il aperçut un point qui était l’école où se trouvait la fille.

Pendant ce temps-là, du côté de la fille.
— Oooh, papy ! Drague pas une fille qui pourrait être ta petite-fille !
— Non, non, mais tu es assez-ARG ?!
— M-Ma petite demoiselle ! Si tu le frappes aussi fort dans le dos, il risque de refaire un arrêt cardiaque !
— Oh ? Vous inquiétez pas, je le ressusciterai si ça arrive, dit la fille.
— Quoi ?! Tu vas avoir droit à un bouche-à-bouche de sa part ?! Vite, il faut que mon cœur s’arrête maintenant !
— Il vaudrait mieux pas, mon gars. À ton âge, tu cannerais avant même que ses lèvres atteignent les tiennes. À nous autres, il ne nous faut pas longtemps avant de passer l’arme à gauche. Après tout, il y a plus de vieillards ici que de secouristes.
— Tss ! J’en ai reçu des invitations pour l’enfer depuis la guerre, et je suis toujours là. Alors s’accrocher à la vie quelques secondes de plus, c’est du pipi de chat pour moi !
Avant même qu’elle ne s’en rende compte, la fille laveuse de moto s’était transformée en idole des vieilles personnes vivant dans l’école.
Mais, soudain, en même temps qu’un bruit sourd, une bouteille frappa l’arrière de sa tête.
Comme elle ne s’attendait pas du tout à un coup pareil, elle s’était accroupie et se frottait la tête. Tout en se tordant à cause de la douleur qui se propageait dans son crâne, la personne qu’elle vit en se retournant était, comme elle s’y attendait, le grand médecin scolaire.
— Ah !! À quoi vous jouez, saleté de Doc ?!
— La ferme ! Pourquoi tu n’es pas restée couchée comme je te l’avais dit ?! Tu n’es plus à la maternelle, tu sais ? T’es si écervelée que ça ?! cria le docteur avec une bouteille dans sa main droite et une sacoche dans l’autre.
Soit dit en passant, le contenu de la bouteille semblait être du véritable saké japonais. Même s’il avait retenu ses coups, et si jamais elle s’était cassée ?
— Je suis pas écervelée ! C’est juste... C’est juste que je voulais remercier Cubby en... en la lavant...
— Quoi...?
Il regarda en direction de la Super Cub, qui brillait effectivement de mille feux. Contrairement à la moto sale qu’il avait vue ce matin, elle ressemblait à une machine flambant neuve. Son corps avait été lustré et les pièces du moteur encrassées par l’huile avaient également été nettoyées. Même les roues avaient été polies, ce qui donnait vraiment l’impression d’assister à une renaissance complète.
— Qu’est-ce que... Généralement, on ne se met pas à laver une voiture quand on est encore malade, non ? Et si jamais tu avais fait une rechute à cause de l’eau froide sur tes mains et tes pieds ?
— Mais non. Je suis déjà guérie, et j’ai pas envie de passer ma vie dans ce lit. Ça me briserait le cœur de gâcher ma jeunesse comme ça !
— ... Rah... Et vous aussi, les ancêtres... Vous n’avez pas honte de vous ? Je pourrais être votre fils, bon sang de bonsoir... dit-il en lançant un regard plein de reproche au groupe de vieux hommes.
Ces derniers, cependant, semblaient n’en avoir rien à faire.
— Mmm ? Mais qu’est-ce que tu racontes, le jeunot ? Malheureusement, on est tous de vieux schnocks. Impossible de me souvenir de quoi que ce soit. Et toi, mon gars, tu te souviens pourquoi on est sortis, dis ?
— Aucune idée, je souffre d’Alzheimer, moi. Aux toilettes peut-être ?
— Ah, je vois. Hé, toi là, où sont les toilettes déjà ?
En quelques instants, ils avaient improvisé et trouvé un mensonge. Leur jeu d’acteur était vraiment magistral.
Néanmoins, le médecin ne semblait pas d’humeur à les féliciter, mais il n’avait plus envie d’aborder le sujet.
— Peu importe, bande de vieux croûtons ! Dépêchez-vous de retourner dans vos lits ! Pas la peine de venir se plaindre si vous vous faites maudire par les mamies !
— Ouais, ouais. Ne jamais s’approcher d’un vaurien qui gâche cette occasion en or de pouvoir discuter avec une petite jeunette. Ça se fait pas de faire ça à un vieil homme. En plus, bobonne est déjà six pieds sous terre. Essaye de me maudire pour voir !
— J’espère que tu ne regretteras pas tes paroles une fois que tu seras six pieds sous terre à ton tour, vieux schnock...
Tout en échappant au regard perçant du médecin, les vieux hommes continuèrent à se plaindre.

— Rah... Juste parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire...
— Ahahaha ! Bah, grâce à ça, vous avez eu l’occasion de vous passer un peu les nerfs, pas vrai ? Et moi, j’ai eu un peu d’aide.
Il n’avait plus l’énergie de répliquer.
— Ah, ça me rappelle que j’avais pris ça au cas où. On dirait que je ne vais pas en avoir besoin, dit-il en lançant à la fille un petit objet brillant.
C’était un porte-clés qui lui était familier. Comme elle n’avait pas pu mettre la main dessus pendant qu’elle lavait la moto, elle pensait que c’était le garçon qui l’avait pris avec lui.
— Les clés de Cubby ? Pourquoi vous avez fait ça ?
— Hein ? Bah, je me suis dit que tu risquais de partir à leur poursuite si je la laissais là.
— À la poursuite de qui ?
— ... Ben, du gamin et de Princesse.
En une fraction de seconde, le teint hâle de son visage vira à un blanc du même niveau que celui des craies de l’école derrière elle.

— ARRÊTEZ CETTE COMÉDIE ROMANTIIIIIIQUE !!!
Tel un éclair, la fille sauta sur la Super Cub et inséra les clés, avant d’actionner la pédale de démarrage tellement fort que le véhicule pouvait presque rouler sans moteur.
— ATTENDS VOIR, GARÇON !
Tout en se mettant sur la roue arrière comme dans un film d’action, elle commença à avancer.
— Hein ? Qu’est-ce que tu me veux ?
L’instant d’après, elle entendit une réponse à bout portant et la roue avant majestueuse de Cubby retomba sur le sol.
Derrière elle, elle aperçut une chaise roulante poussée par le garçon qui la regardait suspicieusement pendant que Princesse écarquillait les yeux.
— Hein, quoi ? Garçon ?! Qu’est-ce que tu fais ici ?!
— Ce que je fais là...? On revient de notre balade, c’est tout. Mais et toi, à quoi tu joues, Fille ?
Elle était obligée de lui donner une réponse.
Mais dans son état actuel — autrement dit, vêtue d’une blouse blanche par-dessus son pyjama avec les manches retroussées et des sandales aux pieds, le tout sur une moto — il était presque impossible de trouver une explication rationnelle à tout ça.
Après avoir entendu à plusieurs reprises que le garçon n’avait fait qu’accompagner Princesse et rien de plus, la fille finit par accepter son excuse et sa colère se dissipa. Pour commencer, même si le garçon était en pleine adolescence, il n’était pas sournois au point de sauter sur une fille malade.
Rah, elle ne me fait pas du tout confiance ou quoi ?
— Pourquoi tu soupires tout le temps, Garçon ?
— Ah, non, pour rien.
Ils se retrouvaient à nouveau dans l’infirmerie, après avoir mangé le dîner. Pour être précis, ils étaient dans une zone séparée dans la salle, là où se trouvaient deux des trois lits ; ils avaient tiré les rideaux de leurs lits de façon à s’isoler du reste de la pièce.
Pendant ce temps-là, Princesse était en train d’être examinée de l’autre côté.
— Une seconde, me dis pas que tu regrettes de pas pouvoir mater Princesse pendant qu’elle se fait examiner...
— Non, rétorqua-t-il d’une traite tout en continuant à ranger.
Mettre de l’ordre dans les affaires qu’ils avaient étendues pour qu’elles sèchent demandait une approche bien planifiée. Étant donné la quantité de bagages qu’ils avaient, il aurait été très compliqué de tout ranger sans les disposer d’une certaine façon.
Heureusement, ils avaient pu mettre la main sur quelques provisions en compensation pour l’aide apportée en cuisine et aux tâches ménagères.
Ils étaient particulièrement reconnaissants pour le réapprovisionnement en médicaments, mais aussi en essence, eau et nourriture.
En termes d’essence, il ne leur restait que la moitié du réservoir.
Hélas, même cette ville active n’avait pas les moyens de produire de l’essence, c’était donc une denrée rare ici aussi, et la fille dut servir un peu de vin aux vieillards de l’association de pêche pour mettre la main sur une petite quantité. Enfin, la fille s’était bien préparée, et donc ce ne fut pas une si mauvaise affaire que ça.
La fille rangea les affaires dont ils n’allaient pas se servir de sitôt, puis mit ensemble celles dont ils se servaient tout le temps et leur équipement de couchage, et ferma la fermeture éclair.
— Bon ! On est parés pour demain.
— Oh là, minute papillon, vous voulez déjà vous en aller ? Vous êtes si pressés que ça ? demanda le docteur de l’autre côté du rideau.
Après un petit rire étouffé, la fille répondit :
— C’est trop risqué de rester ici ! Je veux pas qu’il prenne le mauvais chemin, vous savez.
— Quoi ?
— Laissez tomber !
Elle se saisit de la couverture et la plia.
— Et voilà. Examen terminé. On dirait que tout va bien.
— Tout ça, c’est grâce à vous, Docteur.
Juste après que Princesse eut prononcé ces mots avec sa voix carillonnante, les rideaux qui séparaient les deux zones furent ouverts.
— Allons, vous feriez mieux de vous préparer à aller dormir. L’électricité est coupée à neuf heures.
— Sérieux ? demanda la fille en levant la tête.
— Évidemment ! Notre seule source d’électricité provient de la centrale hydroélectrique du barrage en amont de la rivière, alors on ne peut pas se permettre de la gaspiller. Mis à part quelques lieux vitaux comme notre hôpital, la ville n’a d’électricité que la journée.
— Mais et Princesse alors ? Elle va s’en sortir sans courant ? demanda le garçon avant de regarder en direction de Princesse, qui pour une raison ou une autre se mit à rougir et baisser les yeux.
— Dans son cas, c’est juste que son cœur est fragile, alors elle n’a pas besoin de respirateur artificiel. Ce que j’ai ici à l’infirmerie est amplement suffisant pour l’instant.
— Je vois.
— Des habitants du coin s’occupent de la centrale. Enfin, en fait, ce ne sont que des amateurs, mais on a également quelqu’un qui a été employé là-bas. Grâce à ses instructions, on a plus ou moins réussi à tout garder en ordre. On pourrait croire que cette ville a de la réserve, mais ce n’est pas le cas.
— ... Alors les temps sont durs pour tout le monde, hein.
— On peut dire ça. Enfin bref ! Dépêchez-vous de vous préparer à dormir. Vous allez vous coucher tôt et vous allez aussi devoir vous lever tôt — si vous veniez à faire la grasse matinée, vous aurez droit à du désinfectant droit dans les yeux.
— Ouais, ouais, j’ai compris ! Je vais aller me coucher.
La fille ferma les rideaux et commença à se changer.
— Toi aussi, Princesse. La journée a dû être épuisante pour toi, n’est-ce pas ?
— Oui.
Elle retourna également dans son lit, et se glissa sous sa couette.
— Bon, gamin, bonne nuit. Je suis dans le bâtiment ouest si besoin est.
— Compris, dit-il en lui faisant un signe de la main.
— Et petite, embraya le docteur.
— Hm ?
— Si jamais il touche à un cheveu de Princesse, tue-le.
— Ok, pas de problème !
Réponds pas ça du tac au tac...
— Et Garçon.
— Qu’y a-t-il encore ?
— Je m’en fiche si t’as l’intention de lancer une attaque nocturne sur la petite, mais fais en sorte de pas réveiller Princesse.
— Dégagez de là, sale toubib de mes deux !!
La fille, rouge comme une tomate jusqu’aux oreilles, lui balança une bouteille de deux litres d’eau à la figure.



Quelques minutes plus tard, comme l’avait annoncé le médecin, les lumières s’éteignirent, marquant l’arrivée de la nuit pour les trois adolescents dans l’infirmerie.
La première à s’endormir fut la fille. Sûrement qu’elle s’était beaucoup fatiguée sans s’en rendre compte. Après avoir raconté au garçon deux ou trois choses qui lui était arrivées pendant la journée, elle s’endormit.
Environ une demi-heure s’était écoulée depuis que les lumières s’étaient éteintes, et le garçon décida d’allumer discrètement une des bougies dont la pièce était équipées. Tout en faisant attention à ce que le fin cierge ne s’éteigne pas, il sortit leur journal de leurs bagages.
— Tu es toujours debout...?
— Hein...?!
Ce soudain murmure avait fait lever le regard du garçon. Il tira les rideaux et aperçut Princesse, qui avait fait de même avec les rideaux de son côté.
— Ah, pardon. Je t’ai réveillée ?
— Non, ne t’en fais pas pour ça. C’est juste que je n’arrive pas à m’endormir vu que j’ai déjà dormi pendant la moitié de la journée, dit-elle en riant et elle enfila ses chaussons en se levant de son lit.
— Je peux venir de ton côté...?
— Euh... Ah, oui, bien sûr ! dit-il en hésitant un peu après s’être rappelé de ce qu’avait dit le docteur un peu plus tôt.

Le livre dont elle se saisit n’était pas un fin livre, mais un splendide journal qui faisait dans les cinq centimètres d’épaisseur et dont les bords étaient protégés par du laiton.

Étant en pyjama vingt-quatre heures sur vingt-quatre, peut-être qu’elle ne prêtait que peu d’attention à son apparence, mais pour le garçon, un vigoureux mâle, ses yeux qui scintillaient à la lumière de la flamme produite par la bougie ou sa fragile clavicule qui dépassait de ses vêtements étaient un spectacle envoûtant.


Qu’elle fût consciente de son état mental ou non, elle s’assit rapidement sur son lit à côté de lui. En plus de ça, ses joues étaient rouges — ou du moins, elles semblaient l’être pour le garçon.
Tout en commençant à transpirer intérieurement, il ferma le journal.
— Qu’est-ce que tu fais à une heure aussi tardive ?
— Hum, eh bien, j’écris dans notre journal... dit-il avant de lui tendre le livre. Regarde.
Le livre dont elle se saisit n’était pas un fin livre, mais un splendide journal qui faisait dans les cinq centimètres d’épaisseur et dont les bords étaient protégés par du laiton.
— Waouh, il a l’air robuste...
— On l’a trouvé dans une librairie de la capitale. J’aurais préféré quelque chose de plus petit et plus léger, mais la fille a eu le coup de foudre pour celui-là.
Un sourire se dessina sur son visage alors qu’il se remémorait de cette page de leur histoire. Ils se déplaçaient encore à vélo à ce moment-là ; il en avait des choses à dire sur le fait d’avoir à trimballer cet affreux poids mort inattendu.
— Est-ce que tu parles d’aujourd’hui ?
— Ouais. Il s’est passé beaucoup de choses ces derniers temps. C’est clair que je ne manque pas de choses à écrire.
Il ouvrit le journal et commença à écrire. Il se contenta d’écrire la date dans un coin de la page, mais pas de nom.
— Excuse-moi, mais pourquoi laisser la page blanche...? demanda Princesse en pointant du doigt la page précédente.
La page qui était censée contenir les évènements de la veille était complètement blanche.
— C’était à la fille d’écrire ! On fait ça à tour de rôle, tu sais.
— ... Mais n’était-elle pas malade ce jour-là ? Pourquoi ne pas écrire à sa place ?
— Non, on ne fait jamais ça. Ô grand jamais. Enfin, c’est la fille qui a insisté pour qu’on fasse ça. Un jour, elle s’était tordu le poignet droit et ne pouvait plus tenir le stylo, mais elle a réussi à trouver le moyen de le faire quand même.
Le garçon tourna les pages du journal et s’arrêta à une page du milieu du mois de mai. Et effectivement, une incroyable écriture ressemblant à une limace dansant la samba leur sauta aux yeux.
— Même elle-même est incapable de lire ce qu’il y a d’écrit... et elle a dit qu’elle a oublié aussi...
Soudain, il remarqua que Princesse le dévisageait. Au moment où le garçon leva les yeux le cœur tressaillant, elle ouvrit timidement la bouche.
— Excuse-moi... mais pourrais-tu me raconter ce que vous avez vécu pendant votre voyage ?
— Ce qu’on a vécu ?
— Oui. J’aimerais vraiment pouvoir entendre votre histoire. Est-ce possible ?
Il n’y avait aucune raison de refuser.

Le garçon décida de raconter toutes les histoires qui avaient des chances de l’intéresser.
Princesse retourna rapidement dans son lit et revint avec plusieurs choses : quelques bougies et un thermos qui contenait du thé jasmin — le meilleur ami des discussions avant de dormir — ainsi que quelques cookies faits par Princesse qui allaient faire office de biscuits pour le thé. Avec ça, les préparations étaient fin prêtes, et c’était comme s’ils étaient sur le point de faire un goûter de minuit. Après avoir fermé les rideaux de façon à ne pas éveiller les soupçons d’un certain méchant médecin, l’histoire du voyage du garçon et de la fille commença.
Comment ils avaient pris la route. Comment ils s’étaient retrouvés dans une rizière le jour où leur phare avant s’était soudainement éteint alors qu’ils roulaient sur une route de campagne. Comment ils avaient failli être emportés par le courant alors qu’ils tentaient de traverser une rivière parce que le moteur de leur moto était tombé en panne.
Puis, ce qu’ils avaient vécu après être arrivés sur cette île. À l’aise et lentement, il parla de leurs souvenirs, tout en croquant dans ses cookies ou en sirotant son thé de temps à autre.
En entendant l’histoire du directeur et du boss, Princesse avait la larme à l’œil, et quand il lui parla de la fièvre de la fille, elle se couvrit la bouche.
À l’évocation de tous ces étranges souvenirs, le garçon éprouvait un intense sentiment de nostalgie, et maintenant qu’il y pensait, ils en avaient vraiment réchappé de peu. Dans l’histoire de la rizière, il s’était foulé la cheville et du coup, ne pouvait plus appuyer sur la pédale de démarrage, ne leur laissant pas d’autre choix que de laisser la fille conduire, et dans l’histoire de la rivière, la fille avait failli se noyer. Et ce qui s’était passé avec le boss se passait de commentaires.
Mais bizarrement, ils lui semblaient tous être de bons moments quand il se les remémorait. Il pouvait les classer dans les souvenirs vraiment heureux, pas simplement les histoires amusantes que pour lui.
C’était probablement parce que la fille était avec lui, énervante par moments, trop pressée et une vraie goinfre qui avait de l’énergie à revendre.
Le garçon décida de garder ça pour lui, par contre. La majorité des choses dans ce monde ne pouvaient être exprimées sans utiliser des mots, mais il pensait qu’il y en avait qui ne pouvaient atteindre leur véritable valeur qu’une fois transmises sans leur usage.

Avant qu’il ne s’en rende compte, il était déjà tard.
— ... Eh ben, j’ai beaucoup parlé, hein ? Tu dois être fatiguée, non ?
— Ça va. J’ai complètement oublié l’heure comme c’était vraiment intéressant, dit-elle en riant de façon élégante et en posant les tasses de thé et l’assiette de cookies dans l’évier rempli d’eau.
Le garçon jeta un œil à la bougie, qui avait beaucoup rétréci, et se leva.
— Il est déjà bien tard, alors on ferait mieux d’aller dormir. On doit se lever tôt demain, pas vrai ?
— Oui...
Il acquiesça et ferma les rideaux après s’être assuré que Princesse était bien dans son lit.

L’ombre qui se dessina sur son visage quand elle lui répondit ressemblait d’une certaine façon à ce qu’il avait pu voir plus tôt dans la journée.
Tout en sentant quelques doutes se lever, il partit se coucher.



Le sommeil chez l’homme est une succession de phases de sommeil profond et peu profond, un cycle durant environ deux heures. Que cela ait une influence ou pas, le garçon se réveilla après seulement quatre heures.
Il ouvrit les yeux et aperçut un plafond noir. Il n’y avait pas de bougie allumée, alors il faisait vraiment noir comme dans un four.
Il ignorait complètement pourquoi il s’était réveillé. Il n’avait même pas tant dormi que ça la veille, et en fait, il était toujours fatigué.
Et pourtant, il s’était réveillé.
Il se redressa lentement et pouvait voir que la fille dormait à poings fermés dans le lit d’à côté. Sa capacité à dormir si profondément après avoir déjà tant dormi pouvait vraiment être qualifiée de don de la nature.
Malheureusement, avec son ventre nu, ses bras et ses jambes écartées sur le lit, et sa tête complètement à côté de l’oreiller et sa couette par terre, elle ne faisait vraiment pas féminine. Pas même l’allure d’une jeune et saine étudiante.
Après avoir poussé un soupir, il la remit dans une position adéquate et tira la couverture sur elle. Il prit une gorgée dans la bouteille à côté de son lit et était sur le point de retourner se coucher quand il remarqua que les rideaux de Princesse étaient ouverts. Pire, la seule chose visible était la lumière de la lune à travers la fenêtre, mais aucun signe d’elle.
— ... Aux toilettes peut-être...? murmura-t-il et, tout en penchant la tête, posa sa main sur le lit vide.
Il était trop froid pour qu’elle fût vraiment partie aux toilettes.
— Une fugue, pensa-t-il un moment.
Mais ça n’avait aucun sens. Après tout, elle n’était pas comme la fille, et il était peu probable qu’une fille aussi docile puisse fuguer au beau milieu de la nuit. Sans compter qu’avec son corps fragile, c’était de toute façon impossible.
Puis, son regard s’arrêta sur la table à côté de son lit. La bougie et la soucoupe que Princesse avait apportées pour leur goûter n’étaient plus là. Le journal fraîchement mis à jour non plus.
Le garçon grommela, sentant comme un malaise.
Il ne pouvait semble-t-il plus se rendormir, même s’il se blottissait dans sa couette. Pour un sommeil paisible et un réveil en douceur, il n’avait pas d’autres choix que de faire une bonne action.
Le garçon enfila sa chemise par-dessus son pyjama, puis ses chaussures et quitta l’infirmerie.

Avec une bougie sur une soucoupe, le garçon sortit de l’école. Comme la nuit était, comme on pouvait s’y attendre, plutôt fraîche, il éternua une fois.
— Bon, par où commencer, dit-il d’un air inquiet.
Mais ses inquiétudes furent chassées quelques instants plus tard.
Il aperçut une mystérieuse source de lumière au centre de la cour de l’école. C’était le même genre de bougie qu’il avait avec lui. Il pouvait distinguer une silhouette assise là, les genoux courbés à côté de la lumière orangée.
C’était Princesse. Il ignorait ce qu’elle faisait là, mais c’était bien elle.

À mesure qu’il s’approcha d’elle, Princesse s’aperçut de la lumière de sa bougie et se retourna.
Garçon...
— Tu vas attraper froid à rester dehors la nuit !
— ... Mais c’est déjà le matin, dit-elle en riant.
Mais son sourire n’était pas enjoué comme la veille, mais empreint d’autodérision. Quelque chose clochait.
— Qu’est-ce que tu fais ici à une heure pareille ?
Il s’assit à côté d’elle sur le sol froid.
— ... Rien de spécial. Des fois, c’est juste que je ne supporte plus de rester enfermée dans cette infirmerie.
— Bah, c’est vrai que ça a pas l’air bien excitant de rester assise dedans à longueur de journée...
— Je passe mes journées à dormir et ne rien faire. Et puis, je n’ai pas de hobby particulier, dit-elle avant de lever les yeux vers le ciel étoilé.
La lune entourée d’innombrables étoiles brillait dans le ciel dégagé.
— ... Je n’ai vraiment rien fait de ma vie...
— Mais c’est normal puisque tu as toujours été malade, non...?
Princesse se tourna vers lui. Le garçon recula un peu parce que la bougie éclairait son visage de façon étrange.
— Mais ce n’est pas le cas, tu sais.
— Hein...?
Son esprit fut dans l’incapacité de saisir ce qu’elle venait de dire.
— Le mot « malade » sert à décrire un corps sain qui cesse de fonctionner correctement, n’est-ce pas ? Et mon corps fonctionne comme il faut.
— Mais alors, pourquoi est-ce que...
... tu vis dans cette infirmerie dans ce cas ? S’il n’y avait aucun problème avec son corps, pourquoi ne pouvait-elle pas vivre comme n’importe quel être humain ?
— « Mon cœur est fragile ». C’est aussi simple que ça.
— Juste... fragile ?
— J’ignore comment on appelle ça vu que le nom officiel a déjà disparu, mais je souffrais d’une maladie qui faisait que le sang ne circulait pas correctement dans mon cœur. Une maladie congénitale.
Elle leva à nouveau les yeux vers le ciel étoilé.
— C’était la goutte de trop pour mon cœur. Après avoir découvert que j’en étais atteinte et après plusieurs examens, on m’a opérée quand j’étais en CM1. L’opération fut un succès vu que le trou fut rebouché, mais à ce moment-là, mon cœur était déjà fatigué.
— ...
Le garçon resta silencieux. Elle n’attendait sûrement pas de réponse de sa part de toute façon.
— On m’a dit qu’à cause d’un trou dans ma cloison intra-ventriculaire, mon cœur devait supporter cinq fois plus de sang qu’en temps normal. C’est bizarre, hein ? J’ai seize ans, mais j’ai le cœur d’une grand-mère !
— C’est pour ça que tu dis que ton cœur est fragile...?
— Oui. Mon pouls explose si je fais un peu de sport et je me mets à tousser quand je suis trop excitée. C’est aussi pour ça que le docteur prend toujours soin de moi. Il s’occupe de moi depuis que je suis arrivée dans cette école, il y a environ quatre mois.
Le regard du garçon tomba soudain sur le journal dans ses mains.
— ... Excuse-moi. Je savais que je n’aurais pas dû, mais je l’ai lu.
Il voulait lui dire qu’elle n’avait pas à s’en faire pour ça, mais les mots ne voulaient pas sortir de sa bouche.
Alors que le garçon restait sans voix, Princesse serra le solide et épais journal contre sa poitrine.
— J’ai adoré le lire. Vos aventures à toi et à la fille avaient l’air si vivantes qu’on s’y serait cru. J’ai même pensé tenir un journal moi-même.
Soudain, le sourire sur son visage s’estompa. Elle serrait fermement le journal tout en regardant par terre.
— Mais ça ne servirait à rien. Si je tenais un journal, ça ne serait que pour parler de mon cœur. « Aujourd’hui, j’ai eu une quinte de toux », « Aujourd’hui, je suis allée à l’hôpital », « Aujourd’hui, j’ai eu de la fièvre et j’ai dû rester à l’infirmerie », et ainsi de suite.
Elle esquissa à nouveau un sourire. Celui d’autodérision.
— C’est pour ça que je suis jalouse de vous deux. Voyager à travers le pays avec quelqu’un qui t’est cher, surmonter tous les obstacles se présentant face à vous... Mais pour moi, c’est...
Le garçon resta silencieux.
— Je n’ai jamais voyagé, et je ne suis jamais sorti avec des amis. Quand les autres se mirent à disparaître les uns après les autres dans cette école, je n’étais pas triste non plus, parce que je n’avais pas le moindre ami, dit-elle avant de se lever.
Tout en tournant le dos au garçon, elle se dirigea lentement vers l’entrée de l’école.
— J’ai toujours vécu sans rien faire depuis l’école primaire. Et je vais bientôt disparaître sans rien n’avoir jamais fait.
Princesse fit virevolter ses cheveux blancs avec ses doigts fins. Sa chevelure d’un blanc pur brillait comme de l’argent sous la lumière de la lune.
Mais c’était une lumière insidieuse.
C’était le reflet du désespoir qui illustrait profondément le fait qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps.
Princesse se tourna dans sa direction tout en tentant désespérément de sourire.
— Mais ne te méprends pas. Ce n’est pas du pessimisme ! Il suffit de regarder autour de nous. La « disparition » se propage. On disparaît les uns après les autres, quelle que soit notre nationalité, qu’on soit jeune ou vieux, et au moins aussi aléatoirement que la mort elle-même.
Pour le garçon, ces mots résonnaient étrangement comme ils ne lui ressemblaient pas du tout.
— ... Un jour, je me suis demandé si j’étais vraiment « chanceuse de ne pas avoir encore disparu ».
Incapable de la suivre, le garçon afficha une mine ombrageuse pendant quelques instants.
— Comment ça ?
— Était-ce que je « n’avais pas disparu », ou plutôt que j’avais « été abandonnée » ?
Le garçon retint son souffle.
— Penses-y : dès qu’un homme décède, son cerveau s’arrête de fonctionner et son corps commence à pourrir. Mais même s’il a été scientifiquement prouvé que les humains ne sont que des bouts de viande et que l’existence de l’âme n’a pas été confirmée, des milliards de personnes croient qu’il existe une vie après la mort. Alors pourquoi n’aurais-je pas le droit de croire en une vie après la « disparition », alors qu’on ignore tout de cette maladie ?
Puis, elle s’arrêta et, sûrement parce qu’elle était en colère, serra sa main contre sa poitrine.
— ... Et donc, pour moi, mon salut viendra de la « disparition ». Si je venais à disparaître, je pourrais rejoindre les autres... sans plus jamais avoir à souffrir... de ce cœur...

Un silence pesant s’installa entre eux. La brise nocturne, déjà fraîche à la base, semblait terriblement humide, et il fallait beaucoup de volonté, que ce soit pour parler ou rester debout.
Il ignorait au bout de combien de temps, mais le garçon finit par ouvrir la bouche.

— ........ Oh, c’est vrai !

— Hein ?
Un étrange cri s’échappa de ses lèvres quand le garçon brisa soudainement le silence d’une voix stupéfaite.
— Ah, tu sais, je viens juste de me rappeler que tu m’as dit que tu voulais monter sur Cubby hier.
— Eh bien... Euh, oui. J’ai effectivement dit ça...
Princesse fut prise de surprise par ce soudain changement de sujet. Et rien d’étonnant à cela — son discours extrêmement sérieux avait été ramené d’un coup à leur conversation futile de la veille.
— Ça te tente toujours ? Maintenant par exemple.
— Maintenant...?
Le garçon esquissa un sourire machiavélique jusqu’aux oreilles face à Princesse, qui écarquillait littéralement les yeux.
— Ouais. Maintenant.

S’il est vrai qu’on ignore si fusiller quelqu’un du regard peut vraiment tuer quelqu’un, apparemment, cela ne fonctionne pas de loin. Parce que si c’était le cas, le garçon serait déjà mort à coup sûr.
— CEEeeE SaLe DRaGuEeeEuUuuURRrr !!
La fille fixait du regard la cour de l’école tout en serrant les dents. Le cadre de la fenêtre de la porte d’entrée hurlait de douleur sous la pression de la poigne de la fille, mais cette dernière était bien trop absorbée par les deux silhouettes au centre de la cour et ne prêta pas la moindre attention à ses complaintes.
L’envie d’aller aux toilettes l’avait réveillée, mais elle avait alors remarqué qu’il n’y avait ni trace du garçon ni de Princesse, et après avoir fouillé un peu partout en imaginant les choses les plus inimaginables, ses craintes s’avérèrent finalement vraies.
— Alors comme ça, on se fait un petit tête-à-tête au clair de lune, mon cher compagnon ? Je me demande de quoi ils peuvent bien discuter...
Dans sa colère noire, son choix de mots était devenu subtil.
De cette distance, elle ne pouvait bien sûr pas discerner un traitre mot de leur conversation, mais il était évident à vue de nez qu’ils s’amusaient bien. Pire, ils étaient tous les deux en pyjama. Après tout, le garçon était un jeune adolescent tout ce qu’il y a de plus normal, et donc peut-être qu’il s’était transformé en bête féroce.
— Oh, qu’est-ce que tu fais là, ma petite demoiselle ?
— Mm ?!
Elle se retourna et aperçut les vieillards de la veille. Les papis survitaminés s’étaient tous rassemblés.
— Uhya ! D-Doux Jésus ! Quel visage effroyable !
— Que ! Comment ça ?! Comment pouvez-vous traiter une beauté sans égale comme moi d’effroyable ?! rugit-elle, mais les vieillards poussèrent un ouf de soulagement.
— Oh, j’ai cru que tu allais nous tuer. Tu avais l’air encore plus effroyable que cet ours borgne que j’avais rencontré à la montagne quand j’étais jeune.
— Même vous, vous êtes contre moi, les papis ? Tsss !
Mais là, elle se souvint de sa mission et se retourna. Le garçon et Princesse, qui étaient au centre de la cour le moment d’avant, n’étaient plus là.
— AAAHH !! ILS SE SONT ENFUIS !!!!
— Mm ? T’es à la recherche d’un fantôme ou quoi, ma petite demoiselle ?
— N’importe quoi, vieux schnock, n’importe quoi. Avec rien qu’une grimace de sa part, n’importe quel fantôme la prendrait pour un démon et prendrait ses jambes à son cou.
— On sait jamais ! Il y a pas mal de vieux dans cette école qui sont candidats pour devenir des fantômes. Au moins, on manque pas de bras.
— Foutaises ! Tous les types ici sont des scélérats qui ne lâcheront jamais la vie même après avoir vécu le temps qui leur a été alloué. Ils iront en enfer avant même de pouvoir penser se transformer en fantôme !
— Nan ! Y’a pas vraiment de différence entre une momie et ce tas de vieux croûtons. La Grande Faucheuse remarquera à peine si un d’eux venait à canner. Hé les gars, vous avez toujours vos jambes ?
Confuse, la fille massa ses tempes.
— Papis... Vous vous rendez compte que vous faites partie de ces types dont vous parlez ?
— C’est vrai, je peux pas le nier. Après tout, on est des vieux complètements séniles, répondit le vieil homme sans réfléchir, ce après quoi la fille poussa le plus gros soupir possible.
Puis, elle remarqua soudainement quelque chose.
— J’y pense, qu’est-ce que vous fichez ici à une heure pareille, les papis ? Il est trois heures du mat’, vous savez.
— Ne nous sous-estime pas, jeune fille ! S’il est trois heures, c’est déjà le matin. L’heure d’aller travailler !
C’est seulement à ce moment que la fille remarqua qu’ils n’étaient pas dans leurs habits de tous les jours ou en pyjama, mais en pantalons étanches, blousons et casquettes.
— Travailler ? Vous ?
— Pour sûr ! On va partir en mer aller pêcher.
Le groupe de vieillards s’esclaffa.
— Mais papis, vous avez pas déjà atteint l’âge de la retrai... Non, vous êtes déjà à la retraite, non ? Vous êtes à la maison de retraite, pas vrai ?
— Eh bien, c’est vrai. Mais malheureusement, la majorité des jeunes pêcheurs ont presque tous disparu. Au début, on avait essayé de laisser les employés de bureau qui n’avaient rien à faire s’occuper de ça, mais ils ne savent pas conduire un bateau. Ils ne savent pas pêcher non plus. Et puis bon, les suivants dans la liste à jouer les instructeurs, eh bien c’était nous, les vieux schnocks !
— Ça va aller ? Vous risquez pas de casser votre pipe si un gros poisson venait à mordre à l’hameçon ?
— T’en fais pas. Si ça venait à arriver, je balancerais moi-même le cadavre par-dessus bord et j’attraperai une baleine ou un truc comme ça avec lui comme appât.
— Balivernes ! T’attraperas rien avec des vieux croûtons comme nous. Pas même un requin qui passerait par ici !
Une fois encore, le groupe s’esclaffa à la remarque de l’un des leurs.
— On dirait que c’est du boulot, hein... dit la fille, mi-impressionnée, mi-surprise.
— Oh, bah, on peut dire ça. Mais tu sais, j’en ai marre de regarder Mito Kômon[1] dans la salle à manger de la maison de retraite. C’est un bon moyen de tuer le temps.
— Ma parole ! Cette série devient nulle à la longue, elle est même pas drôle. Pourquoi des papis sont obligés de regarder des histoires de papis ? On veut regarder des séries à l’eau de rose, nous aussi !
— ... Tant que vous serez là, les papis, cette ville ne craint rien, dit la fille avec un rire aux éclats qui contamina son entourage.
Soudain, elle entendit le ronronnement familier d’un moteur au loin. Ce son sourd mais pour le moins fort devait être celui de leur Super Cub.
— Oh ? Ce son vient de votre moto, non ?
— Oui, en effet ! Le garçon et Princesse se sont rencontrés en secret. Je sais pas ce qu’ils ont derrière la tête par contre.
Les vieillards éclatèrent de rire en entendant son explication amère.
— Eh ben, si c’est pas une urgence, ça ! Ce petit gars pourrait bien s’enfuir avec Princesse ! T’es sûre que c’est le moment de traîner ici ?
— Mais non, c’est impossible. Vraiment.
Sa réponse pleine de confiance déconcerta les vieillards. Ils s’attendaient à ce qu’elle se rue vers le garçon, inquiète.
Tout en étant la cible d’innombrables regards inquisiteurs, elle se gratta la tête.
— On dirait que vous ne vous en êtes pas encore rendu compte, alors laissez-moi vous dire un truc, commença-t-elle, en écartant les jambes et croisant les bras. Vous savez quoi ? Le garçon est à moi. Et je suis à lui. Et donc, il ira pas s’enfuir avec qui que ce soit d’autre, dit-elle avec une intime conviction.
Sur un rire étouffé, elle repartit dans l’école en se pavanant.
Tout en la regardant partir, les vieillards éclatèrent de nouveau de rire.
— ... Ça c’est quelque chose. On dirait que le petit gars va pas s’enfuir.
— Ouais... Mais, oh...
— Qu’est-ce qui t’arrive, mon gars ? Une crise d’hémorroïdes ?
— Foutaises ! ... Je me suis juste, vous savez... imaginé ce que la petite demoiselle allait devenir quand elle sera vieille...
— ............

Un long silence s’installa



Le bourdonnement du moteur résonna à travers les rues désertes. Maintenant qu’il n’y avait aucun autre bruit, le son provenant du pot d’échappement semblait plus fort que jamais.
La Super Cub, qui avait été garée à l’entrée de l’école, était maintenant sèche et luisait tel un véhicule sortant tout juste de l’usine sous la lumière de la lune.
— Waouh... Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu le moteur d’une moto...
— Alors il n’y en a vraiment pas ici ? En fait, je me suis toujours dit que les habitants de cette ville devaient avoir rassemblé toutes les voitures et autres dans un même endroit pour récupérer facilement leur essence parce que je n’en voyais nulle part.
— Oui. Nous transportons nos affaires sur des vélos munis de remorque, et nous nous déplaçons à vélo. Les voitures électriques fonctionnent avec une batterie, alors on utilise uniquement notre essence pour les bateaux. Mais on essaye en ce moment-même de trouver le moyen de les faire marcher à l’électricité aussi...
— Je vois. Bon allez, grimpe maintenant, dit le garçon en tapotant la selle.
— O-Oui !
Quand la fille avait lavé la Super Cub argentée et avait étendu leurs affaires pour qu’elles sèchent, elle avait tout enlevé, et du coup, il ne restait plus rien d’autre que le siège biplace bricolé avec une couverture.
Il avait retiré la béquille, mais Princesse ne semblait pas être en mesure de se calmer.
— E-Excuse... moi, mais... bégaya-t-elle en regardant le garçon d’un air plein d’attente.
En voyant qu’il avait raison, le garçon esquissa un sourire malicieux.
— Je suis désolé de te décevoir, mais je ne laisserai personne d’autre que la fille utiliser le siège arrière. Alors, tu seras devant.
Princesse resta pantois quelques instants.
— J-Je ne vais pas conduire quand même, si ?
— Eh bien, c’est celui de devant qui conduit.
— Ça veut dire que je vais devoir me servir du guidon et des freins ?!
— Ouais. C’est la définition de « conduire ».
Elle avait finalement compris que le garçon était « sérieux ».
— Non...! Je sais seulement monter à vélo et...
— Et donc ? C’est normal pour une fille de seize ans, non ?
— Je n’ai même pas le permis...
— Bah moi et la fille non plus ! On s’est entraînés sur le chemin et on a fini par s’y faire.
Tout en ne lui laissant implicitement plus le choix, le garçon s’assit à l’arrière.
— À toi maintenant. Allez, grimpe !
Princesse prit sa main, et alors que les siennes tremblaient, il parvint à la faire monter sur la moto sans trop de difficulté.
— Il fait assez froid quand on roule, alors tu ferais mieux d’enfiler ça.
Le garçon posa sa veste sur ses épaules et, troublée, elle inséra ses bras dans les manches. Ils rangèrent le journal dans le panier avant.
Cependant, au moment de se retrouver face au guidon et à la pédale de démarrage, elle se figea.
— Non... Je ne peux pas...
— Hm... Ouais, actionner la pédale sans savoir comment, c’est pas évident. Ok ! Je vais m’occuper de ça ! Tu n’auras qu’à te soucier du guidon et de la vitesse.
Le garçon étira ses jambes et les plaça sur les pédales. Il agrippa ensuite les mains tremblantes de la fille et les posa sur le guidon.
— Ok, c’est PARTIIIII !!
Il appuya soudainement sur l’accélérateur.
Sans donner le temps à Princesse de dire ouf, la Super Cub accéléra d’un coup.
— KYAAAAA ?!
— Allez, à ton tour ! Je vais lâcher le guidon ! On porte pas de casques, alors on risque de mourir si on tombe !
— HEIN ?! Att-...!
Princesse empoigna rapidement le guidon à la place du garçon, qui avait dangereusement lâché ce dernier. Comme cela devait faire un moment qu’elle n’était pas montée sur un deux-roues, le véhicule commença à tanguer de gauche à droite.
— Non !! J’y arrive pas !!
— Relax, relax. Regarde, on avance.
La Super Cub déchaînée avec les deux ados dessus avait dépassé les portes de l’école en un rien de temps et avait tourné à gauche tout en manquant de peu de s’écraser contre le mur d’une maison.
— Je vais mourir ! Je vais mourir !
— Mais non, à moins qu’on tombe.
— Je dis ça justement parce qu’on va tomber !
En vérité, ils se seraient arrêtés immédiatement si elle lâchait simplement ses mains de l’accélérateur. Mais, comme le garçon était d’humeur taquine, il ne lui dit rien.
— Au fait, Princesse. C’est quoi ce truc à droite ?
— Hein ?
À cause de sa question, elle tourna le guidon vers la droite, presque inconsciemment.
Ils prirent un virage tout en douceur — et arrivèrent sur la longue, longue pente qu’ils avaient descendue la veille. La route menait tout droit au port sans le moindre obstacle.
— ... KYAAAAAAA ?!!
Au même moment, alors que la moto accélérait violemment, le cri de Princesse passa du « hurlement de peur » au « hurlement pour sa vie ». Le vent qui lui frappait le visage contribuait aussi à sa confusion grandissante.
— Regarde ça ! L’aiguille du compteur a dépassé le maximum ! Si on s’écrase à cette vitesse, on sera de la chair à pâtée.
— Non !! Arrête...!!
— Ah, n’utilise pas les freins du guidon. C’est pour les freins avant, tu sais. Les freins arrière s’actionnent avec les pédales. Et si tu utilises les freins avant à cette vitesse... Tu vois ce que je veux dire, hein ?
— Quoi ?! Mais c’est cruel !
— Allons bon, je te tiens compagnie.
— Tu t’attends à être emporté dans l’autre monde avec moi ?!
La Super Cub dévalait la pente à une vitesse phénoménale.
En fait, ils n’allaient pas si vite que ça, mais elle ne l’avait pas remarqué parce que la vitesse maximale était de soixante kilomètre-heure. Cependant, étant donné que c’était la première fois qu’elle montait sur une moto et qu’elle ignorait comment freiner, sa peur devait être bien supérieure à la moyenne. Son visage était blanc comme un linge, la panique l’empêchant de réfléchir calmement avant qu’ils n’atteignent le bas de la pente.
— Allez, tourne le guidon ou on est bons pour nourrir les poissons !
En entendant ses mots, Princesse devint encore plus pâle. Devant ses yeux se trouvait un carrefour, et plus loin devant, la mer. Qu’est-ce qui allait arriver à son pauvre cœur si elle venait à sauter soudainement dans la mer, la nuit et sur cette île ?
C’était évident. Son cœur grinça quand le mot « mort » lui vint à l’esprit.
D’un coup, ses mains tournèrent le guidon d’elles-mêmes.
Le garçon, qui essayait de l’aider, se pencha d’un côté, le capot en plastique s’éraflant alors contre le sol.
Grâce à la bienveillance des dieux ou la protection d’un démon, la Super Cub argentée fit un virage et reprit doucement sa position initiale.
Avec leur champ de vision qui se redressa pour revenir à l’horizontale, ils roulèrent sur la route en ligne droite le long de la mer tout en ralentissant enfin.
L’horreur de Princesse s’était soudain tue et elle lâcha le guidon.
— Oups, dit le garçon en reprenant le contrôle du véhicule et en actionnant les freins.
Princesse serra ses deux mains contre son cœur tout en respirant frénétiquement.
Inquiet à son sujet, le garçon la regarda de derrière ses épaules.
— Ça va ?
— Oui... J’ai juste été un peu surprise...
Il lui rendit lentement le guidon et ouvrit la bouche.
Le ton taquin de sa voix avait disparu, pour passer à un autre plus calme.
— ... Hum, écoute.
— Hein ?
Le garçon marqua un temps d’arrêt pour mettre de l’ordre dans ses pensées, et reprit quelques instants après :
— ... Écoute, je pense que c’est du gâchis.
— De quoi...?
— Ta vie. Ta vie entre maintenant et quand tu disparaîtras.
Princesse retint son souffle.
— Tu sais, c’est pas comme si j’avais fait tout ce chemin tout seul ! Si je suis ici, c’est parce que la fille et moi, on s’est soutenus mutuellement. Et puis, on n’est pas venus à pied. On a pu compter sur les soixante kilomètre-heure de Cubby, dit-il en donnant un coup sur le capot. Malgré tout, on n’aurait jamais pu aller aussi loin rien que tous les trois. On a reçu l’aide de gens rencontrés sur le chemin. Beaucoup d’aide.
Il posa sa main sur la tête de Princesse.
— Et regarde, tu l’as fait. Tu as réussi à conduire Cubby. Peut-être que tu peux à peine faire du sport, peut-être que ton corps est fragile. Mais te voilà en train de conduire une moto, là maintenant. Allez, essaye d’accélérer.
— ...... Oui.
Elle appuya sur l’accélérateur, ce après quoi Cubby prit docilement de la vitesse. Le paysage à leurs côtés défilait plus vite aussi, et le vent frappait plus fort leur visage.
— Regarde, tu conduis. Et tu comprendras le truc avec la pédale de démarrage avec un peu d’entraînement ! Je pense même que c’est plus simple que d’apprendre à faire du vélo.
— Mais pour moi... C’est...
— Impossible ? Vraiment ?
Princesse ne pouvait pas voir le sourire espiègle qu’il esquissa.
— Y a-t-il quoi que ce soit ces derniers temps pour lequel tu te sois donné de la peine ?
— ...!
Elle retint son souffle.
— Tu vois ? C’est pour ça que je pense que c’est du gâchis. Il est encore trop tôt pour tout abandonner ! Du moins, tant que tu en as encore l’énergie et le temps, dit-il avant de continuer. Et puis, même si c’est impossible toute seule, il y a plein de gens gentils et de bonne volonté à tes côtés, pas vrai ? Ces gens ne sont pas sympas avec toi parce qu’ils ont une idée derrière la tête ou quoi que ce soit. Alors pourquoi ne pas profiter de leur bonne volonté ? Tu pourras toujours leur rendre la pareille plus tard.
Un sourire se dessina sur ses lèvres en entendant son conseil plutôt farfelu.
— ... N’est-ce pas un peu méchant de présenter les choses de cette façon ?
— Le meilleur moyen d’apprécier la bonne volonté des gens, c’est de l’accepter ! Tiens, moi par exemple : si tu me disais que tu voulais partir en voyage et que tu avais besoin de mon aide, je te donnerais un coup de main avec joie ! Et un bisou sur la joue me suffirait amplement en guise de récompense.
— Vraiment...? Peut-être que je devrais alors.
Princesse inspira profondément et, sans se retourner, parla avec une voix plus forte qu’habituellement de façon à ce que le garçon derrière elle puisse l’entendre.

— « Je veux partir en voyage et j’ai besoin de ton aide ».

— ... Ok ! Tu peux compter sur moi. Malheureusement, je ne pourrais pas t’emmener avec nous parce que Cubby ne peut supporter que deux personnes sur son dos, mais à la place, je vais t’apprendre les arcanes du voyageur.
— Les arcanes du voyageur ?
— Ouais. Les techniques les plus secrètes de la part d’un voyageur chevronné. Elles sont indispensables, alors je vais te les dire !
— Je compte sur toi pour me les enseigner alors !
— Bien, rince-toi les oreilles ! ... Non, pas la peine de faire ça, contente-toi de bien écouter. Le premier secret : « Ne pas oublier d’aller aux toilettes avant de partir ».
— Haha, on croirait que tu parles d’un voyage scolaire.
— Ne sous-estime pas ce premier secret ! C’est pas le premier pour rien d’ailleurs ! Tu sais, deux semaines après qu’on soit partis en voyage—

Aucun d’eux deux n’avait vraiment dormi de la nuit, mais le garçon et Princesse continuèrent néanmoins leur joyeuse conversation sur la Super Cub. Les deux humains et la machine roulaient sur la route en ligne droite le long de la mer pendant que le soleil se levait.
Au final, il était quatre heures passées quand ils rentrèrent à l’infirmerie.
Le soleil s’était déjà levé, et la ville matinale reprenait peu à peu vie.
Il ignorait à quelle heure Doc avait l’intention de les réveiller, mais il se disait qu’il pouvait s’estimer heureux s’il pouvait avoir ne serait-ce qu’une heure de sommeil. Après avoir arrêté Cubby là où elle se trouvait avant leur départ et avoir couché la Princesse fatiguée, il retourna rapidement dans son lit.
Cependant, il y avait quelque chose. Dans son lit.
— .......
Une bosse à forme humaine sous la couette montait et descendait au rythme d’une respiration calme.
Il jeta un œil du côté du lit de la fille, mais il était vide. Afin de vérifier son hypothèse à moitié confirmée, il souleva la couette.
Comme prévu, il trouva la fille en-dessous, dormant là tout en serrant dans ses bras son oreiller.
Il ignorait si elle s’était volontairement couchée dans son lit ou si elle s’était trompée parce qu’elle était à moitié endormie, ou si c’était pour une autre raison, mais elle était là, en train de dormir dans son lit.
Cette situation ne lui laissait que deux choix.
Soit il se rabattait sur son lit à elle tout en grommelant, soit il profitait de l’occasion pour dormir dans le même lit qu’elle.
Le garçon opta immédiatement pour la deuxième solution, c’était un ado comme les autres après tout. Pour un homme, c’était comme une évidence, comme cela allait lui permettre de dormir avec sa bien-aimée tout en pouvant la voir rougir parce que c’était elle qui s’était glissée dans son lit. Il ne pouvait pas laisser passer cette chance, vu que la dernière fois, c’est-à-dire la veille, il dormait à poings fermés et s’était rapidement retrouvé KO peu après.
Il prit son courage à deux mains et se glissa sous la couverture. Il se saisit de l’oreiller du lit de la fille comme le sien avait été réquisitionné par cette dernière. Il s’installa confortablement à côté de la fille et commença à se détendre.
Le moment d’après, il fut saisi par le cou.

— ...?
Princesse leva la tête.
Elle pouvait entendre des bruits bizarres provenir de l’autre côté des rideaux. Le lit du garçon grinçait de haut en bas avec ce qui ressemblait au hurlement de mort d’un poisson.
Était-il en train de faire quelques exercices avant de s’endormir ?
Peu de temps après un bruit qui ressemblait à un cri de canard à qui on tordait le cou, le silence s’installa de nouveau.
Apparemment, il avait fini ses exercices. Princesse poussa un petit soupir et se blottit sous sa couverture.

Même si elle ne put s’en rappeler après, elle fit un merveilleux rêve cette nuit-là.



Au moment où l’aiguille des heures indiquait neuf heures, la fille se trouvait devant leur Super Cub.
Elle semblait d’assez mauvaise humeur, mais elle ne se laissa pas aller tout en faisant son travail, ce qui lui ressemblait bien.
Elle avait également rendu le pyjama et était de nouveau dans son uniforme scolaire. Bien entendu, elle n’était pas assez folle pour défier le soleil, qui brillait avec force dans le ciel bleu, avec son uniforme d’hiver. Comme elle en avait l’habitude, elle avait retiré sa veste et ne portait que sa chemise.
Cependant, pour une raison ou une autre, le garçon n’était pas là.
— Bon sang, vous voulez vraiment déjà partir ? Je n’ai pourtant pas vraiment l’impression que vous ayez déjà remboursé votre dette, dit le docteur en soupirant profondément avec un air renfrogné.
Il avait retiré sa blouse blanche et était dans le costume qu’il portait à sa rencontre avec le garçon, mais elle se disait que les sandales et les lunettes de soleil qu’il portait juraient énormément avec le reste.
— Mettez ça sur notre ardoise. On vous remboursera la prochaine fois.
— Et quand est-ce que ce sera ?
— Eh bien...
La fille se gratta la tête et commença à compter sur ses doigts.
Pendant ce temps-là, le garçon revint du centre-ville avec un petit paquet sous le bras.

— « À la fin du monde ! »

Tout en regardant le garçon, qui aidait la fille à ranger leurs affaires, le docteur poussa un nouveau soupir.
— ... Et où allez-vous d’ailleurs ?
— Quelle question ! dit la fille en gloussant avant d’échanger un regard avec le garçon.

— « À la fin du monde ! »
En voyant les deux répondre simultanément à sa question, le docteur écarquilla les yeux. Il éclata de rire, ébahi, et retira ses lunettes de soleil.
— ... Dans ce cas, il serait stupide de ne pas vous imposer un taux d’intérêt monstrueux.
— Hé, Docteur. Ne soyez pas si méchant ! plaisanta quelqu’un de derrière, ce qui le fit se retourner.
Là, il aperçut Princesse qui non seulement n’était pas sur sa chaise roulante, mais qui n’était pas non plus en pyjama.
Bien sûr, elle n’était pas nue, mais dans des habits normaux constitués d’un pantalon beige et d’un T-shirt blanc avec un logo. Ils ne s’étaient rencontrés que la veille, mais il n’empêche que cet accoutrement leur semblait vraiment original venant d’elle.
— Qu’est-ce que...
En voyant le visage abasourdi du docteur, un sourire se dessina sur le visage du garçon.
— Ok, on est prêts.
La fille tapota le siège passager et vérifia que la corde autour de leurs bagages tenait bien.
Garçon ! Provisions ?
— C’est bon.
— Médicaments ?
— Tout est là.
— Eau ?
— Bouteilles remplies.
— Essence ?
— Réservoir plein.
— Ventre ?
— Plein aussi.
— Toilettes ?
— C’est fait.
Il tendit le pouce vers le haut et enfila son casque comme à son habitude.
Tout en le regardant, Princesse gloussa.
— Cubby-chan a l’air un peu différente d’hier.
Effectivement. Toutes leurs affaires avaient été enlevées quand Princesse était montée dessus.
— Est-ce qu’elle va tenir le coup avec tous ces bagages ?
— Ouais, t’en fais pas.
Il était sur le point d’ajouter, « Cette moto, c’est du solide, tu sais ! » mais il esquissa soudainement un sourire, et dit à la place :
— ... Dans ce cas, Princesse, pourquoi ne pas nous alléger un peu ?
— ?
Le doute se lisait sur son visage à la suite de cette inattendue proposition.
— Tiens, je te donne ça.
Il sortit un épais cahier taille A5 de leurs affaires et le lui tendit. C’était un journal avec une couverture bleue claire. Comme tout journal digne de ce nom, il était équipé d’une serrure et d’une lanière.
— C’est...
Elle se rendit compte qu’il était assez lourd après l’avoir pris en main. Même si ce n’était pas autant que le leur, la couverture était épaisse. C’était un bien beau journal.
— Où as-tu...?
— Je suis allé le chercher dans une librairie du centre-ville tout à l’heure. Que ce soit pour la conduite, ou pour la tenue d’un journal, je pense que l’important, c’est de s’y mettre, dit-il en souriant.
Princesse retint son souffle et ouvrit la serrure avec la petite clé, avant qu’un petit clic se fasse entendre.
Tout en essayant de calmer les battements de son cœur, elle ouvrit délicatement la reliure. Suivie d’un léger craquement, une page qui n’avait jamais été ouverte auparavant apparut.
Le journal était encore vide. Ses trois cents pages étaient encore complètement vierges. Pas même une date n’était écrite dessus.
Je vais le remplir.
— Haha !
Oh là là…
Mes larmes ne veulent plus s’arrêter.

Comme elle n’arrivait pas à garder son calme quand elle le regardait, elle referma le livre aussi délicatement que quand elle l’avait ouvert. Après avoir refermé la serrure, elle regarda en direction du garçon.
— ... Merci du fond du cœur. J’en prendrai grand soin.
— Mmh. Si tu parviens à remplir toutes les pages, un super cadeau de ma part t’attendra...
Et là, la fille le frappa à la tête.
— Fais pas de promesses que tu pourras pas tenir ! Sérieux... Toujours à offrir des cadeaux aux autres filles...
En entendant le monologue de la fille, qui était également empreint de ses véritables sentiments, Princesse serra fortement le journal dans ses mains, en pressant la couverture bleue contre ses joues comme si c’était un bébé.
— C’est trop tard, je l’ai déjà reçu ! Il est à moi maintenant. Je ne le rendrai jamais. Oui, jamais.
— Que ?!
Un sourire s’échappa des lèvres du médecin, qui observait Princesse parler bien plus que jamais auparavant.
— ... Plus sérieusement, où comptez-vous vous rendre maintenant ? Et je parle pas de la « fin du monde », mais de votre prochaine destination.
— Ah, on n’y a pas encore réfléchi... À la base, on se dirigeait vers le nord parce qu’on s’était dit qu’il allait faire chaud.
— Alors allez vers le sud.
Sa suggestion les laissa pantois.
— D’après ce que m’a dit un réfugié, il y a un ferry quelque part dans la péninsule de Noto qui fait le voyage entre l’île et le continent environ une fois par mois. Vous pourrez visiter le continent si vous arrivez à les convaincre de vous emmener.
Le garçon et la fille s’échangèrent un regard.
— Le continent, hein... Ça a l’air sympa tout ça, mais je parle pas chinois...
— Qu’est-ce qu’on s’en fiche ? Ils nous comprennent pas non plus de toute façon, alors c’est équitable !
Sa logique était plutôt absurde, mais vu qu’ils étaient effectivement sur une île, il était vrai qu’ils n’allaient pas avoir d’autre choix que soit de faire demi-tour soit de traverser l’océan. Peut-être que c’était juste une façon d’avoir un but précis vu qu’ils allaient de toute façon devoir se diriger vers le sud. Il était également vrai qu’ils ne tenaient pas particulièrement à passer l’hiver sur cette île.
— Mais on aurait dû s’en douter un peu plus tôt...
— Bah, on n’a pas le choix, dit le garçon en souriant avant de sauter en selle.
— Ah, au fait, saluez les papis de ma part.
— D’accord. Mais j’attends de voir s’ils s’en souviendront vu qu’ils doivent sûrement être en train de noyer dans l’alcool leur chagrin de perdre leur petite demoiselle.
— Ahaha ! Vous êtes en charge de vous occuper d’eux jusqu’à leur mort, Doc !
— Quelle mauvaise blague. Tu imagines le nombre de vieillards qu’il y a ici ? J’aurais au moins besoin d’un régiment entier d’urgentistes !
Pendant que les deux riaient ensemble, Princesse s’approcha du garçon.
— Prends soin de toi et protège la fille.
— Compris. Mais prends soin de toi aussi, d’accord ? Il y a beaucoup d’obstacles à surmonter.
— Oui. Ah... Tu as oublié quelque chose.
— Hein ?
Le garçon se retourna vers la moto.
Et à cet instant précis, Princesse se mit sur la pointe des pieds.
✱Smack✱ Un son aussi délicat que le gazouillement d’un oiseau retentit, suivi par une douce sensation sur sa joue.
Comme si le monde entier était devenu muet, tout le monde resta sans voix et regarda en direction de Princesse, dont les joues avaient rougi légèrement. Particulièrement la fille et le médecin qui en avaient perdu leur latin et qui écarquillaient leurs yeux jusqu’à leur limite.
— ... Comme tu me l’avais demandé, le bisou en récompense des « secrets » que tu m’as appris, dit Princesse en riant malicieusement.
C’était un sourire enjoué que ni le garçon, ni la fille, ni le docteur, et ni même Princesse elle-même n’avaient vu auparavant.

Hélas, ce fut l’enfer lui-même qui attendait le garçon.
— Espèce de salopard !! SALE TRAIIIIIITRE !!
Une fois encore, il fut attrapé par le cou et se faisait étrangler.
— Je... Je vais mourir ! Je vais mourir !
Le garçon se dépêcha d’appuyer sur l’accélérateur et de démarrer. Mais la fille ne montra aucune peur et continua à serrer son cou.
Tout en ignorant complètement les regards inquisiteurs du docteur et de Princesse, la Super Cub quitta la cour de l’école avec son conducteur perdant petit à petit sa force vitale.


Interlude[edit]


Dès que le bruit du moteur de la Super Cub fut devenu complètement inaudible, le docteur murmura :
— ... Quel duo infernal.
— Oui. Et ça me rend jalouse.
Surpris par ses mots, il la fixa du regard. Il savait qu’avant, Princesse n’aurait jamais dit ce genre de choses tout haut. Il ignorait si c’était par respect pour les autres ou si c’était pour ne pas avoir le sentiment de se rabaisser, mais pas une fois il ne l’avait entendue se dire jalouse durant les quelques mois qu’il avait passés avec elle.
Il ignorait également si elle était consciente de ce changement en elle, mais son visage était clairement différent d’avant. Il ne pouvait imaginer ce qui s’était passé entre elle et le garçon la nuit précédente.
Soudain, il aperçut un petit objet aux pieds de Princesse qu’il regardait l’instant d’avant.
C’était un long morceau de papier avec une écriture dessus. Apparemment, c’était un marque-page en papier épais. Un coin avait été perforé et était paré d’un ruban rose.
Le marque-page semblait artisanal, mais sa forme était un peu irrégulière. Sûrement qu’il avait été fait à la hâte.
— Dis Princesse, c’est quoi ça ?
— ?
Elle prit le bout de papier que le docteur avait ramassé et se mit à lire ce qu’il y avait d’écrit dessus. Elle reconnut l’écriture du garçon, comme elle ressemblait à celle qu’elle avait vue dans son journal. Écrit de façon soignée, on pouvait lire : « ... De la part du propriétaire du Journal N°1 au propriétaire du Journal N°2, les techniques secrètes. Il y a une règle que tu dois absolument suivre quoi qu’il arrive quand tu écris dans ce journal ».
Le texte s’arrêtait là et continuait sur le verso. Le docteur, qui regardait par-dessus son épaule, se demanda ce qu’il voulait dire par « techniques secrètes ».
Princesse, toujours emplie de curiosité, retourna le marque-page.
— ... « N’écris jamais aucun nom dans ce journal. Que ce soit le tien ou celui des gens ou des endroits que tu rencontres : tu ne dois écrire aucun nom propre. Si tu suis cette règle, tes écrits resteront »...
Telle une ampoule abîmée, il lui fallut un certain temps avant de comprendre ce qu’il voulait dire. Puis, elle eut une révélation.

Ce marque-page présentait la faille de la « disparition ».
Quand une personne disparaît à cause de la maladie, ce sont les évocations de son nom, les photographies ou peintures où elle apparaît, les peintures qu’elle a faites et les textes qu’elle a écrits qui disparaissent avec elle.
Dans le cas des textes, à moins qu’on puisse reconnaitre l’auteur de ces derniers au premier coup d’œil, seuls ceux qui sont signés par la personne disparue s’évaporent.
C’est pour ça que les panneaux « Stop » dans les rues n’avaient pas disparu et pourquoi ceux qui ne contenaient pas le nom d’une boutique étaient toujours là.
Dans ce cas, il était possible de laisser derrière soi des écrits en s’assurant de rester suffisamment vague pour ne pas savoir « qui a écrit » ni « de qui il s’agit ».
Il était donc possible de laisser une trace de soi dans le monde.

Pendant quelques instants, Princesse fut absorbée dans ses pensées, tout en serrant contre elle le journal où elle avait rangé le marque-page.
Aussi chers qu’étaient les deux voyageurs pour elle, elle les avait oubliés l’espace d’un instant et pensait à son propre voyage.
Devant ses yeux se trouvait le portail de l’école. Jusqu’à maintenant, ce portail avait été le point de départ mais également le point d’arrivée de ses balades quotidiennes.
Le portail en lui-même n’avait pas changé, mais il était aisé de dire que le monde à travers les yeux de Princesse avait quant à lui radicalement changé.
La possibilité d’aller dans d’autres villes — ou même d’autres pays — au-delà de ce portail lui semblait soudainement à portée de main.
L’espoir, la soif et la peur de l’inconnu. Sa raison lui disait de chasser ces pensées imprudentes, mais la voix du garçon résonnait toujours dans son cœur. L’amour qu’elle portait à sa ville natale l’avait jusqu’ici retenue, mais il y avait ce journal vide dans ses mains.
Toutes sortes de pensées lui trottaient dans la tête.
Mais, elle fit disparaître ce chaos en prenant une grande inspiration.
— ... Docteur.
— Hm ?
Le médecin scolaire regarda Princesse qui venait de se tourner vers lui.
— Je... voudrais partir en voyage et j’ai besoin de votre aide.
L’espace d’une seconde, il écarquilla les yeux et détourna le regard.
Il remit ses lunettes de soleil pour cacher ses yeux et commença à taper du pied d’hésitation et de détresse avant de s’adonner à une série de gestes étranges comme se gratter la tête d’angoisse, croiser les bras, regarder sans raison l’heure ou encore observer le ciel pour voir comment le temps était. Puis ce fut à ce moment-là que son attitude cool et calme vola en mille morceaux.
— ... C’est non...?
Personne ne savait si le docteur comprenait le concept de faiblesse masculine ou pas.
Que ce soit le cas ou non, ces quelques mots, sortis de la bouche d’une fragile beauté malchanceuse qui le regardait avec des yeux de chien battu et une voix implorante, transpercèrent son cœur de toutes parts.
— Ça me fait penser que j’ai un ancien ami de fac qui travaille à l’hôpital en ce moment qui m’a dit qu’il voulait se débarrasser d’une de ses motos. Une d’entre elles a un side-car.
— Super ! Vous venez avec moi, pas vrai, Docteur ?!
— B-Bien sûr. Je crois que je vais demander à l’hôpital d’envoyer quelqu’un s’occuper des vieux croûtons d’ici.
— Mais c’est moi qui conduis, d’accord ?
— QUOI ?! Mais c’est une grosse moto, tu sais ?! Elle doit peser au moins trois fois ton poids !
— M’en fiche ! Rien n’est impossible avec un peu d’entraînement ! Alors j’attends avec impatience que vous m’appreniez !
— D-D’accord... acquiesça-t-il tout en imaginant la scène.
Il pouvait voir une Princesse svelte sur une large moto en veste de cuir noir, portant des lunettes de protection et une écharpe pourpre, pendant que lui était dans le side-car, en train d’essayer de rentrer ses jambes dans l’étroit espace.
— ... J’aurais juste une condition, Princesse.
— Qu’y a-t-il, Docteur ?
— ... Est-ce qu’on peut conduire à tour de rôle ?

Et ainsi commença le voyage de Princesse. La première page de son journal ne manqua évidemment pas de décrire les évènements de la journée.

Notes[edit]

  1. Nom d’une série télévisée japonaise historique diffusée pour la première fois en 1969 au Japon.


Épilogue[edit]


Une Super Cub roulait le long d’une longue route en ligne droite sous un soleil de plomb.
Elle était de couleur argentée et était équipée d’un siège passager improvisé et de sacoches additionnelles de chaque côté.
La Super Cub était conduite par un garçon et une fille.
Le garçon, qui portait un casque demi-jet avec des lunettes de protection intégrées, avait seize ans. Il était vêtu d’un uniforme scolaire.
La fille, qui portait un casque demi-jet sans lunettes celui-ci, avait également seize ans. Et tout comme lui, elle était vêtue d’un uniforme scolaire.
Leur trajectoire avait changé de direction en passant du nord vers le sud, mais ce qui n’avait pas changé, c’est qu’ils conduisaient silencieusement et à vitesse constante.
Avec le temps, la fille avait retrouvé sa bonne humeur et était docilement agrippée à ses hanches. Les mains enroulées autour de sa taille et la chaleur supplémentaire sur son dos étaient censées l’embêter, mais pour une raison inconnue, cela lui faisait plaisir.
— ... Garçon ?
— Mh, oui, Fille ?
Le rugissement ininterrompu du moteur se fondait dans le vent et était devenu une musique d’ambiance pour eux.
— Tu te souviens encore du jour où je t’ai demandé si tu voulais partir en voyage avec moi ?
— Évidemment.
Un sourire s’esquissa sur ses lèvres quand il se remémora ce précieux souvenir.

Comment pourrait-il jamais l’oublier ? Il vivait sa vie sans raison particulière après avoir perdu toute sa famille et être entré dans une nouvelle école, tout en regardant le mouvement lent de sa montre, incapable d’avoir le moindre espoir quant au futur et pourtant dans l’incapacité de tomber dans le désespoir.
Mais un jour, tout à coup, une de ses camarades de classe apparut devant lui. Non seulement il avait oublié son nom, mais il pouvait aussi à peine se souvenir de son visage. Malgré tout ça, elle l’avait invité à un voyage sans destination précise.
Quand il y repensait maintenant, il réalisait à quel point ce fut un départ chaotique.
Bien sûr, il avait demandé :
— Pourquoi tu veux faire ça ?
Et elle avait répondu avec un sourire franc :
— Parce que ça pourrait être marrant.
Après avoir saisi cette main tendue, tout s’était passé en un éclair. Après avoir abandonné leurs sacs et tout le reste derrière eux, ils s’enfuirent de l’école toujours vêtus de leurs uniformes et quittèrent la capitale en vélo sans plus attendre.
Il n’y avait pas vraiment réfléchi. Il avait simplement pensé que se lancer dans un voyage sans but précis avec elle était bien plus amusant que de rester cloîtré dans cette ville.
Et ce sentiment n’avait pas changé depuis.

— Je ne pourrais jamais l’oublier, même si je le voulais ! Voilà à quel point c’était mémorable pour moi, dit-il en riant avant de sentir la fille presser sa tête contre son dos.
La distance entre eux n’avait pas du tout changé en trois mois. Elle n’avait ni diminué, ni grandi.
Mais leur relation avait un peu changé.
Le voyage du garçon, de la fille et de la Super Cub n’était pas prêt de s’arrêter. Il n’en avait ni la capacité, ni l’envie de le faire.
— Mais dis-moi, Garçon. Si tu pouvais revenir à ce jour-là... Qu’est-ce que tu ferais ? Est-ce que tu choisirais à nouveau de repasser ces trois mois avec moi jusqu’ici ?
Il fronça un peu les sourcils.
Sa question était vague, elle n’avait pas de sens et ça ne servait à rien d’y penser maintenant. Mais les émotions que la fille avait mises dans celle-ci impliquaient bien plus que de la simple curiosité.
Il avala la boule dans sa gorge que le silence gênant avait causée.
— Voyons voir... Je crois que non !
— Hein ?
Son cœur s’arrêta de battre l’espace d’un instant.
— Est-ce que ça veut dire que...
Il rigola doucement et continua avec un sourire :
— ... Je ne pensais pas que ça prendrait autant de temps de venir jusque dans cette île ! Si je pouvais revenir en arrière, je changerais notre destination. Sans aucun doute.
Avec un bruit sourd, la fille cogna son casque contre son dos. Il ne pouvait pas voir son visage, mais l’humidité qu’il sentait sur sa chemise en disait bien plus long.
— ... Ouais. T’as raison.
Normalement, le garçon aurait botté en touche et changé de sujet à ce moment-là. Mais ce jour-là, et ce jour-là uniquement, il décida de faire un pas en avant. En rassemblant son courage à deux mains, il reprit :
— Mais tant que tu seras avec moi, je me fiche bien d’où on va.
Que ce soit la fin du monde, les profondeurs de l’enfer ou par-delà les frontières du néant.
Je m’en fiche !
— ... Mm. Merci, dit-elle en appuyant son visage contre son dos.
Le soleil haut dans le ciel brûlait leurs dos, mais l’humidité dans le dos du garçon n’allait pas sécher de sitôt.

Une moto roulait sur une longue route en ligne droite sur une île de l’hémisphère nord. Personne ne sait où leur voyage les mène — à l’exception d’une Super Cub et d’un journal.


Postface[edit]


J’ai écrit ce livre un mois avant la date limite pour le prix Dengeki.
J’avais presque abandonné tout espoir parce que j’étais tombé dans l’impasse avec le roman que j’écrivais depuis un an dans ses moindres détails.
Les remarques de mes amis, du genre « Oh, il ne reste qu’un mois avant la date limite », ou « J’en reviendrai pas si t’arrives à finir à temps en t’y mettant maintenant », m’ont poussé à écrire.
Et parce que je n’avais pas le temps, j’ai simplement commencé à écrire un prologue sans avoir réfléchi à l’histoire, sans même définir de noms, en me contentant de créer un héros et une héroïne, et c’est à ce moment-là que m’est venue l’idée d’écrire une histoire sans le moindre nom propre. D’une certaine façon, on peut dire que ce roman est né du fait de ce timing serré.
« Comment vivriez-vous aujourd’hui tout en sachant que vous mourrez demain ? »
Il nous est tous arrivé de penser à cette question un jour ou l’autre. Mais qu’en est-il de celle-ci ?
« Que feriez-vous si vous veniez à disparaître sans laisser la moindre trace derrière vous ? »
Ce fut en quelque sorte le point de départ de cette histoire.
Un garçon et une fille qui partent en voyage à la recherche de la réponse à cette question. Ils n’essayent pas de la trouver en chemin, mais de la trouver au travers des expériences qu’ils vont vivre. C’est ce que je pense être la voie qu’ils ont choisie.
Je me souviens encore du jour où j’ai remis ce roman. Je ne visais pas de prix (ou seulement dans mes rêves les plus fous), pas même un petit peu. Mais honnêtement, je me souviens avoir pensé que mon histoire allait au moins passer la première sélection.
C’est la première fois que je participais à des concours comme le prix Dengeki, et je ne savais pas comment me situer par rapport à mes concurrents. En fait, je pensais que c’était une blague quand on m’a annoncé que j’avais été sélectionné pour la finale.
Quoi qu’il en soit, si j’ai pu publier ce roman, c’est uniquement grâce à mes amis qui m’ont aidé à pimenter le texte, à l’équipe éditoriale qui a soutenu l’écrivain lent d’esprit que je suis et à tous ceux qui m’ont encouragé. Le nombre de directions dans lesquelles je ne peux pas étirer mes jambes la nuit a encore augmenté un peu plus cette année[1].
En fait, je suis toujours à la recherche de la réponse à la question mentionnée plus haut. Comme j’aime créer des choses, je n’ai pas vraiment envie de souffrir de la « disparition ». Je vais tout faire pour ne pas en arriver à « chômer tout en m’abandonnant à mes désirs ».

Bon, il est temps de se dire au revoir.
J’espère que mes piètres talents d’écrivain vous auront permis de tuer un peu le temps.

Tadahito Yorozura

Que leur voyage puisse continuer...


Notes[edit]

  1. Référence à une expression japonaise qui dit qu’il ne faut pas dormir avec les pieds en direction d’une personne à qui l’on est redevable.