Tabi ni Deyou:Voyage (FR)

From Baka-Tsuki
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Chapitre 3 : Voyage[edit]


— ... Ça craint, ronchonna-t-elle, assise sur le siège passager tout en regardant par la fenêtre de devant les nuages qui recouvraient tout le ciel telle une couverture en vieille laine sale.
— Ouais... Peut-être que le soleil a fini par t’abandonner ? dit-il en plaisantant alors qu’il essorait ses chaussettes mouillées dans l’entrebâillement de la porte.
La pluie ininterrompue dehors semblait ne pas être prête de s’arrêter, tout comme les vêtements qu’ils avaient enlevés étaient loin d’être secs.

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis qu’ils avaient quitté l’entrepôt du boss. Ils avaient suivi la route désormais vide en direction de la ville voisine, comme ils l’avaient prévu. Bien qu’ils aient fait un petit détour en se trompant de chemin, ils avaient fini — avec plus ou moins d’efforts — à réduire la durée du contretemps à une journée.
Hélas, à la fin de cette journée, ils s’étaient retrouvés assaillis par la pluie.
Peu de temps après qu’il se soit mis à pleuvoir des cordes, ils se retrouvaient déjà trempés jusqu’aux os.
Bien entendu, ils n’étaient pas fous. Ils avaient toujours des K-way avec eux, et ils avaient une toile bleue qui pouvait faire office de tente — ils avaient déjà dû faire face à plusieurs orages depuis trois mois.
Cela dit, ces objets ne leur furent d’aucune utilité cette fois-ci.
Il était peu raisonnable de conduire Cubby tout en tenant un parapluie en plastique, et leurs K-ways bon marché, achetés dans une supérette, ne faisaient pas le poids face à cette pluie. En plus de ça, la force du vent les empêchait d’installer leur tente.
Ils n’eurent donc pas d’autres choix que de partir en quête d’un abri vêtus de leurs inutiles K-ways tout en priant ciel et terre.
Il était difficile de dire si c’étaient les dieux qui avaient entendu leurs prières, ou si c’était un démon qui avait eu pitié d’eux, mais après plusieurs heures, quand la pluie avait pénétré chaque millimètre de leur corps frissonnant de la tête aux pieds, le garçon était tombé sur une voiture — un break — abandonnée sur le côté de la rue.

Comme les sièges arrière pouvaient se rabattre, ils scindèrent le break en deux en installant un drap en vinyle au milieu et décidèrent de se changer. Ils n’en étaient pas à leur premier coup d’essai, ils savaient donc exactement comment s’organiser. Heureusement, la voiture semblait être parfaitement étanche : il ne semblait y avoir aucune fuite ni moisissure.
Ils enlevèrent chaque vêtement un à un, entrouvrirent la porte chacun de leur côté et l’essorèrent tant bien que mal avant de passer au suivant. Leurs vêtements n’allaient pas sécher si facilement, mais sans ça, ils allaient moisir. Le temps qu’ils enlèvent tous leurs vêtements, changent de sous-vêtements et se soient enveloppés dans des serviettes, ils se sentaient complètement secs.
— Mh, il est quelle heure ?
— Euh... Presque vingt-deux heures. On est bien en retard pour le dîner !
— Aah... Alors c’est pour ça que je crève la dalle... dit-elle en se frottant l’estomac.
Le garçon était parfaitement d’accord avec elle.
— J’étais sur le point de nous préparer un peu de thé, tu veux manger quelque chose de léger avec ça ?
— Avec joie. Ça fera office de dîner.
Le garçon ouvrit leurs bagages et sortit un réchaud de camping et une petite bouilloire. Comme il n’avait pas vraiment envie de se retrouver à court d’oxygène, il laissa la porte entrouverte. La pluie qui pénétrait par l’ouverture était supportable tant que cela ne durerait pas trop longtemps.
Il posa une planche en bois qu’il avait trouvée dans le coffre sur le siège du milieu et commença à faire bouillir l’eau. Avec le cliquetis de la pluie qui s’ajoutait à l’ambiance silencieuse, leur conversation s’était finalement complètement arrêtée. Jusqu’à ce que l’eau commence à bouillir, l’intérieur du break n’était animé que par le son des gouttes de pluie.


Dès que l’eau bouillit, le garçon éteignit immédiatement le réchaud et referma la porte pour éviter que l’air chaud ne s’échappe. Il versa ensuite l’eau dans leurs tasses et glissa un sachet de thé dans chacune d’elles.
Le silence qui s’était de nouveau installé fut rapidement rompu par l’éternuement de la fille.
— T’as froid ?
— Nan, ça va. Et toi ? La pluie a dû te toucher plus que moi, après tout, demanda-t-elle avec un sourire en coin.
Le garçon répondit en riant :
— Vous en faites pas, Madame ! Je ne tombe pas malade si facilement, vu que je suis un homme ! Mais vous êtes une dame, alors vous devriez vous installer confortablement et bien vous couvrir.
Aussi étrange que cela puisse paraître, la couverture marron avec laquelle la fille s’était enveloppée ressemblait à une élégante robe quand il parlait de cette façon.
— Madame, votre thé.
Il lui tendit sa tasse bleue.
— Hm, pas mal. Je te félicite.
Elle se saisit de la tasse et contempla le liquide brunâtre qu’elle contenait. Un fort parfum s’en dégageait en même temps qu’une vapeur aussi chaude qu’un être vivant, et chatouilla le nez de la fille. C’est beaucoup trop fort ! Mais bon, il l’a fait pour moi, alors j’ai pas à me plaindre
Le garçon lui tendit quelques carrés de sucre, qu’elle plongea dans sa tasse et remua le tout. Un arôme quelque peu amer mais parfumé la réchauffa de l’intérieur après qu’elle eut avalé une gorgée.
— ... C’est chaud...
— Faut dire que ça sort tout juste de la bouilloire...
— ... et super amer...
— Désolé...
Ils éclatèrent de rire ensemble.
Après avoir terminé leur simple repas consistant en quelques biscuits et du thé noir, ils s’attelèrent à quelques tâches telles que ranger leurs bagages et vérifier leurs provisions, et se couchèrent aussitôt après avoir terminé.

Elle se saisit de la tasse et contempla le liquide brunâtre qu’elle contenait.


Au final, ils se réveillèrent quand la montre indiqua sept heures du matin — il pleuvait toujours dehors. Malgré l’impression que la pluie s’était un peu calmée, les nuages étaient aussi épais que la veille et ne laissaient passer aucun rayon de soleil.
Le garçon tortilla son corps et essaya de s’étirer dans l’étroit siège passager. Il avait dormi plus longtemps que prévu, il en conclut alors qu’il devait être apparemment très fatigué. Il était pour ainsi dire courbaturé, et à chaque fois qu’il se tordait tel un poisson résistant à un pêcheur, un craquement résonnait de quelque part dans son corps.
Agacée par ses mouvements étranges — ou peut-être simplement en train de se réveiller — la boule sur le siège arrière, c’est-à-dire la fille, commença à remuer.
Sa tête sortit de la boule, examina la situation dehors et replongea sous la couverture. Tout en poussant un soupir déprimé, la boule finit par s’asseoir.
— Salut...
— Mh, salut.
Comparativement à ses difficultés récurrentes le matin, elle s’était levé assez rapidement pour une fois, ce qui pouvait sûrement être attribué au fait qu’elle avait dormi comme un loir. Ils avaient récupéré de la majorité de la fatigue liée au trajet de la veille.
Maintenant que leur besoin de dormir était satisfait, l’arrivée du besoin suivant était imminente. L’estomac du garçon manifesta son déplaisir par un bruyant gargouillement.
— Je crois que je vais manger maintenant — tu veux quelque chose, toi aussi ?
— ... Nan merci.
Le garçon était estomaqué.
C’était la première fois en trois mois de voyage que ce n’était pas elle qui se plaignait d’avoir le ventre vide.
— Tu te sens bien ?
— Hé là... Tu me prends pour une morfale ou quoi ?
— Bah ouais.
Se préparant à recevoir un coup aussitôt après, il se protégea la tête.
Cependant, il n’y eut rien de tout cela. Quelque chose clochait, aucun doute là-dessus.
— Laisse-moi prendre ta température.
— Non, vraiment, je vais bien...
— Non. Objection rejetée.
À bien y regarder, la couleur de sa peau n’était pas du tout normale. Sa peau bronzée était devenue bien pâle.
Le garçon se glissa entre le siège passager et le siège conducteur, toujours emmitouflé dans sa couverture, et s’accroupit au niveau de la fille. Dans sa main droite, il tenait un thermomètre qu’il avait pris dans leurs bagages.
— Tu te sens mal, pas vrai ? Y’a pas de honte à avoir devant moi, alors prends ta température.
— ... Ok.
Ayant fini par céder, elle se saisit sans discuter du thermomètre et le bloqua sous son aisselle tant bien que mal. Comme elle ne portait rien d’autre que ses sous-vêtements sous la couverture, le garçon s’était retourné juste pour être sûr.
Pendant ce temps, il ouvrit leur trousse de premiers secours et regarda combien de médicaments il leur restait.
— Je me demande ce que c’est. T’as pris froid ou quoi ?
La fille détourna la tête sans lui répondre.
— ... La pluie, j’imagine. Mais c’est bizarre, j’ai eu aucun problème, moi...
Le moment d’après, la fille l’agrippa par le col et le fusilla du regard.
— Il y a ce moment vraiment pénible que toutes les filles connaissent une fois par mois !! s’écria-t-elle, ce après quoi il battit en retraite et s’agenouilla.
— V-Veuillez pardonner mon manque de tact, Madame...
— ... On dirait que t’as compris. Je crois que ça va durer un moment, mais bon, de toute façon, on est coincés ici vu qu’on pourra pas repartir avant que la pluie s’arrête.
— ... Franchement, j’ai aucune idée de ce que ça fait, vu que je suis un garçon, alors... Ça va aller ?
— Hm... D’habitude, les miennes sont assez légères... mais on dirait que c’est pas le cas cette fois-ci... expliqua-t-elle tout en se recroquevillant, en serrant son ventre.
— Tu veux un peu d’aspirine ?
— En fait, j’en ai déjà pris avant de dormir. L’effet s’est déjà estompé...?
Les hommes ne sont pas d’une grande utilité dans ces moments-là. Bien qu’ils géraient les médicaments ensemble, le garçon n’avait aucun contrôle sur ses affaires hygiéniques, alors il prit simplement un cachet d’une boîte qui prétendait être efficace contre les maux de tête et les douleurs menstruelles.
— Tiens, et un peu d’eau.
La fille s’assit péniblement et se saisit de l’eau et du cachet.
— ... En fait, je voulais refaire nos stocks quand on était à l’entrepôt. Enfin, j’aurais dû en emprunter un peu à la secrétaire, mais ça m’était complètement sorti de la tête.
— Alors c’est ça que tu cherchais ?
— Ouais.
Elle avala le cachet avec un peu d’eau et lui rendit le verre. Habituellement, elle l’aurait vidé de son contenu, mais cette fois-ci, il en restait encore. Sûrement que son estomac était lui aussi affecté.
Il ingurgita le contenu restant et s’essuya la bouche.
— Tu veux manger quelque chose ?
— ... Non merci.
Il aurait sûrement été plus sage de lui faire manger quelque chose, mais il n’avait pas envie de la forcer. À la place, il lui tendit de la gelée vitaminée qu’il avait trouvée.
Sa température était de 37,9°C. Plutôt élevée.



Il était quatorze heures.
Il pleuvait toujours et l’état de la fille avait radicalement empiré.
Au début, elle s’asseyait pour se changer par exemple, mais dans l’après-midi, elle avait arrêté de bouger et alternait léger sommeil et éveil.
Malgré l’utilisation de leur dernier antifébrile, sa fièvre avait dépassé la barre des 38°C. Même le garçon avait réalisé que ça ne pouvait pas être simplement dû à cette chose mensuelle. Il suspectait qu’elle avait attrapé un rhume en plus de ça. Étant donné qu’elle avait été exposée pendant un long moment à une énorme quantité de pluie, il ne pouvait pas écarter la possibilité d’une inflammation pulmonaire.
Même sans aller jusqu’à une pneumonie, comment était-il censé gérer ce type de maladie ? Les seuls médicaments qu’ils avaient se résumaient à quelques cachets d’aspirines, des médicaments contre le rhume et un peu de pommade. Il n’avait rien pour traiter des maladies plus sérieuses qu’un banal rhume. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était mettre un tissu gorgé d’eau de pluie sur son front.
Sa vie était en danger.
Il ne pouvait qu’admettre son manque de discernement en n’ayant pas considéré pareille éventualité durant les trois mois de voyage. Il était en fait surprenant que ça ne leur fusse pas arrivé plus tôt, ce qui pouvait être mis sur le compte d’une forte chance et d’un heureux concours de circonstances.
Hélas, il n’avait pas le temps de se morfondre sur son erreur. Le garçon se retrouvait confronté à un choix bien plus difficile que tous les examens qu’il avait pu passer durant ces neuf années passées à l’école.

Rester ici et tout miser sur le système immunitaire de la fille ?
Ou se rendre seul à la ville voisine à la recherche d’un docteur ?

Les deux solutions comportaient des défauts qui s’accumulaient pour atteindre une hauteur digne du Mont Everest.
o Il ignorait certes si son système immunitaire pouvait venir à bout de cette maladie, mais d’un autre côté la situation en était arrivée là justement parce que ce même système immunitaire était affaibli. Et si jamais c’était une maladie qui ne pouvait être guérie sans un traitement particulier nécessitant le concours d’un médecin ?
o Si jamais il partait chercher un docteur, quelle était la probabilité pour que ce dernier accepte de le suivre ? Et s’il n’en trouvait pas ? Qui allait s’occuper de la fille pendant son absence ? Avait-il assez d’essence pour l’aller-retour ?
Quel que soit le choix, c’était du quitte-ou-double — et il n’était même pas sûr que ses efforts servent au final à quelque chose. Tous les risques étaient portés par la fille.
Devant son impuissance, le garçon serra les dents, puis jeta un œil vers le ciel et la pluie incessante.
Le temps passa, il changea la serviette mouillée sur son front et prit la main de la fille dans la sienne.
Tout en continuant de regarder en direction des nuages dehors, c’est alors qu’une idée saugrenue lui vint à l’esprit.

Se frayer un chemin jusqu’à la ville voisine en emmenant la fille avec lui.

Comme la ville était censée être assez peuplée, il devait bien y avoir un ou deux docteurs, et si jamais ce dernier refusait de l’examiner, le garçon pouvait toujours le menacer.
De cette façon, il n’avait seulement besoin d’essence que pour un voyage, et le docteur pouvait l’examiner deux fois plus rapidement que s’il partait seul pour le ramener avec lui. Même s’il allait être dans l’incapacité de s’occuper d’elle tout en conduisant, il pouvait toujours s’arrêter de temps à autre pour surveiller son état.
Cependant, cette solution comportait encore plus de risques que les deux précédentes. Transporter une personne très malade sur une Super Cub sous une pluie battante tenait du suicide quoi qu’on en dise. Même le garçon, instigateur et exécuteur de l’idée, était sur le point d’abandonner cette solution.
Mais. Mais pendant qu’il réfléchissait, elle souffrait — affaiblie par la maladie, malgré qu’elle pesait six kilos de moins que lui pour la même taille.
Dans l’incapacité même de pouvoir crier à l’aide, sa chère compagne de voyage souffrait.
Il ne pouvait ni ne voulait ignorer ces faits.
Le temps était compté.

Le garçon commença à plier bagages plus rapidement et efficacement que jamais.
Il savait qu’il ne pouvait partir dans leur position assise habituelle. Porter quelqu’un dont les forces avaient été complètement drainées est une tâche des plus difficile — pire encore qu’un mannequin rempli d’eau. Même en l’attachant à lui, la mettre sur le siège passager faisait courir le risque que ses jambes se fassent prendre dans la roue arrière.
Il n’y avait qu’une seule solution possible : l’attacher à lui face à face et conduire tout en la maintenant contre lui avec un bras. Hasard heureux peut-être, la Super Cub était conçue pour pouvoir faire autre chose en même temps, et donc pouvait être conduite d’une main. S’il était en mesure de supporter pareille situation, c’est-à-dire rouler à pleine vitesse d’une main, restait encore à prouver, mais il n’avait pas la moindre intention de se laisser intimider par des problèmes qui ne demandaient que des efforts de sa part.
Pour ce qui était de ses vêtements, une jupe aurait été peu appropriée vu que cela ferait diminuer la température de son corps. Il lui enfila deux vestes qu’ils avaient en réserve et l’enroula dans un K-way après l’avoir recouverte avec une fine couverture.
Changer les vêtements de la fille inconsciente dans l’étroite voiture demandait de contorsionner son corps tel un casse-tête chinois, mais la pression mentale liée au fait de la voir à moitié nue dans toutes ces positions n’était rien comparé à ce qu’on ressent enfermé dans un labyrinthe.
Tout en luttant contre la tentation de céder à ses désirs primaires, il lui enfila un pantalon. Il était trop large pour elle, mais il résolut le problème en serrant la ceinture.
Il avait un temps envisagé abandonner leurs bagages, mais il renonça à cette idée.
S’il ne trouvait pas de docteur rapidement, il allait devoir continuer ses recherches tout en manquant de nourriture, et si jamais il venait à en trouver un, il était possible que ce dernier demande compensation. Cela allait certes le ralentir, mais il n’avait pas le choix. Il devait faire confiance à la vitalité de la fille.
Il l’attacha à lui avec le filet du hamac et la corde à linge et s’assura de pouvoir se déplacer correctement avec elle accrochée à lui. La fille lui aurait fait passer un sale quart d’heure si elle avait pu voir la scène.
Mais il était prêt à tout pour qu’elle guérisse.
Il enfila à son tour un K-way et sa veste à moitié trempée. La fibre synthétique mouillée qui la composait était lourde, mais c’était sa tenue de combat.
Après avoir dit adieu à la voiture qui leur avait servi d’abri temporaire, il s’aventura sous la pluie battante.
Accessoirement, il ferma la porte derrière lui.
La dernière inconnue était de savoir si la Super Cub fonctionnait toujours après avoir été exposée à tant d’eau.
Le réservoir d’essence était plein. Hélas, même s’il avait protégé la moto avec un drap en vinyle, elle avait tout de même été exposée à la pluie. Il restait maintenant à voir si elle pouvait démarrer correctement.
Mais pour le moment, le garçon n’avait pas la tête à s’inquiéter pour l’état de Cubby.
Il sauta en selle et vérifia que la fille était fermement assise. Il accrocha tous leurs bagages sur le siège passager pour maintenir l’équilibre de l’ensemble.
Tout en écoutant le son de la pluie tombant sur leurs K-ways, il mit son casque.

Super Cub ! Montre-moi ce que t’as dans le ventre !

Il actionna violemment la pédale de démarrage.
Il ignorait si sa Super Cub lui avait répondu « Fais-moi confiance ! », mais le puissant rugissement émis par le moteur uni-cylindrique à quatre temps lui parut plus rassurant que n’importe quelle autre forme de réponse.

La Super Cub roulait le long de la longue route en ligne droite sous une pluie battante.
Le compteur de vitesse oscillait juste après l’indicateur maximal et les gouttes de pluie qui auraient été en temps normal inoffensives s’abattaient sur lui telles des billes de plomb. Sa poigne sur le guidon, elle, ne montrait néanmoins aucun signe de faiblesse.
Tout en étant enlacée dans ses bras, la fille était à la frontière entre conscience et inconscience.
Bien qu’elle apprécie les bons soins du garçon, elle ne pouvait en fait rien se rappeler de ce qui s’était passé l’après-midi.
Son champ de vision tremblait comme s’il y avait un tremblement de terre — elle se disait que cela devait venir de la fièvre.
Le ronronnement bruyant de Cubby juste à côté de ses oreilles était insupportable. Elle pouvait sentir le garçon et son K-way agréablement frais, elle se demandait du coup si par hasard, elle ne se trouvait pas dans les bras du garçon.
Elle avait du mal à appréhender la position dans laquelle elle se trouvait du fait du léger sentiment de vertige dont elle souffrait depuis la matinée qui avait empiré. Elle avait l’impression d’avoir la tête dans le tambour d’un lave-linge.
Pour ne pas arranger les choses, c’était comme si une révolution se préparait dans son estomac. Un mélange horrible de nausée et de douleurs au ventre la faisait souffrir le martyr. Ça lui faisait mal comme si quelque chose d’aussi pointu qu’un crocodile ou une châtaigne était à l’intérieur de son ventre.
Mais bizarrement, on garde la tête froide dans ces moments-là ; malgré le fait qu’elle tremblait dans ses bras, elle pouvait toujours imaginer la scène quelque part dans un coin de sa tête.
Elle peinait à comprendre ce qui se passait, car non seulement sa vue et son ouïe avaient été réduits à néant, mais également son odorat et son sens du goût. Peut-être qu’elle délirait à cause de la fièvre, mais quelque part, elle n’y prêtait aucune espèce d’attention.
N’empêche, pensa-t-elle, est-ce que tous les garçons ont le corps aussi froid ?
Il était vrai qu’il pleuvait des cordes, mais c’était toujours l’été. Et pourtant, le garçon était gelé.
— Ah, réalisa-t-elle d’un coup.
Elle était brûlante. L’écart de température en était donc la cause.
Mais... pensa-t-elle à nouveau, depuis quand mes règles sont devenues aussi violentes ? J’ai trop honte !
Bien entendu, elle se doutait qu’elles étaient sur le point d’arriver depuis quelques jours, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’elle se retrouve dans un état pareil. Rah, ce que ça peut être vraiment nul d’être une fille des fois.
Quand elle s’endormait dans ces moments-là, elle n’avait jamais de beaux rêves.
Mais bon, si c’est pour qu’il s’occupe de moi comme ça, se dit-elle, c’est pas si mal d’avoir de la fièvre de temps à autre.
Après tout, de cette façon, elle pouvait être enlacée sans vraiment l’être et surtout sans avoir à se sentir gênée !
Mais pour une raison ou une autre, elle ne fut pas sujette au moindre cauchemar pendant le temps qu’elle passa dans ses bras.

— Ça craint... Sa fièvre a encore empiré... marmonna-t-il en posant sa main sur son front.
Tout en tenant la fille dans ses bras, il avait arrêté la moto et se tenait debout sur ses jambes.
Comme elle n’arrêtait pas de trembler, il ne lui avait donné qu’un chauffe-main jetable, mais il n’y avait aucune chance que cela suffise. Elle n’était plus pâle comme un linge, mais désormais rouge comme une tomate et elle respirait péniblement.
Peut-être qu’il devait s’estimer heureux dans pareilles circonstances que la pluie se soit calmée après deux heures de route, mais il n’y avait toujours aucun signe de ciel bleu. Il avait également utilisé leur dernière lingette rafraîchissante sur elle, mais il restait à déterminer si cela avait été d’une quelconque utilité...
Il avait fait tout ce qu’il avait pu. Tout ce qui lui restait à faire, c’était se diriger tout droit vers la ville voisine, tout en faisant confiance au métabolisme de la fille.
Rassemblant ses forces dans son bras gauche engourdi pour la maintenir contre lui, il la serra plus fort encore contre lui.
Le moteur de Cubby qui était bien chaud maintenant ronronnait sans faillir.



Il était dix-huit heures passées quand la « ville voisine » dont le boss leur avait parlée était enfin en vue. Comme il l’avait dit, elle semblait être une ville portuaire : derrière le brumeux paysage urbain se dessinait une vaste mer bleue. Ils approchaient du port.
Environ quatre à cinq kilomètres les séparaient encore, alors il était difficile pour lui de discerner précisément quoi que ce soit.
Il enleva alors ses lunettes de protection et jeta un œil au travers des jumelles, mais en vain, étant donné la météo exécrable et le faible grossissement.
Il n’y avait pas à s’inquiéter si c’était une ville paisible. Hélas, dans ces temps de chaos, ce genre de villes n’était pas légion. Il y en avait même qui avaient été laissées à l’abandon à cause de pillages et autres émeutes.
Les pires d’entre elles étaient celles qui avaient décidé de vivre en autarcie et qui étaient prêtes à tout pour protéger leurs habitants, n’hésitant pas à éliminer le moindre intrus sans exception.
Il ignorait à quelle catégorie cette ville appartenait.
Il chassa l’anxiété qui avait soudainement pris forme dans son cœur.
Il ne pouvait plus faire marche arrière. Il allait devoir prendre les mots du boss pour argent comptant et croire que c’était une ville animée.
Il posa sa main sur la joue de la fille, qui se trouva être extrêmement brûlante. La lingette rafraîchissante n’avait pas eu l’effet escompté. Il lui fallait impérativement trouver un docteur, ou au moins mettre la main sur des médicaments.
Il allait atteindre l’entrée de la ville d’ici quelques minutes après avoir redémarré le moteur.

Malheureusement, il fut accueilli à l’entrée par un obstacle auquel il ne s’attendait pas... Ou pour être plus précis, des « obstacles ».
— ... C’est quoi ce bordel... murmura-t-il, abasourdi.
Et c’était à raison ! Le nombre de bâtiments avait fini par s’accroître à mesure qu’il pénétrait dans la ville. Mais, au milieu de la route, il tomba sur un minibus renversé au milieu de la route. Et même deux.
Quoi qu’on en dise, cela ne semblait pas naturel. Les deux bus barraient complètement les deux voies de la route, et dans le petit espace entre eux et le trottoir étaient parquées des camionnettes, bloquant ainsi complètement le passage.
Tous les espaces entre les véhicules étaient comblés par des sacs de sable et les bus en étaient eux-mêmes remplis. C’était manifestement une barricade pour éloigner les intrus.
Le fait que c’était une barricade — un moyen de repousser les plus violentes des invasions — signifiait qu’ils n’étaient pas particulièrement accueillants envers les étrangers.
— ... Merde...!
Il y avait de grandes chances pour qu’elle ait été construite par crainte des pilleurs. Il n’était pas si difficile de traverser la barricade à partir du moment où l’on avait quelque chose pour monter dessus, mais l’objectif était d’empêcher les véhicules de pénétrer dans la ville. Les pilleurs n’attaquent généralement que quand ils se savent nettement avantagés. Les habitants se sont sûrement dit que de tels hors-la-loi n’oseraient pas s’aventurer dans une ville qui semblait être bien gardée.
Hélas, cela signifiait qu’il ne pouvait pas aller plus loin avec Cubby. Aussi géniale que pouvait être leur moto, elle n’aurait jamais pu sauter par-dessus un minibus. Il n’y avait donc pas d’autre choix qui d’y aller à pied. Il allait devoir escalader cette maudite barricade et partir à la recherche d’un docteur.
Ayant pris sa décision, il n’y avait pas de raison de reculer. Il défit la corde qui l’attachait à la fille et la porta sur son dos.
Il était assez difficile de monter sur un de ces bus avec une seule main, mais ce fut la bonne décision. Du fait qu’il se trouvait en hauteur, il pouvait facilement voir les pièges qui avaient été installés ici et là. On pouvait voir un champ de trous et autres pièges à loup disposés pour empêcher les gens de contourner les bâtiments. Qui plus est, dans le cas improbable où quelqu’un réussissait à percer la barricade, il y avait une énorme tranchée derrière qui pouvait contenir plusieurs voitures.
Les intrus étaient censés tomber dedans s’ils décidaient de passer en force. C’était également efficace contre ceux qui tentaient d’escalader la barricade un peu trop rapidement — et ils pouvaient s’estimer heureux s’ils s’en sortaient avec quelques os cassés. Les habitants n’avaient pas fait les choses à moitié.
Plus il avançait vers ce qui lui semblait être le centre-ville, moins il y avait de voitures. « Semblait », parce qu’il se basait sur la largeur des routes et sur le paysage pour progresser dans la ville, vu que le nom des rues avait entièrement disparu des plaques.
Le nombre de voitures illégalement garées, non, « abandonnées », dans la rue frôlait désormais le zéro après qu’il eut dépassé un feu tricolore.
Il ignorait si elles avaient été transportées ailleurs parce qu’elles gênaient ou si c’était parce qu’elles étaient utilisées à d’autres fins, mais il semblait évident que cette ville était dirigée par des hommes. Et apparemment, plutôt organisés : quand il jeta un œil aux comptoirs des boutiques, il remarqua que tout avait été transporté ailleurs. Sans aucun signe apparent de pillage avec ça. Vraisemblablement, quelqu’un les avait méthodiquement déplacés.
Il n’y avait pas âme qui vive, mais porter quelqu’un sur son dos consommait plus d’énergie qu’on ne pourrait le penser. Leur différence de poids était d’environ six kilogrammes, ce qui signifiait que ses jambes devaient supporter environ le double de poids qu’en temps normal.
Après avoir conduit sa moto pendant un long moment sous une pluie battante, ses pas devenaient de plus en plus lourds.
En plus de ça, ses bras et ses jambes étaient de plus en plus engourdis au niveau des coudes et des genoux du fait de la basse température de son corps. De ce fait, les ampoules à ses pieds ne se manifestaient plus que par une douleur sourde. Le fait que son sens de l’équilibre commençait à fléchir n’était par contre pas bon signe. Si jamais il tombait maintenant, il aurait été incapable de se relever.
Tout en accélérant le pas après avoir rassemblé son courage, son champ de vision s’éclaircit et il put apercevoir une grande école.

C’était sûrement un lycée. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas vu ce genre de bâtiments si particuliers.
Comme d’habitude dans les écoles avec trop de terrains, la cour était vraiment immense. Il ne pouvait voir personne dehors, mais les lumières étaient allumées dans plusieurs salles de l’école.
Peut-être que des réfugiés vivaient ici. Les écoles étaient des lieux habituels de refuge. Et puis, ces lumières étaient sans aucun doute de nature électrique.
— Mh ?
Il y avait quelqu’un. À l’entrée du gymnase à côté du bâtiment principal se trouvait un homme.
Il plissa les yeux afin de déterminer s’il était amical ou hostile.
Il devait probablement être proche de la trentaine. Vêtu d’un costume, il se tenait droit comme un i sous la corniche du gymnase.
Il ne semblait pas porter d’arme et du moins, avait l’air normal.
Résolu à lui demander où il pouvait trouver un médecin, le garçon s’approcha du portail de l’école.
Mais au moment où il était sur le point de traverser ce dernier, le doute s’installa dans son esprit.
Était-ce vraiment sans danger d’entrer comme ça ? Ne valait-il pas mieux la cacher quelque part avant d’aller négocier seul ?
Il secoua la tête et chassa ces soudaines pensées négatives.
Cela ne servait à rien de se mettre à douter maintenant. S’il était attaqué, il n’avait aucune chance de toute façon, même s’il arrivait à se débarrasser d’un ou deux d’entre eux. Se frayer un chemin à travers une barricade tout en portant une fille malade sur le dos était mission impossible. Et puis, il ne pourrait même pas revenir jusqu’à l’entrepôt avec l’essence qui lui restait.
Cette fois-ci, il n’avait pas d’autre choix que de compter sur sa poisse à lui et sa bonne étoile à elle.

Après s’être assuré qu’elle tenait fermement sur son dos, il franchit le portail et traversa la cour en direction du gymnase.
— Hé ho ! Excusez-moi !
En l’entendant crier, l’homme regarda immédiatement dans sa direction. De plus près, le garçon remarqua qu’il était face à quelqu’un de plutôt grand, il faisait bien vingt centimètres de plus que lui. L’homme portait un costume bien taillé avec une cravate parfaitement nouée. Il était plutôt bel homme pour ainsi dire, sa coupe de cheveux courte lui allait bien. Son instinct avait tiqué à la vue de son apparence assez tape-à-l’œil, mais il était trop tard pour faire marche arrière.
Quant à lui, l’homme ne bougea pas d’un iota, tout en écarquillant les yeux.
Après avoir claqué sa langue dans sa tête, il se remit à s’avancer en direction de l’homme.
Après dix secondes de perplexité, l’homme finit par réaliser la situation dans laquelle les deux se trouvaient et trottina jusqu’à eux. Il semblait ne pas prêter attention à la pluie.
— Que se passe-t-il ?
— Hum... Cette fille se sent mal... Y aurait-il un médecin dans les parages ?
Tout en serrant un peu plus sa poigne sur la fille qui était en train de glisser de son dos, il pria pour qu’il y en ait un.
— Alors tu voudrais qu’un médecin l’examine ? J’espère que tu as apporté ta carte d’assurance avec toi.
— Quoi ?
— Ne te méprends pas. Je ne parle pas d’une carte qui atteste que tu sois affilié à une assurance maladie, mais plutôt de quelque chose qui prouve que tu détiens suffisamment sur toi pour payer les frais médicaux.
Les muscles des joues du garçon eurent presque un mouvement convulsif.
— ... Autrement dit, je dois offrir quelque chose de valeur équivalente ?
— Tu n’espérais tout de même pas pouvoir t’offrir les services d’un docteur contre rien, n’est-ce pas ?
La voix indifférente de l’homme fit hérisser les poils du garçon. La seule raison pour laquelle il ne lui asséna pas de coup à ce moment-là était parce qu’il ne pouvait pas utiliser ses mains qui tenaient la fille.
— ... Une Super Cub en bon état, des provisions pour une semaine, et deux sacs contenant divers objets. Prenez ce que vous voudrez !
— Eh bien, voilà qui me paraît excessif. Mais ce sont tes jambes et ta nourriture, n’est-ce pas ? Comment as-tu l’intention de t’en sortir sans eux ?
— Je trouverai bien quelque chose quand elle ira mieux, dit-il en dévisageant l’homme.
L’homme nonchalant esquissa un sourire puis le regarda de haut :
— Et si cela s’avérait insuffisant ?
— Je prendrai sur moi et, après l’avoir guérie, je me vengerai.
— Oh là ! Tu es vraiment prêt à te mettre toute la ville à dos ? dit-il avec un rire perplexe.
Mais le garçon répondit à ce rire avec un regard noir.
— Si besoin, oui.
— ... Oh ?
L’homme esquissa un sourire. Non pas un de ces sourires ridicules comme précédemment, mais un petit sourire intéressé.
— Je suis peut-être pas Superman, mais pour elle, je suis prêt à vendre mon âme au diable s’il le faut.
— ... Je vois. Très bien !
L’homme avait un grand sourire sur son visage. Même si la forme de son sourire n’avait pas changé, le garçon ne pouvait néanmoins pas sentir la moindre mauvaise intention ni le moindre sarcasme.
— Pour commencer, emmenons-la dans l’école.
— Hein ? ... Non, j’ai besoin d’un médecin là...
— Je suis en charge de l’éducation sanitaire ici, tu sais. Alors je suis plus ou moins docteur. Suis-moi, je vais te montrer où est l’infirmerie.
Le garçon était complètement interloqué par ce qu’il venait de dire.
— Mais et l’histoire de la compensation et tout...
— C’était juste pour discuter. Je voulais voir ce que tu allais me répondre. Allez, viens par ici.
Après être resté abasourdi quelques instants, il suivit l’homme avec beaucoup de difficulté du fait de la pluie, en direction de l’école.



Plusieurs minutes plus tard et après les habiles soins de l’homme, la fille était couchée dans un lit dans l’infirmerie de l’école. Elle avait bien meilleure mine qu’avant, ce qui était sûrement dû à l’injection d’anti-inflammatoire qu’il lui avait donnée.
— ... Vous nous avez vraiment sauvés... Merci du fond du cœur, dit le garçon en courbant la tête.
Mais l’homme rigola en réponse :
— Mais de rien, mon garçon. Et tu me désespères en te montrant aussi poli juste après ton discours de tout à l’heure.
Il avait enfilé une blouse blanche et des lunettes à monture argentée. Sans cet accoutrement, jamais on aurait pu croire qu’il était responsable de l’infirmerie. À l’exception faite de sa stature de professeur de sport.
— Comment va Fille ?
L’homme fronça légèrement les sourcils, visiblement intrigué par la façon dont le garçon avait appelé la fille, avant de s’asseoir sur une chaise.
— Hm... Elle est probablement tombée malade à cause de ses règles qui ont affaibli son métabolisme. À en juger par les symptômes, ce n’est qu’un simple rhume. Enfin, tu t’en es bien sorti avec tes premiers soins, alors elle devrait être remise sur pied après un peu de repos.
— ... Je ne sais pas si on peut qualifier ça de « soin ». Je n’ai fait que refroidir son front et bien la couvrir, après tout. Pire, je l’ai emmenée avec moi sous une pluie battante.
— Ce n’est pas bien grave, tu sais. Certaines personnes, quand elles sont face à des personnes malades, se contentent de leur donner des anti-inflammatoires, puis des anti-diarrhéiques, puis de l’aspirine et ainsi de suite. D’ailleurs, sa fièvre était assez élevée. Si tu étais resté sur place, elle aurait pu contracter une pneumonie. Tu as fait le bon choix en l’emmenant avec toi.
Sur ces mots, l’homme se leva.
— Bon, je vais aller chercher de la glace. Tu peux t’occuper de la serviette humide pendant mon absence ?
— Oui. Je vous remercie infiniment.
— ... Franchement, pas la peine d’être aussi poli, dit-il avec un sourire en coin avant de sortir de l’infirmerie par la porte coulissante.

Après avoir fait quelques pas dans le couloir vide, il se retourna en direction de la lumière qui s’échappait de l’infirmerie.
— ... Eh bien. Tester un patient. On dirait que ces derniers jours ont fait de moi une bien pire personne que je ne l’aurais pensé.
Sans être entendu par qui que ce soit, son léger murmure disparut dans le sombre couloir désert.

Il essora fortement la petite serviette et posa cette dernière sur le front de la fille.
Il y avait de la glace dans le seau, ce qui, malgré la faible quantité, était bien plus efficace que l’eau de pluie. Son visage avait repris des couleurs, et sa respiration s’était également calmée.
Reprenant enfin son souffle, il jeta un œil autour delui, et s’assit à côté du lit où était allongée la fille.
La pièce avait tout d’une infirmerie. Vu de l’intérieur, il pouvait en juger qu’elle fonctionnait toujours et qu’elle était toujours utilisée comme telle.
Il y avait un bureau et une étagère remplie de médicaments et trois lits équipés de rideaux. Sur les deux lits restants, un était jonché de boîtes en carton, et l’autre avait ses rideaux fermés. Peut-être qu’il y avait un autre patient.
Ils avaient pris l’entrée principale pour arriver dans cette salle. Cependant, à sa surprise, les couloirs n’étaient pas du tout poussiéreux.
L’étagère ici était dans la même situation : même s’il semblait apparent que le stock de médicaments avait diminué, il n’y avait aucun signe d’abandon.
Il n’avait pas la moindre idée de combien d’élèves fréquentaient cette école, mais il y avait peu de chances qu’ils soient assez nombreux pour que les cours aient toujours lieu. Ainsi, la situation la plus probable était que le bâtiment était utilisé comme abri pour les réfugiés.
Pour être honnête, le garçon ne faisait pas entièrement confiance à l’homme.
Non pas qu’il doutait du fait qu’il soit en charge de l’infirmerie ou non, étant donné que ses soins avaient l’air appropriés et son utilisation des équipements naturelle et habile, mais il se demandait si sa sortie n’était pas un prétexte.
Peut-être qu’il avait simplement prétendu aller chercher de la glace et allait en fait revenir avec un groupe de brutes armées jusqu’aux dents.
Ce qui lui avait paru le plus suspect étaient les questions à leur rencontre. Un médecin dans son état mental normal n’aurait jamais fait une chose pareille — et encore moins quand il était clair que le garçon portait quelqu’un de malade sur le dos.
En tous les cas, le garçon était déterminé à rester sur ses gardes.
Durant les dix premières minutes, du moins.

— Oh...? s’exclama l’homme avec les yeux écarquillés en revenant avec une glacière à la main.
Durant son absence, le garçon avait apparemment négligé la tâche qui lui avait été assignée, c’est-à-dire s’occuper de la fille, et s’était assoupi sur sa chaise tout en ayant la tête posée sur le lit de la fille.
Il posa la glacière sur le sol et tenta de secouer légèrement le garçon par les épaules. Cependant, même après avoir essayé de le secouer plus fort, le garçon ne semblait toujours pas vouloir se réveiller.
L’homme ne pouvait pas le laisser comme ça ou il risquait de tomber malade à son tour. Cela dit, toujours était-il que le garçon avait dû se plier en quatre pour transporter la fille jusqu’ici. Il était tout à fait naturel qu’il soit fatigué. L’homme ne pouvait se résoudre à le réveiller.
Il essaya de l’extirper de la chaise.
— Euh, et maintenant ? se demanda-t-il.
Il pouvait difficilement le laisser là telle la victime d’un meurtre.
— Hmm, murmura-t-il avant de diriger son regard vers le lit voisin, où il put apercevoir ce à quoi il s’attendait : une pile de cartons qui ressemblait à la Tour de Babel, tous remplis de médicaments qu’il avait récupérés dans l’hôpital du coin.
Tout d’abord, il se servait plus ou moins de cette infirmerie comme d’une clinique et il restait là quand il était de garde la nuit, ainsi, le lit où la fille dormait était vide uniquement parce qu’il s’en servait pour faire ses siestes.
Tout en méditant sur son style de vie des plus négligés, il poussa un soupir.
De toute façon, il lui était impossible de déplacer tous ces cartons pour l’instant. Et donc, il n’avait guère d’autres choix.
— ... Ho... hisse...!
L’homme attrapa le garçon par les bras et le souleva sur le lit de la fille. Il l’allongea ensuite à côté d’elle et tira la couverture sur les deux — quand il se souvint soudainement qu’elle était en sous-vêtements, vu qu’il l’avait déshabillée parce que ses vêtements étaient trempés.
Mais, il se dit que ce n’était pas grave, vu qu’ils devaient sûrement être en couple de toute façon.



Elle se réveilla en sursaut.
Après avoir apparemment suffisamment dormi, elle n’était pas somnolente du tout.
Comme elle n’avait pas rêvé non plus, elle avait l’impression de s’être assoupie la seconde d’avant. Le fait que ses souvenirs peu avant de s’endormir étaient flous la mettait dans un état de confusion sur la situation dans laquelle elle se trouvait.
Dans son champ de vision, elle pouvait apercevoir la lumière blanche d’une lampe fluorescente — la première depuis un moment — et un plafond blanc qui ne lui était pas familier. À moins que son cerveau ait pourri du fait d’avoir trop dormi, elle n’avait jamais vu ce plafond avant.
« ... Hum... où... on est ? », était-elle sur le point de demander au garçon, mais qui ne semblait pas être là.
Elle était partie du principe qu’il était toujours à ses côtés, mais malheureusement, le lit à côté du sien était jonché de cartons et pas de garçon en vue.
Après un léger soupir, elle se retourna.

Et vit le garçon.
Son visage endormi occupait tout son champ de vision, et sans qu’elle ne s’en rende compte, elle le fixait longuement du regard depuis quelques secondes.
Aaah... il a de longs cils pour un garçon ! Il a toujours l’air un peu terne comme mec, mais maintenant qu’il dort et vu de près, il a vraiment un visage d’ange ; rah, pourquoi est-ce qu’il a les lèvres aussi pulpeuses ?! J’aimerais bien lui demander le secret de sa beauté, mais d’un autre côté, je me dis que ça le fait pas pour une fille, et de toute façon, j’espère sincèrement qu’il m’a rien fait
Pendant l’espace d’une seconde, elle avait oublié sa situation et était tout près de tomber sous le charme de la scène. Reprenant ses esprits, qui s’étaient perdus dans les limbes du monde d’Orphée, elle commença à calmement analyser la situation.
Selon toute vraisemblance, elle se trouvait dans un bâtiment. Le garçon l’avait sûrement transportée à l’hôpital parce qu’il s’inquiétait pour elle. Il était fort probable qu’il s’était dirigé vers la « ville voisine ».
D’où le fait qu’elle était allongée dans un lit. Elle pouvait comprendre cette partie.
Mais ça n’expliquait pas ce qu’il faisait là à côté d’elle.
Elle ne pouvait pas s’empêcher de rougir en pensant à la situation. Ils dormaient ensemble. Dans le même lit ! Dit de façon plus neutre, ils partageaient un lit. Mais le problème n’était pas dans la façon de le décrire.
Étant donné qu’il était encore tout habillé, elle savait très bien qu’il ne s’était pas « glissé » là, mais il n’empêche qu’ils dormaient ensemble !
En plus de ça, elle se trouvait pour une raison qu’elle ignorait en sous-vêtements, laissant sa chair nue sans défense, mais avait toujours ses chaussettes malgré tout, ce qui faisait très fétichiste.
À cet instant précis, la fille se retrouva confrontée à deux choix. Soit elle approuvait la situation et continuait à dormir avec lui, soit elle la refusait et poussait un cri.
Que faire ? Que faire, Fille ? Une telle occasion ne se présentera pas de sitôt. Mais c’est encore trop tôt ! Que faire ? Est-ce que je suis censée au moins l’embrasser, en préparation pour le futur ? Ou devrais-je aller plus loin
Elle était sur le point de retrouver sa fièvre à force de tergiverser encore et encore, quand soudain, le garçon bougea de façon apathique.
— Mh... Oh...? Fille...?
À son plus grand regret, son poing fut plus prompt que sa tête. Pardonne-moi, Garçon.
— Phgh !!
— Whoa ?!
Pris de surprise par le garçon qui avait volé du lit tel un avion, l’homme faillit faire tomber la bassine qu’il tenait dans les mains. Il manqua de peu de faire tomber l’eau gelée sur la fille tout juste requinquée.
— Tu es encore souffrante bon sang de bonsoir ! Reste allongée !
— O-Oui !
Elle n’avait pas la moindre idée de qui il était, mais la fille obtempéra tout de même par réflexe en voyant sa blouse blanche.
Après avoir posé sa tête sur l’oreiller et s’être caché la moitié du visage sous sa couverture, elle jeta timidement un regard en direction de l’homme en blouse blanche.
— Hum... Puis-je savoir où je me trouve ?
L’homme posa la bassine sur le lavabo et lui esquissa un sourire.
— Tu es dans l’infirmerie dont est en charge un médecin sans nom d’un lycée sans nom d’une ville sans nom.
— ... Alors il m’a vraiment transportée jusqu’ici...
— On dirait bien. Tu t’es dégotté un petit ami digne de confiance : on dirait qu’il a fait des pieds et des mains pour t’emmener jusqu’ici.
— C’est pas mon petit ami !!
L’objection de la fille rouge tomate fit s’écarquiller les yeux de l’homme.
— Ah bon ?
— Il n’est pas mon petit ami !
Voyant sa réponse du tac au tac, il posa son regard sur la fille sur le lit, puis sur le garçon qui était par terre.
— ... Oh, toutes mes excuses alors. Vous aviez tellement l’air d’un couple d’amoureux, j’étais persuadé que vous étiez ensemble. Alors j’imagine que ce n’était pas une bonne idée de vous faire dormir dans le même lit.
— ... Je pense qu’il est surtout étonnant de faire dormir une personne en bonne santé à côté d’une autre qui est malade, lui reprocha-t-elle avec les joues rouges.
L’homme, quant à lui, ne semblait pas du tout se considérer en tort.
— ... Ma foi, il semblerait que tu sois en pleine forme, alors ce n’est pas bien grave. Par contre, le garçon par terre ne bouge plus.
— ... Hein ? Est-ce que j’y suis allée un peu trop fort ?
Elle descendit du lit et se tourna en direction du garçon qui avait été envoyé au sol quelques minutes auparavant.
Après avoir reçu un coup de poing en plein visage, il avait été mis KO en un seul coup et était allongé par terre, inconscient et le nez en sang.
La seule et unique chose pour laquelle il pouvait s’estimer heureux était le fait qu’il se trouvait déjà à l’infirmerie.

Le résultat de l’examen indiqua une contusion et une commotion cérébrale. D’après ce qu’on avait expliqué au garçon, l’homme les aurait pris pour des amoureux et l’avait allongé sur le lit à côté de la fille, lui donnant ainsi le plaisir de faire connaissance avec son poing de fer. Quelle catastrophe. Vraiment horrible. Pourquoi, oui, pourquoi ne s’était-il pas réveillé avant elle ?
— ... Eh bien, content de voir que tu vas mieux. Vraiment.
— Hum, euh, désolée...
Le garçon, qui avait l’air de mauvaise humeur, jeta le mouchoir qu’il avait dans le nez dans la poubelle.
Au début, les mouchoirs étaient ensanglantés, mais l’hémorragie semblait s’être calmée à mesure qu’il en changeait.
— Pas la peine d’en faire tout un plat. Prends ça comme une expérience enrichissante, dit l’homme en ricanant.
Le garçon le fusilla du regard.
— Vous pouvez parler, c’est de votre faute tout ça... Mais je vais bien, vraiment. J’ai l’habitude de ses coups.
— J-Je suis pas toujours aussi violente !
— Mais oui, mais oui.
Il n’avait ni affirmé ni infirmé sa déclaration. Ce genre de choses marque très souvent les victimes alors qu’elles sont rapidement oubliées par leurs auteurs.
— Enfin bref, petite princesse ?
— Oui ?!
Elle s’était redressée quand il se tourna vers elle. « Petite princesse » ne lui allait pas du tout, pensa-t-elle, mais elle choisit délibérément de garder le silence.
— Ta fièvre est presque tombée et tes douleurs menstruelles devraient avoir disparu également, alors tu peux te détendre maintenant. Par contre, il y a des risques de rechute, alors tu vas devoir rester ici jusqu’à demain.
— D’accord. Est-ce qu’il peut rester, lui aussi ?
— Je n’y vois aucun inconvénient. Mais le lit d’à côté est encombré, alors aidez-moi à ranger ça, vous voulez ? dit l’homme avec un grand sourire.
Le garçon regarda en direction de la montagne de cartons qui recouvrait le lit voisin et poussa un soupir.
— Une compensation de valeur égale, j’imagine...? murmura le garçon.
À sa surprise cependant, la réponse ne fut pas affirmative.
— Tu plaisantes ? Vous allez devoir me payer un jour ou l’autre. Ce petit coup de main suffira à peine pour la location de la salle.
Les deux voyageurs s’échangèrent un regard.
— Je vous préviens : ça ne va pas être gratuit. Il y a relativement beaucoup de médecins dans cette ville, mais malheureusement, mes tarifs sont particulièrement élevés.
Les deux poussèrent un cri perçant dans leur esprit.
— Ah, et appelez-moi « Doc », d’accord ? D’abord, il vaudrait mieux vous changer. Je vous ai apporté des vêtements qui devraient être à votre taille.
Un pyjama pour femme, et un T-shirt et un jean pour homme avaient été posés sur le lit.

— T’as fini de te changer ?
— Ouais.
Derrière les rideaux qui avaient été fermés se trouvait la fille, qui portait désormais un pyjama blanc à rayures bleues.
Maintenant qu’elle s’était calmée, elle avait l’air un peu plus malade qu’avant.
Comme la plupart de leurs vêtements n’étaient plus en état d’être portés, le garçon n’avait pas d’autre choix que d’accepter l’offre de Doc, et avait pris à contrecœur les vêtements qu’il lui avait prêtés. Le jean avait l’air tout neuf, alors il était pas mal, mais le T-shirt noir avec son énorme inscription en blanc posait un peu plus problème. Sur le devant, il était écrit « Sortis tout droit de l’enfer » et sur le dos « Enfants de l’anarchie ». Il ne s’estimait pas faire partie d’un gang de motards débiles, après tout. Il pouvait sans peine sentir la malice de l’ignoble médecin, mais il n’était pas en position de faire le difficile.
— Reste au lit jusqu’à ce que tu te sentes mieux. On dirait qu’on va avoir un peu de provisions et d’eau, alors t’en fais pas pour ça.
— Ok, merci.
La fille s’allongea sur le lit et tira la couverture sur elle jusqu’au niveau de sa bouche. En la voyant faire quelque chose d’aussi mignon, il ne pouvait s’empêcher de sourire. Comme elle avait semblé percevoir que ça lui faisait plaisir, ses joues virèrent au rouge.
Garçon...?
— Hm ?
La fille tourna la tête à l’opposé de lui.
— ... Merci pour tout.
Il tendit la main et lui caressa la tête.
— ... Y’a pas de quoi...



Après avoir pris un petit déjeuner tardif avec la fille et s’être un peu calmé, le garçon commença à déplacer les cartons avec le docteur.
Apparemment, ils étaient remplis de médicaments provenant d’un hôpital. Mais le Mont Everest n’était pas évident à démonter.
Pour commencer, il fallait un escabeau pour pouvoir prendre les cartons du haut ! Le numéro d’équilibriste que cela imposait l’empêchait en plus de faire attention à leur contenu.
Soudain, un objet pointu transperça le carton que le garçon était en train de porter.
— Whoa, Doc ! C’est quoi ça ?! C’est une aiguille ! Y’a une aiguille !
— Ah, en effet, il y a des seringues dans ce carton. Des déchets provenant de l’hôpital. Je ferais mieux de m’en débarrasser la prochaine fois.
— Si vous pouviez éviter de laisser traîner ce genre de choses ! Qu’est-ce que vous feriez si je venais à me piquer avec l’une d’entre elles ?!
— Ne t’en fais pas. J’ai des tonnes de désinfectants.
— C’est pas le problème ! rétorqua-t-il désespérément avant de poser le carton qui contenait les seringues usagées par terre.
Maintenant, il n’y avait plus le moindre espace libre sur le sol de l’infirmerie. Ils étaient désormais obligés de mettre en ordre les cartons. Ils avaient déjà tenté de les empiler dans le couloir, ce qui donnait par contre l’impression qu’ils étaient perquisitionnés par la police.
Dans l’impossibilité de supporter la situation plus longtemps, la fille sortit la tête de son lit et demanda :
— Hé, vous avez besoin d’un coup de main ?
Hélas, sa bonne volonté fut immédiatement balayée du revers de la main.
— Sois sage et tais-toi ! Tu ne ferais que nous gêner. Tu me sembles être quelqu’un de maladroit, qui plus est.
— Que...?! Qu’est-ce que vous venez de dire ?! Ne jugez pas les gens sur leur apparence ! Je suis à même de faire de simples tâches ménagères— s’écria-t-elle avant de passer sa main à toute vitesse dans la bassine posée sur le lavabo.
L’eau à l’intérieur, qui était particulièrement gelée du fait de la glace qui s’y trouvait, atterrit avec une précision incroyable sur le garçon.

— Euh... C’était très bien, ouais. Tu peux te reposer maintenant. Le reste ne peut être fait que par un médecin de toute façon.

Toujours trempé, le garçon avait été chassé de la salle comme un malpropre.
Il faisait tellement beau dehors qu’on aurait cru que la pluie battante de la veille n’avait été qu’un mauvais rêve. Le ciel dégagé, maintenant libéré de toute pollution, était d’un bleu éclatant et il n’y avait pas le moindre nuage à l’horizon. Il appréciait regarder cette scène — mis-à-part le fait qu’il était trempé jusqu’aux os.
— J’imagine que ça n’aurait pas changé grand-chose si j’avais attendu le lendemain avant de l’emmener ici... murmura-t-il inconsciemment à lui-même tout en souriant.
Enfin, dans ce cas, il aurait eu le plaisir de la porter tout le long sous un soleil de plomb. Ça aurait été tout aussi pénible, ou du moins il tenta de s’en convaincre.
Le soleil brûlait sa peau avec ses chauds rayons et commença à sécher ses vêtements trempés. Au final et avec l’aide de sa propre température corporelle, ses vêtements furent presque secs en moins de temps qu’il n’en fallait pour qu’on puisse appeler ça une pause.
Soudain, un objet familier derrière lui attira son regard.
C’était leur Super Cub argentée, celle-là même qu’il avait dû abandonner devant la barricade la veille.
— Qu’est-ce qu’elle fait là...? Il est allé la chercher pour nous ?
Il n’y avait aucune chance pour que Cubby se soit déplacée jusqu’ici d’elle-même. Même s’il était amusant d’imaginer une scène pareille, il était hautement improbable que leur excellente mais banale Super Cub fusse dotée d’une telle fonctionnalité d’autopilotage.
— Hé, gamin.
— Oui ?
Il se tourna en direction de Doc en entendant sa voix. Pas que ça me dérange, mais c’est mon nouveau nom ou quoi ? Le médecin ne semblait pas être un mauvais bougre, mais il ne pouvait s’empêchait de se sentir un peu offensé.
— J’ai presque terminé de préparer ton lit. Tu peux aller chercher ton futon maintenant. Il est dans le vestiaire au deuxième. Pour t’y rendre... Eh bien, tu verras bien par toi-même. Tu devrais le trouver sans problème.
— D’accord. Où sont les...
« Clés », voulait-il dire, mais ces dernières volèrent dans sa direction avant qu’il eut le temps de finir. Un petit bout de plastique était attaché au porte-clés.
— Quand tu auras fini, ce sera l’heure de déjeuner. ... Enfin, ne t’attends pas à quelque chose d’incroyable, par contre.
— Hein, vous êtes sérieux ?
— Évidemment. Après tout, de cette façon, ta dette ne fait que s’agrandir à longueur de journée, n’est-ce pas ? dit-il en ricanant.
Le garçon avait des frissons dans le dos.
— Pour ta gouverne, c’est moi qui me suis arrangé pour que ta moto soit récupérée, et je n’ai pas encore reçu le paiement pour le traitement de ton amie... Oh, voyons voir — qu’est-ce que je vais bien pouvoir te demander en échange...
Pour le garçon, c’était comme si le grand sourire de Doc avait atteint ses oreilles. Une queue de démon poussant dans son dos était également inclue dans l’image.

— Ghwaa... aahm...
À ce moment précis, la bouche de la fille s’ouvrit à plus de 45° sous la puissance du bâillement. Tout en ouvrant la bouche si largement sans se soucier d’une possible dislocation de la mâchoire, bailler est un phénomène physiologique qui peut être observé chez la plupart des mammifères. En règle générale loin d’être la grâce incarnée, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle se retienne.
Autrement dit, la fille s’ennuyait.
Tous ceux qui ont déjà dû rester enfermés chez eux à cause d’un rhume devraient comprendre ce qu’elle ressentait. Plus on approche de la guérison totale, et plus on s’ennuie. Malgré le fait qu’on est sur le point de retrouver la santé, le médecin ne nous permet qu’en de rares occasions de sortir du lit — et du fait de la nature de l’homme, il est inévitable que notre esprit rebelle ne finisse par émerger et nous donner envie de filer à l’anglaise dès que le docteur a le dos tourné.
Elle se glissa dans ses baskets et s’enfuit.
Bien entendu, elle n’avait pas l’intention de quitter la ville. Tout ce qu’elle voulait, c’était respirer un peu d’air frais—

— Excusez-moi...

La fille put littéralement sentir son cœur sortir de sa poitrine en entendant cette soudaine voix inconnue qui provenait de la pièce où elle était censée être seule.
Était-elle malade au point d’entendre des voix ? Tout en cherchant un endroit dans l’infirmerie où quelqu’un pouvait se cacher... elle en trouva un : le troisième lit, sous ses yeux à côté de la fenêtre.
La fille leva la tête avec hésitation.
— Hum, excusez-moi, dit la voix, ce après quoi le rideau fut tiré sur le côté.
La fille fit un bond en arrière. Elle se cogna le mollet contre le coin du lit derrière elle, ce qui lui fit perdre l’équilibre, avant de tomber de l’autre côté sans avoir le temps de se retourner.
Un gros bruit résonna comme si un catcheur venait de s’écrouler, et l’instant d’après, la porte s’ouvrit.
Le médecin et le garçon entrèrent et écarquillèrent les yeux, avant de les plisser d’un air perplexe.
— ... À quoi tu joues ?
— Euh... Eh bien... essaya-t-elle d’expliquer, mais en vain.
Mais il n’y avait aucun mot pour décrire comment elle s’était retrouvée à faire le poirier contre son lit en pyjama et baskets.

Mais il n’y avait aucun mot pour décrire comment elle s’était retrouvée à faire le poirier contre son lit en pyjama et baskets.


— Excusez-moi... Je dormais à poings fermés jusque-là, dit une fille, qui devait avoir le même âge que la fille, tout en se courbant.
— Non, c’est à moi de m’excuser d’avoir été aussi bruyante.
La jeune inconnue dormait dans le lit aux rideaux fermés. Apparemment, elle n’était pas au courant de leur arrivée, car elle avait dormi pendant tout ce temps.
— Ce n’est rien, plus on est fou, plus on rit, dit-elle en rigolant.
Elle était en phase terminale.
Sa peau et ses cheveux étaient d’un blanc neige — plus encore que chez un albinos. Étant donné que la « disparition » ne provoquait aucun problème de santé particulier, si ce n’est la perte totale de toute pigmentation, elle n’avait pas l’air en mauvaise santé. Sa peau blanche la faisait presque ressembler à une fée.
Vu qu’elle était japonaise, ses yeux auraient dû être soit noirs soit marron foncé, mais les siens était d’un gris cendré clair. C’était sans aucun doute les symptômes de la phase terminale de la « disparition ».


Elle n’était pas encore complètement monochrome, mais cela n’était plus qu’une question de temps. Même s’il était vrai que la progression de la maladie n’était pas nécessairement linéaire et variait d’un individu à l’autre, il était évident qu’il ne lui restait que peu de temps.
— Eh bien, je crois que je vais faire les présentations, dit le médecin en se tenant à côté d’elle, cette petite beauté fait ses études dans ce lycée. Elle vit principalement ici du fait de sa santé fragile.
La fille en question se courba de façon un peu gênée, ce qui, par contre, était vraiment gracieux et collait parfaitement à l’image de la beauté malchanceuse.
— Elle doit avoir à peu près le même âge que vous, c’est-à-dire seize ans. On la surnomme...
— ... Docteur...!
Elle tira sur sa blouse blanche et protesta tout en murmurant avec des joues rouges. En voyant son désespoir, le garçon et la fille échangèrent un regard.
— ... Voyons, ce n’est pas quelque chose que tu peux cacher. Il n’y a pas à s’en faire. Ok, hum... Son surnom est « Princesse ».
— « Princesse » ? répondit la fille, surprise.
La fille qui venait d’être surnommée « Princesse » baissa les yeux tout en rougissant comme une tomate. Effectivement, cela semblait être le surnom parfait pour elle. Elle ressemblait vraiment à une princesse.
— ... J-Je n’aime pas ce nom parce que c’est vraiment gênant à porter, mais le docteur refuse de m’écouter et m’appelle tout le temps comme ça. Du coup, tout le monde en ville en fait de même maintenant...
— Mais il te va à merveille, dit le garçon.
Avec un sourire naturel qui exaspéra la fille.
J’espère que tune la dragues pas, petit saligaud !
— Excuse-moi... murmura Princesse en direction de la fille.
— Oui ? répondit la fille en la regardant.
— Excuse-moi... mais pouvez-vous me donner vos noms ? Ce n’est pas juste que je sois la seule...
— Je vois. Tu as raison. Je suis « Fille » !
— De la même façon, je suis « Garçon ». Enchanté de faire votre connaissance, votre majesté !
Une fois de plus, il esquissa un sourire mielleux. Cette fois-ci, la fille décocha son attaque spéciale du coup de coude — droit dans ses côtes.

Le temps que leur groupe, qui comptait désormais quatre personnes, ait fini leur léger repas qui consistait en quelques petits pains et de la salade d’algues, la fille était de nouveau en pleine forme. Il y avait juste au niveau des jambes où elle n’était pas complètement remise, du fait de son rhume.
Mais il ne faut pas oublier que c’était une sportive et une battante même si elle ressemblait encore à un cadavre la veille. Retrouver la pleine possession de ses moyens d’ici le lendemain allait être un jeu d’enfant pour elle.
— Ok, gamin. Il est temps pour toi de te mettre au travail, dit le médecin en se levant de son tabouret bon marché.
Tout en posant l’assiette en aluminium qui était la propriété de l’école, le garçon poussa un soupir intérieur. Il commençait à s’habituer peu à peu à son attitude suffisante.
Princesse a pour habitude de faire des balades en ville l’après-midi, tu sais. Malheureusement, j’ai un impératif extrêmement barbant mais également très important, je dois me rendre à une réunion à l’hôpital.
D-Docteur... rétorqua la princesse d’un air confus, mais il l’ignora.
— Par conséquent, Garçon, tu seras son escorte aujourd’hui. Profites-en pour visiter la ville tant que t’y es.
— Hé, Doc ! Et moi alors ?! répliqua la fille.
Le médecin pointa son index devant elle et dit :
— Je t’interdis de mettre le nez dehors. Et donc, je confisque ça.
Il tenait dans sa main un sac en papier qui contenait les vêtements qu’elle portait à son arrivée, ainsi que ses baskets.
— Que-Quand est-ce que...?!
Elle essaya immédiatement de les récupérer, mais il l’évita.
— Bon, tu sais quoi faire. Ne t’en fais pas, je reviendrai tôt dans la soirée.
Il leur lança un bref signe de la main et disparut aussitôt.
Ne restaient dans la salle qu’un garçon et une fille perplexes, et une princesse rouge comme une tomate le regard fixé sur le sol.

Au final, le garçon accepta d’escorter la princesse et partit avec elle en direction de la ville. La délicate princesse utilisait une chaise roulante pour se déplacer, et donc, fort heureusement, il n’allait pas devoir marcher main dans la main avec elle.
Mais ce n’était pour le moins pas suffisant pour calmer la colère de la fille, et elle le fusilla du regard tel un démon à cornes tout droit sorti de l’enfer.
— Hum... Je suis sincèrement désolée. On pourra revenir dès que tu en auras marre...
— Hm ? T’en fais pas. J’ai une dette envers le docteur, et de toute façon, il est trop tard pour calmer la fille maintenant, répondit-il avec conviction tout en poussant la chaise roulante.
Un soleil radieux brillant toujours autant que d’habitude les accueillit au moment où ils sortirent du bâtiment.
Il la poussa le long de la rampe en béton qui devait avoir été aménagée récemment si on se fiait à son apparence et traversa lentement la cour boueuse de l’école.
— Tu veux une ombrelle ?
— Pas encore, merci.
— D’accord, dit-il sans insister.
D’après ce qu’avait compris le garçon, les gens souffrant d’albinisme — une maladie congénitale qui est le fruit de l’héritage de gêne allélomorphe récessif — étaient très sensibles aux rayons ultraviolets du fait du déficit en mélanine dans la peau.
À la différence que la perte de couleur dans le cas de la « disparition » n’était pas due à un manque de cette même mélanine. La mélanine en elle-même devenait simplement incolore, et donc elle défendait toujours aussi bien que dans le cas du garçon contre les rayons ultraviolets, malgré qu’elle fût devenue complètement blanche.
Mais, comme l’exposition directe au soleil n’était pas bon pour elle, étant donné son cœur fragile, il avait pris une ombrelle avec lui juste au cas où.
— Par où commence-t-on, Princesse ?
— J-Je n’ai vraiment pas envie de te déranger, alors on peut rentrer si tu...
— Dis pas ça. C’est l’occasion rêvée pour moi de faire le tour de la ville, alors sois mon guide.
Princesse leva les yeux jusqu’au sourire sur son visage.
— ... Oui ! Tu peux compter sur moi !
Elle rayonnait de bonheur.
— Haha ! Dire que mon guide touristique est une prince-, commença-t-il avant de s’arrêter au milieu de sa phrase parce qu’il pouvait sentir la colère noire de quelqu’un dans son dos.
Pour une raison qu’il ignorait, il avait l’impression qu’une sombre aura s’échappait à travers les espaces des rideaux d’une certaine pièce de l’école derrière eux.
— E-Euh... Bon, allons-y maintenant !
— H-Hein ?
Le garçon commença à pousser la chaise roulante à une allure assez rapide, alors que Princesse, un peu étonnée, commença à lui parler de la ville.

Pendant ce temps, à l’infirmerie.
— UGAAAA !!
Sur cet étrange cri, la fille sauta du lit.
Scandaleux ! C’est un véritable scandale ! Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ?
Étant donné le léger côté tombeur des dames malgré lui du garçon, il devait déjà avoir charmé Princesse un nombre incalculable de fois sans même s’en rendre compte. Ce n’était pas juste une hypothèse, c’était une caractéristique même de son existence.
... Du moins, c’était l’effet qu’il avait sur elle.
Une délicate princesse, hein, pensa-t-elle. Je l’avais pas vue venir, celle-là...!
Elle avait été complètement prise par surprise par l’apparence de sa nouvelle rivale qui avait de plus une personnalité extrêmement féminine, ce qu’elle ne pourrait jamais imaginer avoir, même dans ses rêves les plus fous.
Enfin, bien entendu, rien de tout ça ne serait arrivé si elle n’était pas tombée dans les pommes après avoir attrapé un rhume.
Tout en réalisant que la situation était de sa faute, elle ne lui restait plus qu’une option : empêcher cette comédie romantique d’aller plus loin. Hélas, elle avait été privée de ses vêtements de tous les jours et de ses chaussures, tout ce qu’elle avait était le pyjama qu’elle portait. Même dans les jeux de rôle, le joueur commence généralement avec quelque chose qui ressemble plus ou moins à de simples vêtements, un bâton en bois et une paire de sandales. Par ailleurs, aussi téméraire qu’elle fût, sa pudeur l’empêchait de sortir dehors avec juste un pyjama.
— Arg... Il faut que j’arrête cette tournure comico-romantique que les choses sont en train de prendre...!
À la recherche d’objets utiles, elle fouilla la pièce.
Elle tomba sur la blouse blanche de l’infâme médecin scolaire sur le dossier de la chaise devant son bureau.
— ... Bon, je vais tenter le coup, je crois.
Elle l’enfila à contrecœur, mais une fois revêtue, elle l’aimait en fait plutôt bien. Comme elle était longue et avait des boutons, elle était mille fois mieux qu’un pyjama.
— Ne reste plus que les chaussures...
Malheureusement, il n’était pas évident de trouver ce genre de choses. Il était rare de retirer ses chaussures à l’école, après tout. D’après le docteur, il y avait des gens dans les classes, mais en tant que fugitive, elle préférait éviter les zones peuplées. D’un autre côté, même si le sol en linoléum de l’infirmerie ne posait pas de problème, elle n’avait pas non plus envie de marcher pieds nus sur le bitume.
Après avoir erré dans l’école ici et là, elle tomba sur une paire de sandales dans les toilettes du gymnase. Comme elle n’avait pas vraiment d’autre choix, elle choisit de les utiliser.
En laissant de côté le bâton en bois, qui ne lui était pas nécessaire, elle avait réussi à s’équiper d’une blouse blanche sale, d’un pyjama et d’une paire de sandales.
Elle trottina de bonne humeur et sortit de l’école — où elle tomba sur quelqu’un qu’elle ne connaissait que trop bien.
— Oh, c’est Cubby !
C’était sans l’ombre d’un doute leur ange gardien argenté, leur Super Cub.
En considérant le timing, il y avait peu de chances que le garçon soit allé la chercher, alors elle soupçonnait l’infâme médecin scolaire d’être derrière ça.
Les bagages trempés avaient été étendus sur le sol devant l’entrée et étaient en train de sécher au soleil avec Cubby elle-même.
Maintenant qu’elle y pensait, environ un quart de sa guérison était grâce à Cubby parce qu’elle n’aurait jamais pu atteindre cette ville sans ses roues.
Du fait d’avoir roulé à pleine vitesse pendant une demi-journée tout en étant exposée à la pluie toute la journée, sa peinture argentée était tâchée par des saletés et de la boue.
Elle fut soudain submergée par une espèce de sentimentalité qui était difficile à décrire avec des mots.
— ... Bon, ok ! T’as mérité un bon bain !
Les réparations et la maintenance étaient le travail du garçon, mais elle était certaine de pouvoir laver une moto toute seule.
Tout en respirant bruyamment par le nez, elle fouilla les parterres de fleurs et trouva un tuyau d’arrosage et un robinet. L’école est une étrange institution qui oblige ses utilisateurs et clients, à savoir les élèves, à faire le ménage, et donc, elle dénicha un seau et un chiffon en un rien de temps. Pour une raison inconnue, il y avait même du cirage pour voiture.
Son objectif principal, à savoir s’échapper, lui était complètement sorti de l’esprit.



— Salut ! Pas avec Doc aujourd’hui, Princesse ?
— N-Non. Bonne journée à vous.
— À toi aussi ! Hé le jeunot, occupe-toi bien d’elle, ok ?
— Oui. Vous pouvez compter sur moi.
Il y eut plusieurs salutations ici et là pendant leur balade. La description du boss, à savoir « ville vivante », s’avérait être exacte, ou peut-être qu’elle l’était devenue encore plus que quand le boss était là.
Les quartiers résidentiels, les centres de loisirs et autres avaient été abandonnés, et la plupart des habitants avaient déménagé dans l’école et d’autres grands bâtiments publics. Apparemment, il était plus facile de cette façon de contrôler combien de gens avaient disparu et ainsi garder la ville intacte.
Incapables de continuer à fonctionner, la plupart des boutiques du centre-ville étaient fermées. D’après Princesse, les épiceries et les poissonneries de la ville soit avaient également fermé boutique soit étaient simplement utilisées pour leurs installations étant donné qu’il n’était plus nécessaire de passer par eux pour la distribution de nourriture. Les portes des papeteries et autres libraires étaient grandes ouvertes, accueillant quiconque ayant besoin de quelque chose.
— Mais n’empêche... pensa le garçon avant de dire, tout le monde t’aime bien, pas vrai, Princesse ?
— C-Ce n’est pas ce que tu crois, essaya-t-elle de nier tout en rougissant, mais du fait qu’absolument tous les gens qu’ils avaient rencontrés jusque-là l’avaient saluée et taquinée, ces paroles ne pesaient pas bien lourd.
— C’est juste que j’aime me balader...
— Je vois. Autrement dit, tu es l’idole de cette ville.
— L’idole...
Il pensa avoir perçu de la mélancolie dans sa voix pendant l’espace d’une seconde, mais quand il regarda dans sa direction, elle souriait comme l’instant d’avant.
Ils avaient descendu une longue pente raide et avaient atteint l’endroit qui était en quelque sorte le marché de la ville, où les objets de la colline et les prises de poissons de la mer étaient échangés ou distribués. Comme l’heure d’ouverture du marché de poissons, qui était un entrepôt portuaire retapé, avait été légèrement décalée, il y avait peu de monde. Mais il n’empêche que cela faisait des mois qu’il n’avait pas vu pareille densité de population.
— Excuse-moi, Garçon, est-ce que tu aimerais voir la mer ?
— La mer ?
— Oui. Comme c’est une ville portuaire, on peut même voir le littoral !
— Bonne idée. Peut-être même que je devrais me baigner tant que j’y suis.
— Tu ne devrais pas sous-estimer nos côtes, ou la prochaine fois que tu reviendras dans cette ville, ce sera en tant que noyé.
— Hein ? dit-il en tordant le visage.
— L’eau n’est pas si chaude que ça même en été, et les vagues sont très fortes. Et il n’y a pas de plages non plus.
— ... Je vais tâcher de ne pas oublier ça.
Tout en poussant la chaise roulante, le garçon se jura de refuser catégoriquement si jamais la fille l’implorait d’aller se baigner dans la mer.
Après avoir continué à travers la ville, puis une large colline, pendant une quinzaine de minutes tout en suivant ses indications, la mer bleu foncé qu’il pouvait jusqu’ici vaguement voir au loin se trouvait désormais juste sous ses yeux.
C’était un port de pêche pas si large que ça avec quelques bateaux de pêche flottant sur l’eau et un imposant phare sur le côté. Une brise marine leur chatouilla les narines et firent voler leurs cheveux.
Sous leurs yeux se trouvait la mer sans fin.
— Elle est vraiment grande...
— La mer ?
— Non, cette île. Je suis né et j’ai grandi dans la capitale, tu sais. C’est juste que je m’y ferai jamais.
— Hein...? Corrige-moi si je me trompe, mais vous avez fait tout ce chemin depuis la capitale ?
— Ouais. Ça nous a pris trois mois, par contre.
— Avec la fille ?
— Avec elle, ouais.
Visiblement très surprise, Princesse écarquilla les yeux.
— Une telle distance... en trois mois...
— Bah, si on n’avait pas eu notre moto, on aurait été en train de rôtir dans un coin avant même d’avoir pu quitter l’île principale, dit-il en rigolant.
— Vous avez mis toutes vos affaires sur la moto ?
— Ouais. On a pris avec nous quelques couvertures pour dormir, de la nourriture et de l’eau. Et bien entendu, des vêtements et quelques bricoles de tous les jours. On n’aurait vraiment jamais pu y arriver sans notre Super Cub.
— Cub ?
— Ah, j’imagine que ce nom ne te dit rien. C’est le nom d’une mobylette qu’on utilise souvent pour les livraisons de journaux ou de pizzas.
— Cubby-chan, n’est-ce pas ? Quel joli nom !
Enfin, « Cubby » avait été promue en « Cubby-chan ». Mais ce n’était que lui rendre justice, étant donnés les services rendus par cette dernière. « L’étape suivante serait « Cubby-tan », j’imagine ? » rêva-t-il futilement.
— Je sais pas si on peut la qualifier de mignonne ou pas, mais je peux te garantir que c’est du solide ! Comme elle a été conçue pour ça, elle est résistante et peut supporter beaucoup de poids.
— Une vraie bosseuse, hein ?
— Exactement. Et elle tombe rarement en panne.
— ... Est-ce que je pourrais monter dessus rien qu’une fois ?
La demande de Princesse lui avait ôté les mots de la bouche.
— Eh bien...
— Hein ?
Tout à coup, un fort coup de vent coupa le garçon. Ils avaient rapidement fermé les yeux et regardaient le vent souffler.
Cette soudaine bourrasque les dépassa et laissa un silence entre eux.
— ... On dirait que le vent s’est levé. On rentre ?
— ... Oui, c’est une bonne idée.
Sans répondre à sa question précédente, le garçon commença à pousser la chaise roulante.
Tout en regardant la pente qu’il venait de descendre, il aperçut un point qui était l’école où se trouvait la fille.

Pendant ce temps-là, du côté de la fille.
— Oooh, papy ! Drague pas une fille qui pourrait être ta petite-fille !
— Non, non, mais tu es assez-ARG ?!
— M-Ma petite demoiselle ! Si tu le frappes aussi fort dans le dos, il risque de refaire un arrêt cardiaque !
— Oh ? Vous inquiétez pas, je le ressusciterai si ça arrive, dit la fille.
— Quoi ?! Tu vas avoir droit à un bouche-à-bouche de sa part ?! Vite, il faut que mon cœur s’arrête maintenant !
— Il vaudrait mieux pas, mon gars. À ton âge, tu cannerais avant même que ses lèvres atteignent les tiennes. À nous autres, il ne nous faut pas longtemps avant de passer l’arme à gauche. Après tout, il y a plus de vieillards ici que de secouristes.
— Tss ! J’en ai reçu des invitations pour l’enfer depuis la guerre, et je suis toujours là. Alors s’accrocher à la vie quelques secondes de plus, c’est du pipi de chat pour moi !
Avant même qu’elle ne s’en rende compte, la fille laveuse de moto s’était transformée en idole des vieilles personnes vivant dans l’école.
Mais, soudain, en même temps qu’un bruit sourd, une bouteille frappa l’arrière de sa tête.
Comme elle ne s’attendait pas du tout à un coup pareil, elle s’était accroupie et se frottait la tête. Tout en se tordant à cause de la douleur qui se propageait dans son crâne, la personne qu’elle vit en se retournant était, comme elle s’y attendait, le grand médecin scolaire.
— Ah !! À quoi vous jouez, saleté de Doc ?!
— La ferme ! Pourquoi tu n’es pas restée couchée comme je te l’avais dit ?! Tu n’es plus à la maternelle, tu sais ? T’es si écervelée que ça ?! cria le docteur avec une bouteille dans sa main droite et une sacoche dans l’autre.
Soit dit en passant, le contenu de la bouteille semblait être du véritable saké japonais. Même s’il avait retenu ses coups, et si jamais elle s’était cassée ?
— Je suis pas écervelée ! C’est juste... C’est juste que je voulais remercier Cubby en... en la lavant...
— Quoi...?
Il regarda en direction de la Super Cub, qui brillait effectivement de mille feux. Contrairement à la moto sale qu’il avait vue ce matin, elle ressemblait à une machine flambant neuve. Son corps avait été lustré et les pièces du moteur encrassées par l’huile avaient également été nettoyées. Même les roues avaient été polies, ce qui donnait vraiment l’impression d’assister à une renaissance complète.
— Qu’est-ce que... Généralement, on ne se met pas à laver une voiture quand on est encore malade, non ? Et si jamais tu avais fait une rechute à cause de l’eau froide sur tes mains et tes pieds ?
— Mais non. Je suis déjà guérie, et j’ai pas envie de passer ma vie dans ce lit. Ça me briserait le cœur de gâcher ma jeunesse comme ça !
— ... Rah... Et vous aussi, les ancêtres... Vous n’avez pas honte de vous ? Je pourrais être votre fils, bon sang de bonsoir... dit-il en lançant un regard plein de reproche au groupe de vieux hommes.
Ces derniers, cependant, semblaient n’en avoir rien à faire.
— Mmm ? Mais qu’est-ce que tu racontes, le jeunot ? Malheureusement, on est tous de vieux schnocks. Impossible de me souvenir de quoi que ce soit. Et toi, mon gars, tu te souviens pourquoi on est sortis, dis ?
— Aucune idée, je souffre d’Alzheimer, moi. Aux toilettes peut-être ?
— Ah, je vois. Hé, toi là, où sont les toilettes déjà ?
En quelques instants, ils avaient improvisé et trouvé un mensonge. Leur jeu d’acteur était vraiment magistral.
Néanmoins, le médecin ne semblait pas d’humeur à les féliciter, mais il n’avait plus envie d’aborder le sujet.
— Peu importe, bande de vieux croûtons ! Dépêchez-vous de retourner dans vos lits ! Pas la peine de venir se plaindre si vous vous faites maudire par les mamies !
— Ouais, ouais. Ne jamais s’approcher d’un vaurien qui gâche cette occasion en or de pouvoir discuter avec une petite jeunette. Ça se fait pas de faire ça à un vieil homme. En plus, bobonne est déjà six pieds sous terre. Essaye de me maudire pour voir !
— J’espère que tu ne regretteras pas tes paroles une fois que tu seras six pieds sous terre à ton tour, vieux schnock...
Tout en échappant au regard perçant du médecin, les vieux hommes continuèrent à se plaindre.

— Rah... Juste parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire...
— Ahahaha ! Bah, grâce à ça, vous avez eu l’occasion de vous passer un peu les nerfs, pas vrai ? Et moi, j’ai eu un peu d’aide.
Il n’avait plus l’énergie de répliquer.
— Ah, ça me rappelle que j’avais pris ça au cas où. On dirait que je ne vais pas en avoir besoin, dit-il en lançant à la fille un petit objet brillant.
C’était un porte-clés qui lui était familier. Comme elle n’avait pas pu mettre la main dessus pendant qu’elle lavait la moto, elle pensait que c’était le garçon qui l’avait pris avec lui.
— Les clés de Cubby ? Pourquoi vous avez fait ça ?
— Hein ? Bah, je me suis dit que tu risquais de partir à leur poursuite si je la laissais là.
— À la poursuite de qui ?
— ... Ben, du gamin et de Princesse.
En une fraction de seconde, le teint hâle de son visage vira à un blanc du même niveau que celui des craies de l’école derrière elle.

— ARRÊTEZ CETTE COMÉDIE ROMANTIIIIIIQUE !!!
Tel un éclair, la fille sauta sur la Super Cub et inséra les clés, avant d’actionner la pédale de démarrage tellement fort que le véhicule pouvait presque rouler sans moteur.
— ATTENDS VOIR, GARÇON !
Tout en se mettant sur la roue arrière comme dans un film d’action, elle commença à avancer.
— Hein ? Qu’est-ce que tu me veux ?
L’instant d’après, elle entendit une réponse à bout portant et la roue avant majestueuse de Cubby retomba sur le sol.
Derrière elle, elle aperçut une chaise roulante poussée par le garçon qui la regardait suspicieusement pendant que Princesse écarquillait les yeux.
— Hein, quoi ? Garçon ?! Qu’est-ce que tu fais ici ?!
— Ce que je fais là...? On revient de notre balade, c’est tout. Mais et toi, à quoi tu joues, Fille ?
Elle était obligée de lui donner une réponse.
Mais dans son état actuel — autrement dit, vêtue d’une blouse blanche par-dessus son pyjama avec les manches retroussées et des sandales aux pieds, le tout sur une moto — il était presque impossible de trouver une explication rationnelle à tout ça.
Après avoir entendu à plusieurs reprises que le garçon n’avait fait qu’accompagner Princesse et rien de plus, la fille finit par accepter son excuse et sa colère se dissipa. Pour commencer, même si le garçon était en pleine adolescence, il n’était pas sournois au point de sauter sur une fille malade.
Rah, elle ne me fait pas du tout confiance ou quoi ?
— Pourquoi tu soupires tout le temps, Garçon ?
— Ah, non, pour rien.
Ils se retrouvaient à nouveau dans l’infirmerie, après avoir mangé le dîner. Pour être précis, ils étaient dans une zone séparée dans la salle, là où se trouvaient deux des trois lits ; ils avaient tiré les rideaux de leurs lits de façon à s’isoler du reste de la pièce.
Pendant ce temps-là, Princesse était en train d’être examinée de l’autre côté.
— Une seconde, me dis pas que tu regrettes de pas pouvoir mater Princesse pendant qu’elle se fait examiner...
— Non, rétorqua-t-il d’une traite tout en continuant à ranger.
Mettre de l’ordre dans les affaires qu’ils avaient étendues pour qu’elles sèchent demandait une approche bien planifiée. Étant donné la quantité de bagages qu’ils avaient, il aurait été très compliqué de tout ranger sans les disposer d’une certaine façon.
Heureusement, ils avaient pu mettre la main sur quelques provisions en compensation pour l’aide apportée en cuisine et aux tâches ménagères.
Ils étaient particulièrement reconnaissants pour le réapprovisionnement en médicaments, mais aussi en essence, eau et nourriture.
En termes d’essence, il ne leur restait que la moitié du réservoir.
Hélas, même cette ville active n’avait pas les moyens de produire de l’essence, c’était donc une denrée rare ici aussi, et la fille dut servir un peu de vin aux vieillards de l’association de pêche pour mettre la main sur une petite quantité. Enfin, la fille s’était bien préparée, et donc ce ne fut pas une si mauvaise affaire que ça.
La fille rangea les affaires dont ils n’allaient pas se servir de sitôt, puis mit ensemble celles dont ils se servaient tout le temps et leur équipement de couchage, et ferma la fermeture éclair.
— Bon ! On est parés pour demain.
— Oh là, minute papillon, vous voulez déjà vous en aller ? Vous êtes si pressés que ça ? demanda le docteur de l’autre côté du rideau.
Après un petit rire étouffé, la fille répondit :
— C’est trop risqué de rester ici ! Je veux pas qu’il prenne le mauvais chemin, vous savez.
— Quoi ?
— Laissez tomber !
Elle se saisit de la couverture et la plia.
— Et voilà. Examen terminé. On dirait que tout va bien.
— Tout ça, c’est grâce à vous, Docteur.
Juste après que Princesse eut prononcé ces mots avec sa voix carillonnante, les rideaux qui séparaient les deux zones furent ouverts.
— Allons, vous feriez mieux de vous préparer à aller dormir. L’électricité est coupée à neuf heures.
— Sérieux ? demanda la fille en levant la tête.
— Évidemment ! Notre seule source d’électricité provient de la centrale hydroélectrique du barrage en amont de la rivière, alors on ne peut pas se permettre de la gaspiller. Mis à part quelques lieux vitaux comme notre hôpital, la ville n’a d’électricité que la journée.
— Mais et Princesse alors ? Elle va s’en sortir sans courant ? demanda le garçon avant de regarder en direction de Princesse, qui pour une raison ou une autre se mit à rougir et baisser les yeux.
— Dans son cas, c’est juste que son cœur est fragile, alors elle n’a pas besoin de respirateur artificiel. Ce que j’ai ici à l’infirmerie est amplement suffisant pour l’instant.
— Je vois.
— Des habitants du coin s’occupent de la centrale. Enfin, en fait, ce ne sont que des amateurs, mais on a également quelqu’un qui a été employé là-bas. Grâce à ses instructions, on a plus ou moins réussi à tout garder en ordre. On pourrait croire que cette ville a de la réserve, mais ce n’est pas le cas.
— ... Alors les temps sont durs pour tout le monde, hein.
— On peut dire ça. Enfin bref ! Dépêchez-vous de vous préparer à dormir. Vous allez vous coucher tôt et vous allez aussi devoir vous lever tôt — si vous veniez à faire la grasse matinée, vous aurez droit à du désinfectant droit dans les yeux.
— Ouais, ouais, j’ai compris ! Je vais aller me coucher.
La fille ferma les rideaux et commença à se changer.
— Toi aussi, Princesse. La journée a dû être épuisante pour toi, n’est-ce pas ?
— Oui.
Elle retourna également dans son lit, et se glissa sous sa couette.
— Bon, gamin, bonne nuit. Je suis dans le bâtiment ouest si besoin est.
— Compris, dit-il en lui faisant un signe de la main.
— Et petite, embraya le docteur.
— Hm ?
— Si jamais il touche à un cheveu de Princesse, tue-le.
— Ok, pas de problème !
Réponds pas ça du tac au tac...
— Et Garçon.
— Qu’y a-t-il encore ?
— Je m’en fiche si t’as l’intention de lancer une attaque nocturne sur la petite, mais fais en sorte de pas réveiller Princesse.
— Dégagez de là, sale toubib de mes deux !!
La fille, rouge comme une tomate jusqu’aux oreilles, lui balança une bouteille de deux litres d’eau à la figure.



Quelques minutes plus tard, comme l’avait annoncé le médecin, les lumières s’éteignirent, marquant l’arrivée de la nuit pour les trois adolescents dans l’infirmerie.
La première à s’endormir fut la fille. Sûrement qu’elle s’était beaucoup fatiguée sans s’en rendre compte. Après avoir raconté au garçon deux ou trois choses qui lui était arrivées pendant la journée, elle s’endormit.
Environ une demi-heure s’était écoulée depuis que les lumières s’étaient éteintes, et le garçon décida d’allumer discrètement une des bougies dont la pièce était équipées. Tout en faisant attention à ce que le fin cierge ne s’éteigne pas, il sortit leur journal de leurs bagages.
— Tu es toujours debout...?
— Hein...?!
Ce soudain murmure avait fait lever le regard du garçon. Il tira les rideaux et aperçut Princesse, qui avait fait de même avec les rideaux de son côté.
— Ah, pardon. Je t’ai réveillée ?
— Non, ne t’en fais pas pour ça. C’est juste que je n’arrive pas à m’endormir vu que j’ai déjà dormi pendant la moitié de la journée, dit-elle en riant et elle enfila ses chaussons en se levant de son lit.
— Je peux venir de ton côté...?
— Euh... Ah, oui, bien sûr ! dit-il en hésitant un peu après s’être rappelé de ce qu’avait dit le docteur un peu plus tôt.

Le livre dont elle se saisit n’était pas un fin livre, mais un splendide journal qui faisait dans les cinq centimètres d’épaisseur et dont les bords étaient protégés par du laiton.

Étant en pyjama vingt-quatre heures sur vingt-quatre, peut-être qu’elle ne prêtait que peu d’attention à son apparence, mais pour le garçon, un vigoureux mâle, ses yeux qui scintillaient à la lumière de la flamme produite par la bougie ou sa fragile clavicule qui dépassait de ses vêtements étaient un spectacle envoûtant.


Qu’elle fût consciente de son état mental ou non, elle s’assit rapidement sur son lit à côté de lui. En plus de ça, ses joues étaient rouges — ou du moins, elles semblaient l’être pour le garçon.
Tout en commençant à transpirer intérieurement, il ferma le journal.
— Qu’est-ce que tu fais à une heure aussi tardive ?
— Hum, eh bien, j’écris dans notre journal... dit-il avant de lui tendre le livre. Regarde.
Le livre dont elle se saisit n’était pas un fin livre, mais un splendide journal qui faisait dans les cinq centimètres d’épaisseur et dont les bords étaient protégés par du laiton.
— Waouh, il a l’air robuste...
— On l’a trouvé dans une librairie de la capitale. J’aurais préféré quelque chose de plus petit et plus léger, mais la fille a eu le coup de foudre pour celui-là.
Un sourire se dessina sur son visage alors qu’il se remémorait de cette page de leur histoire. Ils se déplaçaient encore à vélo à ce moment-là ; il en avait des choses à dire sur le fait d’avoir à trimballer cet affreux poids mort inattendu.
— Est-ce que tu parles d’aujourd’hui ?
— Ouais. Il s’est passé beaucoup de choses ces derniers temps. C’est clair que je ne manque pas de choses à écrire.
Il ouvrit le journal et commença à écrire. Il se contenta d’écrire la date dans un coin de la page, mais pas de nom.
— Excuse-moi, mais pourquoi laisser la page blanche...? demanda Princesse en pointant du doigt la page précédente.
La page qui était censée contenir les évènements de la veille était complètement blanche.
— C’était à la fille d’écrire ! On fait ça à tour de rôle, tu sais.
— ... Mais n’était-elle pas malade ce jour-là ? Pourquoi ne pas écrire à sa place ?
— Non, on ne fait jamais ça. Ô grand jamais. Enfin, c’est la fille qui a insisté pour qu’on fasse ça. Un jour, elle s’était tordu le poignet droit et ne pouvait plus tenir le stylo, mais elle a réussi à trouver le moyen de le faire quand même.
Le garçon tourna les pages du journal et s’arrêta à une page du milieu du mois de mai. Et effectivement, une incroyable écriture ressemblant à une limace dansant la samba leur sauta aux yeux.
— Même elle-même est incapable de lire ce qu’il y a d’écrit... et elle a dit qu’elle a oublié aussi...
Soudain, il remarqua que Princesse le dévisageait. Au moment où le garçon leva les yeux le cœur tressaillant, elle ouvrit timidement la bouche.
— Excuse-moi... mais pourrais-tu me raconter ce que vous avez vécu pendant votre voyage ?
— Ce qu’on a vécu ?
— Oui. J’aimerais vraiment pouvoir entendre votre histoire. Est-ce possible ?
Il n’y avait aucune raison de refuser.

Le garçon décida de raconter toutes les histoires qui avaient des chances de l’intéresser.
Princesse retourna rapidement dans son lit et revint avec plusieurs choses : quelques bougies et un thermos qui contenait du thé jasmin — le meilleur ami des discussions avant de dormir — ainsi que quelques cookies faits par Princesse qui allaient faire office de biscuits pour le thé. Avec ça, les préparations étaient fin prêtes, et c’était comme s’ils étaient sur le point de faire un goûter de minuit. Après avoir fermé les rideaux de façon à ne pas éveiller les soupçons d’un certain méchant médecin, l’histoire du voyage du garçon et de la fille commença.
Comment ils avaient pris la route. Comment ils s’étaient retrouvés dans une rizière le jour où leur phare avant s’était soudainement éteint alors qu’ils roulaient sur une route de campagne. Comment ils avaient failli être emportés par le courant alors qu’ils tentaient de traverser une rivière parce que le moteur de leur moto était tombé en panne.
Puis, ce qu’ils avaient vécu après être arrivés sur cette île. À l’aise et lentement, il parla de leurs souvenirs, tout en croquant dans ses cookies ou en sirotant son thé de temps à autre.
En entendant l’histoire du directeur et du boss, Princesse avait la larme à l’œil, et quand il lui parla de la fièvre de la fille, elle se couvrit la bouche.
À l’évocation de tous ces étranges souvenirs, le garçon éprouvait un intense sentiment de nostalgie, et maintenant qu’il y pensait, ils en avaient vraiment réchappé de peu. Dans l’histoire de la rizière, il s’était foulé la cheville et du coup, ne pouvait plus appuyer sur la pédale de démarrage, ne leur laissant pas d’autre choix que de laisser la fille conduire, et dans l’histoire de la rivière, la fille avait failli se noyer. Et ce qui s’était passé avec le boss se passait de commentaires.
Mais bizarrement, ils lui semblaient tous être de bons moments quand il se les remémorait. Il pouvait les classer dans les souvenirs vraiment heureux, pas simplement les histoires amusantes que pour lui.
C’était probablement parce que la fille était avec lui, énervante par moments, trop pressée et une vraie goinfre qui avait de l’énergie à revendre.
Le garçon décida de garder ça pour lui, par contre. La majorité des choses dans ce monde ne pouvaient être exprimées sans utiliser des mots, mais il pensait qu’il y en avait qui ne pouvaient atteindre leur véritable valeur qu’une fois transmises sans leur usage.

Avant qu’il ne s’en rende compte, il était déjà tard.
— ... Eh ben, j’ai beaucoup parlé, hein ? Tu dois être fatiguée, non ?
— Ça va. J’ai complètement oublié l’heure comme c’était vraiment intéressant, dit-elle en riant de façon élégante et en posant les tasses de thé et l’assiette de cookies dans l’évier rempli d’eau.
Le garçon jeta un œil à la bougie, qui avait beaucoup rétréci, et se leva.
— Il est déjà bien tard, alors on ferait mieux d’aller dormir. On doit se lever tôt demain, pas vrai ?
— Oui...
Il acquiesça et ferma les rideaux après s’être assuré que Princesse était bien dans son lit.

L’ombre qui se dessina sur son visage quand elle lui répondit ressemblait d’une certaine façon à ce qu’il avait pu voir plus tôt dans la journée.
Tout en sentant quelques doutes se lever, il partit se coucher.



Le sommeil chez l’homme est une succession de phases de sommeil profond et peu profond, un cycle durant environ deux heures. Que cela ait une influence ou pas, le garçon se réveilla après seulement quatre heures.
Il ouvrit les yeux et aperçut un plafond noir. Il n’y avait pas de bougie allumée, alors il faisait vraiment noir comme dans un four.
Il ignorait complètement pourquoi il s’était réveillé. Il n’avait même pas tant dormi que ça la veille, et en fait, il était toujours fatigué.
Et pourtant, il s’était réveillé.
Il se redressa lentement et pouvait voir que la fille dormait à poings fermés dans le lit d’à côté. Sa capacité à dormir si profondément après avoir déjà tant dormi pouvait vraiment être qualifiée de don de la nature.
Malheureusement, avec son ventre nu, ses bras et ses jambes écartées sur le lit, et sa tête complètement à côté de l’oreiller et sa couette par terre, elle ne faisait vraiment pas féminine. Pas même l’allure d’une jeune et saine étudiante.
Après avoir poussé un soupir, il la remit dans une position adéquate et tira la couverture sur elle. Il prit une gorgée dans la bouteille à côté de son lit et était sur le point de retourner se coucher quand il remarqua que les rideaux de Princesse étaient ouverts. Pire, la seule chose visible était la lumière de la lune à travers la fenêtre, mais aucun signe d’elle.
— ... Aux toilettes peut-être...? murmura-t-il et, tout en penchant la tête, posa sa main sur le lit vide.
Il était trop froid pour qu’elle fût vraiment partie aux toilettes.
— Une fugue, pensa-t-il un moment.
Mais ça n’avait aucun sens. Après tout, elle n’était pas comme la fille, et il était peu probable qu’une fille aussi docile puisse fuguer au beau milieu de la nuit. Sans compter qu’avec son corps fragile, c’était de toute façon impossible.
Puis, son regard s’arrêta sur la table à côté de son lit. La bougie et la soucoupe que Princesse avait apportées pour leur goûter n’étaient plus là. Le journal fraîchement mis à jour non plus.
Le garçon grommela, sentant comme un malaise.
Il ne pouvait semble-t-il plus se rendormir, même s’il se blottissait dans sa couette. Pour un sommeil paisible et un réveil en douceur, il n’avait pas d’autres choix que de faire une bonne action.
Le garçon enfila sa chemise par-dessus son pyjama, puis ses chaussures et quitta l’infirmerie.

Avec une bougie sur une soucoupe, le garçon sortit de l’école. Comme la nuit était, comme on pouvait s’y attendre, plutôt fraîche, il éternua une fois.
— Bon, par où commencer, dit-il d’un air inquiet.
Mais ses inquiétudes furent chassées quelques instants plus tard.
Il aperçut une mystérieuse source de lumière au centre de la cour de l’école. C’était le même genre de bougie qu’il avait avec lui. Il pouvait distinguer une silhouette assise là, les genoux courbés à côté de la lumière orangée.
C’était Princesse. Il ignorait ce qu’elle faisait là, mais c’était bien elle.

À mesure qu’il s’approcha d’elle, Princesse s’aperçut de la lumière de sa bougie et se retourna.
Garçon...
— Tu vas attraper froid à rester dehors la nuit !
— ... Mais c’est déjà le matin, dit-elle en riant.
Mais son sourire n’était pas enjoué comme la veille, mais empreint d’autodérision. Quelque chose clochait.
— Qu’est-ce que tu fais ici à une heure pareille ?
Il s’assit à côté d’elle sur le sol froid.
— ... Rien de spécial. Des fois, c’est juste que je ne supporte plus de rester enfermée dans cette infirmerie.
— Bah, c’est vrai que ça a pas l’air bien excitant de rester assise dedans à longueur de journée...
— Je passe mes journées à dormir et ne rien faire. Et puis, je n’ai pas de hobby particulier, dit-elle avant de lever les yeux vers le ciel étoilé.
La lune entourée d’innombrables étoiles brillait dans le ciel dégagé.
— ... Je n’ai vraiment rien fait de ma vie...
— Mais c’est normal puisque tu as toujours été malade, non...?
Princesse se tourna vers lui. Le garçon recula un peu parce que la bougie éclairait son visage de façon étrange.
— Mais ce n’est pas le cas, tu sais.
— Hein...?
Son esprit fut dans l’incapacité de saisir ce qu’elle venait de dire.
— Le mot « malade » sert à décrire un corps sain qui cesse de fonctionner correctement, n’est-ce pas ? Et mon corps fonctionne comme il faut.
— Mais alors, pourquoi est-ce que...
... tu vis dans cette infirmerie dans ce cas ? S’il n’y avait aucun problème avec son corps, pourquoi ne pouvait-elle pas vivre comme n’importe quel être humain ?
— « Mon cœur est fragile ». C’est aussi simple que ça.
— Juste... fragile ?
— J’ignore comment on appelle ça vu que le nom officiel a déjà disparu, mais je souffrais d’une maladie qui faisait que le sang ne circulait pas correctement dans mon cœur. Une maladie congénitale.
Elle leva à nouveau les yeux vers le ciel étoilé.
— C’était la goutte de trop pour mon cœur. Après avoir découvert que j’en étais atteinte et après plusieurs examens, on m’a opérée quand j’étais en CM1. L’opération fut un succès vu que le trou fut rebouché, mais à ce moment-là, mon cœur était déjà fatigué.
— ...
Le garçon resta silencieux. Elle n’attendait sûrement pas de réponse de sa part de toute façon.
— On m’a dit qu’à cause d’un trou dans ma cloison intra-ventriculaire, mon cœur devait supporter cinq fois plus de sang qu’en temps normal. C’est bizarre, hein ? J’ai seize ans, mais j’ai le cœur d’une grand-mère !
— C’est pour ça que tu dis que ton cœur est fragile...?
— Oui. Mon pouls explose si je fais un peu de sport et je me mets à tousser quand je suis trop excitée. C’est aussi pour ça que le docteur prend toujours soin de moi. Il s’occupe de moi depuis que je suis arrivée dans cette école, il y a environ quatre mois.
Le regard du garçon tomba soudain sur le journal dans ses mains.
— ... Excuse-moi. Je savais que je n’aurais pas dû, mais je l’ai lu.
Il voulait lui dire qu’elle n’avait pas à s’en faire pour ça, mais les mots ne voulaient pas sortir de sa bouche.
Alors que le garçon restait sans voix, Princesse serra le solide et épais journal contre sa poitrine.
— J’ai adoré le lire. Vos aventures à toi et à la fille avaient l’air si vivantes qu’on s’y serait cru. J’ai même pensé tenir un journal moi-même.
Soudain, le sourire sur son visage s’estompa. Elle serrait fermement le journal tout en regardant par terre.
— Mais ça ne servirait à rien. Si je tenais un journal, ça ne serait que pour parler de mon cœur. « Aujourd’hui, j’ai eu une quinte de toux », « Aujourd’hui, je suis allée à l’hôpital », « Aujourd’hui, j’ai eu de la fièvre et j’ai dû rester à l’infirmerie », et ainsi de suite.
Elle esquissa à nouveau un sourire. Celui d’autodérision.
— C’est pour ça que je suis jalouse de vous deux. Voyager à travers le pays avec quelqu’un qui t’est cher, surmonter tous les obstacles se présentant face à vous... Mais pour moi, c’est...
Le garçon resta silencieux.
— Je n’ai jamais voyagé, et je ne suis jamais sorti avec des amis. Quand les autres se mirent à disparaître les uns après les autres dans cette école, je n’étais pas triste non plus, parce que je n’avais pas le moindre ami, dit-elle avant de se lever.
Tout en tournant le dos au garçon, elle se dirigea lentement vers l’entrée de l’école.
— J’ai toujours vécu sans rien faire depuis l’école primaire. Et je vais bientôt disparaître sans rien n’avoir jamais fait.
Princesse fit virevolter ses cheveux blancs avec ses doigts fins. Sa chevelure d’un blanc pur brillait comme de l’argent sous la lumière de la lune.
Mais c’était une lumière insidieuse.
C’était le reflet du désespoir qui illustrait profondément le fait qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps.
Princesse se tourna dans sa direction tout en tentant désespérément de sourire.
— Mais ne te méprends pas. Ce n’est pas du pessimisme ! Il suffit de regarder autour de nous. La « disparition » se propage. On disparaît les uns après les autres, quelle que soit notre nationalité, qu’on soit jeune ou vieux, et au moins aussi aléatoirement que la mort elle-même.
Pour le garçon, ces mots résonnaient étrangement comme ils ne lui ressemblaient pas du tout.
— ... Un jour, je me suis demandé si j’étais vraiment « chanceuse de ne pas avoir encore disparu ».
Incapable de la suivre, le garçon afficha une mine ombrageuse pendant quelques instants.
— Comment ça ?
— Était-ce que je « n’avais pas disparu », ou plutôt que j’avais « été abandonnée » ?
Le garçon retint son souffle.
— Penses-y : dès qu’un homme décède, son cerveau s’arrête de fonctionner et son corps commence à pourrir. Mais même s’il a été scientifiquement prouvé que les humains ne sont que des bouts de viande et que l’existence de l’âme n’a pas été confirmée, des milliards de personnes croient qu’il existe une vie après la mort. Alors pourquoi n’aurais-je pas le droit de croire en une vie après la « disparition », alors qu’on ignore tout de cette maladie ?
Puis, elle s’arrêta et, sûrement parce qu’elle était en colère, serra sa main contre sa poitrine.
— ... Et donc, pour moi, mon salut viendra de la « disparition ». Si je venais à disparaître, je pourrais rejoindre les autres... sans plus jamais avoir à souffrir... de ce cœur...

Un silence pesant s’installa entre eux. La brise nocturne, déjà fraîche à la base, semblait terriblement humide, et il fallait beaucoup de volonté, que ce soit pour parler ou rester debout.
Il ignorait au bout de combien de temps, mais le garçon finit par ouvrir la bouche.

— ........ Oh, c’est vrai !

— Hein ?
Un étrange cri s’échappa de ses lèvres quand le garçon brisa soudainement le silence d’une voix stupéfaite.
— Ah, tu sais, je viens juste de me rappeler que tu m’as dit que tu voulais monter sur Cubby hier.
— Eh bien... Euh, oui. J’ai effectivement dit ça...
Princesse fut prise de surprise par ce soudain changement de sujet. Et rien d’étonnant à cela — son discours extrêmement sérieux avait été ramené d’un coup à leur conversation futile de la veille.
— Ça te tente toujours ? Maintenant par exemple.
— Maintenant...?
Le garçon esquissa un sourire machiavélique jusqu’aux oreilles face à Princesse, qui écarquillait littéralement les yeux.
— Ouais. Maintenant.

S’il est vrai qu’on ignore si fusiller quelqu’un du regard peut vraiment tuer quelqu’un, apparemment, cela ne fonctionne pas de loin. Parce que si c’était le cas, le garçon serait déjà mort à coup sûr.
— CEEeeE SaLe DRaGuEeeEuUuuURRrr !!
La fille fixait du regard la cour de l’école tout en serrant les dents. Le cadre de la fenêtre de la porte d’entrée hurlait de douleur sous la pression de la poigne de la fille, mais cette dernière était bien trop absorbée par les deux silhouettes au centre de la cour et ne prêta pas la moindre attention à ses complaintes.
L’envie d’aller aux toilettes l’avait réveillée, mais elle avait alors remarqué qu’il n’y avait ni trace du garçon ni de Princesse, et après avoir fouillé un peu partout en imaginant les choses les plus inimaginables, ses craintes s’avérèrent finalement vraies.
— Alors comme ça, on se fait un petit tête-à-tête au clair de lune, mon cher compagnon ? Je me demande de quoi ils peuvent bien discuter...
Dans sa colère noire, son choix de mots était devenu subtil.
De cette distance, elle ne pouvait bien sûr pas discerner un traitre mot de leur conversation, mais il était évident à vue de nez qu’ils s’amusaient bien. Pire, ils étaient tous les deux en pyjama. Après tout, le garçon était un jeune adolescent tout ce qu’il y a de plus normal, et donc peut-être qu’il s’était transformé en bête féroce.
— Oh, qu’est-ce que tu fais là, ma petite demoiselle ?
— Mm ?!
Elle se retourna et aperçut les vieillards de la veille. Les papis survitaminés s’étaient tous rassemblés.
— Uhya ! D-Doux Jésus ! Quel visage effroyable !
— Que ! Comment ça ?! Comment pouvez-vous traiter une beauté sans égale comme moi d’effroyable ?! rugit-elle, mais les vieillards poussèrent un ouf de soulagement.
— Oh, j’ai cru que tu allais nous tuer. Tu avais l’air encore plus effroyable que cet ours borgne que j’avais rencontré à la montagne quand j’étais jeune.
— Même vous, vous êtes contre moi, les papis ? Tsss !
Mais là, elle se souvint de sa mission et se retourna. Le garçon et Princesse, qui étaient au centre de la cour le moment d’avant, n’étaient plus là.
— AAAHH !! ILS SE SONT ENFUIS !!!!
— Mm ? T’es à la recherche d’un fantôme ou quoi, ma petite demoiselle ?
— N’importe quoi, vieux schnock, n’importe quoi. Avec rien qu’une grimace de sa part, n’importe quel fantôme la prendrait pour un démon et prendrait ses jambes à son cou.
— On sait jamais ! Il y a pas mal de vieux dans cette école qui sont candidats pour devenir des fantômes. Au moins, on manque pas de bras.
— Foutaises ! Tous les types ici sont des scélérats qui ne lâcheront jamais la vie même après avoir vécu le temps qui leur a été alloué. Ils iront en enfer avant même de pouvoir penser se transformer en fantôme !
— Nan ! Y’a pas vraiment de différence entre une momie et ce tas de vieux croûtons. La Grande Faucheuse remarquera à peine si un d’eux venait à canner. Hé les gars, vous avez toujours vos jambes ?
Confuse, la fille massa ses tempes.
— Papis... Vous vous rendez compte que vous faites partie de ces types dont vous parlez ?
— C’est vrai, je peux pas le nier. Après tout, on est des vieux complètements séniles, répondit le vieil homme sans réfléchir, ce après quoi la fille poussa le plus gros soupir possible.
Puis, elle remarqua soudainement quelque chose.
— J’y pense, qu’est-ce que vous fichez ici à une heure pareille, les papis ? Il est trois heures du mat’, vous savez.
— Ne nous sous-estime pas, jeune fille ! S’il est trois heures, c’est déjà le matin. L’heure d’aller travailler !
C’est seulement à ce moment que la fille remarqua qu’ils n’étaient pas dans leurs habits de tous les jours ou en pyjama, mais en pantalons étanches, blousons et casquettes.
— Travailler ? Vous ?
— Pour sûr ! On va partir en mer aller pêcher.
Le groupe de vieillards s’esclaffa.
— Mais papis, vous avez pas déjà atteint l’âge de la retrai... Non, vous êtes déjà à la retraite, non ? Vous êtes à la maison de retraite, pas vrai ?
— Eh bien, c’est vrai. Mais malheureusement, la majorité des jeunes pêcheurs ont presque tous disparu. Au début, on avait essayé de laisser les employés de bureau qui n’avaient rien à faire s’occuper de ça, mais ils ne savent pas conduire un bateau. Ils ne savent pas pêcher non plus. Et puis bon, les suivants dans la liste à jouer les instructeurs, eh bien c’était nous, les vieux schnocks !
— Ça va aller ? Vous risquez pas de casser votre pipe si un gros poisson venait à mordre à l’hameçon ?
— T’en fais pas. Si ça venait à arriver, je balancerais moi-même le cadavre par-dessus bord et j’attraperai une baleine ou un truc comme ça avec lui comme appât.
— Balivernes ! T’attraperas rien avec des vieux croûtons comme nous. Pas même un requin qui passerait par ici !
Une fois encore, le groupe s’esclaffa à la remarque de l’un des leurs.
— On dirait que c’est du boulot, hein... dit la fille, mi-impressionnée, mi-surprise.
— Oh, bah, on peut dire ça. Mais tu sais, j’en ai marre de regarder Mito Kômon[1] dans la salle à manger de la maison de retraite. C’est un bon moyen de tuer le temps.
— Ma parole ! Cette série devient nulle à la longue, elle est même pas drôle. Pourquoi des papis sont obligés de regarder des histoires de papis ? On veut regarder des séries à l’eau de rose, nous aussi !
— ... Tant que vous serez là, les papis, cette ville ne craint rien, dit la fille avec un rire aux éclats qui contamina son entourage.
Soudain, elle entendit le ronronnement familier d’un moteur au loin. Ce son sourd mais pour le moins fort devait être celui de leur Super Cub.
— Oh ? Ce son vient de votre moto, non ?
— Oui, en effet ! Le garçon et Princesse se sont rencontrés en secret. Je sais pas ce qu’ils ont derrière la tête par contre.
Les vieillards éclatèrent de rire en entendant son explication amère.
— Eh ben, si c’est pas une urgence, ça ! Ce petit gars pourrait bien s’enfuir avec Princesse ! T’es sûre que c’est le moment de traîner ici ?
— Mais non, c’est impossible. Vraiment.
Sa réponse pleine de confiance déconcerta les vieillards. Ils s’attendaient à ce qu’elle se rue vers le garçon, inquiète.
Tout en étant la cible d’innombrables regards inquisiteurs, elle se gratta la tête.
— On dirait que vous ne vous en êtes pas encore rendu compte, alors laissez-moi vous dire un truc, commença-t-elle, en écartant les jambes et croisant les bras. Vous savez quoi ? Le garçon est à moi. Et je suis à lui. Et donc, il ira pas s’enfuir avec qui que ce soit d’autre, dit-elle avec une intime conviction.
Sur un rire étouffé, elle repartit dans l’école en se pavanant.
Tout en la regardant partir, les vieillards éclatèrent de nouveau de rire.
— ... Ça c’est quelque chose. On dirait que le petit gars va pas s’enfuir.
— Ouais... Mais, oh...
— Qu’est-ce qui t’arrive, mon gars ? Une crise d’hémorroïdes ?
— Foutaises ! ... Je me suis juste, vous savez... imaginé ce que la petite demoiselle allait devenir quand elle sera vieille...
— ............

Un long silence s’installa



Le bourdonnement du moteur résonna à travers les rues désertes. Maintenant qu’il n’y avait aucun autre bruit, le son provenant du pot d’échappement semblait plus fort que jamais.
La Super Cub, qui avait été garée à l’entrée de l’école, était maintenant sèche et luisait tel un véhicule sortant tout juste de l’usine sous la lumière de la lune.
— Waouh... Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu le moteur d’une moto...
— Alors il n’y en a vraiment pas ici ? En fait, je me suis toujours dit que les habitants de cette ville devaient avoir rassemblé toutes les voitures et autres dans un même endroit pour récupérer facilement leur essence parce que je n’en voyais nulle part.
— Oui. Nous transportons nos affaires sur des vélos munis de remorque, et nous nous déplaçons à vélo. Les voitures électriques fonctionnent avec une batterie, alors on utilise uniquement notre essence pour les bateaux. Mais on essaye en ce moment-même de trouver le moyen de les faire marcher à l’électricité aussi...
— Je vois. Bon allez, grimpe maintenant, dit le garçon en tapotant la selle.
— O-Oui !
Quand la fille avait lavé la Super Cub argentée et avait étendu leurs affaires pour qu’elles sèchent, elle avait tout enlevé, et du coup, il ne restait plus rien d’autre que le siège biplace bricolé avec une couverture.
Il avait retiré la béquille, mais Princesse ne semblait pas être en mesure de se calmer.
— E-Excuse... moi, mais... bégaya-t-elle en regardant le garçon d’un air plein d’attente.
En voyant qu’il avait raison, le garçon esquissa un sourire malicieux.
— Je suis désolé de te décevoir, mais je ne laisserai personne d’autre que la fille utiliser le siège arrière. Alors, tu seras devant.
Princesse resta pantois quelques instants.
— J-Je ne vais pas conduire quand même, si ?
— Eh bien, c’est celui de devant qui conduit.
— Ça veut dire que je vais devoir me servir du guidon et des freins ?!
— Ouais. C’est la définition de « conduire ».
Elle avait finalement compris que le garçon était « sérieux ».
— Non...! Je sais seulement monter à vélo et...
— Et donc ? C’est normal pour une fille de seize ans, non ?
— Je n’ai même pas le permis...
— Bah moi et la fille non plus ! On s’est entraînés sur le chemin et on a fini par s’y faire.
Tout en ne lui laissant implicitement plus le choix, le garçon s’assit à l’arrière.
— À toi maintenant. Allez, grimpe !
Princesse prit sa main, et alors que les siennes tremblaient, il parvint à la faire monter sur la moto sans trop de difficulté.
— Il fait assez froid quand on roule, alors tu ferais mieux d’enfiler ça.
Le garçon posa sa veste sur ses épaules et, troublée, elle inséra ses bras dans les manches. Ils rangèrent le journal dans le panier avant.
Cependant, au moment de se retrouver face au guidon et à la pédale de démarrage, elle se figea.
— Non... Je ne peux pas...
— Hm... Ouais, actionner la pédale sans savoir comment, c’est pas évident. Ok ! Je vais m’occuper de ça ! Tu n’auras qu’à te soucier du guidon et de la vitesse.
Le garçon étira ses jambes et les plaça sur les pédales. Il agrippa ensuite les mains tremblantes de la fille et les posa sur le guidon.
— Ok, c’est PARTIIIII !!
Il appuya soudainement sur l’accélérateur.
Sans donner le temps à Princesse de dire ouf, la Super Cub accéléra d’un coup.
— KYAAAAA ?!
— Allez, à ton tour ! Je vais lâcher le guidon ! On porte pas de casques, alors on risque de mourir si on tombe !
— HEIN ?! Att-...!
Princesse empoigna rapidement le guidon à la place du garçon, qui avait dangereusement lâché ce dernier. Comme cela devait faire un moment qu’elle n’était pas montée sur un deux-roues, le véhicule commença à tanguer de gauche à droite.
— Non !! J’y arrive pas !!
— Relax, relax. Regarde, on avance.
La Super Cub déchaînée avec les deux ados dessus avait dépassé les portes de l’école en un rien de temps et avait tourné à gauche tout en manquant de peu de s’écraser contre le mur d’une maison.
— Je vais mourir ! Je vais mourir !
— Mais non, à moins qu’on tombe.
— Je dis ça justement parce qu’on va tomber !
En vérité, ils se seraient arrêtés immédiatement si elle lâchait simplement ses mains de l’accélérateur. Mais, comme le garçon était d’humeur taquine, il ne lui dit rien.
— Au fait, Princesse. C’est quoi ce truc à droite ?
— Hein ?
À cause de sa question, elle tourna le guidon vers la droite, presque inconsciemment.
Ils prirent un virage tout en douceur — et arrivèrent sur la longue, longue pente qu’ils avaient descendue la veille. La route menait tout droit au port sans le moindre obstacle.
— ... KYAAAAAAA ?!!
Au même moment, alors que la moto accélérait violemment, le cri de Princesse passa du « hurlement de peur » au « hurlement pour sa vie ». Le vent qui lui frappait le visage contribuait aussi à sa confusion grandissante.
— Regarde ça ! L’aiguille du compteur a dépassé le maximum ! Si on s’écrase à cette vitesse, on sera de la chair à pâtée.
— Non !! Arrête...!!
— Ah, n’utilise pas les freins du guidon. C’est pour les freins avant, tu sais. Les freins arrière s’actionnent avec les pédales. Et si tu utilises les freins avant à cette vitesse... Tu vois ce que je veux dire, hein ?
— Quoi ?! Mais c’est cruel !
— Allons bon, je te tiens compagnie.
— Tu t’attends à être emporté dans l’autre monde avec moi ?!
La Super Cub dévalait la pente à une vitesse phénoménale.
En fait, ils n’allaient pas si vite que ça, mais elle ne l’avait pas remarqué parce que la vitesse maximale était de soixante kilomètre-heure. Cependant, étant donné que c’était la première fois qu’elle montait sur une moto et qu’elle ignorait comment freiner, sa peur devait être bien supérieure à la moyenne. Son visage était blanc comme un linge, la panique l’empêchant de réfléchir calmement avant qu’ils n’atteignent le bas de la pente.
— Allez, tourne le guidon ou on est bons pour nourrir les poissons !
En entendant ses mots, Princesse devint encore plus pâle. Devant ses yeux se trouvait un carrefour, et plus loin devant, la mer. Qu’est-ce qui allait arriver à son pauvre cœur si elle venait à sauter soudainement dans la mer, la nuit et sur cette île ?
C’était évident. Son cœur grinça quand le mot « mort » lui vint à l’esprit.
D’un coup, ses mains tournèrent le guidon d’elles-mêmes.
Le garçon, qui essayait de l’aider, se pencha d’un côté, le capot en plastique s’éraflant alors contre le sol.
Grâce à la bienveillance des dieux ou la protection d’un démon, la Super Cub argentée fit un virage et reprit doucement sa position initiale.
Avec leur champ de vision qui se redressa pour revenir à l’horizontale, ils roulèrent sur la route en ligne droite le long de la mer tout en ralentissant enfin.
L’horreur de Princesse s’était soudain tue et elle lâcha le guidon.
— Oups, dit le garçon en reprenant le contrôle du véhicule et en actionnant les freins.
Princesse serra ses deux mains contre son cœur tout en respirant frénétiquement.
Inquiet à son sujet, le garçon la regarda de derrière ses épaules.
— Ça va ?
— Oui... J’ai juste été un peu surprise...
Il lui rendit lentement le guidon et ouvrit la bouche.
Le ton taquin de sa voix avait disparu, pour passer à un autre plus calme.
— ... Hum, écoute.
— Hein ?
Le garçon marqua un temps d’arrêt pour mettre de l’ordre dans ses pensées, et reprit quelques instants après :
— ... Écoute, je pense que c’est du gâchis.
— De quoi...?
— Ta vie. Ta vie entre maintenant et quand tu disparaîtras.
Princesse retint son souffle.
— Tu sais, c’est pas comme si j’avais fait tout ce chemin tout seul ! Si je suis ici, c’est parce que la fille et moi, on s’est soutenus mutuellement. Et puis, on n’est pas venus à pied. On a pu compter sur les soixante kilomètre-heure de Cubby, dit-il en donnant un coup sur le capot. Malgré tout, on n’aurait jamais pu aller aussi loin rien que tous les trois. On a reçu l’aide de gens rencontrés sur le chemin. Beaucoup d’aide.
Il posa sa main sur la tête de Princesse.
— Et regarde, tu l’as fait. Tu as réussi à conduire Cubby. Peut-être que tu peux à peine faire du sport, peut-être que ton corps est fragile. Mais te voilà en train de conduire une moto, là maintenant. Allez, essaye d’accélérer.
— ...... Oui.
Elle appuya sur l’accélérateur, ce après quoi Cubby prit docilement de la vitesse. Le paysage à leurs côtés défilait plus vite aussi, et le vent frappait plus fort leur visage.
— Regarde, tu conduis. Et tu comprendras le truc avec la pédale de démarrage avec un peu d’entraînement ! Je pense même que c’est plus simple que d’apprendre à faire du vélo.
— Mais pour moi... C’est...
— Impossible ? Vraiment ?
Princesse ne pouvait pas voir le sourire espiègle qu’il esquissa.
— Y a-t-il quoi que ce soit ces derniers temps pour lequel tu te sois donné de la peine ?
— ...!
Elle retint son souffle.
— Tu vois ? C’est pour ça que je pense que c’est du gâchis. Il est encore trop tôt pour tout abandonner ! Du moins, tant que tu en as encore l’énergie et le temps, dit-il avant de continuer. Et puis, même si c’est impossible toute seule, il y a plein de gens gentils et de bonne volonté à tes côtés, pas vrai ? Ces gens ne sont pas sympas avec toi parce qu’ils ont une idée derrière la tête ou quoi que ce soit. Alors pourquoi ne pas profiter de leur bonne volonté ? Tu pourras toujours leur rendre la pareille plus tard.
Un sourire se dessina sur ses lèvres en entendant son conseil plutôt farfelu.
— ... N’est-ce pas un peu méchant de présenter les choses de cette façon ?
— Le meilleur moyen d’apprécier la bonne volonté des gens, c’est de l’accepter ! Tiens, moi par exemple : si tu me disais que tu voulais partir en voyage et que tu avais besoin de mon aide, je te donnerais un coup de main avec joie ! Et un bisou sur la joue me suffirait amplement en guise de récompense.
— Vraiment...? Peut-être que je devrais alors.
Princesse inspira profondément et, sans se retourner, parla avec une voix plus forte qu’habituellement de façon à ce que le garçon derrière elle puisse l’entendre.

— « Je veux partir en voyage et j’ai besoin de ton aide ».

— ... Ok ! Tu peux compter sur moi. Malheureusement, je ne pourrais pas t’emmener avec nous parce que Cubby ne peut supporter que deux personnes sur son dos, mais à la place, je vais t’apprendre les arcanes du voyageur.
— Les arcanes du voyageur ?
— Ouais. Les techniques les plus secrètes de la part d’un voyageur chevronné. Elles sont indispensables, alors je vais te les dire !
— Je compte sur toi pour me les enseigner alors !
— Bien, rince-toi les oreilles ! ... Non, pas la peine de faire ça, contente-toi de bien écouter. Le premier secret : « Ne pas oublier d’aller aux toilettes avant de partir ».
— Haha, on croirait que tu parles d’un voyage scolaire.
— Ne sous-estime pas ce premier secret ! C’est pas le premier pour rien d’ailleurs ! Tu sais, deux semaines après qu’on soit partis en voyage—

Aucun d’eux deux n’avait vraiment dormi de la nuit, mais le garçon et Princesse continuèrent néanmoins leur joyeuse conversation sur la Super Cub. Les deux humains et la machine roulaient sur la route en ligne droite le long de la mer pendant que le soleil se levait.
Au final, il était quatre heures passées quand ils rentrèrent à l’infirmerie.
Le soleil s’était déjà levé, et la ville matinale reprenait peu à peu vie.
Il ignorait à quelle heure Doc avait l’intention de les réveiller, mais il se disait qu’il pouvait s’estimer heureux s’il pouvait avoir ne serait-ce qu’une heure de sommeil. Après avoir arrêté Cubby là où elle se trouvait avant leur départ et avoir couché la Princesse fatiguée, il retourna rapidement dans son lit.
Cependant, il y avait quelque chose. Dans son lit.
— .......
Une bosse à forme humaine sous la couette montait et descendait au rythme d’une respiration calme.
Il jeta un œil du côté du lit de la fille, mais il était vide. Afin de vérifier son hypothèse à moitié confirmée, il souleva la couette.
Comme prévu, il trouva la fille en-dessous, dormant là tout en serrant dans ses bras son oreiller.
Il ignorait si elle s’était volontairement couchée dans son lit ou si elle s’était trompée parce qu’elle était à moitié endormie, ou si c’était pour une autre raison, mais elle était là, en train de dormir dans son lit.
Cette situation ne lui laissait que deux choix.
Soit il se rabattait sur son lit à elle tout en grommelant, soit il profitait de l’occasion pour dormir dans le même lit qu’elle.
Le garçon opta immédiatement pour la deuxième solution, c’était un ado comme les autres après tout. Pour un homme, c’était comme une évidence, comme cela allait lui permettre de dormir avec sa bien-aimée tout en pouvant la voir rougir parce que c’était elle qui s’était glissée dans son lit. Il ne pouvait pas laisser passer cette chance, vu que la dernière fois, c’est-à-dire la veille, il dormait à poings fermés et s’était rapidement retrouvé KO peu après.
Il prit son courage à deux mains et se glissa sous la couverture. Il se saisit de l’oreiller du lit de la fille comme le sien avait été réquisitionné par cette dernière. Il s’installa confortablement à côté de la fille et commença à se détendre.
Le moment d’après, il fut saisi par le cou.

— ...?
Princesse leva la tête.
Elle pouvait entendre des bruits bizarres provenir de l’autre côté des rideaux. Le lit du garçon grinçait de haut en bas avec ce qui ressemblait au hurlement de mort d’un poisson.
Était-il en train de faire quelques exercices avant de s’endormir ?
Peu de temps après un bruit qui ressemblait à un cri de canard à qui on tordait le cou, le silence s’installa de nouveau.
Apparemment, il avait fini ses exercices. Princesse poussa un petit soupir et se blottit sous sa couverture.

Même si elle ne put s’en rappeler après, elle fit un merveilleux rêve cette nuit-là.



Au moment où l’aiguille des heures indiquait neuf heures, la fille se trouvait devant leur Super Cub.
Elle semblait d’assez mauvaise humeur, mais elle ne se laissa pas aller tout en faisant son travail, ce qui lui ressemblait bien.
Elle avait également rendu le pyjama et était de nouveau dans son uniforme scolaire. Bien entendu, elle n’était pas assez folle pour défier le soleil, qui brillait avec force dans le ciel bleu, avec son uniforme d’hiver. Comme elle en avait l’habitude, elle avait retiré sa veste et ne portait que sa chemise.
Cependant, pour une raison ou une autre, le garçon n’était pas là.
— Bon sang, vous voulez vraiment déjà partir ? Je n’ai pourtant pas vraiment l’impression que vous ayez déjà remboursé votre dette, dit le docteur en soupirant profondément avec un air renfrogné.
Il avait retiré sa blouse blanche et était dans le costume qu’il portait à sa rencontre avec le garçon, mais elle se disait que les sandales et les lunettes de soleil qu’il portait juraient énormément avec le reste.
— Mettez ça sur notre ardoise. On vous remboursera la prochaine fois.
— Et quand est-ce que ce sera ?
— Eh bien...
La fille se gratta la tête et commença à compter sur ses doigts.
Pendant ce temps-là, le garçon revint du centre-ville avec un petit paquet sous le bras.

— « À la fin du monde ! »

Tout en regardant le garçon, qui aidait la fille à ranger leurs affaires, le docteur poussa un nouveau soupir.
— ... Et où allez-vous d’ailleurs ?
— Quelle question ! dit la fille en gloussant avant d’échanger un regard avec le garçon.

— « À la fin du monde ! »
En voyant les deux répondre simultanément à sa question, le docteur écarquilla les yeux. Il éclata de rire, ébahi, et retira ses lunettes de soleil.
— ... Dans ce cas, il serait stupide de ne pas vous imposer un taux d’intérêt monstrueux.
— Hé, Docteur. Ne soyez pas si méchant ! plaisanta quelqu’un de derrière, ce qui le fit se retourner.
Là, il aperçut Princesse qui non seulement n’était pas sur sa chaise roulante, mais qui n’était pas non plus en pyjama.
Bien sûr, elle n’était pas nue, mais dans des habits normaux constitués d’un pantalon beige et d’un T-shirt blanc avec un logo. Ils ne s’étaient rencontrés que la veille, mais il n’empêche que cet accoutrement leur semblait vraiment original venant d’elle.
— Qu’est-ce que...
En voyant le visage abasourdi du docteur, un sourire se dessina sur le visage du garçon.
— Ok, on est prêts.
La fille tapota le siège passager et vérifia que la corde autour de leurs bagages tenait bien.
Garçon ! Provisions ?
— C’est bon.
— Médicaments ?
— Tout est là.
— Eau ?
— Bouteilles remplies.
— Essence ?
— Réservoir plein.
— Ventre ?
— Plein aussi.
— Toilettes ?
— C’est fait.
Il tendit le pouce vers le haut et enfila son casque comme à son habitude.
Tout en le regardant, Princesse gloussa.
— Cubby-chan a l’air un peu différente d’hier.
Effectivement. Toutes leurs affaires avaient été enlevées quand Princesse était montée dessus.
— Est-ce qu’elle va tenir le coup avec tous ces bagages ?
— Ouais, t’en fais pas.
Il était sur le point d’ajouter, « Cette moto, c’est du solide, tu sais ! » mais il esquissa soudainement un sourire, et dit à la place :
— ... Dans ce cas, Princesse, pourquoi ne pas nous alléger un peu ?
— ?
Le doute se lisait sur son visage à la suite de cette inattendue proposition.
— Tiens, je te donne ça.
Il sortit un épais cahier taille A5 de leurs affaires et le lui tendit. C’était un journal avec une couverture bleue claire. Comme tout journal digne de ce nom, il était équipé d’une serrure et d’une lanière.
— C’est...
Elle se rendit compte qu’il était assez lourd après l’avoir pris en main. Même si ce n’était pas autant que le leur, la couverture était épaisse. C’était un bien beau journal.
— Où as-tu...?
— Je suis allé le chercher dans une librairie du centre-ville tout à l’heure. Que ce soit pour la conduite, ou pour la tenue d’un journal, je pense que l’important, c’est de s’y mettre, dit-il en souriant.
Princesse retint son souffle et ouvrit la serrure avec la petite clé, avant qu’un petit clic se fasse entendre.
Tout en essayant de calmer les battements de son cœur, elle ouvrit délicatement la reliure. Suivie d’un léger craquement, une page qui n’avait jamais été ouverte auparavant apparut.
Le journal était encore vide. Ses trois cents pages étaient encore complètement vierges. Pas même une date n’était écrite dessus.
Je vais le remplir.
— Haha !
Oh là là…
Mes larmes ne veulent plus s’arrêter.

Comme elle n’arrivait pas à garder son calme quand elle le regardait, elle referma le livre aussi délicatement que quand elle l’avait ouvert. Après avoir refermé la serrure, elle regarda en direction du garçon.
— ... Merci du fond du cœur. J’en prendrai grand soin.
— Mmh. Si tu parviens à remplir toutes les pages, un super cadeau de ma part t’attendra...
Et là, la fille le frappa à la tête.
— Fais pas de promesses que tu pourras pas tenir ! Sérieux... Toujours à offrir des cadeaux aux autres filles...
En entendant le monologue de la fille, qui était également empreint de ses véritables sentiments, Princesse serra fortement le journal dans ses mains, en pressant la couverture bleue contre ses joues comme si c’était un bébé.
— C’est trop tard, je l’ai déjà reçu ! Il est à moi maintenant. Je ne le rendrai jamais. Oui, jamais.
— Que ?!
Un sourire s’échappa des lèvres du médecin, qui observait Princesse parler bien plus que jamais auparavant.
— ... Plus sérieusement, où comptez-vous vous rendre maintenant ? Et je parle pas de la « fin du monde », mais de votre prochaine destination.
— Ah, on n’y a pas encore réfléchi... À la base, on se dirigeait vers le nord parce qu’on s’était dit qu’il allait faire chaud.
— Alors allez vers le sud.
Sa suggestion les laissa pantois.
— D’après ce que m’a dit un réfugié, il y a un ferry quelque part dans la péninsule de Noto qui fait le voyage entre l’île et le continent environ une fois par mois. Vous pourrez visiter le continent si vous arrivez à les convaincre de vous emmener.
Le garçon et la fille s’échangèrent un regard.
— Le continent, hein... Ça a l’air sympa tout ça, mais je parle pas chinois...
— Qu’est-ce qu’on s’en fiche ? Ils nous comprennent pas non plus de toute façon, alors c’est équitable !
Sa logique était plutôt absurde, mais vu qu’ils étaient effectivement sur une île, il était vrai qu’ils n’allaient pas avoir d’autre choix que soit de faire demi-tour soit de traverser l’océan. Peut-être que c’était juste une façon d’avoir un but précis vu qu’ils allaient de toute façon devoir se diriger vers le sud. Il était également vrai qu’ils ne tenaient pas particulièrement à passer l’hiver sur cette île.
— Mais on aurait dû s’en douter un peu plus tôt...
— Bah, on n’a pas le choix, dit le garçon en souriant avant de sauter en selle.
— Ah, au fait, saluez les papis de ma part.
— D’accord. Mais j’attends de voir s’ils s’en souviendront vu qu’ils doivent sûrement être en train de noyer dans l’alcool leur chagrin de perdre leur petite demoiselle.
— Ahaha ! Vous êtes en charge de vous occuper d’eux jusqu’à leur mort, Doc !
— Quelle mauvaise blague. Tu imagines le nombre de vieillards qu’il y a ici ? J’aurais au moins besoin d’un régiment entier d’urgentistes !
Pendant que les deux riaient ensemble, Princesse s’approcha du garçon.
— Prends soin de toi et protège la fille.
— Compris. Mais prends soin de toi aussi, d’accord ? Il y a beaucoup d’obstacles à surmonter.
— Oui. Ah... Tu as oublié quelque chose.
— Hein ?
Le garçon se retourna vers la moto.
Et à cet instant précis, Princesse se mit sur la pointe des pieds.
✱Smack✱ Un son aussi délicat que le gazouillement d’un oiseau retentit, suivi par une douce sensation sur sa joue.
Comme si le monde entier était devenu muet, tout le monde resta sans voix et regarda en direction de Princesse, dont les joues avaient rougi légèrement. Particulièrement la fille et le médecin qui en avaient perdu leur latin et qui écarquillaient leurs yeux jusqu’à leur limite.
— ... Comme tu me l’avais demandé, le bisou en récompense des « secrets » que tu m’as appris, dit Princesse en riant malicieusement.
C’était un sourire enjoué que ni le garçon, ni la fille, ni le docteur, et ni même Princesse elle-même n’avaient vu auparavant.

Hélas, ce fut l’enfer lui-même qui attendait le garçon.
— Espèce de salopard !! SALE TRAIIIIIITRE !!
Une fois encore, il fut attrapé par le cou et se faisait étrangler.
— Je... Je vais mourir ! Je vais mourir !
Le garçon se dépêcha d’appuyer sur l’accélérateur et de démarrer. Mais la fille ne montra aucune peur et continua à serrer son cou.
Tout en ignorant complètement les regards inquisiteurs du docteur et de Princesse, la Super Cub quitta la cour de l’école avec son conducteur perdant petit à petit sa force vitale.


Interlude[edit]


Dès que le bruit du moteur de la Super Cub fut devenu complètement inaudible, le docteur murmura :
— ... Quel duo infernal.
— Oui. Et ça me rend jalouse.
Surpris par ses mots, il la fixa du regard. Il savait qu’avant, Princesse n’aurait jamais dit ce genre de choses tout haut. Il ignorait si c’était par respect pour les autres ou si c’était pour ne pas avoir le sentiment de se rabaisser, mais pas une fois il ne l’avait entendue se dire jalouse durant les quelques mois qu’il avait passés avec elle.
Il ignorait également si elle était consciente de ce changement en elle, mais son visage était clairement différent d’avant. Il ne pouvait imaginer ce qui s’était passé entre elle et le garçon la nuit précédente.
Soudain, il aperçut un petit objet aux pieds de Princesse qu’il regardait l’instant d’avant.
C’était un long morceau de papier avec une écriture dessus. Apparemment, c’était un marque-page en papier épais. Un coin avait été perforé et était paré d’un ruban rose.
Le marque-page semblait artisanal, mais sa forme était un peu irrégulière. Sûrement qu’il avait été fait à la hâte.
— Dis Princesse, c’est quoi ça ?
— ?
Elle prit le bout de papier que le docteur avait ramassé et se mit à lire ce qu’il y avait d’écrit dessus. Elle reconnut l’écriture du garçon, comme elle ressemblait à celle qu’elle avait vue dans son journal. Écrit de façon soignée, on pouvait lire : « ... De la part du propriétaire du Journal N°1 au propriétaire du Journal N°2, les techniques secrètes. Il y a une règle que tu dois absolument suivre quoi qu’il arrive quand tu écris dans ce journal ».
Le texte s’arrêtait là et continuait sur le verso. Le docteur, qui regardait par-dessus son épaule, se demanda ce qu’il voulait dire par « techniques secrètes ».
Princesse, toujours emplie de curiosité, retourna le marque-page.
— ... « N’écris jamais aucun nom dans ce journal. Que ce soit le tien ou celui des gens ou des endroits que tu rencontres : tu ne dois écrire aucun nom propre. Si tu suis cette règle, tes écrits resteront »...
Telle une ampoule abîmée, il lui fallut un certain temps avant de comprendre ce qu’il voulait dire. Puis, elle eut une révélation.

Ce marque-page présentait la faille de la « disparition ».
Quand une personne disparaît à cause de la maladie, ce sont les évocations de son nom, les photographies ou peintures où elle apparaît, les peintures qu’elle a faites et les textes qu’elle a écrits qui disparaissent avec elle.
Dans le cas des textes, à moins qu’on puisse reconnaitre l’auteur de ces derniers au premier coup d’œil, seuls ceux qui sont signés par la personne disparue s’évaporent.
C’est pour ça que les panneaux « Stop » dans les rues n’avaient pas disparu et pourquoi ceux qui ne contenaient pas le nom d’une boutique étaient toujours là.
Dans ce cas, il était possible de laisser derrière soi des écrits en s’assurant de rester suffisamment vague pour ne pas savoir « qui a écrit » ni « de qui il s’agit ».
Il était donc possible de laisser une trace de soi dans le monde.

Pendant quelques instants, Princesse fut absorbée dans ses pensées, tout en serrant contre elle le journal où elle avait rangé le marque-page.
Aussi chers qu’étaient les deux voyageurs pour elle, elle les avait oubliés l’espace d’un instant et pensait à son propre voyage.
Devant ses yeux se trouvait le portail de l’école. Jusqu’à maintenant, ce portail avait été le point de départ mais également le point d’arrivée de ses balades quotidiennes.
Le portail en lui-même n’avait pas changé, mais il était aisé de dire que le monde à travers les yeux de Princesse avait quant à lui radicalement changé.
La possibilité d’aller dans d’autres villes — ou même d’autres pays — au-delà de ce portail lui semblait soudainement à portée de main.
L’espoir, la soif et la peur de l’inconnu. Sa raison lui disait de chasser ces pensées imprudentes, mais la voix du garçon résonnait toujours dans son cœur. L’amour qu’elle portait à sa ville natale l’avait jusqu’ici retenue, mais il y avait ce journal vide dans ses mains.
Toutes sortes de pensées lui trottaient dans la tête.
Mais, elle fit disparaître ce chaos en prenant une grande inspiration.
— ... Docteur.
— Hm ?
Le médecin scolaire regarda Princesse qui venait de se tourner vers lui.
— Je... voudrais partir en voyage et j’ai besoin de votre aide.
L’espace d’une seconde, il écarquilla les yeux et détourna le regard.
Il remit ses lunettes de soleil pour cacher ses yeux et commença à taper du pied d’hésitation et de détresse avant de s’adonner à une série de gestes étranges comme se gratter la tête d’angoisse, croiser les bras, regarder sans raison l’heure ou encore observer le ciel pour voir comment le temps était. Puis ce fut à ce moment-là que son attitude cool et calme vola en mille morceaux.
— ... C’est non...?
Personne ne savait si le docteur comprenait le concept de faiblesse masculine ou pas.
Que ce soit le cas ou non, ces quelques mots, sortis de la bouche d’une fragile beauté malchanceuse qui le regardait avec des yeux de chien battu et une voix implorante, transpercèrent son cœur de toutes parts.
— Ça me fait penser que j’ai un ancien ami de fac qui travaille à l’hôpital en ce moment qui m’a dit qu’il voulait se débarrasser d’une de ses motos. Une d’entre elles a un side-car.
— Super ! Vous venez avec moi, pas vrai, Docteur ?!
— B-Bien sûr. Je crois que je vais demander à l’hôpital d’envoyer quelqu’un s’occuper des vieux croûtons d’ici.
— Mais c’est moi qui conduis, d’accord ?
— QUOI ?! Mais c’est une grosse moto, tu sais ?! Elle doit peser au moins trois fois ton poids !
— M’en fiche ! Rien n’est impossible avec un peu d’entraînement ! Alors j’attends avec impatience que vous m’appreniez !
— D-D’accord... acquiesça-t-il tout en imaginant la scène.
Il pouvait voir une Princesse svelte sur une large moto en veste de cuir noir, portant des lunettes de protection et une écharpe pourpre, pendant que lui était dans le side-car, en train d’essayer de rentrer ses jambes dans l’étroit espace.
— ... J’aurais juste une condition, Princesse.
— Qu’y a-t-il, Docteur ?
— ... Est-ce qu’on peut conduire à tour de rôle ?

Et ainsi commença le voyage de Princesse. La première page de son journal ne manqua évidemment pas de décrire les évènements de la journée.

Notes[edit]

  1. Nom d’une série télévisée japonaise historique diffusée pour la première fois en 1969 au Japon.
Chapitre 2 : Ailes Page principale Épilogue