Gekkô : Clair de lune

From Baka-Tsuki
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Clair de lune[edit]

Il faisait nuit. Je l'appelai.

« Il faut qu'on cause. »

Je lui avais donné rendez-vous. Seule.

Vu que ça allait prendre un certain temps, la date du rendez-vous fut fixée pour le samedi après le travail. Elle m'avait suggéré de faire ça chez elle, mais je refusai. Il faut dire que cet endroit ne m'avait pas vraiment laissé de bons souvenirs.

Et donc, elle avait proposé un parc sur une colline. Le parc même où sa mère était tombée. Je lui répondis immédiatement.

« D'accord. »

Bien entendu, j'étais méfiant parce qu'elle avait justement choisi ce lieu, mais la vue là-haut m'intéressait tellement que je décidai d'accepter.

En y repensant, elle ne fut pas le moins du monde surprise par ma soudaine demande. Elle l'avait même acceptée sur le champ.

J'imagine qu'elle s'attendait à ce que ce jour arrive.

Non, ce n'était pas tout à fait ça.


Elle attendait ce jour avec impatience.


C'était ce que sa voix enjouée laissait entendre — comme s'il était question d'un rencard.


C'était le clair de lune.

Une lune dorée se tenait dans le ciel, dominant les étoiles tel leur roi, et éclairait la terre avec une lumière si intense qu'on en aurait presque oublié l'heure qu'il était.

Le parc était situé à quelques minutes de la maison de Tsukimori.

Au moment où le grillage vert foncé du parc entra dans mon champ de vision, mon souffle s'emballa à tel point que je m'attendais vraiment à m'évanouir à n'importe quel moment.

Je vérifiai l'heure à ma montre. Il était tout juste onze heures passées, ce qui était raisonnable étant donné que j'étais rentré chez moi pour prendre une douche et me changer.

Enfin, j'avais l'intention d'aller au parc juste après le travail, mais Tsukimori m'en avait empêché.

Elle insistait pour être bien habillés pour notre premier rencard.

En laissant de côté le fait primordial que ce n'était pas un rencard, je fus contraint d'accepter sa proposition. Et c'était la meilleure chose à faire.

J'avais besoin de tracer une ligne entre moi et ma vie quotidienne.

J'atteignis l'entrée du parc. Il n'y avait rien de spécial ; juste un petit espace entre des arbres et des jeux pour enfants disposés ici et là. Le seul objet qui attirait le regard était cette tour horloge en bois blanc près de la falaise.

Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. De l'air frais emplit mes poumons. J'expirai lentement, vérifiai la poche gauche de ma veste pour une dernière fois, et pénétrai dans le parc.

— … J'ai failli attendre.

Je plissai les yeux en direction de la voix.

— Mais je dois t'être reconnaissante d'être vraiment venu, n'est-ce pas ?

Quand je reconnus le visage sous mes yeux, je ne pus m'empêcher de retenir mon souffle. Une Tsukimori blanche comme neige était assise en haut de la cage à écureuil rouge.

— T'habiller tout de noir te va à ravir, Nonomiya-kun.

À l'exception de la chemise blanche que je portais sous ma veste, j'étais effectivement vêtu tout de noir.

Tsukimori gloussa :

— Mais c'est exactement ce à quoi je m'attendais, alors j'ai fait correspondre mes vêtements aux tiens et me suis habillée en blanc.

Elle portait une robe blanche et des ballerines blanches. Elle s'était enveloppée les épaules d'un châle semi-transparent blanc et avait paré ses cheveux d'une épingle blanche.

De mon point de vue, la Tsukimori blanche comme neige tenait la lune sur ses épaules.

— Et si nous commencions ce rencard, alors ?

Yôko Tsukimori croisa les jambes et se reposa sur ses coudes, sa tête légèrement penchée. Une mèche de ses somptueux cheveux noirs frisait jusqu'à sa bouche.

C'était une scène onirique. Je secouai rapidement la tête pour chasser cette impression.

— ... Le lendemain du jour où tu m'as demandé de sortir avec toi, tu as dit qu'on devait approfondir notre compréhension mutuelle, pas vrai ?

— Oui, acquiesça-t-elle.

— Tu as également dit que je pouvais parfaitement prendre une décision après avoir fait plus ample connaissance, non ?

— Oui.

Elle ferma un œil.

— Malheureusement, je te comprends toujours pas très bien. Alors il est encore un peu tôt pour le rencard.

— Qu'est-ce que tu attends exactement de moi dans ce cas ?

« … Tout », avais-je failli répondre. Mais à en juger par son sourire confiant, il n'y avait qu'une seule chose à dire.


— Tu l'as tuée, pas vrai ?


Le moment d'après, elle sauta du haut de la cage à écureuil dans le ciel bleu foncé.

Son châle s'étendit de chaque côté telles les ailes d'un cygne, puis elle atterrit aussi doucement qu'une plume qui serait tombée de ses ailes.

— Qu'est-ce que tu vas me dire maintenant ?

— Ben, on peut appeler ça, dit-je avant de faire mine de réfléchir, puis de continuer avec mon habituel visage impassible, la solution à l'énigme nommée Yôko Tsukimori.

Imperturbable, Tsukimori continua de sourire comme toujours.

— Je vois, ça semble encore plus intéressant qu'un rencard.

Mais c'était ce que je voulais qu'elle soit ; un adversaire à ma hauteur.


À un moment, j'étais arrivé à la conclusion que Tsukimori n'avait tué personne parce que j'étais persuadé qu'elle ne ferait jamais quelque chose d'aussi insensé.

Cependant, les choses ont connu une tournure soudaine du fait de l'apparition d'un homme à la perspicacité hors du commun. Il ne fallut pas longtemps avant que ma théorie se révèle fausse du fait de plusieurs aspects suspects et à des contradictions soulevées par Konan les unes après les autres.

En un sens, il était inévitable que mes doutes soient ressuscités, vu que je la connaissais bien et que j'avais les recettes de meurtres entre les mains.

On pourrait se demander comment j'en étais venu à la conclusion qu'elle était absolument innocente au début.

Il était vrai que j'avais beaucoup d'indices suggérant que sa mère était coupable, comme le fait qu'elle était l'auteur des recettes de meurtres. Cependant, dans le même temps, je réalisai également que ces indices ne prouvaient pas nécessairement que Tsukimori était innocente.

J'avais moi-même été le principal responsable de ma foi en son innocence.

Je réalisai seulement maintenant que j'avais sûrement désiré au plus profond de moi qu'elle n'ait tué personne à l'époque. On pourrait dire que mon imagination s'était orientée dans cette direction parce que je ne voulais pas perdre la personne qui m'intéressait tant.

Autrement dit, ce qui la rendait innocente étaient mes propres désirs.

Je m'assis sur la rambarde, tandis qu'elle monta sur la balançoire bleue.

Je commençai à lui expliquer une à une les raisons qui m'ont fait douter d'elle.

L'appel de l'école culinaire qui tombait étrangement un peu trop à pic, le fait que son portable avait été mis en mode silencieux, son comportement peu naturel quand elle était allée chercher une serviette plutôt que de chercher sa mère, et le fait que la lettre d'adieu avait été tapée à l'ordinateur. Qui plus est, je lui parlai de mon hypothèse comme quoi elle avait voulu que ce soit moi qui trouve cette fameuse lettre.

Tsukimori écouta silencieusement mes explications et acquiesça de temps en temps sans valider ni invalider quoi que ce soit.

Quand elle eut enfin fini de m'écouter, elle laissa son regard errer dans le ciel nocturne, visiblement plongée dans ses pensées, avant de demander avec certitude :

— Est-ce que tu as emprunté ces théories à Konan-san ?

J'acquiesçai. Comme elle l'avait deviné, la plupart de mes arguments étaient apparus lors de conversations avec Konan.

— Mais je n'ai rien à en redire, alors tu n'as qu'à te dire que c'est mon propre avis.

Tsukimori fit un visage surpris.

— Alors c'est de ce genre de choses dont vous parliez en mon absence ? me dit-elle en me fusillant du regard et en plissant légèrement les lèvres. Méchants ! Vous doutiez tous les deux de moi ?

— Non, dis-je en secouant la tête. Konan-san n'a plus rien à voir avec ça. Je suis le seul à douter de toi.

Elle haleta d'admiration :

— Je n'en reviens toujours pas que Konan-san ait arrêté de douter de moi malgré sa ténacité apparente. Quel tour de magie as-tu utilisé, Nonomiya-kun ?

— C'est grâce à un indice que tu m'as donné.

Je tournai autour du pot et évitai de mentionner les « recettes d'amour ».

« Si tu veux savoir à quoi il pense, tu n'as qu'à réfléchir à ce que tu ferais à sa place ! »

En réalité, sans ces mots, j'aurais sûrement encore été à la recherche d'un moyen de régler mes comptes avec Konan.

— Oh, alors je t'ai été d'une quelconque aide ? dit Tsukimori en souriant.

Son regard doux ressemblait à celui d'une gentille sœur qui se réjouissait des réussites d'un de ses petits frères.

Ce qui me fit pousser un long et profond soupir.

... Je vois... alors elle m'a vraiment donné un indice, pensai-je à moi-même.

Étant donné la vitesse à laquelle elle avait compris que j'avais emprunté les mots de Konan, elle devait parfaitement être consciente depuis le début que Konan et moi doutions d'elle.

Avec ce fait en tête, en me remémorant le soir où nous avions été mis à la porte par Mirai-san, je compris qu'en plus de sa grande intelligence, elle avait de grands talents d'actrice ; son attitude ouvertement agressive à mon encontre n'avait rien de normal, et la façon dont elle avait mentionné le nom de Konan m'avait parue tomber comme un cheveu sur la soupe.

Je m'arrêtai de les énumérer, mais il semblerait bien qu'elle s'était bien amusée avec moi, une fois de plus. Je devais l'admettre : elle était bien meilleure actrice que moi.

Parce que je restais silencieux, elle inclina légèrement la tête, « Mh ? »

Il n'y avait aucune faille dans son sourire, du début à la fin. Malgré le fait que je l'avais traitée de « meurtrière ».

Son sourire était comme une marque de fabrique. Dans l'esprit de tous, Yôko Tsukimori était sûrement vue comme une femme sainte toujours souriante.

Ce n'était cependant pas la Yôko Tsukimori que je voulais voir. À cet instant, je réfléchissais encore et encore à la façon de briser ce sourire.

Mes doigts tâtonnaient machinalement ma poche gauche.

— ... C'est vrai, il y a quelque chose que je voulais te donner.

Il n'y avait pas d'autres choix que de l'utiliser. Je glissai ma main dans ma veste.

J'en sortis un papier plié en quatre.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Tsukimori en se saisissant de ce dernier.

J'observai Tsukimori parcourir le papier déplié.

Avec son regard toujours posé sur le papier, elle murmura :

— Je pourrais me satisfaire de n'importe quel cadeau de ta part, mais ce n'est pas vraiment un cadeau attentionné.

— J'y peux rien : c'est pas un cadeau, après tout. Je ne fais que rendre un objet à son propriétaire, dis-je sans détourner mon regard d'elle. Il est à toi, pas vrai ?

Je la regardai droit dans les yeux, sans prendre la peine de respirer ni même cligner des yeux. Il était juste d'affirmer que j'avais protégé les recettes uniquement pour cet instant précis. Pour rien au monde je n'aurais manqué sa réaction.

Elle leva la tête avec un sourire en forme de croissant de lune.

— En effet ! admit-elle étonnamment facilement.

— Alors parlons-en — des « recettes de meurtres ».

C'était un atout que j'avais réussi à dissimuler à Konan.

Elle ria sèchement :

— Alors on ne va pas y couper finalement, hein ? Enfin, évidemment que tu ne pouvais pas passer à côté d'un « sujet aussi intrigant », n'est-ce pas ?

Au premier abord, Tsukimori était la même que d'habitude.

— Pour tout te dire, je ne préfèrerais pas, mais je suis en mesure de répondre à tes attentes si tel est ton souhait. Mais en retour, promets-moi-

Mais j'en vins à me demander : avait-elle réalisé ce léger changement en elle ?

— … que tu ne me détesteras pas. D'accord ?

Elle souriait comme à son habitude, mais ses yeux étaient sérieux.

J'observai une facette de Yôko Tsukimori que personne d'autre ne connaissait. J'avais l'impression d'avoir fait un pas dans sa direction. Bien entendu, cela ne suffisait pas à me satisfaire.

Je voulais voir plus de cette facette inconnue.

Mais rien ne pressait ; il y avait bien assez de temps jusqu'à l'aube.


— ... Tu savais depuis le début, pas vrai ?

— Quoi donc ?

— Que c'est moi qui avais ramassé les recettes de meurtres.

Je m'en étais toujours plus ou moins douté. Après tout, elle m'avait soudainement demandé de sortir avec elle alors qu'on s'était à peine adressé la parole, si ce n'est pour se dire bonjour. Elle m'avait approché peu après que j'eus obtenu les recettes de meurtres.

Mais ce fut seulement à cet instant que j'en eus l'intime conviction. Son manque de réaction prouvait qu'elle n'était pas du tout surprise.

Hésitante, Tsukimori souleva et baissa ses sourcils à plusieurs reprises.

— Oui, je l'avais remarqué, acquiesça-t-elle enfin calmement. Tu te souviens de ce qui s'est passé le lendemain matin après que j'ai perdu les recettes ?

Je me remémorai la matinée en question comme elle me l'avait demandé.

— Ce matin-là, tu m'as adressé la parole, Nonomiya-kun. À ma plus grande surprise. Je me suis alors dit qu'il devait y avoir une raison. Il ne fallut pas longtemps pour en trouver la réponse.

— ... Alors j'ai moi-même vendu la mèche, hein, dis-je en me prenant mécaniquement la tête à deux mains.

Quel idiot j'ai été de me trahir comme ça ! J'avais été incapable de retenir ma curiosité et lui avais adressé la parole ce matin-là, mais évidemment, il n'y avait aucune raison pour moi de faire ça étant donné l'état de nos relations à ce moment-là.

Je secouai frénétiquement la tête pour chasser ces pensées errantes, pris une profonde inspiration et continuai de façon aussi posée que possible :

— ... Quand je suis tombé sur les recettes de meurtres, embrayai-je avec le sujet comme pour enterrer l'erreur que j'avais commise, je pensais que c'était toi qui les avais écrites. Je n'avais à aucun moment imaginé que le propriétaire pouvait être différent de l'auteur. Mais, le mot « recettes » me chiffonnait. Normalement, on aurait appelé ça des « plans de meurtres », non ?

Seule ma voix résonnait dans le parc baignant dans le clair de lune.

— Mais quand j'ai appris que ta mère était professeur dans une école culinaire, j'ai compris que le mot « recettes » devait sûrement être courant dans son vocabulaire — et évidemment, c'était ta mère qui les avait écrites. L'écriture sur une note manuscrite, que je me suis permis d'emprunter une fois chez toi, correspondait à celle des recettes.

— Décidemment, tu ne me déçois jamais, Nonomiya-kun, objecta-t-elle avant de fermer à nouveau la bouche.

Une déclaration pleine de sens, pour être sûr, mais aucun démenti de ce que je venais de dire.

— À ce propos, je voulais te demander : pourquoi est-ce que ce papier était en ta possession ?

Je me penchai légèrement vers l'avant pour jeter un œil à son visage.

— Peu après être entrée en lycée, je suis tombée par hasard dessus-

Elle était calme et en pleine réflexion.

— … J'ai immédiatement compris qui ma mère avait l'intention de tuer.

— Ton père.

— Oui. Au fait, ce n'était pas les seules recettes de meurtres ; il y en a d'autres. Peut-être qu'il y en a même que je n'ai pas encore trouvé.

— ... Je ne m'en serais jamais douté.

J'avais vraiment envie de les lire, elles aussi.

— Je pense que ma mère ne s'était pas rendue compte que j'étais au courant, jusqu'au bout. Je ne le lui ai jamais dit.

— Qu'est-ce que tu en as pensé ? Qu'est-ce que tu avais l'intention de faire après être tombée dessus ?

— Eh bien...

Tout en regardant vaguement en l'air, elle passa la main dans ses cheveux pour les mettre derrière son oreille. Elle cherchait vraisemblablement les bons mots.

— ... Quand je les ai lues pour la première fois, j'ai vraiment été surprise qu'elle ait un visage aussi « cruel ».

Mes yeux étaient rivés sur elle.

— Je savais qu'elle était l'archétype de la femme au foyer. Une femme qui prêtait toujours attention à son apparence et à son comportement.

— ... J'ai du mal à l'imaginer comme ça, avec l'impression que j'en ai eu lors des funérailles de ton père.

L'image hurlante de sa mère en larmes réconfortée par une Tsukimori parée de noire me traversa l'esprit. Le fait que la fragile image que j'avais d'elle tombait en poussière me perturbait.

— J'ignore vraiment comment tu l'imagines, mais tu ne dois pas oublier de qui elle était la mère, dit Tsukimori en esquissant un sourire digne de figurer en couverture d'un magazine de mode. C'était ma mère.

Telle fille, telle mère ? Non, la bonne expression est « Telle mère, telle fille », non ? Quoi qu'il en soit, au moment où je me mis à penser de cette façon, il était étonnamment aisé de me forger une nouvelle image d'elle. Par analogie, la même chose devait s'appliquer à son père.

— Ma mère était professeur dans une école culinaire, la plus grande de la région. Elle donnait des cours à un nombre incalculable d'élèves tous les jours. Apparemment, elle avait même fait plusieurs apparitions dans des émissions culinaires sur une chaîne locale de temps à autre, et elle avait publié plusieurs livres de cuisine. Il paraît qu'elle était assez connue dans le monde de la grande gastronomie, en tant que « chercheuse ès la belle cuisine ».

Mon image de sa mère se remodela.

— Maintenant, imagine qu'une femme pareille écrive quelque chose d'aussi pathétique. Je n'en revenais vraiment pas, déclara-t-elle en haussant légèrement les épaules, exprimant son étonnement.

Pathétique, hein ?

Je répétai ce mot lourd de sens qu'elle venait de prononcer.

— Mais tu as pensé la même chose, pas vrai ? Après les avoir lus, je me suis sincèrement demandée si elle avait vraiment l'intention de tuer quelqu'un avec. Ce n'était même pas digne d'être qualifié de plan. Maintenant, je pense que c'est pour ça qu'elle avait utilisé le mot « recette », parce qu'elle était consciente que c'était trop grossier pour être un plan.

— Aah, je vois.

J'étais entièrement sur la même longueur d'onde.

— Exactement, pour un plan, c'est extrêmement perfectible et pire, incomplet. On pourrait s'estimer heureux si une seule de ces idées réussissait une fois sur cent.

— Mm, acquiesça-t-elle d'abord, mais mes mots suivants la firent froncer les sourcils.

— Mais je pense que c'est justement ce manque de perfection qui donne à ces recettes toutes leurs valeurs.

— Comment ça ?

Je voyais ces idées d'amateur sous un angle différent de Tsukimori. J'y avais réfléchi depuis le tout début.

— Qui croirait qu'un plan de meurtre reposant sur la chance pourrait même exister ?

Tsukimori en avait perdu son latin. Et à raison. Quelques instants plus tôt, elle avait prétendu qu'elle n'aurait jamais imaginé sa mère écrire une chose pareille.

— Imaginons qu'une de ces idées fonctionne, cela apparaîtra comme un « accident », non ?

— C'est une amusante façon alternative de voir les choses, acquiesça-t-elle avec un ton impressionné.

Je continuai :

— Je connais un accident qui prouve virtuellement mon hypothèse-

— … L'accident de mon père, n'est-ce pas ? répondit-elle avant que je ne finisse.

— ... Tu l'admets ?

J'étais un peu étonné par sa réaction inattendue.

— Qu'y a-t-il à nier ? Quoi de plus naturel d'avoir des doutes sur cet accident même après avoir lu les recettes ne serait-ce qu'une seule fois.

Elle agita le papier à côté de sa tête, tout en le tenant au bout de ses doigts.

Je finis par remarquer ce qui avait pu me déranger à son sujet.

— Jusqu'à ce que je trouve les recettes, je n'avais pas idée que ma mère puisse avoir un côté aussi impulsif. Je suppose que son mobile était la jalousie — même si mes parents ne s'accordaient pas beaucoup d'importance l'un à l'autre — parce que mon père avait apparemment une maîtresse. Peut-être qu'elle ne pouvait tout simplement pas accepter le fait qu'il avait une autre femme qu'elle. En ce sens, les femmes sont généralement plus jalouses que les hommes. Tu devrais faire attention, toi aussi, Nonomiya-kun.

Alors qu'il était question de sa mère, de sa famille, je sentais une certaine forme de distance dans sa voix indifférente. Comme si cela ne la concernait pas. Comme si elle parlait de rumeurs concernant un voisin.

Cela avait renforcé ma conviction.

— Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est toi la meurtrière de tes parents, dis-je franchement, ce à quoi Tsukimori ricana.

— Quand bien même je n'aurais aucune raison de le faire ?

Elle inclina sa tête tout en maintenant son sourire.

— Ce n'est pas comme si je laissais de côté ton mobile. Ce sujet m'intéresse vraiment en fait. Mais d'un point de vue qui tient juste compte de la faisabilité — cela fait un moment que j'en suis arrivé à la conclusion que tu as pu le faire.

Tsukimori plissa ses yeux en une forme de croissant de lune l'espace d'une seconde.

— Tu as déjà admis que ce qui est écrit dans les recettes de meurtres ressemble beaucoup à l'accident de voiture de ton père. Maintenant, si on considère que ce n'était pas une question de malchance, mais un incident délibérément organisé, ce crime n'aurait pu être commis par quelqu'un qui n'a pas lu les recettes, pas vrai ?

Tsukimori posa son menton sur sa main et me scruta du regard.

— Ou, autrement dit, il n'a pu être commis que par quelqu'un qui a lu les recettes.

Je fermai les yeux et inspirai.

— J'ai connaissance d'exactement trois personnes qui ont lu les recettes avant l'accident de ton père. Tout d'abord, l'auteur du papier, ta mère. Ensuite, moi, évidemment, vu que je suis tombé dessus par hasard, et enfin-

Je pointai du doigt le papier qu'elle tenait dans les mains.


— … Celle qui a perdu le papier en question — Yôko Tsukimori. Toi


Tsukimori resta silencieuse.

— Je suis convaincu que toi, Yôko Tsukimori, aurait pu mener à bien ce plan, aussi brut et pathétique puisse-t-il être.

Elle brisa son silence et son immobilisme par un murmure.

— ... Tu sais ce que je ressens ?

— Si j'étais capable de comprendre tes sentiments si facilement, je ne te laisserais pas tout le temps me mener par le bout du nez.

— Je suis extrêmement émue. Je ressens tellement d'amour pour toi qui me comprends si bien, même si je sais que tu vas me dire que je me trompe, avec ton habituel ton froid.

— Tu te trompes.

Je réalisai son souhait avec une bonne dose de froideur.

Je ne la comprenais vraiment pas. Alors que je venais de l'accuser de meurtre, elle avait souri sans faillir, ni provoquée, ni inquiète. Son comportement inchangé me faisait presque penser qu'elle ne cachait rien du tout.

Était-ce une absolue confiance en soi qui se cachait derrière ce calme olympien ? Était-elle confiante à l'idée de pouvoir balayer toutes mes accusations ?

Ça ne suffit pas. À moins de m'enfoncer plus profondément et de briser sa carapace de l'intérieur, je ne verrai jamais ce que je recherche.

— ... Quelque chose me chiffonne depuis le début, commençai-je. Je te trouve bien trop objective vis-à-vis de tes parents. Tu es aussi calme que s'il était question de parfaits inconnus.

Tsukimori montra un léger scepticisme.

— Tu trouves ? J'ai dix-sept ans, je ne suis plus en âge d'encore dépendre de mes parents, non ? Il se passe la même chose entre parents et adolescents dans les autres familles, pas vrai ?

J'objectai immédiatement et fermement :

— Non.

Tsukimori ferma la bouche, puis me lança un regard noir.

— Oh, allez quoi, y'a clairement quelque chose qui cloche ici. Je veux dire, ta mère avait imaginé un plan pour tuer ton père ! Dans une famille normale, tu aurais tenté de l'arrêter, non ?

Tsukimori écarquilla les yeux pendant un instant.

— Tu sais pourquoi je t'ai d'abord demandé ce que tu as fait après avoir trouvé les recettes ? Parce que j'avais espéré que tu dises que tu avais essayé de la dissuader de le faire. Mais toi, tu n'as fait que donner ton avis sur le contenu des recettes-

Elle ouvrit légèrement la bouche, comme pour essayer de dire quelque chose.


— … Est-ce que l'idée de l'arrêter t'a traversé l'esprit ne serait-ce qu'une seconde ?


Le désarroi que montrait Tsukimori à ce moment-là était bien plus évocateur que n'importe quel mot.

Elle se blottit, en serrant ses minces jambes contre elle.

— Bien que tes relations avec tes parents étaient sans conteste très minimes, étrangement, il n'y a aucun signe comme quoi vous vous entendiez mal.

En reconsidérant les différentes réactions que j'avais eues de Tsukimori par le passé, je me rendis compte qu'elle n'était pas indifférente à la perte de sa « communauté », connue sous le nom de famille. Après la perte de ses parents, elle semblait très fragile de temps en temps. J'étais convaincu qu'elle n'avait à aucun moment souhaité leur mort.

— Tu les trouvais inintéressants, pas vrai ?

C'était ce que j'en avais conclu.

Si on m'obligeait à discuter de quelque chose qui ne m'intéressait pas, je suppose que j'aurais également parlé avec une certaine distance.

— ... Plutôt qu'un manque d'intérêt, il serait plus approprié de dire qu'il ne nous était pas nécessaire de nous intéresser les uns aux autres, murmura-t-elle. Je ne détestais pas mes parents, tu sais. Je suis sincère. C'est juste que la famille Tsukimori a été bâti sur le principe de l'individualisme. C'était une règle tacite que chacun ne devait pas se mêler des affaires des autres. En fait, c'était seulement grâce à cette règle que nous avions réussi à vivre en harmonie.

Comme si elle se remémorait le passé, Tsukimori plissa légèrement les yeux.

— J'étais déjà capable de me débrouiller toute seule quand j'étais encore petite. Ma mère aussi n'aurait eu aucun mal à vivre sans mon père. Quant à lui, il se contentait d'accomplir son rôle d'homme de la maison, en ramenant de l'argent, mais cela n'allait pas plus loin. Que tu le croies ou non, quand j'étais petite, je ne le voyais que comme un gentil oncle qui nous donnait de l'argent.

Son sourire se courba d'autodérision.


— Comme tu l'as dit, je n'ai jamais songé à arrêter ma mère.


Avec un sourire impuissant, elle baissa les yeux.

— J'ai été en mesure d'accepter les recettes de meurtres sans problème, parce que je partais du principe que ma mère avait ses propres idées et sa propre vie. Mais je suppose que j'aurais dû l'arrêter, comme tu l'as justement dit.

Elle serra le poing, ses doigts blancs s'enfonçant dans sa paume.

— Si j'avais grandi dans une autre famille, peut-être que j'aurais agi différemment.

Tsukimori leva la tête.

— Mais tu sais, dit-elle d'une voix vide. C'est comme ça que j'ai été élevée depuis ma naissance.

Ses yeux étaient d'une clarté époustouflante. Il n'y avait pas la moindre once de regret dans sa silhouette majestueuse et honnête. De mon avis, Yôko Tsukimori était forte.

Mais dans le même temps, elle était tout aussi seule.

Pendant cet instant de sublimité, elle était aussi belle et éphémère qu'un mirage, mettant mon cœur en émoi.

— Tu t'es pas sentie seule ?

Elle répondit brièvement à ma question en secouant la tête :

— Pas du tout.

Elle sourit.

Ne se reposer sur personne me semblait être une vie solitaire. Mais elle-même prétendait que non.

— Même maintenant ? insistai-je une fois de plus. Tu ne te sens pas seule malgré la perte de tes deux parents ?

Je trouvai que c'était une façon de vivre effroyablement triste. Peut-être que je m'imaginais des choses, mais Tsukimori me paraissait si seule alors qu'elle était assise là, sans rien dire.

Le moment d'après, elle esquissa un sourire légèrement mal à l'aise et leva les yeux au ciel. La lune qui se réfléchissait dans ses yeux donnait à ces derniers un éclat doré.

Quand elle reposa son regard sur moi, elle déclara :

— Je ne suis pas seule-

L'habituelle attitude taquine dont elle faisait preuve avec moi avait disparu.

— … Parce que tu es là pour moi maintenant, Nonomiya-kun.

Je ne vis aucun sourire ni dans ses yeux ni sur ses lèvres. Elle était extrêmement sérieuse.

Ce fut un moment mémorable où j'avais enfin fini par faire tomber son sourire.

La tour horloge était sur le point d'indiquer minuit.


Elle n'avait aucune raison convaincante de tuer ses parents. Du moins, je n'en voyais aucune.

Qui plus est, le fait que Yôko Tsukimori n'était pas une fille qui aurait recours à quelque chose d'aussi stupide que le meurtre était déjà gravé en moi.


Et pourtant, ses parents n'étaient plus.


Je murmurai :

— J'ignore comment décrire ce sentiment.

Quels mots seraient les plus appropriés ?

Je me levai de la rambarde parce que je ne pouvais plus rester en place et me mis à marcher dans le parc, la laissant seule.

Tout en mettant de l'ordre dans mes pensées, j'avançais lentement et enfonçait volontairement bien le pied dans la terre à chacun de mes pas. Mes jambes me menèrent inconsciemment vers la falaise qui donnait une vue imprenable sur la ville.

Enfin, j'atteignis la frontière entre le parc et la falaise.

Cette frontière était délimitée par un grillage rouillé vert foncé qui m'arrivait un peu au-dessus de la hanche. Je me penchai et regardai en bas. Je compris qu'il ne fallait pas grand-chose pour tomber de là et atterrir sur la pente escarpée.

Je posai mes bras croisés et mon menton sur le grillage, ce qui le fit légèrement pencher d'un côté. Je regardai en direction de la ville.

La ville remplissait mon champ de vision avec ses lumières brillantes. Elle n'avait rien à voir avec la silhouette renversante d'une métropole la nuit, mais j'étais tout de même profondément ému, étant donné que c'était ma ville natale.

Malgré sa petite taille, il s'y passait toujours quelque chose. La nuit aussi, il devait y avoir une voiture de sport rouge conduite par cet homme quelque part en bas. Est-ce que l'accro au chocolat était toujours debout ? La petite fille ressemblant à un ouistiti pygmée devait vraisemblablement déjà avoir rejoint le monde d'Orphée.

Les visages de différentes connaissances me traversaient l'esprit tel un kaléidoscope.

— C'est fascinant, n'est-ce pas ? C'était ce que je voulais te montrer, Nonomiya-kun.

La personne qui était apparue en dernière dans mon esprit, et de loin de façon la plus vive, était synchronisée avec la personne qui admirait la ville juste à côté de moi.

Un coup de vent froid fit voler ses cheveux. Elle se recroquevilla à cause du froid.

Cette scène me remémora ce jour pluvieux où elle était dans son uniforme froid et trempé.

Jamais je ne pourrais oublier cette nuit-là où je lui avais demandé pourquoi les gens en tuaient d'autres. Bien entendu, je n'avais pas non plus oublié sa réponse.

Au moment où je me rappelai de sa réponse, mon corps se mit spontanément à trembler, suivi par un gloussement de ma part.

— ... J'ai enfin trouvé la réponse. J'ai enfin compris pourquoi tu as tué tes parents ! chuchotai-je.

Elle se contenta de commenter calmement :

— Je vois.

Elle était dans un coin de mon champ de vision, et j'étais dans un coin du sien, quand j'eus cette révélation.


— Parce que tu en as eu envie.


Après que j'eus dit ça en riant, elle me répondit avec le sourire d'une fille qui venait juste de recevoir un bonbon :

— Tu es génial.

Comme elle me l'avait dit cette nuit-là, « par envie » était la seule explication possible à un acte dépourvu de raison.

J'en riais parce que c'était une réponse stupide. Qui croirait une chose pareille ?

Les seuls à pouvoir la comprendre étaient moi et — Yôko Tsukimori.

Soudain, elle s'approcha de moi.

— ... Si tout ce que tu dis est vrai, alors je suis quelqu'un d'horrible, murmura-t-elle doucement dans mon oreille. Tuer ses parents, tromper son monde, toi inclus, et vivre sans le moindre remords.

Puis — le châle semi-transparent qu'elle portait flotta jusqu'au sol.

— Mais c'est un fait avéré : il existe des cas de personnes qui ne respectent pas les règles. Des gens que rien n'arrête, qui sont ridiculement libres-

Je fus pris de court. Elle avait enjambé le grillage sans aucune hésitation — le faisant pencher lentement vers l'abîme avec elle.

— … Nonomiya-kun. C'est toi qui décides ! Si tu ne la punis pas, l'horrible Yôko Tsukimori sera toujours en cavale.

Assise sur le grillage, elle fit l'impensable : elle se pencha en arrière vers le vide. Ses cheveux tombaient en direction de l'insondable obscurité. Désormais, seuls ses menus bras blancs maintenaient son corps tout aussi mince. La douce courbure de son cou blanc comme neige se trouvait juste sous mes yeux.

— Si tu venais à juger que je ne mérite pas de vivre... Tu comprends, n'est-ce pas ?

Une légère poussée contre sa poitrine aurait suffi à la faire tomber dans le ravin.

— ... T'es folle ou quoi ? Tu comprends ce que tu viens de dire ?

Je doutais de sa santé mentale.

— Qui sait ? Je me considère parfaitement saine d'esprit. Enfin, il est vrai que je dois paraître un peu bizarre dans la tête d'un excentrique comme toi.

Comme si elle profitait d'un bain de clair de lune, elle ferma les yeux avec un visage paisible.

— J'ai décidé depuis très longtemps de me dévouer entièrement à « l'élu de mon cœur ». Tu peux me croire.

Il semblait que « entièrement » incluait également sa vie.

— ... Je suis absolument incapable de comprendre ce qui peut bien te passer par la tête en ce moment. C'est quoi pour toi l'élu de ton cœur ?

Sa réponse fut claire et précise.


— Mon prince.


Ses mots furent accompagnés d'un sourire transpirant de bonheur. Étant donné l'absence totale de peur sur son visage, elle était sérieuse.

Soudain, l'apparition ultime de sa mère, que Konan m'avait décrite, me traversa l'esprit. Un frisson me parcourut le dos. J'avais sans le vouloir imaginé une scène très spéciale.


La scène d'une beauté à couper le souffle du corps sans vie de Yôko Tsukimori entouré d'innombrables azalées mauves en fleur — était dépeinte par mon imagination.


Ma gorge se noua. Je rougis jusqu'à la moelle. Avant de m'en rendre compte, mes doigts avaient atteint sa poitrine.

Le bout de mes doigts touchait celui de ses seins. Elle laissa échapper un bref soupir et tendit les orteils dans ses ballerines.

Mon sang se mit à bouillonner à cause de l'excitation qui m'avait étreint. Oh, quelle douce sensation ! Un simple de mes doigts pouvait décider de vie ou de mort sur Yôko Tsukimori.

À ce moment-là, sa belle robe blanche comme neige ressemblait à un linceul funéraire à mes yeux.

Elle avait sans doute procédé à toutes les préparations nécessaires. Je soupçonnais le scénario prévu d'être quelque chose du genre « une fille au cœur brisé suit ses parents dans la mort ».

Autrement dit, personne ne m'aurait puni si je la poussais.

Elle m'avait appelé son prince. Si j'étais réellement son prince, le rôle qui m'était dévolu aurait sûrement été de libérer la princesse qui était retenue prisonnière dans un château.

... Tsukimori. Pardon de ne pas être à la hauteur de tes attentes, mais j'ai bien peur de ne pas être un prince. Je suis et je resterai à jamais le Villageois A. C'est ce rôle qui me convient le mieux.

Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Mon souffle haletant me poussait à me lancer. Après avoir pris une profonde inspiration et serré fermement mes dents, je tendis lentement le bras en direction de la fille en habit funéraire — le glissa autour de son délicat dos et je la tirai vers moi de toutes mes forces.

L'excès de force utilisée me fit tomber en arrière avec elle dans mes bras. Tout en continuant à lutter contre la douleur dans mon dos, elle s'assit à califourchon sur moi.

— ... N'oublie jamais, commença-t-elle tout en posant une main sur sa poitrine, que c'est cette vie que tu as sauvée.

Tu as ramassé un chiot, alors assume tes responsabilités et occupe-toi en tout seul — en me remémorant les paroles que ma mère m'avait dites il y a longtemps, mon humeur toucha le fond. Depuis quand étais-je devenu quelqu'un de bien ?

— ... Tu me testais ?

— Ne t'en fais pas, j'ai confiance en moi. Je sais que tu ne regretteras pas de m'avoir sauvée.

Elle serra de façon optimiste le poing devant elle. Cet adorable sourire presque provocateur qu'elle m'avait esquissé me conforta à l'idée qu'elle avait prévu la tournure des évènements depuis le tout début.

Je ricanai.

— Cela fait longtemps que je regrette-

… de t'avoir rencontrée.

— Pardon, mais tu pourrais descendre ?

Elle était audacieusement assise sur mon bassin. Pour l'instant, je voulais juste faire quelque chose pour son manque de manières.

Malheureusement, elle n'avait visiblement aucune envie de descendre. Elle se mit sur ses genoux, se pencha sur moi tout en posant ses mains à gauche et à droite de ma tête et commença à parler juste au-dessus de moi, avec ses yeux regardant droit dans les miens.

— Qu'est-ce que tu vas faire ? Qu'est-ce que tu veux faire ? Tu comptes parler à la police des recettes et de ce que je viens de te dire à l'instant ?

Tandis que ses lèvres charnues formaient des mots, mes cheveux étaient doucement caressés par son souffle chatouillant.

— Je ne t'en empêcherai pas si c'est ce que tu veux faire !

Apparemment, elle ne cherchait pas spécialement à me provoquer ; alors que son visage était doux comme à son habitude, sa voix avait pris un ton sérieux.

— T'as vraiment peur de rien, hein ?

Je la dévisageai d'en-dessous.

— C'est parce que t'es sûre de pouvoir tromper la police ? Ou c'est parce que tu me sous-estimes ?

— Aucun des deux ! dit-elle en secouant ses cheveux doucement. Je sais plus que n'importe qui que je suis innocente.

Elle était calme.

— Faisons une petite expérience... S'il y avait un incident qui insinuait très clairement un meurtre et que je te disais que ce n'était qu'un accident qui était la conséquence d'une série de coïncidences malheureuses, me croirais-tu ?

Ses cheveux tombant étaient balayés par une brise nocturne et me caressaient le bout du nez.

— ... Bien sûr que non !

Comme Tsukimori avait gardé son calme olympien, j'avais hésité un moment.

— N'est-ce pas ? Tu ne me croirais pas de toute façon, alors je vais te laisser faire comme ça te chante.

Le moment d'après, elle arbora un doux sourire, accompagné de plumes dansantes dans mon imagination.

— Mais n'oublie pas qu'il n'y a qu'une seule vérité pour moi.

Est-ce que quelqu'un qui rit de façon aussi pure peut mentir ?

Je n'en avais franchement pas la moindre idée.

— Et puis, tu es celui que j'ai choisi. Alors il ne devrait rien y avoir d'étrange à ce que je respecte tes décisions, même si elles différent de la réponse que j'attendais.

— Choisi ? répétai-je avec méfiance.

Ce mot sonnait différemment de l'expression « élu de mon cœur » qu'elle avait utilisée plus tôt. Je jugeai que la nuance se situait au niveau de la « confiance accordée ».

— Il y a un point où tu te méprends, Nonomiya-kun.

— Comment ça ?

— Ce n'est pas du tout une coïncidence si tu t'es retrouvé avec les recettes de meurtres.

— ........... Hein ?

Abasourdi, j'élevai la voix.

— Rappelle-toi de ce qui s'est passé ce jour-là.

C'était un souvenir toujours vif dans mon esprit. C'était arrivé après les cours. J'avais trouvé les recettes de meurtres dans son cahier, qu'elle avait fait tomber par terre.

Elle se mit soudain à glousser.

— Je suis une fille à ne pas prendre à la légère, si je peux me permettre, non ? Est-ce que tu crois vraiment que quelqu'un comme moi-

Le visage qu'elle me montra ensuite allait rester gravé dans mon cerveau pour un long moment. Il était d'une stupéfiante cruauté tout en étant d'une grande beauté.


— … pourrait perdre quelque chose d'aussi important que les recettes de meurtres ?


Non. Une telle erreur était impensable pour quelqu'un comme elle, pour elle qui était la seule et unique personne absolument parfaite que je connaissais.

Ce jour-là, j'avais participé à une réunion — la réunion mensuelle des délégués de classe. Un des deux délégués de la classe était moi. Et donc, qui était l'autre ?

C'était la personne juste en face de moi.

Maintenant que j'y repense, elle s'était dépêchée de rentrer en classe après la fin de la réunion. J'imagine qu'elle avait fait ça afin de gagner du temps, de façon à s'assurer que les recettes de meurtres tombent entre mes mains, « par hasard ».

Comment avais-je pu passer à côté d'un détail aussi trivial ? Le fait qu'elle cherchait les recettes le lendemain matin devait sûrement faire partie de son plan pour me faire croire qu'elle les avait perdues « par hasard » également.

Il semblerait qu'elle me menait pour le bout du nez depuis le tout début. Ce fait humiliant me prit par les tripes et pire, me terrifia au plus haut point. Je ne pouvais même pas pousser un gémissement dans cet état de choc.

Tsukimori se leva en gloussant.

— Pas une seule chose ne s'est pas déroulée comme je l'entendais. J'aurais pu obtenir tout ce que je voulais si je le voulais vraiment. Mes souhaits définissent comment les choses vont se régler.

Normalement, ce genre de déclarations auraient été extrêmement prétentieuses, mais elles semblaient d'une logique implacable sorties de la bouche de Yôko Tsukimori.

— Mais ce genre de vie est extrêmement ennuyante et creuse, tu ne crois pas ? À quoi bon vivre ce genre de vie ?

Elle se dirigea vers son châle tombé par terre.

— Difficile de se sentir excité à l'idée de recevoir un cadeau dont on connait déjà le contenu, continua-t-elle en arcboutant légèrement ses épaules. Néanmoins, je n'ai pas renoncé à l'idée d'être la Yôko Tsukimori que tout le monde désire, parce qu'il est facile de jouer les élèves modèles et ce n'est pas si mal de répondre à leurs attentes.

Après l'avoir ramassé, elle s'enroula le châle autour des épaules, sautilla dans ma direction avec le pas léger d'une ballerine et atterrit juste à côté de ma tête. Puis, une ombre épaisse recouvrit entièrement mon champ de vision, alors j'avais presque l'impression que la lune s'était retrouvée cachée par les nuages sombres. En fait, elle s'était penchée au-dessus de moi les bras sur ses hanches.

— Tu veux savoir pourquoi je t'ai confié les recettes, Nonomiya-kun ?

Pour moi, aussi exaspérant que cela pouvait paraître, c'était déjà un fait presque établi que quand elle faisait ce genre de visage sournois, la réponse ne pouvait pas être bonne à entendre.

— C'est parce que, de tous les gens que j'ai rencontrés, tu étais celui qui avait l'air de s'ennuyer le plus ! dit-elle comme si elle venait de tomber sur une mine d'or.

Je détournai le regard.

En plein dans le mille.

Comme elle l'avait deviné, je passais le plus clair de mon temps à me plaindre à quel point le monde me paraissait barbant. Mon imagination était un havre qui me libérait de l'ennui de ma vie quotidienne.

Je ramassai les recettes de meurtres et me levai.

— Tu as dépassé toutes mes attentes. Parler avec toi se trouva être si excitant, Nonomiya-kun. Chaque jour est devenu exaltant depuis que tu es entré dans ma vie. Mon cœur bat plus fort en ta compagnie qu'avec n'importe qui d'autre. J'ai alors réalisé que tu étais « l'élu de mon cœur ». Il me fut donc facile de tomber amoureuse de toi.

Puis, comme tout s'était déroulé comme elle l'avait prévu, et moi, toujours aussi stupide, j'avais mordu volontiers à l'irrésistible hameçon, les recettes de meurtres.

Le pas lourd, je me dirigeai à nouveau vers le grillage comme s'il m'attirait. Au son de ses pas, je compris qu'elle courait après moi.

— ... Ah !

Le grillage grinça. Elle s'agrippa fermement à lui, et à côté de moi, se pencha pour regarder vers le grand espace noir en contrebas. Elle comprit rapidement qu'il n'y avait plus rien à faire, se redressa et se tourna vers moi.

— ... Tu ne le regretteras pas ?

Mon bras droit était entièrement tendu par-dessus le grillage.

Un avion en papier blanc dessinait des cercles dans les airs tout en s'enfonçant lentement dans l'insondable obscurité. L'avion allait sûrement atterrir quelque part dans le ravin, se retrouver exposé aux caprices du temps pendant des mois et finalement retourner à la poussière.

— C'est pas grave. On n'en a plus besoin.

J'étais pareil. Moi aussi, je n'avais pas cherché la vérité derrière les recettes de meurtres en quête de justice.

— Ah, alors tu vas enfin croire que je suis innocente ?

Je me tournai dans sa direction en souriant et déclarai froidement :

— Tu es devenue folle ? Bien sûr que je doute encore de toi !

Elle plissa les yeux, perplexe.

— Ça n'a pas de sens. Pourquoi avoir jeté les recettes de meurtres dans ce cas ?

— Qui croirait à des salades pareilles ? Je veux dire, qu'est-ce que je vais dire à la police quand ils vont me demander pourquoi tu as tué tes parents ? Tu crois que ça va passer si je dis « Oh, je crois qu'elle en avait juste envie » ?

Sans la connaître bien, comprendre son mobile allait être très compliqué. Ayant vu le véritable visage de Yôko Tsukimori, j'étais le seul à pouvoir acquiescer face à une telle allégation.

— Mais as-tu d'autres choix ? C'est la réponse que tu as trouvée, après tout. En laissant de côté le fait qu'ils te croient ou non, dit-elle avec un ton taquin.

— C'est débile. C'est juste un coup à se taper la honte du siècle, répondis-je en secouant la tête.

La magie avait disparu à la seconde même où j'avais dégainé les recettes de meurtres, mon atout, devant elle et où j'en avais révélé le contenu.

J'avais réalisé que, au final, les recettes de meurtres n'étaient rien d'autre qu'un « bout de papier ».

Elle m'avait appris que ce n'était pas les recettes elles-mêmes qui avaient de la valeur, bien que je les avais chéries comme tel, mais le fait qu'elles étaient les recettes de meurtres « de Yôko Tsukimori ».

À ce moment-là, après m'être remis du choc d'avoir été mené par le bout du nez pendant tout ce temps, une émotion différente m'envahit.

Quand bien même cela ne correspondait pas trop à mon caractère, cette émotion pouvait être décrite comme un instinct de protection.

De son propre aveu, elle m'avait confié les recettes parce que j'avais l'air plus mort d'ennui que n'importe qui d'autre. Parce qu'elle avait conclu que j'allais sans aucun doute montrer de l'intérêt dans l'exaltation offerte par les recettes de meurtres.

Sans le vouloir, mais il était indéniable que j'avais été considérablement divertissant.

En gros, elle était également à la recherche de quelque chose qui pourrait donner du piment à sa morne vie quotidienne. Dans ce sens, nos intérêts s'étaient inconsciemment complétés sans le savoir.

Cependant, j'en étais malheureusement arrivé à une autre interprétation.

… L'idée qu'elle ait pu être accablée par les recettes de meurtres m'avait effleurée.

Elle était bouleversée. La découverte des recettes de meurtres, et une facette totalement inconnue de sa mère en plus de ça, l'avait perturbée bien plus qu'elle n'aurait pu l'imaginer. Inconsciemment, elle se mit en quête de trouver le moyen de régler les choses, et au final, m'avait confié, à moi qu'elle avait trouvé après de longues recherches, les recettes de meurtres.

Ce signal n'était pas suffisamment fort pour être qualifié de SOS. Elle cherchait peut-être simplement à partager cette information. Peut-être qu'elle voulait juste que quelqu'un d'autre sache.

Ce fardeau était manifestement un peu trop pour elle.

Peut-être que je surinterprètais un peu trop, mais je n'y pouvais rien, vu que c'était l'impression que j'en avais. Ma contrariété fut balayée en l'espace d'une seconde.

De penser que Yôko Tsukimori, la seule personne qui pouvait se vanter d'être parfaite, avait été bouleversée comme une faible fille et s'était fiée à moi, j'en avais le cœur qui se mettait à battre encore plus vite que jamais.

Quel beau petit couple, palpitait-il.


Mon regard se posa sur le nombre indiqué par la tour horloge derrière elle.

— Déjà minuit passé ?

Après avoir murmuré ça, elle se retourna avec entrain et vigueur, faisant tournoyer la partie jupe de sa robe comme un parasol. L'aiguille des heures avait dépassé depuis un moment minuit.

— Quel choc. Comment ai-je pu manquer un évènement aussi important ?

Quelque chose de rare était arrivé : elle était démoralisée.

— En fait, aujourd'hui, c'est mon anniversaire ! Oh, et moi qui avais l'intention de prier pour toutes sortes de choses au moment où l'horloge aurait indiqué minuit...

— Joyeux anniversaire, lui souhaitai-je avant qu'elle ne puisse dire quoi que ce soit de plus.

Après s'être recoiffée et avoir ajusté sa robe, elle se tourna vers moi avec un grand sourire.

— Nonomiya-kun, tu sais, la date a changé, alors c'est mon anniversaire...

— Je viens juste de te souhaiter un joyeux anniversaire. Tu n'écoutais pas ?

— Si, alors je te dois des remerciements un peu tardifs. Mais tu sais, personnellement, je préférerais autre chose que de simple mots, mais-

— Non.

— Je n'ai pas terminé, Nonomiya-kun. Tu devrais écouter ce que les autres ont à dire jusqu'au bout.

— Et toi, souviens-toi bien de ça, Tsukimori. Je suis loin d'être suffisamment sympa pour écouter jusqu'au bout une chose dont je sais déjà qu'elle ne me plaira pas.

— Ne t'en fais pas ! Je ne vais pas demander de cadeau cher. Enfin, ce n'est pas vraiment un cadeau, mais plus un souvenir, dit-elle tout en sortant son téléphone portable de sa poche et en le tendant devant mon nez. Je veux une photo de nous deux.

— ... Tu demandes ça alors que tu sais pertinemment que je déteste ça ?

— Ah bon ?

Elle fit insouciamment l'innocente. Au café, Usami avait un jour demandé une photo de moi. Evidemment, Tsukimori était forcément au courant.

— Je t'en prie. Je ne demanderai rien de plus si tu exauces juste ce vœu. Ce jour n'arrive qu'une fois par an, alors s'il te plait !

À l'inverse de son ton implorant, elle me retenait en me tenant par le poignet avec les deux mains. Elle était sur le point d'avoir le dernier mot.

— ... Bon, d'accord ! Mais juste une, tu m'entends ?

Je cédai rapidement parce que je savais déjà que les efforts requis pour faire plier son obstination n'en valaient pas la peine.

— Merci beaucoup ! se réjouit-elle en claquant des mains. Allons la prendre devant l'horloge ! dit-elle avant de se diriger vers l'endroit en question, en me tirant par le bras.

La tour en question faisait trois fois notre taille et était densément recouverte de peinture blanche.

— Mh, quel endroit conviendrait le mieux...?

Elle n'arrivait pas à décider où prendre la photo. Quand je lui dis que ça n'avait pas d'importance, elle objecta qu'elle n'avait qu'une seule chance.

Puis, comme elle me demanda si je la laisserais prendre plusieurs clichés dans ce cas-là, je ne pus que me taire, m'adosser au mur et attendre jusqu'à ce qu'elle ait pris sa décision.

Je ne voyais pas du tout en quoi tel ou tel endroit différait d'un autre, mais elle déclara satisfaite :

— Oui, ici. On dirait que ce serait le meilleur endroit finalement.

Elle me fit un signe de la main.

— Viens là.

Je me positionnai à ses côtés.

Puis elle s'approcha de moi comme jamais auparavant. Mis à part le tissu qui constituait sa fine robe, je sentais également diverses autres choses qui n'avaient rien à voir avec ses vêtements.

— Si je ne fais pas ça, on ne rentrera pas dans le cadre, prétendit-elle avec le bras dans lequel elle tenait son portable complètement tendu, avant que je ne puisse m'y opposer.

Pensant que j'étais censé prendre la photo vu que mon bras était plus long que le sien, je me saisis du portable. Après que j'eus confirmé quel bouton je devais presser, elle me dit d'attendre une seconde et prit le châle de ses épaules.

Je la regardai avec mon bras tendu, me demandant ce qu'elle faisait, alors qu'elle le mettait sur sa tête et y épinglait la fleur blanche qu'elle utilisait en guise d'épingle à cheveux.

— Bien, dit-elle et, sûrement parce que je la regardais avec méfiance, ajouta, C'est mignon comme ça, non ? On dirait une princesse.

En effet, ça lui allait si bien que j'en oubliais de le nier.

Je pressai le bouton à son signal, ce après quoi un bruit mécanique d'obturateur fut émis par le téléphone. Trop impatiente, elle m'arracha le téléphone des mains pour regarder à quoi ressemblait la photo.

Tout en admirant la photo d'un air satisfait, elle acquiesça légèrement :

— Oui, elle est exactement comme je l'avais imaginée.

De temps en temps, elle se mit même à glousser. Tant mieux pour elle si son cadeau était à son goût.

— Merci de m'avoir laissé prendre cette photo. J'en prendrai grand soin.

— Ouais, prends-en soin de façon à ce que personne ne la voit et je pourrais dormir l'esprit tranquille.

Je n'avais même pas envie d'imaginer ce qui se passerait le jour où les mecs du lycée découvriraient cette photo, et le fait que le visage de Kamogawa fut la première chose qui me traversa l'esprit m'agaça au plus haut point.

— Quel dommage. Et moi qui avais déjà prévu de me vanter avec devant Mirai-san et Chizuru...

Dieu merci, je lui avais interdit de le faire.

— ... Oh, tant pis, je vais la savourer toute seule dans ce cas. En faire l'image de fond de mon portable et la regarder pendant les cours avec un grand sourire sur le visage. L'embrasser avant d'aller dormir.

— Et si je supprimais cette photo maintenant ?

— Je plaisante, voyons, ria-t-elle malicieusement.

C'est ce qu'on ressent quand quelqu'un a l'avantage sur soi.

— Tu veux y jeter un œil, toi aussi ?

— Avec plaisir.

Comme c'était une photo de moi qu'elle allait désormais précieusement conserver, je me sentais obligé de voir à quoi j'y ressemblais.

J'approchai mon visage de l'écran de son téléphone, qu'elle tenait devant elle, tout en pliant légèrement les genoux. Ses paroles suivantes me parvinrent juste quand mon oreille fut au niveau de ses lèvres.

Gekkou-319.jpg

Après avoir attendu que je vois la photo, elle murmura :


— Tu vois ? On ressemble à de jeunes mariés devant une église lors d'un mariage privé, tu ne trouves pas ?


Je jetai un œil à l'écran. Étaient dépeints un jeune garçon vêtu de noir et une jeune fille vêtue de blanc joyeusement collés l'un à l'autre.

Avec juste un peu d'imagination, le châle sur la tête de la fille ressemblait à un voile de mariée. Et mystérieusement, dès que j'eus cette impression, le garçon, lui aussi, semblait porter un costume de marié.

Les impressions sont vraiment des phénomènes vicieux : je remarquai ensuite que la tour horloge ressemblait à une partie d'église. Si la mariée avait porté un bouquet, on aurait vraiment cru que c'était une photo prise lors d'une cérémonie de mariage.

Instinctivement, je tendis le bras pour tenter de lui arracher le téléphone des mains, mais elle esquiva avec un joli tour sur elle-même tel un pétale de fleur dansant dans le vent.

— Donne-moi ce téléphone.

— Non ! Je suis sûre que tu vas effacer la photo sinon.

— Évidemment !

Je tentai une fois de plus de le lui prendre. Hélas, elle s'échappa telle une petite fée dansant sur la pointe des pieds à la surface de l'eau, alors la distance nous séparant ne fit que grandir à vue d'œil. Puis, elle grimpa sur un toboggan.

— Nonomiya-kun, je suis là ! cria-t-elle en me faisant des signes de la main, aussi innocemment qu'une enfant.

Yôko Tsukimori était déchaînée et libre quand elle montrait son vrai visage. C'était bien trop pour quelqu'un d'aussi apathique que moi.

— Je m'en vais.

Cette soirée m'avait fatigué.

— Attends ! s'exclama-t-elle du haut du toboggan alors que je passai à côté de ce dernier pour quitter le parc.

Je me contentai de tourner la tête et regarder vers elle.


— Pourquoi être venu seul ce soir ?


Éclairée par le clair de lune et enveloppée dans un voile, la Tsukimori blanche comme neige paraissait aussi majestueuse que Jeanne D'Arc en son temps avait pu l'être.

— Pourquoi tu n'as rien dit à personne au sujet des recettes de meurtres ? Tu en as eu plus d'une fois l'occasion, non ? Rien que Konan par exemple... Tu ne crois pas qu'il aurait pu convaincre les gens d'écouter ton histoire à dormir debout ? demanda-t-elle avec une voix légèrement mélancolique.

Dans un silence religieux, j'étais la seule chose qui se trouvait dans ses yeux quand elle regardait vers le bas sans bouger le petit doigt.

Sans le vouloir, je me tordis de rire.

Pourquoi ? Parce que j'avais immédiatement réalisé avec quelle facilité je pouvais répondre à sa question. Dire que, jusque récemment, je ne le savais moi-même pas vraiment malgré le fait que j'avais été si prudent avec les autres, j'étais vraiment un imbécile.

Maintenant, la réponse était claire comme de l'eau de roche.

Qu'elle ait tué ses parents ou quelqu'un d'autre, qu'elle soit coupable ou innocente, même s'il y avait un incident qui insinuait très clairement un meurtre mais qui se trouvait juste être un accident qui était la conséquence d'une série de coïncidences malheureuses — peu importe.

Elle leva un sourcil dans un coin de mon champ de vision.

— C'est simple, commençai-je en levant les yeux au ciel nocturne.


— … Je suis le seul au monde à avoir le droit de douter de toi.


Nous n'avions besoin de personne d'autre. C'était bien plus que suffisant si moi seul connaissais la véritable Yôko Tsukimori.

Enfin, le vent nocturne froid me transmit un murmure chaleureux.

— ... Mm, je ne suis pas seule finalement.

Mes yeux devaient être grands ouverts quand je me retournai vers le toboggan qui était éclairé par le projecteur argenté.

Elle souriait avec les larmes aux yeux, presque en pleurant de joie.

Comme j'ignorais quoi dire, je me tus et grava la silhouette d'une inconnue Yôko Tsukimori dans ma mémoire.

Soudain, elle se recroquevilla. Puis, elle se laissa glisser le long du toboggan sans même se soucier de ses vêtements ou de sa jupe, commença à courir et me sauta droit sur le dos, où elle enroula ses bras fermement autour de moi.

Tout en enfonçant son visage dans mon dos, elle dit avec une voix assez étouffée :


— … Tu es le seul au monde à qui je donne le droit de douter de moi.


Sa voix avait l'air enjouée.

Je n'étais pas assez cool pour laisser quelqu'un s'accrocher à moi sans ma permission, mais ses bras étaient si fermement agrippés à moi que je ne pouvais pas m'en défaire. Elle était comme enchaînée à moi, ce qui ne pouvait mieux ridiculement illustrer notre relation actuelle.

J'arrêtai de résister et levai les yeux au ciel en poussant un soupir.

La belle lumière argentée de la lune brillait sur la Terre tels des fils en soie, qui étaient ensuite absorbés par la Terre. Sans faillir, comme si la lune essayait de teindre toutes les créatures du monde avec sa lumière immaculée.

Comparées au clair de lune, toutes les autres sources de lumière paraissaient à jamais si faibles. Les étoiles avaient beau briller de toutes leurs forces, les rues avaient beau émettre autant de lumière qu'elles le voulaient, rien n'arrivait à la cheville de ce clair de lune qui enveloppait tout.

Sans m'en rendre compte, je tendis le bras jusqu'à la lune — tout en sachant pertinemment que je ne pourrais jamais l'atteindre.

La décision que j'avais prise cette nuit-là n'avait peut-être pas été la bonne. Peut-être que j'allais le regretter toute ma vie.

Non, peut-être je n'allais même pas avoir le loisir de la regretter.


Parce que j'étais parvenu à comprendre Yôko Tsukimori.


Je fermai les yeux sans tourner la tête.

La lune cette nuit-là était très douce et chaleureuse.


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